‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 36 sur 41 · DE M. DE R ÉMU S AT · texte numérisé non relu

DE M. DE R ÉMU S AT

Paris, 29 août 1840.

Nous sommes loin d'avoir une sécurité complète, mais, depuis quelques jours, la paix a regagné beaucoup de terrain. L'opinion qui nous est favorable en Angleterre est forte. L'alliance française y a posé de plus profondes racines qu'on ne pouvait le croire. Lord Palmerston recule un peu, et U a faitpéniblement, mais catégoriquement, des déclarations rassurantes à Guizot; par exemple, qu'il n'avait consenti ni de près ni de loin à l'entrée des troupes russes dans aucune partie de l'empire ottoman, et il a clairement fait entendre que l'hypothèse s'ofï'ranl où cette entrée paraîtrait nécessaire, il aimerait mieux renouer aA'ec la France. D'un autre côté, M. de Metternich, enfin revenu de sa très mauvaise humeur contre nous, commence à croire que nous avions voulu et voulons la paix, et que, pour la raffermir, il faut un peu revenir à nous. Tout ce monde pourtant veut attendre l'effet des mesures d'exécution annoncées. Si elles se réduisent à celles prévues au traité, elles seront certainement inefficaces, et alors la conséquence naturelle du langage que l'on tient, en ce moment, serait de revenir à un arrangement offert ou consenti par la France. Mais ne changera-t-on pas encore de langage? Les Anglais n'en feront-Us pas, dès le premier abord, plus qu'ils n'en annoncent? Ils protestent contre l'idée du blocus, mais ne sont-ils pas capables d'y substituer le bombardement?

Enfin, et surtout, le pacha, qui est très monté, ne

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fera-t-il pas quelque coup de tête? Là est le danger.

Quoiqu'il en soit, il est certain que plus l'empereur de Russie semblera satisfait et triomphant du traité, plus il nous fournira de moyens pour attaquer ce traité, et pour donner d'utiles inquiétudes aureste de l'Europe.

L'opinion ici est bonne. Elle a accepté, au premier moment, l'hypothèse d'une guerre avec énergie mais avec étourderie. Elle s'est un peu refroidie depuis. Cependant, je crois qu'on ne faiblirait pas trop si quelque nécessité redoutable se manifestait. Le roi tient un excellent langage, qui confond d'étonnement le corps diplomatique, et lui donne une extrême popularité. Il proclame son intime union avec le ministère, et cette union est réelle jusqu'à circonstances nouvelles. On avait voulu, un instant, exploiter les embarras du moment contre nous, et pour le moment notre situation est forte.

Somme toute, mon cher ami, je crois à la paix, mais je n'en répondrais pas. 11 faut, pour la raffermir, que quelqu'un fasse une concession. J'espère que, les événements aidant, elle sera faite et ne sera pas faite par nous. J'entends la première concession, car le premier pas fait, nous devrons nous montrer fort accommodants.

Toutefois je ne sais si, depuis dix ans, nous avons traversé un déûlé plus difficile.

DE M. TIIIERS.

Paris, 30 août 1840 (I).

Monsieur le baron,

Hors de France, la sensation causée par le traité du io juillet n'a guère été moins vive, et j'ajouterai qu'elle n'a ftas été très difTérente partout, même dans les pays où nous deA'ions le moins nous attendre à voir apprécier aA^ec équité notre politique. Partout, malgré les efforts faits par nos adversaires pour égarer l'opinion, les cabinets comme les peuples ont reconnu que la justice, la modération, la raison étaient de notre cûté; partout on s'est étonné de voir livrer au hasard avec autant de légèreté la tranquillité de l'Europe si miraculeusement, si laborieusement préservée depuis dix ans, à travers tant d'épreuves délicates. Les puissances secondaires, pour lesquelles la guerre serait un fléau sans compensation possible, se sont particulièrement montrées unanimes dans leur manière de juger le principe de la crise actuelle. 11 n'en est pour ainsi dire pas une qui, en nous faisant exprimer le vœu delà neutralité en cas de guerre, ne se soit empressée de reconnaître que la responsabilité des dangers dont l'Europe est menacée ne doit pas retomber sur nous.

Ce qui est plus digne encore d'être remarqué, c'est l'attitude des cours mêmes qui ont signé le traité du 15 juillet. Celle de Pétersbourg est la seule qui s'en montre vraiment satisfaite, et l'on comprend ses motifs dans lesquels au surplus il entre certainement plus de passion que de véritable intelligence des

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intérêts russes. A Londres où il ne parait pas qu'on s'attendit à la idvacité avec laquelle nous avons ressenti l'injure qui nous était faite, à Londres où, d'ailleurs, sur la foi des bruits exagérés répandus au sujet des troubles du Liban, on espérait n'avoir qu'à montrer aux populations syriennes le paidllon britannique pour y renverser instantanément la puissance de Mébémet, on semble inquiet de s'être tant engagé. On n'entrevoit pas sans crainte la possibilité d'une résistance qui rendrait nécessaire une intervention russe ; on se refuse à se mettre en présence de cette éventualité que l'opinion nationale repousse de toutes ses forces, que vraisemblablement elle ne supporterait pas si elle venait à se réaliser. Dans cette situation difficile, le ministère anglais ne recule sans doute pas, U s'est trop avancé pour que cela lui soit immédiatement possible, mais il essaye de se tromper lui-même sur la portée de la résolution qu'il a prise. Il voudrait surtout nous amener à partager ses illusions; il nous prodigue les assurances les plus amicales et s'attache à nous faire considérer ce qui vient de se passer comme un incident qui ne change rien au fond des choses.

A Berlin, on va plus loin, on y déplore ouvertement le traité du 15 juillet. On n'a pas fait difficulté de nous dire que M. de Bulow, en le signant, avait dépassé ses pouvoirs ; qu'au surplus, cet acte, surtout pour le gouvernement prussien, n'avait aucune importance réelle, qu'il ne pouvait en résulter pour lui aucune obligation positive, et que c'était particulièrement pour cela qu'il s'était déterminé à le ratifier. On se récrie contre la pensée qu'il puisse en sortir une guerre dans laquelle des États entièrement étrangers aux intérêts de l'Orient se trouveraient enveloppés.

A Vienne aussi, non seulement on reconnaît Tinconvénient du procédé dont on a usé envers la France, mais le fond même du traité trouve parmi les hommes influents plus dime énergique désapprobation et le chancelier d'État lui-même, tout en afl'ectant de le défendre, n'admet pas que pour le mettre à exécution on puisse recourir à certains moyens sans lesquels cependant il serait difficilement autre chose qu'une lettre morte.

Certes, si la France ne cherchait qu'une satisfaction d'amour-propre, elle la trouverait dans cette réprobation universelle d'un acte désavoué pour ainsi dire par ses propres auteurs. Si elle n'aspirait qu'à une vengeance trop facile, elle pourrait, en se tenant désormais à l'écart, en se refusant d'entrer dans aucun concert, les abandonner aux difficultés immenses de la tentative qu'ils ont entreprise si légèrement. Telle n'est pas notre pensée. Nous savons trop à quelles funestes extrémités peuvent aboutir les embarras des quatre grandes puissances engagées dans de telles voies pour ne pas désirer qu'elles en sortent le plus promptement possible, pour ne pas être même disposés à les y aider. Sans doute après ce qui s'est passé les convenances ne nous permettraient pas de prendre à cet égard l'initiative; mais aucune proposition vraiment raisonnable et concluante ne sera repoussée par nous, de quelque part qu'elle puisse Aenir.

Vous avez su que le roi Léopold, pour nous rattacher à une négociation dont on nous avait si étrangement exclus, et où peut-être on a plus besoin de nous que nous n'avons besoin nous-mêmes d'y figurer, avait eu l'idée de proposer à Londres la conclusion d'un traité par lequel les cinq grandes puis-

sances auraient garanti l'intégrité de l'empire ottoman. Nous n'eussions pu y consentir que dans le cas où le traité du 15 juillet eût été préalablement annulé, et comme cette annulation formelle et immédiate ne nous a jamais paru vraisemblable, jamais non plus nous n'avons beaucoup compté sur le succès de cet expédient : on a dû y renoncer.

M. de Metternich, de son côté, s'est montré disposé à s'interposer pour chercher un moyen de rapprochement entre les grandes cours et à profiter dans ce but de Tespèce de congrès qui s'est réuni autour de lui à Kœnigswarth; s'il y avait là de sa part quelque chose de plus qu'une simple A'elléité, son intervention aurait certainement de grandes chances de succès; mais il y a trop longtemps que nous cherchons dans sa politique la force de volonté, l'esprit de suite auxquels il a dû jadis un si grand ascendant sur les cabinets européens, pour que nous rattachions de bien grandes espérances aux intentions qu'il a manifestées. Quoi qu'il en soit, tout en recommandant à M. de Sainte-Aulaire de ne rien proposer, je l'ai autorisé à accueillir et à me transmettre tous les projets qui lui seraient présentés à l'effet de rétabhr entre les puissances l'accord si malheureusement rompu. Je lui ai particulièrement fait connaître que s'il était question de revenir dans une forme quelconque à une idée antérieurement mise par M. de Metternich lui-même, celle de garantir en commun le sfalu quo de l'Orient, cette idée qui, lorsqu'elle fut produite pour la première fois n'était peut-être pas complètement opportune, mais que le temps a mûrie en démontrant l'extrême difficulté de toute autre solution, nous trouverait tout prêts à l'accepter.

49i SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

A M. TUIERS.

Saint-Pétersbourg, 1" septembre 1840 (1). Monsieur,

Le calme qui règne ici a quelque chose de surprenant. Chaque jour je me demande si je ne suis pas trompé par des apparences et de si graves déterminations, de puissants préparatifs ne sont pas cachés sous cette surface d'indifférence. L'empereur est absent, passant des revues, faisant manœuvrer des troupes, mais non point aux bords de la mer Noire, non point aux lieux d'où elles pourraient être dirigées vers Gonstantinople. L'opinion n'a rien d'animé, pas même parmi les officiers. Aucun ministre ne semble affairé. Le ministre des finances, absent depuis trois mois, prolonge son voyage. Le comte Czernicheff, ministre de la guerre, que je vois quelquefois, jouit, sans nulle préoccupation, du loisir que lui laisse l'absence de l'empereur. Mes habitudes de société me rapprochent presque journellement de M. de Nesselrode. Rien ne paraît ni l'agiter ai l'attrister. Selon son habitude, il évite de parler et l'on n'a guère d'entretien avec lui que d'une façon presque officielle, quand il a une sorte de communication à faire ou à recevoir. Mais je puis juger de sa disposition, et je sais ce qu'il répondrait h mes questions, mieux que si je les posais expressément. Il est évident qu'en ce moment il est persuadé, plus encore quïl y a quinze jours, que, de manière ou d'autre, les difficultés recevront une solution pacifique. Les lettres de Londres et de Paris

(1) Dépêche officielle N° 20.

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l'ont confirmé dans cet espoir. La connaissance qu'il a nécessairement des intentions des cours de Vienne -et de Berlin doit ajouter à ce sentiment de sécurité, et même, depuis quelques jours, M. le comte de Nesselrode s'est mis à croire, ou du moins à dire qu'U n'était pas impossible de supposer que Méliémet-Ali céderait. Il sait cependant quen apprenant la nouvelle de la convention du 13 juillet, le pacha a manifesté des dispositions toutes contraires aux consuls et les a exprimées dans une lettre écrite au grand rizir.

Si ces espérances sont simulées ou se trouvent Aaines, que fera la Russie? J'ai déjà indiqué à Votre Excellence que le gouvernement et même l'empereur n'ont ni le projet ni le désir d'envoyer des troupes en Orient. La convention du lo juillet a été désirée, demandée, signée, uniquement en vue delà poUtique européenne, et pour nous séparer de l'Angleterre. Si elle a des conséquences ultérieures, on en sera fâché et embarrassé à Saint-Pétersbourg et l'on s'en cache même fort peu. Engager une grande guerre contre Ibrahim dans l'Asie Mineure, le Taurus et la Syrie, y compromettre une armée de soixante mille hommes est une pensée qui n'est pas admise. Sans doute H serait conforme au caractère de l'empereur de ne reculer devant aucun des engagements qu'il a pu prendre. Sans doute, en la situation où il s'est placé, lord Palmerstonpeut le mener à peu près où bon lui semblera Mais une si grande entreprise est comme impossible. Les Anglais eux-mêmes ne la souhaiteront pas. M. Bloomfield m'a répété souvent qu'il n'en pouvait être question. Beaucoup de motifs doivent écarter une telle idée des projets de l'Angleterre. Outre que

ce serait un véritable établissement des Russes à Constantinople, qui deviendrait indispensablement leur place d'armes, la base de leurs opérations, il faut remarquer qu'une fois les forces de la Russie engagées en Asie, les armées de la Prusse et de l'Autriche perdraient leur arrière-garde et leur réserve, et,, en cas de guerre avec nous, ce serait augmenter beaucoup la liberté de notre action et nos chances de succès.

Il ne s'agira donc de rien d'aussi grand. Si Ibrahim menace Constantinople, vingt ou trente mille Russes iront prendre position sur la côte d'Asie pour défendre l'approche de la ville et ne feront point campagne contre Ibrahim. Ni les Anglais ni l'Autriche n'ont aucune crainte de voir cet acte d'auxihaire se changer en conquête ou en occupation durable. Ils sont convaincus que l'empereur rappellera son corps d'armée, le jour où les puissances signataires du traité le demanderont.

Je considère que cette confiance n'a rien d'imprévoyant, du moins en tant qu'elle repose sur le caractère de l'empereur, et abstraction faite des nécessités qui pourront résulter des circonstances. Que les journaux anglais ou français répètent que la Russie veut conquérir Constantinople et ameutent contre elle l'opinion par cette parole : soit; mais il faut bien savoir que cette ambition n'entre point dans la poUtique réelle du gouvernement russe. Dès le temps de Catherine, et tout en laissant son imagination s'animer de cette pensée, ses ministres et tous les hommes sensés ne s'y arrêtaient point. Conquérir et posséder le littoral de la mer Noire et en chasser les Tartares, qui faisaient des incursions et des brigandages fort

avant dans l'intérieur des terres, cela était presque indispensable, mais acquérir Constantinople, ce n'est plus compléter l'empire russe, c'est le disloquer. Constantinople ne peut pas être une ville de province, un chef-lieu de gouvernement comme Odessa ouTiflis ; c'est une capitale. Ce serait inévitablement la première, la grande affaire du gouvernement qui la posséderait. Il lui faut de toute nécessité une vaste banlieue en Asie. De telle sorte que les ressources et les forces de Russie devraient être employées et concentrées sur le Bosphore. Quinze ans ne s'écouleraient pas sans que Moscou et Saint-Pétersbourg se fussent séparés de cette capitale nouvelle qui n'aurait aucun rapport avec le vrai territoire de la Russie. Le plus simple bon sens enseigne aux Russes ce résultat infailhble de la possession de Constantinople. Chaque nation a devant elle quelque perspective magnifique et glorieuse qui charme et anime son orgueil, qui semble le but de ses eff'orts, mais qui, au vrai, a un caractère plus ou moins chimérique, difficile à réahser, dangereux à tenter, peutêtre impossible à rendre durable. 11 a été donné à la France de passer même par delà les rêves de sa grandeur, mais ils se sont évanouis. La conquête de Constantinople est pour la Russie ce qu'est pour nous l'empire de Napoléon. Ce n'est point de la pohtique effective et pratique. L'empereur Alexandre, lorsque l'Orient fut pour ainsi dire mis à sa disposition, se montra froid à cet appât et la correspondance de M. de Vicence en fait foi.

Ce qui est positif, ce qui doit être pris en grande considération, c'est le désir de tenir la Turquie dans un état de faiblesse, de protection et presque de vassalité, de mettre Constantinople au même point que VI. 32

Bucarest : un second séjour d'une armée russe sur le Bosphore contribuerait à amener ce résultat. Néanmoins, l'influence dominante et exclusive de la Russie à Constantinople ne s'y maintiendrait point d'ici à longtemps sans difficultés. Il n'y a point de commerce russe, point de navigation russe, point de négociants russes établis à Constantinople. En pleine paix, dans le train ordinaire des affaires, il y est peu question de la Russie. Elle n"a point d'intérêts à y débattre, point de sujets à y protéger. Son nom et sa puissance n'y apparaissent qu'à propos de guerre : son influence est une menace plutôt qu'une intervention quotidienne et régulière. Ainsi nous devons nous étonner moins, en voyant les Anglais, tout irritables qu'Us sont sur le chapitre de la domination moscovite, admettre encore une fois, comme inconvénient passager, l'envoi d'un corps d'armée russe devant Constantinople.

Toutefois je suis convaincu que les cabinets de Londres et même de Saint-Pétersbourg ne souhaitent pas d'en venir là. J'ignore complètement les motifs, les projets, les vues qui ont décidé lord Palmerston au traité du 15 juillet. Ce n'est pas ici que je puis savoir jusqu'à quel point sa volonté et son amour-propre sont engagés. Sa pensée aborde-t-elle la chance d'une guerre en Europe ? ou bien a-t-il réservé quelques voies d'arrangement et a-t-il seulement pris ce moyen vif et dangereux de forcer le gouvernement du roi à une transaction? Voilà ce qu'U faudrait ne pas ignorer pour pouvoir conjecturer la conduite que suivra le cabinet de Saint-Pétersbourg s'il y a des négociations et des tentatives de se conciher. Malgré la passion de l'empereur, malgré ses idées de croisade

contre la France, je suis à peu près convaincu que son ministre s'associera à la marche que suivront les cours de Vienne et de Berlin. Ce ne sera point d'une façon active ni apparente, mais avec le désir sincère de sauver la paix de l'Europe et de ne la point sacrifier à la volonté d'humilier la France. Mais pour que M. de Nesselrode suive cette ligne de conduite, il faut que l'Angleterre le permette. Au point où l'empereur en est venu, il y a abdication de sa volonté propre, il est pour le moment un satelUte docile de lord Palmerston. Quelque mécompte un peu prononcé, une variation de projets qui sembleraient le compromettre et qu'il taxerait de manque de foi, pourraient seulement le détacher de cette poUlique, et, sans le rapprocher de nous, l'identifier plus complètement avec l'Autriche et la Prusse, dont il ne s'est point éloigné, bien qu'il ait mis plus de vivacité à obtenir le résultat qu'elles ont voulu, comme lui.

Saint-Pétersbourg, H septembre 1840.

Oui, assurément, mon cher ministre, nous sommes à craindi'e, et je n'ai pas eu la pensée de dire autrement. Quoi qu'il arrivât de la guerre, nous ferions un mal vaste et profond. L'Allemagne le sait bien, mais, après ce mal, il y aurait un événement définitif, et l'Europe, si elle est bien unie, a sur cette fin dernière autant d'assurance que nous pouvons en avoir. Or la Russie ne se soucierait que du dénouement, et les calamités de l'Europe ne lui sont pas grand'chose. Tel était le vrai sens de mes paroles et de tout ce que je vous ai dit de ce pays-ci. Je suis sans nulle prévention sur sa force réelle et aussi sur son habileté

politique, jnais sa situation a des conséquences nécessaires.

Je suis content d'avoir M. Perier. Je le connaissais peu, il me semble très raisonnable et de bon jugement. Il est important que je puisse partir d'ici à linstant où cette détermination deviendrait convenable.

M. Perier ne m'a point porté de lettres, mais vous avez longtemps causé avec lui, et il me rapporte que vous approuvez ma conduite et mon langage.

Je n'ai guère qu'à m'abstenir et cela est facile. Mais il y a aussi à voir et j'espère ne pas me tromper, car mon thème n"est pas fait d'avance et je suis prêt à démentir l'observation de la veille par l'observation du lendemain. Le roi a aussi parlé à M. Perier de beaucoup de choses qu'il m'est bon de savoir et aussi de ses rapports avec vous, prévenant ainsi des doutes qui ne m'étaient pas venus. Ces doutes que les étrangers ont afïècté de répandre auraient été nuisibles en tous temps, mais bien plus dans les circonstances actuelles.

Saint-Pétersbourg, 25 septembre 1840 (1). Monsieur,

11 y a huit jours qu'une dépêche de notre consul à Odessa, M. Ghallaye, datée du H septembre, m'a informé que les lettres arrivées de Constantinople par le paquebot contenaient seulement de nouveaux détails sur les refus de Méhémel-AU et les opérations de l'amiral Xapier (:2). Il ajoutait que ce paquebot

^1) Dépêche officielle N" 28.

(2) Sir Charles Napier s'était présenté le 14 août devant Beyrouth avec une partie de l'escadre anglaise. Après avoir

s'arrêtant, selon l'habitude, devant l'ambassade de Russie à Buyuk-Déré, le secrétaire de la mission était monté h bord pour remettre les dépêches au capitaine et avait annoncé publiquement qu'on venait de recevoir la nouvelle que Méhémet-Ah accédait, sauf quelques restrictions, au traité du 15 juillet. Tous les autres consuls d'Odessa ont transmis ce récit presque dans les mêmes termes aux chefs de mission à Saint- Pétersbourg. Le bruit s'en est vite répandu et depuis lors on attend des informations plus précises. Je ne pouvais en demander qu'à M. de Nesselrode, qui seul aA'ait des nouvelles d'Alexandrie. Mais, d'après ce qu'il m'a dit, le consul de Russie ne lui a donné aucun détail positif, lui faisant connaître uniquement le changement soudain et imprévu du pacha et le départ de M. Walewski, portant des propositions envoyées au sultan (1). La joie de M. de Nesselrode était complète. Il paraissait croire que la soumission de Méhémet-Ali était ou serait à peu près entière. 11 évitait de donner à son contentement l'apparence d'un triomphe obtenu sur la poUtique française, et cherchait, du moins pour la forme, à placer quelques mots sur les conseils de

enjoint aux Égyptiens d'évacuer cette ville, appelé ouvertement les Syriens à la révolte et les soldats du pacha à la désertion, il avait saisi les petits navires qui se trouvaient sous sa main. c. b.

( 1) M. Walewski, envoyé par M. Thiers à Alexandrie avec mission de conseiller à Méhémet-Ali une tentative de conciliation, avait décidé le pacha à offrir la l'cslitution d'Adana, de Candie et des villes saintes si on voulait lui laisser l'Egypte héréditaire et la Syrie en viager. Cette combinaison était celle-là même que M. Thiers refusait d'admettre à la veille du 15 juillet, c. b.

modération que notre gouvernement avait fait parvenir au pacha. J'ai dû alors, me servant des informations renfermées dans l'exposé du 5 septembre que Votre Excellence m'a adressées, parler des dispositions que Méhémet-Ali avait montrées à négocier par l'intermédiaire de la France, et des paroles prononcées en ce sens à l'audience du 16 août. Ce que j'en ai dit a paru modilier quelque peu les vives espérances de M. le comte de Nesselrode et le ramener à penser qu'il s'agissait d'une négociation plutôt que d'une soumission. Toutefois il a été évident pour moi, que la lettre du consul de Russie à Alexandrie prêtait à croire que le pacha avait tout à coup renoncé aux projets de résistance.

Le ministre d'Angleterre n'avait eu non plus la nouvelle que par le consul d'Angleterre à Odessa. Mais ce consul la tenait de lord Alvanley, passager sur le paquebot, qui s'était entretenu, devant Buyuk-Déré, avec le secrétaire d'ambassade. Ses conjectures n'étaient pas tout à fait les même que celle de M. de Nesselrode. Tant que les propositions portées par M. Walewski ne seraient pas connues, on ne pouvait, tlisait M. Bloomfield, en rien conclure, sinon qu'une chance d'arrangement se présentait. Il en semble sincèrement satisfait.

Au total la nouvelle a produit un contentement général ; chacun s'est niis à dire que la paix était assurée. Lorsque M. de Nesselrode a raconté ce qu'il aA'ait appris au comte Orloff, celui-ci a répondu que s'il n'y avait pas tout de suite dénouement pacifique, au moins y aurait-il retard. Et, plaisantant sur la paresse que lui reprochaient souvent ses amis, il s'est écrié : « — Je vais m 'aller coucher et vous me réveil-

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» lerez au mois de mars, si vous avez besoin de » moi. » On répand déjà le bruit que la marche des troupes est suspendue, mais je n'en crois rien.

Ce qu'il m'importait -de savoir, c'est la disposition que le cabinet russe apporterait dans les négociations nouvelles qui s'ouvriraient. J'ai demandé à M. de Nesselrode si les envoyés des puissances à Gonslantinopie avaient pouvoir de traiter sur les propositions, s'ils étaient suffisamment autorisés à les accepter ou à les rejeter. 11 m'a répondu : « — Si elles » étaient telles que la Porte dût en être entièrement » satisfaite, sans doute on la laisserait y adhérer. » Autrement c'est à Londres qu'il en sera délibéré. »

Cela étant, Palmerston demeure maîlre de cette négociation comme des précédentes, ou du moins il dispose de l'opinion du cabinet de Saint-Pétersbourg.

On est aussi fort occupé du dénouement de l'affaire de Khiva. Il parait que les agents anglais de Caboul ont donné suite à leur projet de médiation. Un officier envoyé au khan l'a décidé à renvoyer tous les prisonniers russes. C'est par cet officier anglais qu'ils vont être ramenés à Orenbourg. En même temps, une ambassade du khan se rendra ici pour arranger les griefs et les différends. Tout ceci est une contrariété assez vive pour le cabinet russe, et M. de Nesselrode, tout réservé qu'il est, n'a pu s'empêcher de me le laisser voir. Désormais l'influence et presque la domination anglaise a étendu son cercle d'action jusqu'à Boukhara et Khiva. Une expédition sur Khiva devient pour ainsi dire impossible. Car, après avoir traversé trois cents heues de déserts, elle ne serait plus assez forte en hommes, en artillerie, en munitions pour entrer dans une ville qui

aurait les moindres moyens de défense. En arrivant après tant de fatigues et de périlleuses chances, elle pourrait trouver des officiers anglais à la tête des défenseurs de la place. Le gouvernement russe se propose d'exiger des garanties pour les caravanes, ce qui est réellement le fond de la question. Mais ces garanties ne seront guère que des promesses et mériteront peu de confiance. La bonne foi du khan est plus que douteuse. D'ailleurs il n'exerce pas une autorité complète et réguhère sur des tribus accoutumées au pillage.

Si le commerce russe était plus important, s'il marchait plus rapidement dans une voie de progrès et d'accroissement, s'il était un intérêt national et poUtique, cette main-mise des Anglais sur les deux marchés de l'Asie Centrale, où peuvent se vendre les marchandises de la Russie, serait un grave événement.

J'ai été informé, avec plus de détails et de certitude, du refroidissement, on dirait presque de l'aigreur, qui commence à se manifester entre les cours de Saint-Pétersbourg et de Berhn. Lorsque le roi actuel était prince royal, on connaissait déjà son peu de sympathie et de goût pour la Russie. Son esprit plaisant et caustique prenait souvent pour texte d'épigrammes, les façons pompeuses et parfois théâtrales de son auguste beau-frére. Lorsque l'empereur est venu assister aux derniers moments du feu roi, il était appelé, m'a-t-on dit, par le prince Guillaume ou le prince Charles ; personne n'a supposé que sa présence fût désirée par le prince royal. 11 paraissait qu'en effet l'empereur a pu très bien apercevoir qu'il n'était point attendu et qu'on s'est quitté froidement. Depuis, toute la conduite du

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nouveau roi, ses ménagements pour l'opinion de son peuple, le peu d'accueil qu'ont rencontré les Russes qui sont allés à Berlin, peut-être encore quelques plaisanteries, et tout ' récemment, une différence presque affectée entre la manière dont les Polonais ont été traités à Posen et à Varsovie, tout cela a produit un mécontentement peu dissimulé. 11 m'a été rapporté que l'empereur avait dit: « — Main- » tenant on ne me verra pas souvent à Berlin. »

Je ne pense pas qu'il résulte de ce changement dans les rapports personnels, un changement essentiel dans les rapports politiques, surtout d'ici à quelque temps. Les sentiments de l'empereur et son opinion sur les personnes sont toutefois un élément dans les affaires. 11 n'en résulte pas des déterminations soudaines et tranchantes, mais un motif de préférence pour incliner vers une direction plutôt que vers une autre.

L'entrée solennelle de la princesse de Darmstadt a eu heu le 20 de ce mois. Une journée magnifique a favorisé cette fête, où a régné beaucoup d'ordre et une grande pompe mihtaire. Le corps diplomatique n'avait pas été formellement invité, mais un maitre des cérémonies était venu nous proposer de nous trouver à l'éghse de Notre-Dame-de-Kazan, lorsque la famille impériale s'y rendrait pour y baiser les saintes images.

C'est dans cette éghse que sont appendus les drapeaux français recueilhs dans la retraite de Moscou, ainsi, il me déplaisait d'y pénétrer. Toutefois, n'ayant pas ouï dire que, soit à Paris, soit en toute autre capitale, un semblable motif eût éloigné aucun membre du corps diplomatique d'une cérémonie, je n'ai point

décliné cette proposition. Avant que l'empereur fût arrivé, et qu'on fût entré dans l'église, un ancien secrétaire du duc de Mortemart, la seule personne de son ambassade encore à Saint-Pétersbourg, m'a fait savoir qu'en 1829 il n'avait pas voulu assister à un Te Deian célébré dans l'église de Kazan et que M. le prince de Polignac avait fort approuvé sa détermination au nom du roi Charles X. Je n'avais pas à hésiter. Je me suis retiré avec MM. les secrétaires de l'ambassade, ce qu'U était facile de faire sans éclat ni affectation, puisque l'instant de la cérémonie était encore éloigné. En rentrant, j'ai écrit à M. de Nesselrode qu'il ne pouvait pas être surpris du sentiment qui éloignait un ambassadeur de France de cette église (1). Je lui rappelais en même temps le précédent de M. le duc de Mortemart. Ma lettre a été communiquée h l'empereur, qui a trouvé tout naturel que j'aie agi ainsi. Deux jours après on n'en parlait plus.

(1) Le baron de Barame ai; comte de Nesselrode.

Saint-P(:>tersbourg, S,SO septembre 1840.

Monsieur le comte,

Je n'ai voulu manifester avec aucune publicité le sentiment qui doit détourner un amljassadeur de France d'assister à une cérémonie dans l'église Notre-Dame-de-Kazan. M. le duc de Mortemart a eu, en 1829, l'occasion d'en entretenir Votre Excellence et d'expliquer le motif de son absence.

Toutefois il m'a semblé convenable de me joindre au corps diplomatique, jusqu'au moment de la cérémonie intérieure et de témoigner ainsi la vive part que je prends à une circonstance si solennelle et si heureuse pour l'empereur et pour la Russie.

Saint-Pétersbourg, l'^'" octobre 1840 (1).

Il paraît que le consul de Russie avait d'abord mal compris quelle était la détermination de Méliémet- Ali. Le contentement que ses dépêches avaient donné à M. de Nesselrode, et qui m'avait semblé fondé sur quelque illusion, n'a duré que peu de jours. Des lettres arrivées de Constantinople, par na\dres de commerce, ont appris, mais encore sans détails, à ce qui m"a été tlit, que les représentants des puissances ont si peu pris les propositions du vice-roi pour une soumission, qu'ils ont décidé la Porte à prononcer sa déchéance, attendu que les délais fixés par le traité du 13 juillet avaient atteint leur terme.

Depuis cette nouvelle, l'aspect de la situation poUtique a changé ici. Elle prend un caractère plus grave et plus animé. On comprend que c'est un pas de plus, un grand pas, fait sur la route qui peut amener à la guerre. Les représentants des trois puissances, aussi bien que le comte de Nesselrode, ont un langage qui, non seulement ne témoigne aucun regret de la résolution prise à Constantinople, mais n'admet pas la possibihté de reculer en rien sur les stipulations du 13 juillet. M. de Liebermann, ministre de Prusse, revenu depuis quelques jours, qui a vu le prince de Metternich, et qui doit connaître les intentions de son propre gouvernement, n'est pas le moins vif dans ses conversations. Je sais que ses opinions personnelles et son caractère sont pour beaucoup dans cette façon d'être, mais il est homme d'esprit et incapable de

(1) Dépèche officielle N° 20.

s'écarter de la route qui lui est indiquée par son cabinet. M. Bloomlield, sans montrer aucune vivacité, parle pourtant avec plus de fermeté et plus explicitement qu'auparavant. On voit qu'il n'a aucunement l'idée que lord Palmerston puisse accueillir les propositions de Méhémet-Ali. Quant à M. de Nesselrode, il aurait, plus que les autres, redouté le succès d'un arrangement dû à l'influence de la France, et certes l'empereur doit être bien plus animé.

Toutefois, tous les ménagements de forme continuent à être observés envers la France, et on ne voit se manifester aucun désir de la guerre. Il semblerait même que l'espérance de conserver la paix subsiste à peu près comme auparavant. Ce n'est pas qu'on s'occupe des moyens à employer pour obtenir cet heureux résultat. On se iîe au désir universel des gouvernements et des peuples, et l'on se tient prêt à accéder à tout arrangement que l'Angleterre pourra conclure avec la France. Les préparatifs ne me paraissent point avoir pris plus d'activité. Tout est sans doute disposé pour transporter, au premier ordre, dix ou douze mille hommes sur les vaisseaux de Sébastopol, mais on ne parle point de la probabilité de leur départ.

Je suis porté à penser que ce cabinet, comme ses alliés du continent, imagine que l'hiver viendra interrompre les opérations militaires de mer ou de terre, et qu'alors, dans cet intervalle de temps, on parviendra à s'entendre. 11 souhaite et il espère que la France obtiendra les moins bonnes conditions possibles.

On dit encore que Méhémet-Ali est malade, et que sa mort serait aussi une solution.

Au milieu de cet accroissement de vivacité, je ne cherclie ni n'évite aucune conversation. Je conserve de bons rapports avec le comte de Nesselrode et les membres du corps diplomatique. Je ne m'étonne nullement de voir se dérouler les conséquences du traité des quatre puissances. Je dis que c'est en les prévoyant que nous n'avons pas voulu y prendre part, et qu'il reste à voir qui a mieux jugé des probabilités. J'ajoute que, dans une telle situation, il est simple que nous tenions nos forces prêtes et disponibles.

Je disais l'autre jour à Votre Excellence qu'il ne fallait point supposer de changement prochain dans les relations politiques de la Russie et de la Prusse, et que ce qu'il pourrait y avoir de froideur entre les deux cours laisserait encore subsister les liens qui unissent les deux gouvernements. J'ai lieu de croire que l'empereur désire même adoucir cette réciproque aigreur qui doit être attribuée surtout à la manière dont il s'est exprimé sur le roi de Prusse. Ces deux souverains ne deviendront sûrement pas sympathiques et les deux nations sont encore plus loin d'être bienveillantes l'une pour l'autre. Mais rien ne fait présager qu'il en résulte aucun dissentiment assez grave pour influer sur le système politique de l'Europe. La lettre datée de Kunigsberg (1), insérée

(f) Une correspondance envoyée le 4 septembre de Kônigsberg au Constitutionnel et publiée le 16 par ce journal, s'étendait longuement sur les sentiments bienveillants que nous porlait le nouveau roi de Prusse et son désir de se soustraire à l'inlluence russe. S'il avait cru se joindre aux trois autres puissances signataires du traité du 1 5 j uillel , c'est qu'il ne pouvait, dès le lendemain de la mort de son père, renier les engagements pris par celui-ci sous la

dans les journaux français, ne peut avoir d'autre effet que de retarder cette éventualité. On y voit un avertissement du désir que nous en avons et de Tespoir que nous en concevons. C'est un de ces inconvénients de la publicité qu'il est plus facile de remarquer que de prévenir.

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