‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 38 sur 41 · VL · texte numérisé non relu

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viagère, en abandonnant immédiatement Candie, Adana et les "V'illes saintes. Nous ajouterons que si la Porte avait adhéré à cet arrangement, nous aurions consenti à le garantir de concert avec les puissances qui s'occupent de régler le sort de l'empire ottoman.

Tous les esprits éclairés ont été frappés de la loyauté de la France, qui, bien que tenant une conduite séparée, ne cessait pas d'exercer son influence au profit d'une solution modérée et pacifique de la question d'Orient. Ils ont aussi été frappés de la sa gesse avec laquelle le vice-roi écoutait les conseils de la prudence et de la modération.

En réponse à de telles concessions, la Porte, soit qu'elle ait agi spontanément, soit qu'elle ait agi par des conseils irréfléchis reçus sur les lieux mêmes, la Porte, avant de pouvoir en référer à ses alliés, a répondu à la déférence du vice-roi par un acte de déchéance. Une telle conduite, aussi exorbitante qu'inattendue, excède même l'esprit du traité du 15 juillet, et dépasse les conséquences les plus extrêmes qu'on pouvait en tirer. Ce traité, que la France ne saurait invoquer car elle n'y adhère pas, mais qu'elle rappelle pour montrer la rapidité avec laquelle on est entraîné déjà, a des conséquences dangereuses; ce traité, dans le cas de refus absolu du vice-roi sur tous les points,laissailà la Porte la faculté de retirer ses premières offres, et d'en agir alors comme elle l'entendrait suivant ses intérêts et les conseils de ses alUés. Mais il supposait deux choses, un refus absolu et péremptoire sur tous les points de la part du vice-roi et le recouj-s aux conseils des quatre puissances. Or rien de tout cela n'a eu Ueu. Le vice-roi n'a pas fait de refus absolu, et la Porte ne

sest pas même donné le temps de concerter une réponse avec ses alliés. Elle a répondue des concessions inespérées par la déchéance. Les quatre puissances ne sauraient approuver une telle conduite. Et nous savons en effet que plusieurs d'entre elles l'ont déjà désapprouvée. Lord Palmerston nous a fait déclarer qu'il ne fallait voir en cela qu'une mesure comminatoire sans conséquence effective et nécessaire. M. le comte Apponyi, s'entretenant avec moi sur ce sujet, m'a annoncé la même opinion de la part de son gouvernement. Nous prenons acte volontiers de cette sage manifestation et nous en prenons aussi occasion d'exprimer à cet égard les intentions de la France.

La France a déclaré qu'elle consacrerait tous ses moyens au maintien de la paix et de l'équilibre européen. C'est le cas d'expliquer clairement ce qu'elle a entendu par cette déclaration. En acceptant avec une religieuse fidélité l'état de l'Europe tel qu'il résultait des traités, la France a entendu que, pendant la paix générale qui dure heureusement depuis 1815, cet état ne fût point changé ni au profit ni au détriment des puissances existantes. C'est dans cette pensée qu'elle s'est toujours prononcée pour le maintien de l'empire ottoman. La race turque, par ses qualités nationales, méritait assurément pour elle-même le respect de son indépendance, mais les plus chers intérêts de l'Europe se rattachaient aussi à l'existence de l'empire turc. Cet empire en succombant ne pouvait servir qu'à augmenter les États voisins aux dépens de l'équilibre général. Sa chute aurait entraîné un tel changement dans la proportion actuelle des grandes puissances que la face du monde en aurait été changée. La France et toutes les puissances avec

elle l'ont tellement senti qu'elles se sont loyalement engagées à maintenir Tempire ottoman, quels que fussent leurs intérêts respectifs relativement à sa chute ou à son maintien.

Mais l'intégrité de l'empire ottoman s'étend des bords de la mer Noire à ceux de la mer Rouge ; il importe autant de garantir l'indépendance de l'Egypte et de la Syrie que l'indépendance du Bosphore et des Dardanelles. Un prince vassal a réussi à créer une administration ferme dans deux p^o^dnces que depuis longtemps les sultans de Constantinople n'avaient pu gouverner. Ce prince vassal, s'U n'a pas fait régner dans les provinces qu'il régit l'humanité de la civilisation européenne, que peut-être ne comportent pas encore les mœurs du pays qu'il administre, y a fait prévaloir plus d'ordre et de régularité que dans aucune partie de l'empire turc. 11 a su y créer une force publique, une armée, une marine. 11 a relevé l'orgueil du peuple ottoman, et lui a rendu un peu de cette confiance en lui-même qui est indispensable pour qu'il puisse défendre son indépendance. Ce prince vassal est devenu, suivant nous, partie essentielle et nécessaire de l'empire ottoman. S'il était détruit, l'empire n'acquérerait pas aujourd'hui les moyens qui lui ont manqué autrefois pour gouverner la Syrie et l'Egypte, il perdrait un vassal qui fait maintenant l'une de ses principales forces. Il aurait des pachas insoumis envers leurs maîtres et dépendant de toutes les influences étrangères. En un mot, une partie de l'intégrité de l'empire turc serait compromise et avec une partie de cette intégrité une partie de l'équilibre général. Dans l'opinion de la France, le vice-roi d'Egypte, par les provinces qu'il administre, par les

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mers sur lesquelles s'exerce son action, est nécessaire pour assurer les proportions actuellement existantes entre les divers États du monde.

Dans cette conviction la France, aussi désintéressée dans la question d'Orient que les quatre puissances qui ont signé le protocole du 17 septembre, se croit obligée de déclarer que la déchéance du vice-roi, mise à exécution serait à ses yeux une atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la guerre actuellement engagée la question des limites qui doivent séparer en Syrie les possessions du sultan et du vice-roi d'Egypte, mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence de Méhémet-AU comme prince vassal de l'empire. Quelle que soit la limite territoriale qui les séparera par suite des événements de la guerre, leur double existence est nécessaire à l'Europe, et la France ne saurait admettre la suppression de l'un ou de l'autre; disposée à prendre part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double garantie de l'existence du sultan et du vice-roi, elle se borne dans ce moment à déclarer que pour sa part elle ne pourrait consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à Constantinople.

Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en cela nous entendons l'équihbre européen comme elles-mêmes, et qu'en ce point nous ne les trouverons pas en désaccord avec nous. Nous regretteiùons ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le maintien de l'équilibre général.

518 SOUVENIRS DU BAROX DE BARAXTE.

La France espère qu'on appréciera en Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son amour de la paix, sentiment constant chez elle malgré les procédés dont elle a cru avoir à se plaindre. On peut compter sur son désintéressement. Car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer en Orient à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale ambition,

Paris, iO octobre 1840 (1).

La nouvelle du bombardement de Beyrouth a produit en France une sensation dont vous comprendrez facilement la ^ivacité. Le gouvernement du roi, en présence d'un acte aussi violent, a dû délibérer sur le parti qu'il avait à prendre pour satisfaire au sentiment national et aux exigences de la politique. Ayant toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne résidait pas à ses yeux dans l'extension un peu plus ou un peu moins considérable des territoires que conserveraient le sultan et le pacha. 11 n'a pas cru que l'occupation d'un point de la Syrie par les forces de la Porte et de ses alhés entraînât pour la France la nécessité d'un appel aux armes, mais tout en donnant à son attitude et à ses préparatifs un nouveau degré d'énergie impérieusement réclamé par la gravité croissante de la situatictn, tout en se mettant ainsi en mesure pour l'avenir, il a jugé nécessaire de faire connaître dès à présent qu'il ne tolérerait pas

(1) Dépêche officielle N' 18.

l'anéantissement de l'existence politique du vice-roi. C'est dans ce but qua été écrite la dépêche que je vous envoie aujourd'hui sous le N° 17 et que j'ai également adressée à Londres, à BerUn et à Vienne.

Constamment préoccupé de la pensée d'éviter tout ce qui, dans des conjonctures aussi menaçantes, pourrait augmenter les périls de la situation en jetant un nouvel élément d'irritation dans les relations des puissances, j'avais pensé à ne pas faire cette communication au cabinet de Saint-Pétersbourg. En y réfléchissant davantage, il m'a paru que cette communication même pourrait le blesser moins que l'exclusion que nous lui donnerions en la faisant parvenir aux autres cours. Je vous laisse à juger de l'opportunité qu'il peut y avoir à laisser ou à ne pas laisser entre les mains de M. de Nesselrode copie de la dépêche dont il s'agit.

La déclaration qu'elle contient est, en effet, sous une forme un peu modifiée, la réaUsation d'une idée que M. de Metternich nous avait fait indiquer comme propre à empêcher que la mise à exécution du traité du 15 juillet ne devint une œuvre de colHsion entre les grandes puissances. Il voulait qu'on fixât d'un commun accord les hmites territoriales auxquelles s'étendraient et que ne pourraient dépasser les mesures coercitives dirigées contre Méhémet-AU. Ce qui nous avait paru peu admissible dans cette proposition, c'est qu'elle comportait de notre part une sorte d'assentiment au traité du 15 juillet. La forme que nous avons adoptée écarte cet inconvénient.

Quelque espoir que nous conser^•ions du maintien de la paix, la France, je le répète, continue ses préparatifs. D'ici à peu de mois nos armements, portés au

pied de guerre le plus élevé, nous auront mis en mesure pour toutes les éventualités.

A M. TRIER s.

Saint-Pétersbourg, 17 octobre 1840 (1).

Monsieur,

Votre Excellence suppose facilement quelle satisfaction les nouvelles d'Orient apportent à Saint- Pétersbourg. Je m'en suis entretenu avec le comte de Nesselrode. Il a surtout montré un grand contentement de ce que la Russie n'avait eu à se mêler de rien, de ce qu'il résultait de sa position qu'elle n'avait aucune discussion directe avec la France, aucune décision à prendre, pas un régiment à envoyer, pas un vaisseau à mettre en mouvement. « — Notre part » du traité était, disait-il, uniquement la défense de » Constantinople. Il n'était pas vraisemblable qu'on » en vint à ce point. Vous voyez que nous n'avons » témoigné d'aucun empressement. Nous avons tenu » des troupes disponibles à Sébastopol, et elles peu- » vent être embarquées au premier ordre. Mais le » prince Orloff, qui doit les commander, ne songe » point à partir. »

Cette joie de M. de Nesselrode n'était nullement dissimulée ni contrainte ; mais il évitait, avec sa réserve et sa douceur accoutumées, de lui donner la moindre apparence de triomphe et de vanité choquante pour la France, se félicitant de ce que, dans

(1) Dépèche officielle N" 31.

MARS 1840-OCTOBRE 1840. o2l

des circonstances si graves, nos rapports mutuels n'avaient pas eu occasion de devenir difficiles. Son pronostic actuel n'est autre que celui du cabinet de Londres, car depuis longtemps il n'a point reçu de nouvelles de Constantinople. Il croit que les troupes débarquées à Beyrouth s'y seront fortement établies, que l'insurrection du Liban sera devenue formidable et qu'alors Méhémet-AU ne tardera point à se soumettre au traité du 15 juillet dont les puissances n'aggraveront pas les conditions.

Quant à la France, M. de Nesselrode semblait avoir la pleine conviction qu'elle n'aurait nul motif de prendre une détermination hostile, puisque aucune agression ne serait, ne pouvait être dirigée contre elle, puisqu'on n'exigeait rien d'elle, puisqu'aucune puissance n'avait l'intention de manquer d'égards envers elle. « — La question, disait-il, serait posée » ainsi : La France fera-t-elle la guerre à l' Europe » entière pour les intérêts d'un pacha qui se sou- » met? »

J'ai répoadu à M. de Nesselrode que je n'avais reçu de Votre Excellence aucune indication des projets de la France ; qu'ainsi qu'il l'avait remarqué nous n'a\-ions rien eu à traiter ensemble et que par conséquent il n'y avait pas eu lieu de m'adresser des instructions. Que, toutefois, il fallait remarquer que l'honneur d'une nation, sa part d'influence dans la politique générale, son poids dans la balance de l'Europe étaient des intérêts tout aussi réels qu'une occupation de territoire ou même une conquête ; que nous n'avions pas un doute sur les intentions des puissances.

« Beyrouth sera loyalement évacué dès que ce sera

» possible; mais quand cela sera-t-il possible? l'oc- » cupation ne se prolongera-t-elle pas ? D'ailleurs » n'en résultera-t-il pas que nous verrons notre aato- » rite, notre attitude s'abaisser dans l'Orient, qu'il » semblera que toutes choses peuvent s'y régler sans » nous? Lorsqu'en 1831, les Autrichiens, appelés par » le pape, entrèrent dans la Romagne pour soumettre » une population rebelle, le gouvernement du roi ne » supposait pas que l'Autriche voulût conquérir un » territoire; nous étions persuadés que la Romagne » serait évacuée dès que le calme y serait rétabli, et » pourtant, sans être appelés par le pape, nous occu- » pâmes Ancône, afin qu'il ne fût pas établi que les » affaires d'Italie pouvaient se régler sans nous. Ce » motif parut raisonnable à toute l'Europe, à l'Autriche » elle-même. 11 y a une telle identité entre les deux » situations, que je ne serais nullement surpris que » notre cabinet prît une détermination analogue. » Mais c'est une pure hypothèse; rien n'a pu m'in- » diquer que telle fût la pensée du gouvernement du » roi. »

M. le comte de Nesselrode n'est entré à ce sujet en aucune discussion ; il a seulement répondu qu'il était douteux que les Anglais admissent une pareille résolution et que des paroles avaient été échangées sur ce point, entre M. Guizot et lord Palmerston. En ceci comme dans tout le reste de l'entretien il eût semblé qu'il s'agissait d'un différend entre la France et l'Angleterre, dont la Russie était le témoin.

Je pense que l'empereur jouit plus vivement que M. le comte de Nesselrode du succès de ses espérances, et que la France isolée et privée de la position qu'elle doit avoir en Europe est un grand sujet de bonheur

pour ses opinions passionnées. Toutefois il ne m'est encore rien revenu des discours que peuvent lui inspirer ces circonstances. Il est à Tsarskoé-Sélo et y vit fort en famille.

L'opinion de la société russe ne nous est point contraire. En général les Anglais y sont peu aimés. On ne s'applaudit pas de leurs succès. On ne se réjouit pas des chances qui nous sont contraires. La question n'ajamais été envisagée comme touchant directement les intérêts de la Russie. On n'y a a'u encore qu'une brouillerie entre la France et l'Angleterre. . Les membres du corps diplomatique ne peuvent regarder avec le même sang-froid une situation si grave. Le ministre d'Angleterre, maintenant que le canon est tiré, maintenant que des Anglais sont sur le champ de bataille, n'a plus un ton aussi modéré et concihant. Il n'admet pas qu'une circonstance quelconque arrête un instant l'exécution du traité de juillet, ni en modifie les conditions. Nos entretiens seraient désormais inutiles, et nous les évitons. Le chargé d'affaires d'Autriche et les représentants des puissances secondaires ne cachent point leur inquiétude et leur tristesse. Ils s'efforcent d'espérer encore le maintien de la paix, sans autre motif que le désir universel de repousser les calamités de la guerre. Raisonnant comme M. le comte de Nesselrode, ils demandent en quoi la France se trouve lésée, lequel de ses intérêts est menacé, contre quelle agression ou quelle insulte elle croirait avoir à se défendre. Ils disent qu'on ne peut mettre l'Europe en feu pour Méhémet-AU, et que si notre influence n'a pas été prépondérante ce n'est pas une raison de jouer le tout pour le tout, en essayant d'étabUr notre prédominance

524 SOUVENIRS DU BAUO.N DE BAKANTE.

par la conquête d'une partie de l'Allemagne. En un mot, ils jugent la question de leur point de vue.

Parmi de si grandes préoccupations, l'abdication du roi des Pays-Bas est pourtant fort remarquée. Je ne vois pas qu'il y ait des conjectures décidées sur la ligne de conduite que suivra son successeur. En général, on incline à croire que les mêmes circonstances intérieures qui ont amené la résolution de son père, influeront sur lui et le rendront plus ou moins docile à l'opinion de son pays.

L'armement des deux divisions de la Baltique est terminé. Les bâtiments sont dans la rade de Beval, avec leurs équipages au complet, et un chargement de six mois de vivres. Ils pourraient appareiller immédiatement. Mais on ne pense pas que le cabinet anglais demande leur départ. Dans un mois le golfe sera probablement pris par les glaces. Beval a été choisi de préférence à Cronstadt, parce qu'il y a souvent une ou deux semaines de différence entre l'époque où ces deux ports sont interceptés.

Saint-Pétersbourg, 25 octobre 1840 (1).

Les incertitudes sur le dénouement de la crise actuelle, les chances de concihation, l'état agité de l'opinion en France, les déterminations auxquelles pourra s'arrêter le gouvernement du roi, telles sont les pensées qui occupent les esprits. La guerre et la conflagration de l'Europe inspirent un sentiment universel de toute appréhension. Pas une parole ne manifeste un désir quelconque de voir advenir une

(1) Dépêche officielle N" 32.

telle extrémité. Le corps diplomatique, la société russe, les conseillers et les généraux de l'empereur, tous ont le même langage, tous s'épouvantent des calamités que la guerre appellera et cherchent à se persuader que la paix pourra être conservée.

J'ai su avec certitude et détail que l'empereur est dans les mômes dispositions. Les circonstances actuelles le tiennent dans une grave préoccupation. 11 attend de jour en jour avec une sorte d'anxiété les nouvelles de Londres et surtout de Paris, se féhcitant dès qu'elles apportent quelque espérance du maintien de la paix. 11 rappelle le souvenir de tout ce que l'Europe a souffert pendant les guerres de la Révolution. L'impératrice songe avec effroi aux malheurs de la Prusse, à ce qu'elle a vu ou éprouvé dans son enfance. Les difficultés que le roi doit avoir à vaincre ou à éviter, pour faire prévaloir les conseils delà prudence et de la sagesse, au miUeu de l'irritation des esprits et de l'opinion française qui regarde l'honneur national comme offensé, l'impétuosité du premier élan de notre population et son aptitude mihtaire, l'immensité des ressources de la France, les dépenses que lui permet l'état de ses finances ; tout cela revient sans cesse dans les entretiens intimes de l'empereur.

« — Bien coupables seraient, dit-il, ceux qui, dans » un semblable moment, se laisseraient aller à la » précipitation : qui ne seraient pas aussi modérés et » conciliants que la situation le comporte. Ils » répondraient devant Dieu de tout le sang qui serait » versé, de tous les malheurs qui désoleraient le » monde. »

Les esprits étant ainsi disposés, je me suis féUcité

en recevant la lettre N° 17 que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 9 de ce mois. Comme vous le pensez, il eût été évidemment fâcheux de ne point faire au cabinet de Saint-Pétersbourg la même communication qu'aux autres puissances, d'autant que la déchéance de Méhémet-Ali a été, ainsi que je l'ai écrit, désapprouvée assez manifestement.

J'ai donc lu cette dépêche à M. de Nesselrode. Elle lui a semblé fort conciliante et en regrettant qu'elle n'indiquât aucune voie précise d'accommodement, il est convenu qu'elle y préparait. Voyant qu'il en jugeait ainsi, je lui ai fait observer qu'à Vienne et tout récemment à Berlin on s'était occupé à chercher des moyens de transactions; que probablement, sous une forme ou sous une autre, un projet concihant serait mis en déhbération à Londres et que son succès deviendrait probable si la Russie se montrait dans les mêmes dispositions que la Prusse et l'Autriche.

« — Je vais vous laisser copie de cette dépêche, — lui ai-je dit. — Vous convient-il que je vous l'adresse » par une lettre à laquelle vous répondrez en témoi- » gnant des intentions de l'empereur. »

Après un peu de réflexion, M. le comte de Nesselrode m'a répondu :

« — Je pourrais vous répéter ce que lord Palmerston » a fait assurer à Paris touchant la destitution de » Méhémet-Ali.

» — Ne pourriez-vous pas aller plus loin ?

» — Eh bien, attendez que j'aie vu l'empereur. » Dans trois jours nous verrons ce qu'il me sera » possible de vous écrire. »

Je n'avais pas encore communiqué le Mémorandum

que Votre Excellence a adressé le 3 de ce mois à l'ambassadeur du roi à Londres (1). Cette pièce, déjà annoncée par les journaux, était impatiemment attendue. J'étais certain d'avance qu'elle toucherait le cabinet russe dans ses points les plus irritables. Mais le paquebot qui doit l'apporter de Londres devait arriver dans la journée. Elle est destinée à une très prochaine publicité. Je ne pouvais songer à la tenir secrète. Alors s'est reproduite celte conversation que j'ai déjà eue tant de fois avec M. de Nesselrode et que je me suis étudié à rendre encore plus expresse en la laissant très cahiie. Je suis revenu sur la conduite et surtout le langage de l'empereur depuis dix ans.

(1) Ce Mémorandum était une réplique de M. Thiers à la lettre de lord Palmerston à M. Buhver expliquant la conduite du gouvernement britannique dans les négociations terminées par le traité du 13 juillet. Notre ministre des affaires étrangères y établissait que le point de départ de cette négociation, loin d'être un sentiment d'hostilité contre le pacha, avait été le seul désir de l'Angleterre comme de la France d'empêcher la venue des Russes à Gonstantinople et de se prémunir contre l'influence que la crainte de Méhémet-Ali permettrait à la Flussie d'exercer sur la Porte. Il rappelait les propositions premières de lord Palmerston relatives à l'entrée des Hottes française et anglaise dans les Dardanelles et l'émotion qu'elles produisirent à Saint-Pétersbourg. Comment de semblables dispositions avaient-elles abouti à une attitude aussi violente contre le pacha et à une alliance aussi étroite avec la Russie tandis que la France restait dans la voie où l'Angleterre marchait avec elle au début : c'était ce que cherchait à mettre en lumière ce document, dans un long historique des événements survenus en Orient depuis deux ans. c. b.

Tout a été dit et écouté fort tranquillement, M. le comte de Nesselrode me répondant seulement ■:

« — Lorsque vous dites ces choses-là vous savez » bien que je n'ai pas à vous répliquer et que je n'y » peux rien. Je regrette, a-t-il ajouté, la production de » ce Mémorandum qui n'est point destiné à avancer les » affaires; qui va probablement nous obliger à en faire » un aussi pour récapituler le rôle que nous avons » joué dans les négociations. Je me félicitais l'autre » jour que notre cabinetn'eûtpas occasion d'entrer dans » des controverses qui aigrissent les esprits. Je vous » faisais remarquer notre calme, l'absence de prépa- » ratifs, le silence de l'opinion. Puisqu'on revient sur » le passé, qu'on rappelle les méfiances manifestées » contre nous et qui ont dû être effacées par notre » conduite et notre attitude, il faudra bien montrer » comment elles étaient injustes, et comment elles » ont contribué à compliquer les affaires. »

J'ai riposté que lord Palmerston ayant jugé à propos de s'adresser à l'opinion de l'Europe avait ainsi contraint Votre Excellence à répUqucr ; mais que cette controverse sur le passé faisait encore mieux ressortir la nécessité d'être conciliant et modéré, comme l'était la pièce que j'allais lui laisser et dont lui-même avait loué l'intention et le ton.

Au total, la communication du Mémorandum et de la lettre N" 17 me semble laisser les choses au même point. Si M. le comte de Nesselrode, si chacun en Russie, si l'empereur lui-même redoutent les calamités de la guerre et le bouleversement de l'Europe, ce sentiment ne sera point altéré par l'impression d'aigreur qu'ont produite quelques passages du Mémorandum. En supposant que Vienne et Berlin montrent, ce qui est

plus à souhaiter qu'à espérer, la volonté bien décidée d'en venir à une conciliation, M. de Brunnow ne recevra point des instructions directement opposées, mais continuera à être plus ou moins à la disposition de lord Palmerston. D'ailleurs, ce qui se passe en Syrie tient nécessairement toute détermination en suspens. Le cabinet de Saint-Pétersbourg espère que la soumission de Méhémet-Ali ne tardera ^uère et qu'il en résultera une situation plus facile à régler.

La prochaine convocation des Chambres est encore un motif d'attente. On pense que le ministère ne peut avoir une marche assurée, un dessein arrêté avant qu'elles se soient prononcées. En un mot, on n'est point pressé et quelles que soient les inquiétudes et les réflexions sérieuses qui sont entrées dans l'esprit de l'empereur, elles ne peuvent avoir le même caractère de gravité et d'urgence qu'à Vienne et à Berhn.

P.-S. — 26 octobre. — La lettre du 25 était écrite et le courrier devait partir hier, lorsque M. de Nesselrode est venu me trouver de la part de l'empereur. Il m'apportait une dépèche télégraphique de Varsovie, annonçant la triste nouvelle, que le 15 au soir un assassin avait attenté à la vie du roi. Cette dépêche m"a causé une vive anxiété ; car elle disait que le roi était blessé. M. de Nesselrode était fort ému, et le billet que l'empereur lui avait fait écrire exprimait vivement l'impression qu'il avait ressentie du nouveau crime et du nouveau péril où le roi avait été exposé.

L'empereur chargeait spécialement M. de Nesselrode de Avenir sur-le-champ m'apprendre ce malheur et me témoigner toute la part qu'il y prenait.

Ce matin, un billet de M. de Nesselrode m'avise \'l. 34

qu'une dépêche du baron de Meyendor(î(l) disait positivement que le roi n'avait pas été blessé.

Votre Excellence concevra avec quelle impatience j'attends des détails.

AU COMTE DE HOUDETOT

Saint-Pétersbourg, 29 octobre 1840.

Nous voici au moment critique. La guerre aurait si peu de motif réel: ce serait tellement le choc de deux amours-propres nationaux excités par des paroles et non par des actes, que la raison se refuse à croire qu'on puisse jeter la France et l'Europe dans d'effroyables calamités.

Ce qui s'est le mieux développé depuis le jour où vous m'écriviez, c'est le mouvement d'opinion inséparable de l'idée de guerre. La révolution a bien voulu nous avertir qu'elle recommer^cerait aussi terrible, aussi cruelle, aussi absurde que par le passé, si nous lui ouvrions cette porte. Cette évidence, qu'est venue achever la carabine dirigée contre le roi,éclairera-t-elle les Chambres? Effrayera-t-elle les ministres? Ou bien la fatalité sera-t-elle acceptée? Vous savez cela à l'heure qu'il est.

Comment vous parler d'autre chose, cher Frédéric? Quel goût a-t-on a écrire, lorsque tout ce qu'on pense, ce qu'on craint, ce qu'on espère ne se rapportera sans doute plus à rien au moment où la lettre arrivera?

(1) Ministre de Russie en Prusse, c. b.

Octobre d840-AouT 1841 (1)

DU DUC DECAZES

Paris, 30 octobre 1840.

Voilà une bien grande œuvre qu'entreprend Guizot. Je regrette beaucoup pour lui qu'il n'ait pas pu

(1) ÉvÉNi-MENTs d'octobre 1840 A AOUT 1841. — Le roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. — Ministère du 29 octobre: le maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, président du conseil ; M. Martin du Nord, ministre de la justice et des cultes; M. Guizot, ministre des affaires étrangères ; l'amiral Duperré, ministre de la marine et des colonies; M. Duchatel, ministre de l'intérieur ; M. Cunin-Gridaine, ministre du commerce ; M. Teste, ministre des travaux publics ; M. Villemain, ministre de l'instruction publique; M. Humann, ministre des finances. — La présidence du maréchal est nominale, M. Guizot est l'homme important du ministère et son véritable chef. — Hostilité furieuse de la presse de gauche. — Discours du trône qui sans désavouer la politique de la veille et sans désarmer pour l'avenir fait entendre un langage pacifique (5 novembre). — Rétablissement de l'ordre matériel. — M. Guizot tâche de se faire offrir par les puissances des

s'allier à Mole. Il paraît, du reste, que le roi luimême ne le désirait pas, préférant, à ce qu'on dit, ne

concessions qui permettent à la France de rentrer dans le concert européen. — Lord Palmerston, dont dépend le succès de cette combinaison, ne veut rien céder; il accentue même son attitude contraire aux désirs de la France par le Mémorandum du 2 novembre. — Efforts des partisans de la conciliation à Londres. — Les revers des Égyptiens mettent fin à ces efforts. — L'Egypte est menacée. — Prise de Saint-Jean-d'Acre (2 novembre). — Lord Palmerston triomphant est plus raide que jamais envers la France. — M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et d'expectation. — La nomination des membres du bureau de la Chambre et de la commission de l'adresse est favorable au ministère. — Après une discussion des plus ardentes et un duel oratoire des plus éloquents avec M. Thiers sur la question extérieure, M. Guizot sort vainqueur des débats de l'adresse par 247 voix contre 161 (5 décembre). — Rentrée des cendres de l'empereur. — La cérémonie n'amène aucun incident. — Le ministère maintient les armements.

— Il demande un crédit pour les fortifications de Paris. — Dispositions hostiles à ce projet dans certaines fractions de la gauche comme de la droite. — Le projet est voté. — Discussion sur la politique intérieure à l'occasion de la demande d'un crédit supplémentaire pour les fonds secrets.

— Succès du ministère. — Violente campagne contre le roi.

— Prétendues lettres du roi publiées par la France. — Le journal est acquitté, malgré l'évidence des faux. — Déclaration de M. Guizot sur ces lettres. — Silence de l'opposition. — Convention du 25 novembre entre le Commodore Napier et Méhémet-Ali, portant : i° que le pacha évacuerait la Syrie ; 2° restituerait au sultan sa flotte moyennant la concession de l'hérédité de l'Egypte; 3° que les puissances amèneraient la Porte à ladite concession.

— Les puissances désirent voir approuver cette convention

pas mettre tous ses œufs dans un panier. Comme s'il était possible qu'en cas du renversement par la gauche

par le sultan. — La Porté, poussée par lord Ponsonby, la déclare nulle et non avenue. — Vote du 31 janvier 1841, par laquelle la conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au pacha. — Démarches des puissances allemandes en vue de faire rentrer la France dans le concert européen, en l'invitant à signer avec tous les autres cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. — Négociations. — Difficultés et incidents divers. — Signature par la France et les quatre puissances de la convention des Détroits (13 juillet), — En Angleterre : Le déficit du budget et les questions financières qu'il soulève sont pour l'opposition dans le Parlement un terrain de lutte des plus favorables. — Le ministère est battu sur une résolution présentée par lord Londonderr^', contraire à une réduction des droits sur le sucre. — Une motion de no7i confiance présentée par Sir Robert Peel est adoptée (5 juin 1841). — Dissolution de la Chambre des communes (23 juin). — Élections. — Le parti tory l'emporte. — En Hollande : Politique libérale du nouveau roi. — En Allemagne : Sacrifices imposés à la Confédération par les armements extraordinaires que nécessite l'attitude de la France. — Désarmement après la rentrée de la France dans le concert européen. — Progrès des idées constitutionnelles. — Suite du conflit entre le roi de Hanovre et la nation. — Nouvelles protestations de la seconde Chambre contre l'abrogation de la constitution de 1833 (15 juin 1841). — Refus de voter le budget. — Dissolution des États (30 juin). — En Grèce : Le parti bavarois vaincu, la faction russe compromise depuis la dernière conspiration, le parti anglais pousse au pouvoir M. Mavrocordato. — Il forme un ministère de réformes sans éléments étrangers (6 j uillet 1 841 ) . — Le roi fait déclarer que rien ne sera changé au système suivi jusqu'alors et frappe ainsi d'impuissance

et l'opinion de la presse du ministère Guizot, Mole pût en former un plus puissant contre ses ennemis!

Je crois que le nouveau cabinet devra, pour résister et réussir, tenir un langage aussi ferme, si ce n'est plus ferme que Thiers sur la politique extérieure. Il a sur son prédécesseur l'avantage de pouvoir accepter le traité du lo juillet que les mauvais succès des Égyptiens permettent bien plus d'accepter aujourd'hui qu'il y a quatre mois. Le nouveau cabinet surtout peut s'y décider plutôt que celui qui a donné à l'opinion et à la presse, par l'esprit et la portée de ces actes, une direction si vive et si exagérée.

Je crois qu'il y a un mois et même quinze jours, Thiers aurait pu avoir le pachalik de Saint-Jean-d'Acre,

son ministère. — En Espagne : Ouverture des Cortès (19 mars 1841). — Discussion sur la régence. — Ilest décidé qu'elle sera gérée par un seul régent et non par trois ou cinq titulaires. — Espartero est élu régent (8 mai). — Ministère de fusion et de transaction sous la présidence de M. Gonzalès. — Discussion sur la tutelle de la jeune reine. — Malgré les efforts des partisans de Marie-Christine et de l'enfant don François de Paule, M. Arguelles est nommé tuteur (10 juillet). — En Portugal : L'intervention de l'Angleterre est acceptée par le Portugal et l'Espagne dans la question de la navigation du Duero. — Traité de commerce avec les Etats-Unis. — Conclusion du différend avec le Saint-Siège, resté favorable à dom Miguel. — Le Saint-Siège reconnaît les droits de la reine qui accepte de son côté les évêques nommés par dom Miguel. - Reconnaissance des droits de la reine par l'Autriche, la Prusse, la Russie. — Crise ministérielle. — Modification du cabinet (9 juin 1841). c. b.

même héréditaire. Ce que Louis (1) a rapporté de Vienne confirme pour moi cette idée. Mais vous êtes bien plus qu'un autre en position d'en bien juger. Quand je remonte à 1818, et que je me rappelle le prince de Metternich et M. de Nesselrode, je ne peux croire qu'il soit impossible de faire un arrangement raisonnable.

Le refus de concours de MM. Dufaure et Passy est un grand affaiblissement pour le cabinet. Les finances gagnent en Humann, mais l'influence parlementaire perd moins par la retraite de Passy encore que par celle de Dufaure.

Nous ne serons fixés sur l'avenir que dans trois semaines. Encore cet avenir peut-U n'être que quelques semaines aussi. La position des choses à l'intérieur est d'ailleurs très grave. On peut dire avec notre pau^Te feu général DessoUe que l'agitation marche. Il paraît que les troupes employées aux fortifications Paris sont fortement, et non tout à fait sans succès, travaillées par les sociétés secrètes qui sont plus actives que jamais et plus menaçantes. Si elles avaient des armes, je ne serais pas tranquille.

Nous n'avons sur Darmès autre chose que la stérile conviction qu'il est l'agent d'une société. J'espère peu ou pas du tout trouver ses complices, s'il ne se détermine pas à des aveux par la peur de la mort.

(I) M. Louis de Sainte-Aulaire. c. b.

DU COMTE MOLE

Paris, 6 novembre 1840.

Ce qui vient de se passer ici a achevé de fixer mes idées sur remploi des années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni consulté ni prévenu soit par le roi, soit par les meneurs, de ce qu'on préparait. Le roi, dit-on, m'a trouvé trop compronns et s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu au ministère les bons oflices que M. de Broglie avait rendus à celui de M. Thiers. C'est lui qui de son mieux a rapproché mes anciens collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il dit comme Orosmane : Je veux que tous les cœurs soient heureux de ma joie ; il triomphe et s'écrie : C'est de la réconciliation ! Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot l'abîme, voilà pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immorahté de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui ; ne fût-ce que pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'U répare en quelque chose le mal qu'il a fait ; le réparer complètement est impossible. Le pays expiera longtemps les torts des ambitieux.

Depuis la bataUle de Nezib, il n'a été fait que des fautes dans notre poUtique extérieure. Nous sortirons de cette question turco-égyptiennela rougeur au front, et l'humlUation que nous subirons aura été notre ouvrage; personne ne songeait à nous l'infliger.

En résultat, le contact des affaires et des hommes que le cours des choses y appelle est devenu trop rebutant pour les gens qui se respectent; le moment est venu

pour ces derniers de s'abstenir. D'ailleurs nos pères avaient raison de mettre un intervalle entre la vie politique et la mort. Je suivrai leur exemple et, sans déserter la Chambre des pairs où ma situation est si satisfaisante,jenelaisseraiplus les crises ministérielles compromettre mon nom. J'ai commencé durant la dernière en me refusant même à voir le roi.

Il faut espérer que quand M. Guizot nous aura mis d'accord avec tout le monde, Dieu sait à quel prix, vous obtiendrez de nous revoir. Après une si longue absence, vous trouverez les hommes avec lesquels vous vivez le plus, si changés, si fourvoyés qu'il n'en reste plus rien. Un seul sera à la même place et avec la même figure, c'est celui qui vous écrit.

Je ne sais si vous lisez les journaux de M. Thiers ou plutôt ceux à qui il appartient ? La presse, mon cher ami, est la plus grande erreur des temps modernes, entre elle et la civilisation il faudra choisir, ce sont les barbares de notre âge. L'empire et la reconnaissance du monde seront acquis à celui qui saura en triompher.

Il est plus difficile d'entrer à lAcadémie que d'obtenir ses suffrages. Depuis plus de deux mois, et mon discours à la main, je frappe à la porte sans qu'on m'accorde de l'ouvrir. 11 faut que M. Flourens soit reçu avant moi, et hier M. Yillemain ma dit qu'il ne le sera que le 25 novembre. Il a parlé pour moi de la fin de décembre ou du mois de janvier. Quelle joie si je pouvais vous apercevoir parmi ces nombreux auditeurs dont je suis d'avance si troublé.

Du reste je jouerai de malheur en venant dans un moment où peu de gens ont l'esprit assez libre pour se rappeler qu'il y a une Académie.

A M. GUIZOT

Saint-Pétersbourg, 11 novembre 1840 (1).

Monsieur,

Depuis ma dernière lettre, il semble que toute crainte de guerre soit dissipée. Les esprits sont en ce moment rassurés et calmes sans pourtant prévoir en aucune façon par quelle voie les cabinets sortiront delà situation difûcile et dangereuse où ils sont engagés. L'empereur a continué dans son intérieur et parmi son entourage à tenir le même langage, montrant un désir animé pour la conservation de la paix, revenant sans cesse sur les calamités qu'amènerait la guerre. La tentative criminelle quia mis en danger les jours du roi a paru l'occuper beaucoup. Il a souvent répété que c'était à sa sagesse que l'Europe devait son repos et qu'on ne pouvait s'empêcher de voir une protection de la Providence dans les hasards heureux qui le préservent.

Pendant ce temps-là il m'est évident que des paroles, des propositions plus ou moins expresses, des consultations hypothétiques, ont été échangées entre ce cabinet et les trois autres. Le chargé d'affaires d'Autriche, sans dire quelles communications il avait eu à faire, ne s'est point caché d'avoir cette commission à accomplir. 11 a même laissé entrevoir qu'il ne trouvait pointles dispositions aussi conciliantes qu'il l'eût souhaité. M. Bloomfield, ministre d'Angleterre, a été un peu plus explicite. Il m'a parlé de la mobilité

OCTOBRE 1840-AOUT 1841. o39

de l'empereur, de la contradiction entre le langage très pacifique qu'on lui attribuait et la marche de sa politique. Il se louait au contraire beaucoup de M. de Nesselrode et disait qu'il fallait lui faire crédit d'un peu de temps pour ramener l'empereur. Quant à M. de Liebermann, ministre de Prusse, il a constamment nié qu'il fût chargé d'aucune communication.

M. de Nesselrode n'a voulu convenir avec moi d'aucune négociation de ce genre. M. Bresson m'avait écrit que M. de Meyendorfî faisait part à son cabinet des vues de conciliation exprimées à Berlin. M. le comte de Nesselrode m'a affirmé qu'il ne savait rien de cela. Jamais pourtant ses pronostics n'ont été plus pacifiques. Plusieurs membres du corps diplomatique m'ont répété, d'après lui, que tout dépendait de Londres, quil croyait lord Palmerston aigri et obstiné. Il est allé jusqu'à ajouter, à la vérité d'un ton plus familier que sérieux, qu'il serait peut-être plus aisé de réveiller des sympathies entre la Russie et la France, que de renouer une véritable alliance entre la France et l'Angleterre.

Je suppose donc qu'on a demandé au cabinet de Saint-Pétersbourg, probablement d'une manière générale et sans proposition formelle, s'Q serait disposé à obtenir l'accession delà France au traité du 13 juillet, en lui concédant telle ou telle condition, qui lui donnerait satisfaction et constaterait sa part d'influence. L'empereur, qui n'a agi dans toute l'affaire d'Orient que dans l'espoir d'abaisser la France, qui verrait ainsi s'évanouir le but qu'il s'est proposé, aura repoussé une telle idée, et c'est pour cela que M. de Nesselrode aura tardé à répondre. Ce n'est en effet que depuis trois jours que les missions de Prusse

b40 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

et d'Autriche ont pu expédier des courriers à leurs cabinets.

Saint-Pétersbourg, 1" décembre 1840 (1).

Jusqu'à la nouvelle de la prise de Saint-Jean-d'Âcre, j'ai continué à croire que la Russie se montrait contraire aux projets plus ou moins formels que les autres cabinets mettaient en avant pour ménager la France et nous amener à une accession. Cependant la mauvaise volonté était témoignée plutôt par des délais que par des refus. On laissait M. de Brunnow sans instructions, mais on ne lui en donnait point qui fussent expressément opposées. L'empereur ne voulait point la guerre, et surtout craignait de paraître la vouloir. Autour de lui ses principaux conseillers ne cachaient point qu'ils y étaient fort opposés. L'état des finances est embarrassé. Il devient de jour en jour l'objet de plus sérieuses inquiétudes. En outre, les informations que le gouvernement russe se procure avec grand soin sur tout ce qui se fait en France, lui présentaient nos préparatifs comme formidables, nos ressources comme immenses, l'esprit national comme fort ardent. La guerre apparaissait donc sous l'aspect d'une lutte terrible, on élevait peu de doutes sur son résultat final, mais on y voyait une somme incalculable d'universelles calamités. Pourtant on suivait la voie qu'on avait prise et les inspirations hostiles de l'empereur; on pressait les puissances allemandes d'armer et de demander des explications sur nos armements.

(1} Dépêche ofiïciellc iS'<' 34.

Le changement du ministère en France a commencé par modifier beaucoup ces dispositions. Dès lors, le gouvernement russe n'a plus douté du maintien de la paix et le corps diplomatique a exprimé hautement la même con^'iction. Mais elle a d'abord paru reposer sur l'idée que notre nouveau cabinet allait s'écarter complètement de la poUtique de ses prédécesseurs. On ne se rendait point assez bien compte des devoirs que l'honneur national imposait aux uns comme aux autres. On ne faisait pas acception des ménagements qu'exigeait un esprit public vivement excité. Sans nulle affectation, en peu de paroles et avec grand calme, j'ai dû redresser ce faux point de vue. Les dépêches de M. le comte Pahlen y ont contribué encore plus efficacement.

Alors on a appris que Saint-Jean-d'Acre aA'ait été emporté en quelques heures. La joie a été grande et très explicitement manifestée. Le succès brillant et rapide des projets que les puissances avaient adoptés, sans y mettre une entière espérance, l'orgueil d'avoir réussi, telles ont été les premières impressions et ce ne sont pas chez les Russes qu'elles ont été les moins vives.

Puis on s'est applaudi de cette nouvelle comme d'une garantie évidente du maintien de la paix. On a dit que nous ne pouvions plus nous opposer à des faits accomplis; que sans nul doute Méhémet-Ah allait céder; que le prompt résultat des mesures coercitives, la complète impuissance de l'armée égyptienne éclaireraient les esprits les plus prévenus et les plus aveugles sur les illusions qui avaient présidé à la politique du précédent ministère, puisque, de son propre aveu, ses projets supposaient une résistance obstinéa

5i2 SOUVENIRS DU BAROX DE BARANTE.

d'Ibrahim. On concluait de là que le nouveau cabinet, qui n'est pour rien dans un tel mécompte, trouverait plus de facilité à accepter des arrangements que l'Angleterre présenterait avec les égards nécessaires à l'honneur français.

Mais, en admettant que les choses se passent ainsi, et que la question d'Orient soit ainsi résolue, qu'en résultera-t-il pour la Russie? Elle a renoncé au traité d'Unkiar-Skélessi, elle n'a montré ni un soldat ni un vaisseau dans les mesures d'exécution ; elle a docilement résolu et signé tout ce que TAngleterre a voulu, elle a abdiqué toute influence à Constantinople, toute intervention dans la Méditerranée. Elle a abandonné tous projets présents et presque à venir sur l'Asie Centrale. Qui sait si les Anglais ne vont pas commencer à inquiéter la domination de la Russie en Perse? Qui sait s'ils ne saisiront pas quelque Gibraltar à portée des Dardanelles, auquel cas la flotte de Sébastopol sera neutralisée, sinon menacée en cas de rupture ?

Et comme la Russie afaitpreuve en cette afTaired'hostilité contre la France, comme toute sa conduite a semblé dictée par une baine passionnée, le gouvernement du roi et l'opinion française ne chercheront point à se rapprocher de la Russie et trouveront avantagea renouer de bonnes relations avec l'Angleterre, nonobstant les griefs récents.

Ces réflexions n'ont pas tardé à se présenter. Elles sont aujourd'hui le thème des entretiens du corps diplomatique et de la plupart des personnages importants du gouvernement russe. M. de Nesselrode qui, malgré son flegme accoutumé, avait joui avec vivacité de la prise de Saint- Jean-d' Acre, a déjà confié à

quelqu'un, dont je l'ai su, qu'il y aurait bientôt à se tenir en garde contre les Anglais. M. Bloomfield disait avant-hier, sans humeur et sans exprimer de blâme : « — Il me paraît qu'on dévient bien français ici. »

L'empereur en est-il à ce point? C'est ce que j'ignore. Je l'ai vu l'autre soir à un bal au palais ; U y avait plusieurs mois que je n'avais eu occasion de le rencontrer. Il m'a fait un accueil dont la bienveillance a été fort remarquée, quoique pourtant peu différent de sa manière accoutumée avec moi. Seulement pour la première fois depuis bien longtemps, c'est-à-dire depuis les premiers mois de 1839, il m'a parlé de nos affaires de France, ce qu'U ne fait jamais que lorsqu'il A'eut me dire ce qu'il me convient d'entendre. Il a manifesté son espérance de voir la paix maintenue, s'est félicité de la nouvelle composition du cabinet, ma demandé si je n'avais pas d'anciennes et amicales relations avec Votre Excellence. II s'est exprimé avec grande satisfaction sur le langage pacifique des premiers discours ou rédactions ministériels, sur la majorité obtenue à la Chambre.

« — Il faut espérer, ajoutait-il, que ce ministère » durera. Je ne comprendrai jamais que ces continuels » changements ne soient pas un grand mal. »

Et comme j'essayais de lui expliquer que le mécanisme de l'administration intérieure n'en était point dérangé, il a répliqué :

« — Du moins pour la politique extérieure, vous » con\'ieDdrez qu'il est difficile de supposer que le » même système est toujours suivi, lorsqu'on emploie » des hommes si différents de caractère et d'opinions. »

11 y avait peut-être dans ces paroles une allusion aux dispositions où j'avais pu voir l'empereur avant

544 SOUVEiMRS DU BARON DE BARANTE.

notre crise ministérielle de 1839, dispositions qui se sont si complètement modifiées pendant tout le cours des affaires d'Orient. Puis il m'a fait compliment de ce que la France aA'ait montré de ressources et de puissance dans les préparatifs que le ministère précédent avait cru nécessaires. 11 a surtout insisté sur l'augmentation de l'armée. Car, dans ses idées et les habitudes de son esprit, la grandeur d'un pays et d'un souverain se mesure au nombre de ses soldats.

Tout cela ne veut pas dire que l'empereur soit prêt à changer de pohtique. Nous pourrions prévoir au plus que si les négociations se prolongent, la Russie deviendra plus concihante et ne voudra point que, les affaires terminées, nous nous trouvions en rapports trop hostiles avec elle, pour qu'elle ne puisse marcher vers un rapprochement.

Je ne donnerai point comme indice de cette disposition, peut-être meilleure, une longue conversation que j"ai eue avec le grand-duc Michel. Je suis habitué à le voir ne point cacher son goût pour la France, son admiration pour la sagesse et l'habileté du roi.

A M. ANISSON DU PERRON

Saint-Pétersbourg, 3 décembre 1840,

Les jours et les semaines s'écoulent, mon cher ami, sans me laisser prévoir quand je pourrai aller rejoindre toutes mes affections. Cet isolement me pèse beaucoup. Il faut pourtant que cette affaire d'Orient arrive à son terme. On s'est fait volontairement de singulières illusions. On a imaginé je ne sais quel poème épique sur la puissance égyptienne, et

vous voyez comme la chose a tourné. Quant aux dispositions (le l'Earope, il y avait peu à s'y méprendre, car je pense que, depuis dix ans, il n'est pas un agent extérieur qui ait cessé d'en rendre compte à peu près de la même façon. Au reste, à Paris on croit souvent ce qu'on veut croire bien plus que ce qu'écrivent les gens qui voient. Nos hommes d'esprit en ont beaucoup, mais la présomption est trop grande. Cette fois, la leçon est dure. C'est la France qui la paye. Cependant je ne crains pas beaucoup que la France sorte de tout ceci en laissant l'idée de sa faiblesse. Peut-être, au contraire, a-t-elle donné à voir et à juger combien elle était forte; mais nous n'aurons point paru comme gens trop sensés. Les paroles nous ont enivrés; nous avons fait du patriotisme de tradition, sans vouloir regarder la difTérence des époqueset des circonstances. Je regrette sincèrement la position où est poussé M. Thiers. Je regrette que tant de talent et je dirai même de raison se soient dirigés sur une fausse route, et qu'on ait joué si gros jeu sur la carte chanceuSe de la Syrie. M. Guizot débute bien. La Chambre semble accorder pour le moment une vraie majorité aux opinions sensées. Dieu merci, quand nous sommes au bord de l'abime nous sommes frappés d'une lumière soudaine, et nous retrouvons de la raison et de l'expérience.

DE M . T n 1 E R s .

Paris, 12 décembre 1840.

Je vous remercie un peu tard de A'otre aimable lettre d'adieu. Je suis délivré du ministère et des discus- VI. 35

siens qui s'ensuivent. Je suis heureux de ma liberté mais affligé de l'abaissement sensible du pays. On ne le relèvera pas aisément Je ne compte guère pour cela sur l'alliance russe. Nous n'avons pas à nous plaindre du cabinet de Saint-Pétersbourg; il a joué son jeu véritable ; mais nous ne l'aurons jamais pour allié. Le protectorat du continent, auquel il tient plus qu'au protectorat de Constantinople, ne lui appartient qu'à la condition d'être l'appui de tous les gouvernements contre la Révolution française. Il ne renoncera pas à ce rôle. Nous sommes et serons seuls. Nous serons abaissés tant que cette solitude nous effrayera.

DE M. GUIZOT

Paris, 13 décembre 1840.

Je sors d'une grande lutte, mon cher ami. La bataille est, je crois, bien gagnée, mais je ne me fais aucune illusion : cette bataille-là n'est que le commencement d'une longue et rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11 octobre, le parti gouvernemental estdissousetlegouvernementflottant, abaissé, énervé. Le grand péril oii nous sommes arrivés par cette voie nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une majorité vraie et durable par l'évidence du mal que nous a fait son absence? Je l'espère, et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé. La Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation oscillatoire entre le centre et la gauche qui a tout gâté depuis quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est encore qu'un commencement. Du reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes.

Le monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit, et cela doit suffire à tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que cela.

Dites-moi exactement, avec détails, comment tout ce qui se passe ici apparaît au loin, et l'effet que produisent nos débats soit en général, soit pour ce qui me touche personnellement. Je tiens beaucoup à savoir cette impression, et je m'en rapporte à vous pour la bien démêler.

Il n'y a, en ce moment, rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et un langage à tenir. I/isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos déUbéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours. Mais quand on y est, il faut y vivre avec tranquilhté jusqu'à ce qu'on en puisse sortir avec profit. L'isolement a pour nous un grand mérite, la hberté. La nôtre est désormais entière. Nous ne devons rien à personne : nous sommes en dehors de toutes les rivahtés comme de tous les engagements. Nous verrons venir. Nous n'avons nul dessein de rester étrangers aux affaires générales de l'Europe. Nous croyons qu'il nous est bon d'en être, qu'il est bon pour tous que nous en soyons. Nous sommes très sûrs que nous y rentrerons. La France est trop grande pour qu'on ne sente, pas bientôt le vide de son absence. Nous attendrons qu'on le sente en effet, et qu'on nous le dise. J'ai un dégoût immense de la fanfaronade, mais la tranquilhté de l'attente et la hberté du choix nous conviennent bien.

J'espérais pouvoir vous dire de venir sans retard à

Paris. Je l'avais dità madame de Barante. Le roi, avec qui j'en ai causé hier à fond, pense qu'en ce moment il vaut mieux que vous restiez encore un peu à Pétersbourg, et je crois qu'il a raison. Il faut voir ce qu'on va tenter, ce qu'on va dire au moins sur les rapports généraux de la Porte avec l'Europe, quand on aura enfin réglé ceux de la Porte avec le pacha. Pour nous, pour vous en particuUer, ce moment-ci, comme observation et conversation, a beaucoup d'importance. Vous ne pouvez pas ne pas être là où il y a à observer et à causer. Quand vous croirez vous-même que votre départ n'aurait aucun inconvénient, c'est-à-dire quand vous croirez que votre absence de Pétersbourg n'y ferait pas, une fois par semaine un vide sensible, vous m'avertirez, et je serai aussi pressé de vous rendre votre bberté que vous de la prendre.

Adieu. Je n'ai pas besoin de vous dire comment je passe ma vie. Du travail; un peu de repos dans une conversation intime. Beaucoup de sohtude intérieure. Londres me convenait.

Saint-Pétersbourg, 3(J décembre 1840 (1).

Monsieur,

La soumission du pacha est venue compléter le contentement qu'avait déjà donné la prise de Saint- Jean-d'Acre. Il faut même remarquer que les réflexions, dont j'entretenais Votre Excellence dans ma dernière lettre, sur la duperie, qui, en définitive, allait être,

(1; Dépèche officielle N° 3o.

pour la Russie, le résultat du traité du 15 juillet, ont absolument disparu dans l'opinion des conseillers de l'empereur et de la société russe, pour faire place à une satisfaction sans réserve. Maintenant c'est seulement dans le corps diplomatique que l'on continue à parler en ce sens.

Je sais bien tout ce qu'on peut conjecturer et dire sur l'antagonisme nécessaire de la Russie et de l'Angleterre, sur cette lutte qui tût ou tard doit troubler l'Asie et le monde. Il y a du vrai dans cette vue : mais rien ne serait plus dangereux que de régler la politique sur ces perspicacités lointaines. L'opinion française, suivant l'impulsion des journaux et même de la tribune, semble s'être beaucoup trop accoutumée à s'animer sur l'avenir en s'aveuglant sur le présent. On s'est fait une théorie de chaque puissance, et on raisonne sur cette base, comme sur un fait. On se complaît à démontrer les tendances de tel ou tel cabinet et on ne s'occupe point de ses projets réels. On compte pour peu les opinions, le caractère et les passions de ceux qui décident des affaires.

En regardant les choses du point de vue où je suis placé, et sans considérer la conduite probable de l'Angleterre que je ne connais nullement, je ne vois rien d'impossible à une assez longue durée des relations actuelles entre les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg.

Si donc le cabinet anglais veut garder quelques ménagements, il disposera longtemps de l'accession du gouvernement russe. Ces ménagements doivent se rapporter surtout à Constantinople. Si l'Angleterre veut y régner d'une façon trop absolue et trop exclusive ; si elle s'occupe à restaurer la marine turque en y

plaçant des officiers anglais ; en un mot, si elle laisse percer le projet de rester maîtresse des Dardanelles et de la navigation de la mer Noire, Tinquiétude sera promptement éveillée en Russie.

Pour le moment, il conAÏent à l'empereur de ne point prévoir qu'une telle chose soit possible, de regarder T affaire d'Orient comme finie pour le mieux et de se féliciter sans s'occuper de rien d'ultérieur.

J'aurais pu recueillir, de ce que j'entends et de ce que j'ai su, ce résumé des dispositions du cabinet de Saint-Pétersbourg; je les ai connues d'une manière plus formelle par une conservation avec M. le comte de Nesselrode. Bien que nous ayons des occasions habituelles de nous rencontrer et que nos rapports de société soient faciles, depuis longtemps nous n'a\ions point parlé affaires. Je l'avais laissé remarquer le premier cette espèce d'interruption et je ne montrais nul empressement à la faire cesser. Le jour où était arrivé le courrier qui m'a porté la dépêche de Votre Excellence {!), nous dînions chez l'ambassadeur

(1) Dans cette dépèche (N" 20) M. Guizot rapportait que M. d'Arnim s'était présenté chez lui pour lui communiquer une lettre officielle et une lettre confidentielle de M. de Werther. Le ministre des affaires étrangères de Prusse y rappelait la propagande révolutionnaire que notre presse radicale venait d'essayer de fomenter en Allemagne et dont le seul effet avait été de réveiller le sentiment national avec toutes sesméQances à noire égard. Il faisait observer que la France n'était aucunement menacée, qu'on ne lui portait aucun sentiment malveillant mais que, si nous continuions à tenir 500000 hommes sous les armes, la Prusse, devant les vives inquiétudes de l'Allemagne, se verrait, elle aussi, obligée de procéder à des mesures

d'Angleterre. M. le comte de Nesselrode avait su, par une lettre de M. le comte Pahlen, la communication que l'ambassadeur d'Autriche et le ministre de Prusse avaient faite à Votre Excellence et ce que vous leur a'viez répondu. Je lui ai donné quelques détails, ayant soin de me servir à peu près des propres termes de votre dépêche. Il a semblé regretter et en%dsager même avec quelque surprise le maintien de notre état militaire.

« — Ce sont de bien grandes dépenses.

» — Sans doute, mais il est probable que l'Allemagne » cherchera par quels moyens elle pourra se préserver » d'une fâcheuse incertitude et d'un fardeau aussi » pesant pour elle que pour nous.

» — Combien cela durera- t-il?

» — Autant que la situation qui nous oblige à » cette précaution.

» — Mais tout n'est-il pas fini? le but est atteint, le » seul péril qui menaçât l'empire ottoman, c'était la » puissance du pacha; maintenant ce péril n'existe plus.

» — 11 est permis de supposer, sans porter sa vue » bien loin, que l'Orient n'a point une assiette définisemblables. « — Nos armements n'ont rien d'hostile pour )) l'Allemagne, ni de menaçant pour la paix, » avait répondu M. Guizot. « Ils nous sont commandés par notre situation » isolée et par l'état des esprits à la susceptibilité desquels » un gouvernement prévoyant doit donner certaines » satisfactions et sécurités. Ces armements ne seront pas, » du reste, étendus. Que les causes qui les ont rendus » indispensables cessent et nous ne prolongerons pas » gratuitement un état de choses aussi onéreux. Il prendra » fin avec notre isolement. » Pareille réponse avait été faite au comte Apponyi, chargé de la même mission par M. deMetlernich.

» tive. La Syrie est en désordre, roccupation ne peut se » prolonger. La laissera-t-onen cet état? Donnera-t-on » des garanties aux populations qu'on a soulevées? » Voilà une question européenne ? Il y en a une autre » plus grave. Ce qui vient de se passer a manifesté )- l'anéantissement de la puissance ottomane. Depuis » dix-huit mois elle a abdiqué non seulement toute » indépendance, mais toute A'olonté. Les puissances » ont prescrit ses délibérations, ont disposé de ce qui » lui reste de forces. Lord Ponsonby a régné à Cons- » tantinople. Si quelque chose est démontré, c'est que » la Porte ne peut subsister que sous le patronage » européen. Qui exercera ce patronage? Comment » s'arrangera-t-on pour qu'il ne soit pas exclusivement » affecté à une seule puissance? Ces difficultés, que » vous ne voulez pas voir aujourd'hui, se présente- » ront. 11 faudra les régler, ainsi nous attendrons. Il » est difficile de supposer qu'on songe à s'en occuper » sans la France. «

Après quelques paroles sur l'inconvénient de compliquer tout en s'occupant trop de l'avenir, après avoir affirmé qu'il ne fallait pourvoir qu'aux affaires du moment et qu'elles étaient terminées, M. le comte de Nesselrode a ajouté :

« — Ainsi vous attendez que les puissances signent » avec vous des stipulations relatives aux affaires » d'Orient?

)/ — Nous ne proposons rien, nous verrons si l'on » nous fera quelques propositions.

» — Mais enfin, ce que j'ai dit est le résumé de la » situation, telle que la voit votre cabinet.

» — D'autres cabinets en jugeront peut-être de » même. Il a souvent été avoué à Vienne et à BerUa

OCTOBRE 1840-AOUT 1841. Oo3

» qu'on n'arriverait pas h un résultat définitif pour )) rOrient, s'il n'était réglé de concert par les cinq » puissances. M. de Metternich a constamment » exprimé cette opinion. »

M. de Nesselrode ne répondait rien. Comme nous nous étions entretenus de la possibilité de mon départ prochain, j'ai alors ajouté :

« — Et comme Saint-Pétersbourg- est le Keu du » monde où il serait le plus inutile de parler de cela, » je puis très bien demander un congé. »

Cette parole fort directe n'a pas eu de réponse non plus.

En ce moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston conserve donc le blancseing de l'empereur de Russie. Il trouvera, non seulement adhésion, mais encouragement, peutêtre même instance, pour maintenir une situation où la France reste isolée. Cela se conçoit. C'est, au vrai, le seul motif de contentement que puisse aA'oir l'empereur. II a sacrifié beaucoup pour l'obtenir, et le jour où nous reprendrions notre place convenablement, dans les transactions relatives à l'Orient, il serait trop évident que l'empereur a été dupe de sa passion.

On attendait impatiemment ici des nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes, et probablement l'empereur tout le premier, imaginaient qu'elle serait l'occasion de quelque grand trouble. J'avais peu d'inquiétude, et j'avais montré la plus complète sécurité. Ainsi je témoigne quelque étonnement lorsqu'on vient m'en adresser des féhcitations.

Les fiançailles du grand-duc héritier ont été célébrées dans la chapelle du Palais. Le corps diplomatique avait

bai SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

été invité à cette cérémonie. Ce n'est pas sans étonnement que nous avons vu l'archevêque catholique assister comme tout autre grand fonctionnaire à cette célébration religieuse. Il ne manque à aucune docilité ou complaisance. Le soir nous avons été admis à présenter nos hommages et nos félicitations aux augustes fiancés. La princesse Marie de Hesse a des traits et surtout une physionomie agréables, son expression a quelque chose de plus sérieux et de plus réservé que son âge. On assure que dans la famille impériale, où elle est fort choyée, on ne la trouve pas assez expansive. J'ai eu l'honneur de lui parler plusieurs fois, et elle m'a semblé remplie de convenance et de dignité simple et facile.

Saint-Pétersbourg, 30 décembre 1840.

Mon cher ami, la situation isolée où nous ont placés de funestes illusions a des dangers évidents et nous impose de lourdes charges. Comment en sortironsnous"? Dire que nous attendrons est fort bien fait. Nous ne pouvons tenir un autre langage, sans manquer de dignité et d'habileté. Mais il est manifeste que puisque nous ne voulons pas la guerre, il doit nous tarder de rétablir de bonnes relations avec les autres puissances. L'Autriche et la Prusse sont sincères dans leur désir de nous rendre partie contractante dans une délibération européenne. A aucune époque de l'affaire, elles n'ont essayé leur influence ici, dans ce sens, avec plus de sincérité. Mais je doute qu'elles montrent beaucoup de volonté contre une volonté décidément contraire de la Russie et de l'Angleterre. Rajustez-nous donc avec 1 '.Angleterre, d'une façon qui

OCTOBRE 1840-AOUT i841. 555

n'ait rien d'humble ni d'inférieur. J'ignore quelles chances vous avez pour cela. Il me semble que ce cabinetci croit l'Angleterre peu favorable à un arrangement qui ménagerait notre honneur national. Si lord Palmerston vous alléguait comme difliculté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de bonne foi. 11 sait très bien quelle voudra tout ce qu'il décidera. Dans tous les cas, il nous convient de ménager beaucoup l'Allemagne. Laissée à sa pente naturelle, rassurée contre nos jactances de conquêtes, elle nous est bienveillante et porte un sentiment tout contraire à la Russie. L'unité allemande, qui s'est conservée depuis 1813, est un fait étranger à l'ancienne politique de l'Europe. 11 a une grande importance et nous n'y avons jamais fait assez d'attention.

La discussion de l'adresse a excité ici un \if intérêt. On lisait tous les discours, on ne parlait pas d'autres choses. C'était l'aflaire de l'Europe entière. Sans doute, les correspondances même confidentielles, apportées à la tribune, les conversations intimes livrées à la pubUcité ont produit un fâcheux effet et inspiré la résolution de mettre toujours une extrême réserve dans les rapports avec nous. Pourtant on a compris qu'il ne fallait pas moins que tant de détails pour éclairer l'opinion française qui, dans son ignorance des faits de la négociation s'était si fort exaltée. Tout ce que vous avez dit a été approuvé et admiré. On vous a trouvé sage, ferme, mesuré, et ne compromettant rien. Mais quelle voulez-vous que puisse paraître la position d'un ministre, lorsque trois jours après un tel succès, et une si grande majorité, toutes les lettres diplomatiques et particulières racontent qu'il se forme contre lui des cabales dans la

Chambre, que cette majorité est divisée, non d'opinions , mais de coteries , et annoncent d'avance les coml)inaisons qui doivent renverser le cabinet? Votre talent, votre mérite, votre haute raison n'auront leur vraie valeur que lorsque vous semblerez solide . Durez deux ou trois ans et vous verrez ce que vous deviendrez et dans quelle position, bonne, vous mettrez la France. La gloire, la considération même du minisire sont à ce prix. Il n'y a rien de si triste et de si honteux que tous nos changements de ministère. Ce qui résulte de mieux, de plus effectif de cette dernière crise, c'est le retour à cette opinion : que le roi est prudent et habile ; que la masse de la population française est raisonnable.

DE M. GUIZOT

Paris, 31 décembre 1840 (1).

Monsieur le baron,

L'ambassadeur de Russie m'a donné lecture de la dépêche qu'il a reçue de sa cour, en date du 25 novembre (2). En répondant aujourd'hui à cette communication, il m'est agréable de vous inviter d'abord à témoigner à M. le comte de Nesselrode la satisfaction qu'elle a causée au roi et à son cabinet.

L'empereur de Russie rend au roi une justice méritée en appréciant, comme il le fait, la haute sagesse et la politique modérée de notre auguste

(1) Dépêche officielle N» 22

(2) Voir à l'Appendice, p. 6.39.

souverain, et le cabinet impérial, en reconnaissant la franchise de mes explications avec M. le comte Pahlen et de mon langage à la tribune, donne au cabinet du roi un premier gage de succès, car pour accomplir utilement sa tâche, le cabinet du roi a besoin de compter que les autres cabinets européens se confient dans la droiture de ses intentions et de ses actes comme il le fait lui-même à leur égard.

Dans la situation que le traité du 15 juillet a créée en Europe, la France a accepté sans hésitation l'isolement où elle s'est trouvée placée, et, tout en proclamant sa ferme intention de maintenir la paix, elle a pris l'attitude qui convient à sa dignité. Elle y restera sans inquiétude pour son propre compte, sans danger pour les autres, car sa politique est une politique d'attente tranquille et de conservation. Elle sortira de cet isolement et de l'attitude qui en est la conséquence le jour où elle pourra le faire avec honneur. Jusque-là, se reposant dans la loyauté de sa conduite et dans la force de son pays, le gouA'ernement du roi s'appliquera à calmer autour de lui des passions trop vivement excitées, à adoucir des ressentiments fâcheux, à faire prévaloir cet esprit d'ordre et de respect pour les droits de tous qui fait la sûreté des rapports entre les Étals, et libre de toute prévention, de tout sentiment exclusif, quand l'occasion s'offrira à lui de reprendre dans les conseils de l'Europe la place qui lui appartient, il y rentrera pour travailler à l'œuvre qui est à ses yeux l'intérêt supérieur et commun des gouvernements et des peuples: le maintien de la paix et l'affermissement de l'ordre européen.

Étrangère au traité du lo juillet, à son exécution et à ses conséquences, la France a conseillé au pacha

l'acceptation des propositions qui lui ont été adressées. C'est à cela qu'a dû se borner l'action du gouvernement du roi. Le cabinet impérial reconnaît la sagesse loyale de notre conduite. II se montre disposé et prêt à seconder le rétablissement de l'accord entre toutes les puissances de l'Europe.

Ce que je riens de vous dire, monsieur l'ambassadeur, témoigne de la conformité de nos vœux.

A'ous voudrez bien assurer M. de Nesseirode que le cabinet impérial rencontrera toujours le gouvernement du roi dans des vues de paix, de conservation et de bonne intelligence générale au sein de l'Europe.

Je vous invite, monsieur le baron, à donner lecture de cette dépêche à M. le vice-chancelier de l'empire.

Paris, 31 décembre 1840.

Mon cher ami, avec vous les explications ne sont pas nécessaires. Dans la dépêche que je vous adresse, vous verrez la situation. La dépèche que m"a communiquée le comte Pahlen est bonne, très convenable pour le roi, bienveillante pour le cabinet. II y a là point de proposition, point d'acte; mais c'est une situation modifiée. Et la modification peut aller plus loin. Reportez-vous, je vous prie, à ma lettre particulière du 13 décembre sur le caractère de notre isolement et ses avantages possibles. Ils commencent à se manifester. On commence à s'inquiéter de notre liberté, bien plus que de nos armements qui ne menacent personne, et, sont, on le sait bien, le bouclier dont nous nous couvrons pour défendre et maintenir la paix. Cette situation se développera, et, à mesure qu'elle se développera, on sentira de plus en plus, j'espère, le prix de

notre concours etle notre amitié. En attendant, voici, sur les affaires d'Orient, le résumé de ce que j'ai écrit à Londres. Cela vous servira dans vos conversations.

Nous sommes restés étrangers au traité du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports du sultan et du pacha par l'intervention armée de l'Europe. Nous ne saurions nous associer, après, à ce que nous avons désapprouvé avant et pendant. Nous ne nous sommes pas opposés au fait. Nous l'acceptons accompli. Nous n'y interviendrons pas plus pour le sanctionner que nous n'y sommes intervenus pour l'accomplir.

Mais le règlement des rapports du sultan et du pacha est une question intérieure et accidentelle pour l'empire ottoman. Cette question vidée, reste la question extérieure et permanente, celle des rapports de l'empire ottoman avec l'Europe. Celle-là ne saurait être efficacement et définitivement réglée sans notre concours, et nous serons toujours prêts à y concourir.

C'est là une grande porte par laquelle nous pouvons rentrer dans les affaires d'Orient. Et on se montre, à Londres, fort disposé à nous l'ouvrir.

A côté de la grande porte, il y en a une petite. La Syrie, et particuUèrement les populations chrétiennes du Liban, ont besoin, je dirais volontiers, ont droit d'obtenir de la Porte, par l'intervention de l'Europe, certaines garanties, une certaine organisation administrative qui les mettent à l'abri des vexations dont, sous les maîtres les plus divers, elles ont eu tant à souffrir, et qui empêchent cette province, à peine rentrée sous la domination de la Porte, de retomber dans l'anarchie dont elle a été si longtemps la proie. Nous sommes prêts à accueillir, à discuter, à seconder toutes les propositions, toutes les idées dirigées vers

ce bul. Nous savons qu'à Constantinople même on sent, on avoue la nécessité de faire quelque chose. Nous croyons qu'il est du devoir, et presque de riionneur des puissances chrétiennes, de seconder ce mouvement, de le pousser vers un résultat pratique, positil'. Les chrétiens sont nombreux dans l'Asie turque. L'occasion est belle pour faire quelque chose en leur faveur. Des puissances chrétiennes viennent de rendre à la Porte un grand service. Il faut que la chrétienté d'Orient en recueille quelque fruit. Cela est juste. Cela serait utile, non seulement en Orient, mais en Occident. Les gouvernements ont besoin de donner l'exemple du respect, je dis plus, de l'intérêt, d'un intérêt réel et actif pour les grandes croyances morales des peuples et pour tout ce qui s'y rattache. Le temps de croisades est passé ; mais .Jérusalem est toujours là, et toujours l'objet de la vénération, de l'affection de bien des milUons d'hommes, Français, Anglais, Allemands, Russes. Si les négociations, si l'intervention pacifique des gouvernements chrétiens peuvent quelque chose pour la sécurité et la dignité de Jérusalem, ils lui doivent de le tenter; ils se le doiA'ent à eux-mêmes et à la salutaire influence qu'il leur appartient d'exercer sur l'esprit de leurs peuples. J'en dirais bien long sur ce sujet, mon cher ami, qui ne peut du reste être, en ce moment, qu'un texte de conversations. Mais ne néghgez pas ce texte-là. Nous sommes toujours influents, les plus influents en Syrie. Les derniers événements n'ont point détruit la vieille préférence que nous portent les cathohques orientaux. Nous la cultiverons sur les Ueux mêmes. Notre conduite, notre langage en Occident doivent être en harmonie avec notre situation et nos actes en Orient.

OCTOBRE 1840-AOUT 1841. o6l

Je finis, mon cher ami, quoique j'eusse encore beaucoup à vous dire. Je ne vous parle pas de l'intérieur. Nous avons passé -les deux plus rudes défilés, l'adresse et la translation de Napoléon. Il en reste encore deux, les fortifications de Paris et les fonds secrets. Je me préoccupe fort peu du dernier. Quant aux fortifications de Paris, on me paraît disposé à comprendre que, pour réussir pleinement, pour être adoptée presque à lunanimité, la mesure doit être présentée comme un grand acte d'intérêt national, étranger à toute querelle intérieure. J'accepterai avec empressement cette sagesse, si je la rencontre. Si au contraire on cherchait là une occasion de lutte entre deux poUtiques,un moyen de triomphe pour un parti, pour un cabinet contre un cabinet, j'accepterais à l'instant la lutte, et je rendrais à la mesure son vrai caractère, bien plus contraire que favorable à la politique de l'opposition. J'espère et j'ai réellement Ueu d'espérer que la première conduite, la seule bonne, prévaudra.

DU COMTE M OLE

Paris, 0 janvier 1841.

Mon cher ami, je vous écrirai deux lignes seulement aujourd'hui. Jamais cependant je n'aurais été plus heureux de le faire avec loisir et complaisance. J'ai reçu dernièrement de vous une lettre si bien rempUc de notre plus tendre et si ancienne amitié que je trouverais une grande douceur à y répondre avec détail et sans presse. Prenez ceci comme l'annonce des trois exemplaires que je vous adresse de mon discours ^'l- 36

à l'Académie (1). Son succès a passé toute attente. En le lisant, vous aurez, peut-être, quelque peine à vous l'expliquer. Ne pouvant trouver la raison suffisante de son effet dans son mérite, je regarde cet effet et l'universalité des témoignages qu'U m'attire comme un symptôme. J'ai exprimé des sentiments, professé des opinions qui vivent encore au fond des âmes et que l'intimidation exercée par le journalisme empêche souvent seule de mettre au grand jour. Vous n'imaginez pas toutes les lettres que je reçois sur ce qu'on appelle mon courage, et quelquefois celui qui m'écrit n'a pas le courage de signer son nom. — Le Courrier français, le Constitutionnel à qui je n"avais pas essayé de faire dire un mot pour qu'ils adoucissent leur critique, m'ont même fait une part d'éloge à laquelle j'étais bien loin de m'attendre et qui, venant d'une main amie, m'aurait encore contenté. Les journaux légitimistes seuls, la Quotidienne surtout, ont été dégoûtants, infâmes ; vous les reconnaissez bien. Le clergé et les amis de Quelen m'ont comblé. L'assemblée qui m'écoutait, de tous rangs, de toute couleur, et si nombreuse, a fait de même. Je vous le répète, je n'attendais pas tant de sympathie de notre temps pour un pareil discours. Je tenais à vous donner moi-même ce petit bulletin. Votre amitié est de celles que j'appelle au partage dès qu'il m'arrive du bien ou du mal.

Ce que je demande au ciel, c'est que désormais il me fasse oublier, jusqu'à ce que, du moins, je reprenne la parole, ce qui ne m'arrivera de longtemps; la situation présente des affaires me dégoûte, je sens

(1) Discours prononcé le 31 décembre 1840. c, b.

pour les hommes une répulsion insurmontable. Savez-vous quels sont, en ce moment, les arbitres de nos destinées?... ceux qui décident de la majorité? Ce ne sont pas les hommes qui représentent une opinion, ceux que leurs talents, leurs antécédents placent à la tête d'un parti, ce n'est ni M. Thiers ni M. Guizot ni moi... ce sont MM. Dufaure et Passy, ces médiocrités qui ne savent jamais qu'empêcher et faire obstacle. Avec dix-huit députés de leur trempe, ils confèrent à l'un ou à l'autre côté la majorité. Après vingt-cinq années d'épreuves et d'expérience du gouvernement représentatif, c'est là un triste résultat.

On s'attend toujours ici avoir M. de Sainte-Aulaire passer à Londres.

Adieu, je ne vous dis mot des grandes affaires qui vous occupent. Je les crois dans des mains insuffisantes pour en bien sortir.

A M. GUIZOT

Saint-Pétersbourg, 13 janvier 1841 (1), Monsieur,

Depuis la lettre que j'avais l'honneur d'écrire à Votre Excellence, le 30 du mois dernier, rien n'a varié dans la conduite du cabinet de Saint-Pétersbourg. Il s'est tenu renfermé dans la même inertie, semblant attendre pour s'y conformer tout ce que décidera l'Angleterre.

Ce n'est pas que les motifs pour concevoir quelque inquiétude et quelque mécontentement des résultats

(1) Dépèche officielle i\° 1.

réels du traité du 15 juillet ne soient pas appréciés par l'opiiùon russe, c'est-à-dire par cette classe peu nombreuse qui entoure le gouvernement et la cour. La volonté de l'empereur, ce qu'on sait de sa façon de voir, a pu dans le premier moment comprimer des réflexions qui se présentent avec évidence à tous les esprits. Mais peu de jours après elles étaient dans toutes les bouches. Lord Glanricarde me disait combien lui-même en était frappé.

« — Croyez- vous que je ne voie pas comment » parmi tout ce qui environne l'empereur Lopinion est » favorable à la France? Paris est pour eux le centre » de la civilisation. Ils ne se souAiennent pas, Us ne » savent rien de ce qui se fait ou se dit ailleurs, ils » parlent votre langue, les souvenirs de leurs généraux >) se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance » avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne )) s'explique que par la passion de l'empereur. J'ai eu » souvent à lui répéter que l'Angleterre tenait à )) vivre en bonne intelligence avec la France, que la )) paix de l'Europe dépendait de cette harmonie. » Jamais il n'a entendu ces paroles sans que son A'isage » éprouvât une contraction. Maintenant ce n'est pas » la guerre qu'il désire, du moins pour son compte » et sur le continent, car ses finances le mettent hors » d'état d'y prendre part. Mais il voudrait une guerre » maritime entre nous. >>

Ces remarques, dont m'entretenait l'ambassadeur d'Angleterre, ne lui sont point particulières. On les entend répéter chaque jour dans le corps diplomatique ou parmi les Russes qui ont quelque liberté de conversation.

M. le comte de Nesselrode n'est pas aussi français

que la plupart de ses compatriotes . Son opinion poUtique a pris son pli et ses habitudes à l'époque des congrès de Vienne, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone. Etre bien avec tous, intimes avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son caractère rend complètement pacifique et conciliant. Mais, en ce moment, il ne lui est pas plus permis de le suivre qu'aux autres conseillers de se livrer à leurs penchants pour la France. L'Autriche etla Prusse se sont occupées ici, comme à Paris, à Londres ou à Constantinople, de faire prévaloir l'idée d'une transaction européenne qui, faisant cesser l'isolement de la France, donnerait quelque stabilité à l'Orient. M. le comte de Nesselrode a pris presque autant de soin à éviter la conversation avec les ministres d'Autriche et de Prusse qu'avec moi. Ce dernier point ne lui a pas été difficile. A'otre Excellence juge bien qu'en une pareille situation je dois attendre qu'on vienne à nous.

Il y a assez longtemps que je n'ai rencontré l'empereur. On le dit fort soucieux.

Les maux de la disette se prolongent dans plusieurs gouvernements. Les propriétaires du centre de l'empire sont ruinés pour quelques années. Les manufactures de Moscou sont en souffrance. Il y a des banqueroutes. Tous les mouvements d'argent sont difficiles. Restreindre les dépenses de l'État, ce serait reculer dans les habitudes de civilisation, ce serait diminuer l'armée et la marine, que l'empereur ne songe qu'à augmenter. Accroître les revenus publics en favorisant la naissance du crédit, le développement du commerce et la mobiUté des cajtitaux, c'est créer des entraves à l'autorité absolue en la forçant de compter désormais avec l'opinion et les

intérêts des propriétaires et des négociants. Il y a là matière à graves réflexions, auxquelles Tempereur lui-même ne peut échapper, encore que son caractère et son esprit soient peu accoutumés à une étude méditée des questions et se distinguent plutôt par une conception prompte et claire.

L'état du royaume et des provinces de Pologne peut aussi le préoccuper. Il y règne un grand mécontentement. Les vexations religieuses, la manie de russification jettent les esprits dans le désespoir. Je n'ai jamais entendu les Polonais parler de leur malheureux pays avec plus de tristesse et d'abattement. En même temps la police russe appelle conspiration les paroles indiscrètes, les correspondances, les associations sans projets et sans but. De là de continuelles mesures de rigueur. Récemment on a appris que plus de cent personnes venaient d'être emprisonnées à Vilna. L'empereur y a envoyé aussitôt un de ses aides de camp.

Sur ce chapitre, comme sur d'autres, une sorte de blâme public commence à se prononcer. On s'aperçoit et l'on dit que le gouvernement suit une route fausse et dangereuse. En changer, n'est pas facile. Toutefois l'oppression exercée contre la reUgion cathohque pourrait cesser sans qu'il en résultat aucune réaction dangereuse pour l'autorité du vainqueur.

Saint-Pétersbourg, 18 janvier 1841 (1).

L'empereur, que je rencontre quelquefois dans les bals qu'il honore de sa présence et qui, tout en me

(1) Dépêche officielle N° 2.

faisant comme de coutume un excellent accueil, ne me parie point d'affaires, a, toutefois l'autre jour, jeté dans la conversation, avec une sorte d'affectation, qu'il n'y avait en ce moment aucune question à traiter.

Aussi a-t-il été, je crois, assez mécontent de la façon dont nos journaux et le public de France ont interprété la lettre écrite à M. le comte Pahlen le 25 novembre. Il ne prévoyait pas qu'on y verrait des avances faites à notre gouvernement et l'espoir d'une alliance. 11 s'est fait représenter cette pièce pour chercher si sa rédaction prêtait à une pareille supposition. M. le comte de Nesselrode, qui n'avait communiqué cette lettre à personne avant que la réception en ait été proclamée parles journaux, l'a aussitôt montrée aux principaux membres du corps diplomatique, comme pour bien leur faire savoir qu'il s'était agi seulement d'établir que la Russie n'était pas en mauvais termes avec la France.

De mon côté je n'ai pas mis moins d'empressement à dire que le gouvernement du roi n'était pour rien dans cette exagération et cette méprise de gazette; que nous n'avions nullement outrepassé le sens et la vraie portée de cette pièce. La réponse de Votre Excellence est venue confirmer mon langage et j'ai été très heureux de la voir à la fois froide et poUe. Ce ton convenait à nos rapports actuels avec le cabinet impérial. Il s'attendait, je pense, à nous voir plus expansifs et reconnaissants, mais il n'y avait pas moyen de laisser entrevoir ce mécompte. M. lecomte de Nesselrode m'a témoigné toute sa satisfaction et plus tard celle de l'empereur.

Dans une audience où l'ambassadeur d'Angleterre a remis la lettre de communication pour la naissance

de la princesse royale, l'empereur s'est expliqué plus ouvertement. Il a parlé de la lettre à M. le comte Pahlen, du sens erroné qui lui avait été attribué, puis, en se louant de la réponse de Votre Excellence, il a ajouté :

« — Elle est cependant un peu hautaine, mais c'est » une habitude française. »

Tout le reste de la conversation, selon ce que m'a raconté lord Clanricarde, a été modéré, pacifique, sans nulle aigreur contre la France, ce qui était remarquable et nouveau, mais aucune parole n'a témoigné rien de plus que le désir de se montrer en disposition de bonne harmonie avec tous. Quelques mots sur M. de Metternich ont exprimé un peu d'humeur de cette sorte d'initiative que la cabinet de Vienne semble prendre pour des arrangements plus définitifs et des garanties plus explicites à donner aux affaires d'Orient.

Saint-Pétersbourg, 28 janvier 1841.

Avant même d'avoir reçu votre lettre, mon cher ami, j'avais, en évitant toute apparence officielle, en ne demandant aucune réponse, parlé presque dans les termes indiqués par vous, des questions que l'Orient laisse encore à résoudre : les rapports généraux de la Porte avec les puissances à régler de façon à prévenir, soit une domination exclusive, soit une action séparée; la Syrie à calmer, les chrétiens à protéger, de plus efficaces garanties à donner aux commerçants européens. J'avais même ajouté que la question d'Egypte n'était pas tranchée, ni les rapports du suzerain et du vassal suffisamment établis. J'avais cité l'exemple des Principautés où l'on a trouvé juste et nécessaire de

ne pas reconnaître à la suzeraineté le pouvoir absolu sur la vassalité. Toutes ces observations,que j'ai encore rappelées et développées depuis votre lettre, n'ont obtenu ni un oui ni un non. Je le prévoyais, mais il était à propos de montrer que nous savons bien qu'on ne peut sérieusement croire à un isolement durable de la France.

« — Vous ne voulez pas admettre cela aujourd'hui, disais-je, alors vous l'admettrez demain. »

Le silence de M. le comte de Nesselrode était comme une consigne, qui me laissait fort bien démêler sa pensée personnelle. Véritablement, il ne pouvait me répondre que, pour le moment, la Russie a abdiqué toute volonté entre les mains de l'Angleterre. Nous avons pourtant causé de l'avantage qui résulterait pour l'Europe d'avoir un congrès ou de tenir une conférence ouverte, même quand les délibérations seraient prolongées, même quand les affaires traîneraient de protocole en protocole. Il y Aboyait un moyen de calmer les esprits et de leur faire attendre des décisions, au lieu de les livrer trop tôt à leur critique. Il convenait des bons effets de cette longue conférence sur les affaires belges. Il comparaît un congrès européen à la Diète de Francfort, qui ne fait à peu près rien, mais qui a tant contribué à maintenir l'unité allemande. L'idée attribuée à M. le prince de Metternich, d'appeler en délibération les puissances secondaires, du moins celles qui ont des intérêts dans la Méditerranée, semblait aussi assez admissible à M. le comte de Nesselrode.

Les lettres qui arrivent de Paris représentent l'opinion comme merveilleusement calme et sensée. On commence à n'y plus parler de l'instabilité du

ministère, de sorte qu'ici, comme à Vienne et à Berlin, à la coniiance en votre caractère se joint de jour en jour la coniiance en votre situation.

Ce que les journaux ont rapporté de la lettre du comte Pahlen a ra'sivé la fâcheuse renommée que l'intromission des journalistes dans le cabinet défunt nous avait faite. J'ai dit qu'il n'y avait sûrement pas eu d'indiscrétion sous votre ministère, puisque l'analyse de cette lettre était si peu exacte. J'ai ajouté que le gouvernement russe n'avait certes pas voulu en faire un secret, puisque la lettre avait été communiquée à Paris aux ambassadeurs des trois puissances. Mes dires et mes raisons n'ont point effacé cette impression. Des lettres de Paris avaient raconté que la pièce avait été lue en conseil et que quelques-uns des ministres, n'en jugeant pas le caractère aussi bien que vous, s'en étaient exagéré la portée, et que, de conversation en conversation, cette fausse interprétation était arrivée aux journaux. Je ne sais ce qui en est pour celte fois, mais j'ai eu, par devant moi, plusieurs exemples du manque de secret qui peut suivre cette sorte de communication.

Saint-Pétersbourg, 8 février 1841 (1).

Monsieur,

D'après ce que m'a dit lord Clanricarde, il a été chargé de sonder le cabinet de Saint-Pétersbourg sur le projet d'ouvrir des négociations nouvelles entre les grandes puissances de l'Europe pour y traiter les questions que peut présenter encore l'état de l'Orient

OCTOBRE 1840-AOUT 184t. 571

et de l'empire oltoman. Peut-être même a-t-il indiqué, mais seulement en conversation, quelques-uns des points qui seraient à régler.

M. le comte de Nesselrode ne lui a point parlé autrement qu'à moi, autrement qu'aux ministres de Prusse et d'Autriche. Il a répondu que tout était terminé et qu'il ne voyait pas qu'il y eut rien à faire. Puis, avec ime sorte d'embarras, il a ajouté, ou plutôt a donné à entendre que la Russie n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que l'Angleterre fît des concessions à la France. Lord Clanricarde a répliqué, du moins à ce qu'il m'a raconté, qu'il ne s'agissait pas de concessions à la France ; que le traité du 1.3 juillet avait eu son entier effet et qu'il n'y avait point à y revenir, mais qu'il restait d'autres affaires où la France avait un intérêt manifeste, et qui ne pouvaient être traitées sans elle.

A cela il n'y avait nulle réponse, à moins de dire explicitement que l'empereur avait eu pour intention principale de brouiller la France avec l'Angleterre et de l'isoler; qu'ainsi U y aurait un grand mécompte si la situation respective des grandes puissances et leurs mutuels rapports se rétablissaient comme auparavant. Or c'est ce que le cabinet de Saint- Pétersbourg ne peut ni articuler ni avouer.

Aussi cet échange de paroles entre lord Clanricarde et M. le comte de Nesselrode a-t-il eu un caractère très vague. L'ambassadeur d'Angleterre n'avait rien à proposer, donc il n'était point nécessaire de lui répondre.

« — En conclusion, mylord, ai-je fait observer à lord Clanricarde, ils feront ce que vous voudrez et ils » n'admettent pas la pensée de s'isoler. »

II ne m'a point nié qu'il en jugeait de même. Seulement il m'a dit qu'un arrangement qui placerait l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman d'une façon complète et absolue sous la commune garantie des puissances, et qui interdirait à chacune d'elles toute action particulière, rencontrerait une grande résistance h Saint-Pétersbourg. J'en suis certain. Quoi qu'n en puisse être, cette question de la garantie à donner à l'empire ottoman n'exige pas une solution absolue. Elle admet le plus ou le moins.

Les ministres de Prusse et d'Autriche sont persuadés, comme moi, que l'empereur ne se refusera à rien de ce qui lui semblera tout à fait décidé par les autres signataires du traité du 15 juillet et qu'il ne montrera aucune résistance formelle. Mais nous ne devons pas douter que les cabinets de Vienne etdeBerhn garderont toujours d'extrêmes ménagements pour l'empereur et seront disposées à lui faire boaucoup de concessions dans la forme et même dans le fond. Toutefois leur iniluence continue h s'exercer ici dans le sens que nous pouvions souhaiter.

DE LA DUCHESSE DE TALLEYRAND

Rochecotte, 9 février 1841.

Quelle bonne lettre intime et affectueuse j'ai reçue de vous. Elle est du 21 janvier. Que je vous en remercie et que je vais trouver plaisir à y répondre. Vous ne prévoyez paâ de prochain voyage en France? Madame de Barante va, dit-on, vous rejoindre. Ainsi je ne vois pas de chances de vous retrouver. J'en reste triste. Votre présence me manque, elle me réconci-

lierait aA'ec Paris, m'y aurait rappelée et retenue, non seulement par la douceur de vous y voir chaque jour si vous ra\dez voulu,, mais aussi par la pensée, que je ne saurais taxer de présomption, de vous y être un repos et une consolation. Vous m'auriez trouvée toute seule de vos amies, loin des intrigues, loin des hostilités, sans enjeu dans les affaires du monde, et les jugeant, je crois, avec toute l'impartiaUté du désintéressement. Assez retirée pour avoir du temps à donner à mes amis, pas assez pour ignorer les choses qui vous auraient intéressé, vous auriez pu en toute sécurité déposer dans mon cœur vos jugements, opinions, blâmes, étonnements. Et vous auriez trouvé dans la détente et l'abandon entier de votre confiance et de notre commerce une quiétude et un bien-être que vous auriez probablement cherché vainement ailleurs.

Vous voulez que je vous parle des rêveries de ma solitude. Cher ami, je ne me permets guère de rêver. J'en ai peur. Quand je m'y sens entraînée, je vais regarder planter, remuer de la terre ; je visite nos écoles, je cause avec les Petites-Sœurs de Saint- Vincent que j'ai étabhes au bout de mon jardin ; enfin je mets bride et gourmette à mon imagination, et me circonscris le plus que je puis dans les intérêts simples utiles et pacifiants que je me suis crées ici. Je n'y réussis pas toujours, mais je m'y applique. Et quand les mauvais jours où je me sens ingouvernable arrivent, alors je m'enferme dans une chapelle fort recueillie que je me suis faite ici, et je n'en sors que quand l'orage esti)assé. J'aurais voulu ne quitter cette vie, qui est un régime, que lorsque le niveau aurait été bien pris, tous mes comptes bien réglés et que les

actions extérieures, blessantes ou autres auraient perdu toute leur puissance. Mais c'est l'affaire du temps, d'un temps long, très long, et, je le vois, qui s'abrège. Vous voyez bien à peu près la direction de mes pensées, et l'emploi de mes journées.

Vous voulez savoir aussi quelles personnes j'ai vues ici. D'abord à poste lixe les Castellane et leur gentille petite fille que j'aime fort, les Valençay quelques semaines, les Dino pendant un mois. M. d'Arenberg, le duc de Noailles, les Périgord tous. Tout ce monde est venu ici entre leur départ de leurs châteaux et leur établissement d'hiver à Paris. On y rentre tard maintenant, ce qui fait que jusqu'à la fin de décembre j'ai toujours eu quelques visites. Depuis le mois de janvier j'ai eu une visite qui m'a touchée, celle de la sainte veuve de Mathieu de Montmorency. Hors du monde depuis seize ans, elle s'est décidée à servir de guide à l'ainé des deux petits-fils qui lui restent. Elle est partie pour le mener en Italie, et s'est arrêtée ici avec lui pendant une semaine avant de continuer vers le Midi. C'est une personne très originale, pleine des plus rares qualités, et qui n'a jamais été à mon égard ni sévère ni décourageante. Je lui en conserve une respectueuse et tendre reconnaissance. Elle s'est plu ici et a paru contente de la façon dont on prie pour les morts dans cette chapelle dont je vous parlais tout à l'heure. Elle est placée dans l'ancienne chambre qu'occupait ici mon oncle.

Adieu, mon bien cher ami, voilà une lettre qui est bien pleine de moi. Vous l'avez provoquée par vos bonnes et tendres questions; je veux donc espérer qu'elle ne vous ennuiera pas trop. Je serre vos mains afi^ectueusement dans les miennes.

Il est possible que je revoie Sainte-Âulaire bientôt. On dit qu'il viendra, si ce n'est prendre ses instructions pour Londres, du moins prendre son fauteuil académique. 11 nous trouvera embastillés. II y a des gens, gens habiles, qui prétendent que cette enceinte continue est le tombeau de la civilisation parisienne, en attendant qu'elle devienne celui de la monarcliie. Je n'y entends rien, mais je vous répète ce propos parce qu'il me vient d'un esprit réfléchi, élevé et ferme.

DE M. GUIZOT

Paris, 22 février 1841.

Deux choses nous importent, mon cher ami : la première, que l'empereur ne croie pas que nous nous sommes trompés sur le sens de sa dépêche du 25 novembre, et que nous avons voulu y voir autre chose que ce qu'il a voulu y mettre; vous y avez pourvu : la seconde, que, d'un autre côté, il n'imagine pas qu'on peut faire envers nous certaines démarches, prononcer certaines paroles, et ensuite les rétracter, ou les atténuer, ou les présenter comme insignifiantes, sans que nous nous en apercevions et presque avec notre consentement. La dépèche de ^I. de Nesselrode, du 25 novembre, a été très préméditée, très réfléchie ; elle contient bien réellement les trois choses que j'en ai relevées dans ma dépêche du 18, c'està-dire : 1° modification notable dans l'attitude et le langage envers nous ; 2° la dénégation que la llussie ait jamais cherché à semer la désunion entre la France et l'Angleterre; 3° la déclaration du désir de

voir rentrer la France dans le concert européen, et de l'intention de lui en faciliter les moyens. Ces trois choses ont de l'importance en elles-mêmes ; on en a mis à le dire, et nous en mettons à ce qu'elles aient été dites. M. de Nesselrode ne s'est pas contenté de les écrire au comte Pahlen, et de me les faire communiquer directement; U les a écrites, aussi, pour qu'elles me revinssent indirectement, à plusieurs des agents russes en Allemagne, notamment à M. de Séverine à Munich, qui a raconté cette dépêche à M. de Bourgoing, et lui en a même lu des fragments. Quelle qu'ait été l'intention de la démarche et des paroles, il j' a eu intention évidente, et je tiens à ce qu'on sache que nous ne consentons jamais à ce qu'on prenne l'air de nous avoir parlé légèrement, ou de ne pas avoir dit ce qu'on nous a dit.

J'espère que vous trouverez, dans vos conversations avec M. de Nesselrode, l'occasion de tenir, avec votre mesure et votre bonne grâce accoutumées, le même langage.

A M. GUIZOT

Saint-Pétersbourg, 23 février 1841.

Monsieur,

Lord Clanricarde a eu encore une audience. Comme on sait bien à Londres quelle importance peuvent avoir les rapports personnels avec l'empereur, lorsqu'il est en disposition favorable, on trouve, quand il le faut, quelque prétexte de lettre à remettre, pour que l'ambassadeur ait à demander une audience particuhère.

Cette audience avait- elle pour objet une proposition formelle et directe sur laquelle l'empereur ait eu à dire oui ou non?

Saint-Pétersbourg, 9 mars 1841 (1).

Nous ne devons pas attacher une importance exagérée aux mauvais vouloirs de l'empereur, tant qu'ils n'exerceront pas d'autorité sur les résolutions des autres puissances. Jusqu'ici l'Angleterre y a trouvé un utile auxiliaire à ses projets, mais elle n'a pris qu'en elle-même ses propres déterminations. Yraisemblablement, il en est encore ainsi.

Les rapports de cette cour avec la cour de Prusse ont peu à peu changé de caractère. 11 n'y a point de dissentiment manifeste, ni de malveillance positive. Les ménagements et les égards subsistent presque comme par le passé. Mais l'intimité de famille, les communications habituelles où le sentiment paraissait venir en aide aux relations politiques, cette espèce de paternelle bonté avec laquelle le feu roi savait se refuser aux influences russes, ont fait place à un commerce froid et officiel. On n'aime guère ici le goût de popularité du nouveau roi, ce besoin de plaire à l'opinion allemande. Ce n'est pas ainsi que l'art de gouverner est compris à Saint-Pétersbourg. On y voit du danger pour un avenir qu'on ne regarde pas comme très éloigné. A plus forte raison, on est mécontent des ménagements gardés pour la population polonaise du duché de Posen, et on attribue à cette faible conduite les choix qui ont signalé les

(1) Dépêche officielle N° 0.

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