‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 37 sur 41 · DU COMTE DE SAIN TE- AULAIR E · texte numérisé non relu

DU COMTE DE SAIN TE- AULAIR E

Vienne, 5 octobre 1840.

Mon cher ami, je profite d'une occasion pour vous écrire, plutôt pour vous dire que je vous aime toujours bien, ce que vous savez de reste, que pour vous apprendre quelque chose de nouveau. Vous savez de reste aussi que l'Autriche et la Prusse désirent très sincèrement, très vivement un accommodement, qu'elles feront de leur mieux pour en amener un, mais que toute leur bonne volonté peut être impuissante, parce que, en signant le io juillet à Londres, elles ont fait l'énorme faute de s'embarquer dans un bateau dont elles ne tiennent pas le gouvernail. Il leur faudra aborder où l'Angleterre et la Russie voudront les conduire, et à Londres, au moins, j'aperçois des dispositions bien peu conciliantes. On dit qu'elles

pression de l'empereur Nicolas. Nul n'était plus las de cette immixtion indiscrète de la Russie à laquelle il saurait mettre un terme. La Prusse ferait son possible pour que la France pût dignement reprendre sa part dans les délibérations sur la question d'Orient. En tout cas elle ne suivrait point les puissances si elles en arrivaient à des mesures belliqueuses contre nous. c. b.

sont meilleures chez vous et la conduite de M. de Titoff à Constantinople en est un symptôme. On a fort blâmé ici l'internonce de ne pas s'être rangé à cet avis et de s'être laissé entraîner par lord Ponsonby.

Pendant tout mon séjour en Bohême, j'ai répété h M. de Metternich, même à lord Beauvale que tout ce train pour le pachalik de Tripoli me paraissait inexplicable et que je soupçonnais à l'Angleterre la volonté de pousser jusqu'à la ruine de Méhémet en Egypte. J'aimême dit cela au comte Woronzow. Tous se sont récriés contre l'injustice d'un tel soupçon. Aujourd'hui encore M. de Metternich persiste. Il dit que lord Palmerston blâmera lord Ponsonby (H en disait autant pour l'amiral Napier). « Rien de tout cela (toujours suivant M. de Metternich] n'est conforme » ni à la lettre ni à l'esprit des protocoles du lo juillet. » Nous devons demander des explications à Londres. » Et l'on peut tirer parti de cette circonstance pour » amener un rapprochement dont la nécessité est » urgente si l'on prend quelque souci de l'empire » ottoman, car sa ruine sera l'inévitable conséquence » de la division des puissances, si elle se prolonge » plus longtemps. »

Voilà ce que dit M. de Metternich. Voilà ce qu'il écrit, j'en suis certain, à Londres et à Paris. A mon arrivée à Kœnigswarth il m'avait tenu le même langage ajoutant toutefois qu'il fallait attendre l'effet des moyens d'exécution convenus le 15 juillet, moyens sur l'efficacité desquels il avouait ne pas faire grand fond. L'événement ayant justifié ses prévisions à cet égard, il insiste plus vivement que jamais pour qu'on se remette cinq ensemble, et jene fais nul doute que pour

sa part il n'acceptât de grand cœur les dernières propositions de Méhémet à Walewski.

Tout cela, mon cher ami, me rassure assez peu, parce que, si lord Palmerston n'en tient compte, s'il va de l'avant avec la Russie, M. de Metternich suivra, et fussions-nous dans les faubourgs de Yienne avec deux cent mille hommes, il suivrait encore. Dans une situation donnée, il se serait prononcé contre la Russie, dans telle autre contre l'Angleterre, mais contre les deux à la fois, jamais. 11 est cependant vrai que tous les hommes pohtiques de ce pays-ci blâment avec une extrême amertume la conduite du chancelier, la Bourse est aux abois. Il n'y a qu'un cri contre le traité de Londres, et si on en vient à croire la guerre possible, le déchaînement sera universel. C'est pour retarder ce moment qu'on ne remue ni un homme ni un écu et qu'on traite de mauvais rêve toute prévision guerrière. Mon langage n'a jamais autorisé cette sécurité, et aujourd'hui ma conviction personnelle est que si, avant un mois, un arrang'ement n'est pas fait, ou en bon chemin, la guerre est inévitable.

Jusqu'ici je suis assez content de mes instructions. La correspondance de ïhiers est abondante, ferme, mesurée, pleine de vues sages et habiles. Je me suis associé de tout cœur à sa manœuvre, parce que les articles de journaux n'en sont pas. Mes dernières lettres de Thiers étant du 16 septembre, je ne puis savoir si nous sommes toujours du même avis. Au reste, à l'avenir comme depuis deux mois, je ferai l'examen de la situation poUtique avec mon examen de conscience à ma prière du soir. Aucune considération ne me déciderait à conserver mon poste le jour où j'apercevrais la moindre divergence entre moi et

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celui au nom de qui je dois parler. La situation est diablement critique, mon cher ami. Nous allons peutêtre voir craquer entre, nos mains toute la machine européenne. Si nous avons l'agrément de prendre part à ce bel ouvrage, c'est bien le moins que notre conscience nous laisse en repos le reste de nos jours dans la retraite.

DE M. TDIERS.

Paris, 9 octobre 1840 (1).

Monsieur l'ambassadeur,

La grave question qui occupe aujourd'hui le monde vient de prendre une face toute nouvelle depuis la réponse que la Porte a faite aux concessions du •\dce-roi d'Egypte. Méhémet-Ali, en répondant aux sommations du sultan, a déclaré qu'il se soumettait aux volontés de son auguste maître, qu'il acceptait la possession héréditaire de l'Egypte et qu'il s'en remettait pour le reste des territoires qu'il occupait actuellement à la magnanimité du sultan. Nous avons fait connaître aux cabinets alliés ce qu'il fallait entendre par cette manière de s'exprimer, et bien que Méhémet ne voulût pas déclarer immédiatement toutes ces concessions auxquelles il avait été disposé par les vives instances de la France, nous avons pris sur nous de les faii'e connaitre, et nous avons annoncé que Méhémet se résignerait au besoin à accepter la possession de l'Egypte héréditaire et de la Syrie

(I) Dépêche officielle N°17.

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