VI
dernières élections. Elles sont, dit-on, très conformes aux opinions libérales et polonaises.
Pour le moment, le public des salons de Saint- Pétersbourg et même de la cour, qui s'occupe peu des affaires et qui ignore où elles en sont, porte toute son attention sur l'arrivée de M. Demidoff et de la princesse Mathilde, qu'il vient d'épouser.
Yotre Excellence n'ignore pas qu'afm d'obtenir la dispense du pape, nécessaire pour son mariage mixte, M. Demidoff a solennellement promis à l'archevêque de Florence que sa future épouse demeurait libre d'élever ses enfants dans la religion catholique. Le pape, désireux de ne point laisser attribuer cette dispense à des motifs calomnieux pour l'Église catholique, a fait officiellement publier la déclaration de M. Demidoff. El alors il est devenu constant que M. Demidoff, devant l'ÉgUse grecque, s'était engagé explicitement ou implicitement à élever ses enfants dans la communion grecque, puis que, devant l'ËgUse catholique, il avait promis ou semblé promettre que ses enfants seraient catholiques. Le scandale a été grand en Italie, et ici. A cela se joignaient de violentes altercations survenues à ce sujet, entre le ministre de Russie à Rome et M. Demidoff.
L'empereur, qui, dés longtemps, a M. Demidoff en grande déplaisance, l'a destitué de ses emplois et lui a fait ordonner de venir se justifier.
Une grande curiosité s'attachait à son arrivée, et surtout à l'arrivée de la princesse Matbilde, dont on avait beaucoup parlé et que précédaient les plus favorables préventions. Elle est cousine germaine de la grande-duchesse Hélène et nièce de l'empereur. On se demandait comment elle serait reçue après cette
mésalliance, si hautement blâmée par la famille impériale, et aggravée encore par la conduite de M. Demidoff.
Dés le lendemain de son arrivée, elle s'est rendue chez la grande-duchesse Hélène, qui l'a fort tendrement accueilUe. Le lendemain elle a fait une seconde visite et à rencontré l'empereur, l'impératrice, et le grand-duc héritier. Depuis lors, il n'est question que de la grâce, du charme, de la parfaite convenance de la princesse Mathilde. De M. Demidofî, il n'en est fait mention que pour dire : « Quel dommage ! »
Il aura à se justifier, ni plus ni moins que s'il avait épousé lapins simple particulière. Toutefois la faveur accordée à sa femme adoucira sûrement toutes les rigueurs. Elle met d'ailleurs autant de tact et d'habileté à gagner l'opinion de la société que la faveur de la famille impériale. Elle est simple, prévenante, on pourrait même dire un peu obséquieuse, n'ayant pas une prétention au delà de sa position de madame Demidoff; aussi soigneuse d'être bien reçue que si la mésalliance n'était pas de son côté.
DE M. GUIZOT
Paris, 20 mars 1841.
Mon cher ami, je vous envoie des pièces qui vous mettront au courant de notre dernière négociation à Londres et de son issue (1).
(1) Le 5 mars, M. de Bourqueney avait envoyé à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus que son adhésion. Là première, sous la lettre A, était le protocole de la clôture
La situation qiii en résulte pour nous est parfaitement claire, et je crois qu'elle est bonne.
J'ai dit, dès l'origine, que nous ne pouAdons songera sortir de notre isolement, et à rentrer dans les conseils de l'Europe, qu'autant que l'affaire turco-égyptienne serait bien réellement terminée , et le traité du 15 juillet un fait accompli, tombé dans le domaine dupasse.
J'ai ajouté que, si nous en étions là, pour nous déterminer à conclure quelque acte en commun avec les puissances, trois choses seraient nécessaires:
1° Que nous y fussions positivement iuAdtés, car nous n'aAions, de nous-mêmes, aucune proposition à faire, aucune initiative à prendre ;
2° Qu'on ne nous demandât point d'adhérer au traité du 13 juillet, ni de le sanctionner, car nous ne pou\-ions
du traité du 1d juillet : les quatre puissances mentionnant la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont on avait déjà la nouvelle indirecte, et dont on attendait de jour en jour la nouvelle officielle) affirmaient le traité du 15 juillet terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que par les quatre puissances : celles-ci prenaient acte de la clôture établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question spéciale née du traité du lo juillet étant heureusement terminée, il y avait pourtant rfa?2S ledit traité, wi principe permanent, — la clôture des Détroits, — auquel il importait de donner un caractère plus solennel encore, en invitant la France à y adhérer au moyen d'une convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe un nouveau gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la lettre C, la texte même de la convention, contenant dans son préambule la phrase suivante, à laquelle M. de Brunnow avait, à titre de compromis, fini par adhérer : « Les ^missances, désirant attester leur anord en
faire après ce que nous n'avions pas voulu faire avant ;
3° Qu'on ne nous parlât point de désarmement ni d'aucune condition attachée à notre rentrée dans le concert européen.
Quand, à Londres, on a cru le moment venu et l'affaire turco-égyptienne terminée, on a accepté toutes nos réserves.
On nous a fait, en termes très convenables, les premières ouvertures.
On ne nous a demandé aucune adhésion au traité du 15 juillet.
On ne nous a parlé ni de désarmement ni d'aucune condition.
On nous a communiqué confidentiellement des projets de protocole et de convention à cinq, conçus dans ce système.
Nous avons pensé que, pour mettre ces actes en parfait accord avec la situation que nous avions prise et les réserves que nous aAions faites, certaines motliflcations étaient nécessaires (1). On les a presque complètement acceptées.
donnant à S. H. le sultan une preuve manifeste du respect qu'elles portent à ses droits souverains... » La convention se composait de quatre articles : le premier consacrait le principe de la clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit d'excepter de cette rèfçle les bâtiments légers employés au service des légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les ratifications et engageaient les autres puissances à adtiérer à ladite convention. {Histoire de la Monarchie de Juillet, par Paul Thureau- Dangin, t. IV, p. 457.)
(1) Après examen, M. Guizot avait notifié à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient dans les pièces
582 SOUVEXIRS DU BARON DE BARAXTE.
Nous étions au moment de conclure lorsque le hatti-chériff an 13 février a paru (1). Nous avons craint qu'il n'en résultât, entre le sultan et le pacha, des complications nouvelles, et que la question turcoégyptienne ne fût pas réellement terminée. On nous a déclaré, à Londres, qu'on la considérait comme bien réellement terminée ; qu'on ne voyait dans le débat suscité par le hatti-chéviff entre le sultan et le pacha, qu'une affaire intérieure dont on ne voulait plus se mêler; que le traité du 15 juillet était accompli, et qu'on ne prêterait point main-forte au sultan pour imposer au pacha ses nouvelles conditions.
Convaincus de la loyauté de ces déclarations, nous
envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la clôture des Détroits une conséquence du traité du 15 juillet, et l'y rattachait indirectement; la France, n'acceptait pas cette assertion; le traité du 13 juillet devait être considéré comme éteint tout entier. Les mots heureusement terminée ne pouvaient convenir à la France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres expressions : les puissances veulent donner un nouveau gage, etc. Enfin, pour exprimerplus clairement le sentiment qui portait la France a signer la nouvelle convention M. Guizot désirait que, dans le préambule, on insérât ces mots : i^our consolider femjyire ottoman. Après quelques jours de négociations difficiles, et malgré la très vive résistance du plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui blessaient la France furent supprimés , l'addition qu'elle réclamait fut faite. {Histoire de la Monarchie de Juillet, par Paul Thcreac- Dangin, t. IV, p. 458.)
(1) Le projet de traité qui venait de s'élaborera Londres devait avoir comme préliminaire indispensable la concession par la Porte, conformément à la note du 31 janvier,
avons persisté à penser que, pour rendre notre rentrée dans les conseils de TEurope parfaitement sûre et digne, il fallait ([ue la question turco-égyptienne fût terminée, en fait comme en principe, et nous avons déclaré que, jusque-là, nous ne pouvions donner aux actes, que nous adoptions d'ailleurs, notre signature définitive.
On nous a proposé de parapher en commun les actesprojetés,pourconstaternotre adhésion commune, et sauf à attendre pour transformer le paraphe en signature définitive, que l'affaire turco-égyptienne fût bien définitivement terminée en fait et sur les lieux mêmes.
Nous avons accepté cette proposition. Les projets de protocole et de convention générale ont été paraphés. Et les puissances signataires du traité du 13 juillet ont déclaré à la Porte qu'elles regardaient ce traité comme accompli et leurs obligations comme acquittées, en l'engageant à modifier les conditions du haiti-chériff àw. 13 février, de manière à se mettre enfin et réellement d'accord avec le pacha.
de l'hérédité au pacha. Quelle ne fut pas la surprise, sinon de l'Angleterre, du moins des puissances allemandes et de la France de voir le hattl-chériff attendu établir une hérédité accompagnée de conditions qui la rendait absolument illusoire : droit pour le sultan à chaque vacance de choisir entre les héritiers mâles celui qu'il voulait appeler au trône ; obligation pour le pacha de percevoir tous les impôts au nom de la Porte, d'après le mode fixé par elle, et d'en verser un quart au trésor de l'empire ; limitation à dix-huit cents hommes du chiffre de l'armée égyptienne, et nomination par le sultan de tous les officiers au-dessus du grade d'adjudant ; sans compter plusieurs autres règle-
Quand nous apprendrons cette conclusion des dernières difficultés, nous transformerons à l'instant notre paraphe en signature définitive.
G"est là, si je ne me trompe, sortir de notre isolement avec convenance et sûreté.
Cette issue a causé à Londres, dans le public et parmi les négociateurs, y compris le cabinet anglais, une vive satisfaction. Tout ce qui me retient atteste qu'on se réjouit sincèrement de voir ainsi mettre un terme à l'isolement de la France et à la situation tendue et pesante qui en résultait pour toute l'Europe.
Vous verrez, dans les pièces que je vous envoie, que M. de Bruimow a plus d'une fois essayé de mettre à cette issue des entraves et qu'il ne partage peut-être pas aujourd'hui la satisfaction commune. La dépêche de M. de Nesselrode du 25 novembre, que je suis très décidé à ne pas oublier, nous mettait en droit d'attendre tout autre chose, car le cabinet impérial y annonçait formellement son désir de voir rentrer la France dans les conseils de l'Europe et son intention de lui en facihter les moyens. Et le cabinet impérial n'a pas plus oublié cette dépèche que je ne l'oublie moi-même, car M. de Fontenay (1) m'écrit de Stuttgart (12 mars) que le comte de Médem vient tout récemment d'en
ments vexatoires destinés à bien montrer qu'on ne prétendai t concéder au pacha et à sa race qu'un pouvoir absolument nominal. En même temps que ce document arrivait de Constantinople, les dépêches d'Alexandrie faisaiinl connaître que Méhémet-Ali, justement ii-rité, repoussait ces conditions et qu'il faisait entendre des menaces de guerre. {Hiiitoire de la Monarchie de Juillet, par Paul Thureau-Dangln, t. IV, p. 4è)8, 459, passim.)
(1) Ministre de France en Wurtemberg, c. b.
OCTOBRE 1840-AOUT 1841. o85
donner connaissance au gouvernement wurtembergeois, pour prouver les bonnes relations de la Russie avec la France, et les bons sentiments du cabinet impérial à notre égard.
Je vous donne ces détails, mon cher ami, pour que vous soyez aussi bien au courant du confidentiel que de V officiel et de la coulisse que du théâtre. Je n'ai pas besoin de vous dire que nous n'avons pas la moindre plainte à former, pas la moindre humeur à manifester. Mais il nous convient de prendre les avantages de notre position. On nous a invités à sortir de notre isolement. Nous en sommes sortis en gardant toute notre indépendance. Nous ne disons pas, mais nous n'ignorons pas que des entraves ont été suscitées. Nous avons quelque peine à nous expliquer comment elles ont pu venir de la source à laquelle on les attribue, car nous avions reçu de là, sans provocation de notre part, des assurances fort différentes. En tout cas nous sommes contents du résultat. Notre politique, il est vrai, n'a pas prévalu en Orient, mais nous n'en avons fait à personne le sacrifice. En Occident nous ne sommes brouillés avec personne ; nous rentrons en bonne intelHgence avec tout le monde, sans aucune démarche ni condition qui coûte quelque chose à nos intérêts ou à notre dignité.
Je m'en rapporte à vous, mon cher ami, pour adapter votre langage à cette situation, en tirer tout le parti convenable. Je vous remercie de vos dernières dépêches. Elles sont pleines d'intérêt et me font pénétrer dans ce sanctuaire obscur et passionné d'où sort la poUtique russe. Donnez-moi tant que vous pourrez des détails, des détails personnels. Plus je vais, plus je me persuade que ce sont les personnes
586 SOUVENIRS DU BARON nE BARANTE.
qui font les choses, et qu'on n'en tient jamais assez de compte.
P. -S. — Comparez soigneusement les premiers projets d'actes avec les actes paraphés; vous verrez quelles modifications ont été introduites à notre demande.
A M. GUIZOT
Saint-Pétersbourg, 27 mars 18il (1).
Monsieur,
Le firman par lequel la Porte ottomane a exprimé les conditions qu'elle veut mettre à l'hérédité accordée à Méhémet a occupé beaucoup et occupe encore le cabinet de Saint-Pétersbourg et le corps diplomatique.
M. de Nesselrode m'a communiqué quelques-unes des pièces qui se rapportent à cette détermination. Le ministre de Suède, toujours bien informé de ce qui se passe à Constantinople, m'a prêté aussi à lire d'autres documents, et j'ai tâché de recueillir en conversations le plus possible de connaissances sur ce nouvel incident.
M. de Nesseh'ode ne me semble pas y attacher une extrême importance; il a pensé, dès le premier moment, que Méhémet-AU n'accepterait point de telles conditions, et que, puisqu'elles n'étaient point conformes aux intentions de la conférence, la Porte, ainsi qu'elle a fait pour l'hérédité, obéirait aux conseils qui lui seraient donnés. Il ne m'a point dit,
(1) Dépêche officielle N" 7.
aussi formellement qu'à d'autres membres du corps diplomatique, combien il attribuait cette fausse démarche à l'influence de lord Ponsonby. Cependant, nous avons trop souvent parlé franchement sur ce chapitre pour qu'il lui -soit possible de ne me point avouer plus au moins ce qu'il en pense. J'ai vu pourtant, dans la très longue consultation adressée par lord Ponsonby, au Divan, pendant qu'on déhbérait sur le firman, et dans l'accusé de réception où il proteste, que les conseils donnés par les représentants des puissances n'ont pas été sui^sis, qu'il avait été mécontent, et l'ambassadeur d'Angleterre n'a pas manqué de me faire valoir cette espèce de blâme comme un signe des intentions de son cabinet. Mais il me paraît établi ici parmi les personnes instruites de ce qui s'est passé à Constantinople, que si lord Ponsonby n'a point réussi à imposer toute sa volonté au Divan, il l'avait auparavant mis en disposition de rendre vaine et dérisoire la concession de l'hérédité. M. le comte de Nesselrode est allé jusqu'à dire au ministre de Prusse :
« — En vérité, nous aimerions mieux, tout désa- » gréable qu'il serait, l'avoir ici que là-bas où il » brouille tout. »
Je suis, en effet, porté à croire, comme on l'a dit, que le chargé d'affaires de Russie avait reçu des instructions dans un sens différent, car ce que souhaite le plus le cabinet de Saint-Pétersbourg, c'est que tout soit terminé. Il lui en sera d'autant plus facile de travailler à arrêter toute négociation nouvelle où nous prendrions place.
Il semble aussi que l'internonce a mécontenté tous ses collègues et n'a pas su se conformer aux intentions
de M. le prince de Metternich,qm lui avait pourtant envoyé un lon^: et méthodique projet d'arrangement entre le sultan et le pacha, projet qui a été communiqué d'avance aux autres puissances, que je n'ai point vu, mais dont j ai beaucoup entendu parler.
Quelques jours après ces nouvelles de Constantinople, M. le comte de Nesselrode m'a fait connaître le protocole de la conférence qui règle le retour des consuls à Alexandrie, le projet de protocole relatif aux Dardanelles, qui a été communiqué au chargé d'affaires de France, et aussi le projet de convention qui pourrait être conclue à ce sujet.
Saint-Pétersbourg, 27 mars 1841.
Je vous écris, mon cher ami, ce qu'on a pensé du fîrman. 11 est un indice manifeste du gâchis où sont le Divan et la diplomatie de Constantinople. Il est impossible de n'en point convenir. J'en prends occasion pour dire froidement que M. Thiers a pu se tromper sur le succès et ne pas prendre les plus habiles moyens de négocier et d'agir, mais que la poUtique française avait vu juste en prédisant dans quel état l'intervention armée et ^asser^■issement du gouvernement turc mettraient l'Orient. Je me donne la satisfaction de répéter à M. le comte de Nesselrode ce que je lui répondais, il y a deux mois, lorsqu'il me disait que les affaires d'Orient étaient finies : « — Je croirais plutôt qu'elles recommencent. » On sera donc fort aise, ici, que le cabinet de Londres rajuste cette bévue du firman. On trouve tout naturel que vous ayez, en l'apprenant, arrêté tout court le commencement des négociations sur la question des
Dardanelles. Quelle que soit la mauvaise volonté de l'empereur, quelles que soient ses espérances, M. de Brunnow aura toujours pour instructions écrites et positives de se montrer aussi conciliant qu'un autre. Toutes les paroles échangées entre l'empereur et l'Angleterre peuvent se résumer ainsi : « Tout ce que vous résoudrez contre la France aura mon appui ».
On s'inquiète de la possibilité d'une rupture entre l'Angleterre et les États-Unis (1). Si une telle chose arrivait, nous aurions une belle chance, en rassurant l'Europe continentale, en lui ùtant toute crainte de guerre et de conquête et en nous bornant à maintenir, coûte que coûte, les droits des neutres. Ou l'Angleterre s'y résignerait, et alors ce serait une occasion superbe pour notre navigation et notre commerce; ou elle persisterait dans ses prétentions, et, en nous conduisant avec une fermeté calme, nous aurions tout le monde pour nous. Mais cette rupture est encore peu probable.
Vous avez désiré savoir ce qui s'est dit ici sur les fortifications de Paris. Les militaires en ont raisonné selon leur métier, comme d'un système de défense
(J) En 1837, pendant l'insurrection du Canada, des Américains s'étaient joints à une troupe d'émigrés pour s'emparer de File de la Marine sur le Niagara, où un bâtiment appelé la Caroline venait les ravitailler. Ce navire était mouillé le long de la rive américaine quand une troupe d'Anglais le surprit et le détruisit. L'État de Ne^Y-Yo^k demandait pour ce fait une indemnité qui lui était contestée, lorsque l'auteur présumé de l'incendie de la Caroline fut arrêté sur son territoire et traduit devant les tribunaux. L'Angleterre pouvait-elle abandonner un
y90 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
plus OU moins bon. L'empereur, qui se pique d'être officier du génie, et qui a fait construire beaucoup de fortifications, s'est émerveillé d'une telle dépense. On a lu avec intérêt la discussion, car tout cet hiver on causait de nos débats parlementaires, on y portait autant d'intérêt que les spectateurs des tribunes de nos Chambres qui y vont par goût du mou- A'ement dramatique. Politiquement, on ne s'en est nullement ému. M. de Nesselrode s'étonnait comment vous, vous étiez favorable aux fortifications, et disait que lorsque l'Europe se trouvait coalisée sous les murs de Paris, il s'agissait nécessairement non pas d'un siège, mais d'une révolution. M. le comte Orloff prétendait que si les alliés n'étaient pas entrés le 31 mars 1814 à Paris, Napoléon n'en était pas moins perdu. Au total, je ne pense pas que le fait de Paris fortifié puisse, en aucun cas, modifier ici ni un projet ni une espérance. Se jeter dans cette énorme dépense donne, sans doute, une merveilleuse idée de nos ressources, mais deux cents millions dans nos caisses feraient plus peur que l'enceinte ouïes forts détachés. En a-t-on jugé autrement à Berlin et à Vienne? C'est ce que j'ignore. Songez que ceux-ci voient la chose de plus loin : qu'au fond ils y doivent prendre
de ses agents qui n'avait fait qu'obéir à ses instructions? Le gouvernement des États-Unis se retrancha derrière les droits de l'État de New-York de juger Mac-Leod sans que la cause put être évoquée au tribunal du Congrès. Une agitation des plus violentes et des plus belliqueuses s'ensuivit en Angleterre, dans le Parlement et le pays. Un conflit armé sembla un instant imminent. Mais la question fut tranchée en fait par l'acquittement de Mac-Leod, prononcé à iS'ew-York le 12 octobre 1841. c. b.
un intérêt moins direct et que l' arrière-garde de la coalition est toujours moins engagée que le corps de bataille. Aussi les Russes doivent-ils en raisonner d'autre sorte que les Allemands.
Adieu, mon cher ami ; notre position me semble aussi bonne que position peut l'être sur un terrain mal fixé. On sent, je crois, le besoin de stabibté, du moins pour le moment. Votre sagesse a beaucoup de gravité et vous en recueillez peu à peu les fruits. Je voudrais vous revoir. Croyez-vous que cela se puisse au mois d'août?
Saint-Pétersbourg, 6 avril 1841 (1).
Monsieur,
J"ai reçu avant-hier la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrirele 20 mars, ainsi que les pièces qui y étaient jointes.
M. de Nesselrode m'avait communiqué, trois ou quatre jours auparavant, le projet de convention relatif aux détroits, tel qu'il a été paraphé par les plénipotentiaires des cinq puissances, et j'avais remarqué les changements apportés à la première rédaction. Mais il ne m'avait pas fait connaître le nouveau texte de projet de protocole et ne m'avait absolument rien dit des circonstances de cette négociation. Aucune conversation n'avait eu lieu entre nous. J'étais trop peu instruit pour la rechercher il me semblait y avoir peu d'empressement. Il m'avait parlé de la satisfaction que lui causait ce dénouement. Mais je la trouvais peu expansive et assez froide. 11 avait
(1) Dépèche officielle N» 8.
o92 SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
gardé un silence au moins aus<i complet avec tous les autres membres du corps diplomatique.
La Gazette d' Ausbour g , presque toujours sibieninformée, en racontant ce qui s'était passé à Londres lorsque la France avait été engagée à prendre part à la convention sur les détroits, annonçait que M. de Brun no w s'était refusé à signer. Cette nouvelle avait excité ici une assez grande surprise. Les ministres des puissances secondaires s'en étaient émus et plusieurs me demandaient ce que j'en savais ou ce que j'en croyais. J'avais répondu qu'un refus de signature du plénipotentiaire russe me paraissait de toute invraisemblance ; qu'il pouvait la donner plus ou moins mal volontiers, mais qu'on ne devait supposer qu'il la refusât.
Je n'aurais cependant pas deviné que, par des instructions explicites, M. de Brunnoweût été chargé d'élever des difficultés et de montrer ainsi, manifestement, le désir constant que l'empereur n'a point cessé d'avoir, le désir de prolonger l'isolement de la France.
Néanmoins, je n'explique ce qui a conduit le cabinet de Saint-Pétersbourg à sortir de la ligne de prudence et de réserve qu'il s'était prescrite, et à laisser percer un esprit contraire à la conciliation, après avoir affecté des sentiments tout autres. L'empereur a sûrement pensé que les projets de protocole et de convention, tels qu'ils ont été communiqués d'abord à la France, ne conviendraient pas au gouvernement du roi et que, ne fût-ce que pour constater la réalité de notre délibération, nous proposerions quelques changements. Dès lors, il a espéré qu'en refusant absolument toute modification du premier texte, ou nous subirions cette exigence, ou nous refuserions notre
adhésion. 11 a compté sur quelque chose d'analogue aux circonstances qui ont précédé le 15 juillet. Selon ses préventions habituelles, il a supposé que soit qu'il partagea ou soit qu'il redouta l'irritation de l'esprit national, le gouvernement du roi se montrerait cassant et intraitable. Dans cette prévoyance erronée, M. de Brunnow a reçu pour mission de s'opposer aux concessions de rédaction qui pourraient nous être faites et de n'entrer dans aucun moyen terme.
Il en a été autrement, et je suis convaincu qu'on éprouve ici un sensible mécompte. Je n'en veux pour preuve que le parfait silence gardé par l'empereur et par M. le comte de Nesseirodesur tout ce qui s'est passé à Londres, et la réserve imposée à l'expression d'un sentiment quelconque en apprenant une si importante nouvelle. Le même secret avait été observé lorsqu'on avait adressé à M. de Brunnow l'instruction qui a dirigé sa conduite. Rien n'en avait été dit aux ministres de Prusse et d'Autriche, ni même, je crois, à l'ambassadeur d'Angleterre.
Je n'ai point cherché l'occasion d'exprimer ce que nous pouvions penser de cette nouvelle marque d'animosité. Mais j'ai raconté aux membres du corps diplomatique, sans aucune réflexion et sans y attacher d'importance, le cours de cette négociation. Quant à M. de Nesselrode, je me suis borné à lui dire que j'avais eu la satisfaction de rectifier la Gazette d'Augsbourg et d'assurer que M. de Brunnow n'avait pas eu l'idée de refuser son paraphe, et s'était seulement opposé aux changements de rédaction proposés par Votre Excellence. Aucune autre parole n'a été prononcée entre nous à ce sujet.
Ce qui était plus essentiel, c'était de savoir quelle VL 38
valeur le cabinet de Saint-Pétersbourg attachait au paraphe de son plénipotentiaire. J'avais su qu'à Berhn on avait quelque inquiétude que de nouvelles instructions adressées à M. de Brunnow ne missent opposition à la signature définitive. Je n'avais pas cette crainte. M. le comte de Nesselrode, d'une manière positive et explicite, m'a dit que le paraphe et la signature aA'aient été autorisés par les pouvoirs envoyés déjà depuis assez longtemps à M. de Brunnow, et qu'U n'avait aucun besoin d'une nouvelle autorisation.
Du reste, l'effet de cette nouvelle a été excellent; tous les membres du corps diplomatique ont exprimé toute leur satisfaction, et l'ambassadeur d'Angleterre aussi vivement qu'aucun autre. Les principaux conseillers de l'empereur mettent, ce me semble, moins d'empressement à montrer leur contentement, peutêtre par craindre de déplaire. Ils se féUcitent pourtant de ce dénouement, en disant que c'est ce que l' empereur a constamment souhaité.
Saint-Pétersbourg, 14 avril 1841.
Dans votre situation pohtique tout me parait pour le mieux, mon cher ami. Notre rentrée dans l' affaire d'Orient a été ménagée de manière à satisfaire le soin le plus inquiet de l'honneur national. Nous avons à nous applaudir de la mauvaise volonté, assez gauchement manifestée, de M. de Brunnow. Si la conférence avait accepté sans objections vos amendements et vos réserves, elle en eût fort diminué la valeur. On aurait pu dire que nous adhérions à ce qui avait été convenu sans nous. La résistance de la Russie constate qu'il y a en succès pour nous. Dans les campagnes
diplomatiques, comme dans les campagnes de guerre, il importe de terminer par un avantage obtenu. Or c'est ce qui vous arrive à Londres d'une part, et en Orient de l'autre, où la Porte recule au bénéfice de Méhémet-Ali,
Je fais à vous et aussi à nous compliment du vote de la Chambre des pairs, non pour les fortifications en elles-mêmes, je suis peu convaincu, mais pour l'ensemble de notre situation. Ne pas proposer cette loi, c'était vous poser en adversaire déclaré de M. Thiers. Lorsque vous êtes entré aux affaires, l'opinion publique ne permettait pas cette attitude; depuis elle s'est éclairée: jusqu'à quel point, c'est ce que je ne puis savoir. Mais vous ne pouviez revenir en arrière ; en laissant rejeter le projet, vous perdiez considération et solidité, ce qui eût été un grand malheur. 11 m'eût été dur de voter tant de millions pour solder une erreur de l'opinion, encore qu'elle conte souvent de grandes dépenses; aussi je suis content de ne point m'être trouvé dans cette alternative.
Ici j'ai fort bien expliqué et fait comprendre comment votre attitude était sage et nécessaire. J'ai reconnu avec plaisir l'intérêt qu'on attache à votre durée et à votre autorité. Ceci et la conduite de la négociation à Londres élève beaucoup votre position : jusqu'ici, l'empereur et même INI. le comte de Nesselrode ont peu cru à votre stabilité. On ne m'en parlait point, mais je l'ai appris. Le ministre en était fâché. Le souverain aimait dans cette chance ce qu'elle avait de fâcheux pour la France.
Je vous conjure, mon cher ami, de bien prendre garde à qui voit nos lettres. Je vous ai écrit que l'em-
pereur avait jugé un peu hautaine voire réponse à cette fameuse lettre du 23 novembre. 11 a su que je vous avais donné cette information, il l'a dit à lord Clanricarde et il s'est plaint qu'il me répétât ses conversations. Lord Clanricarde est d'un caractère facile, et cet incident n'a point amené de tracasserie entre nous, mais je m'aperçois qu'il n"a plus le même abandon.
Votre session est comme finie, j'espère vous voir avant que l'autre commence. J'aime mieux que ce soit dans un moment où je vous trouverai avec plus de loisirs.
Saint-Pétersbourg, 4 mai 1841 (1).
Monsieur,
Le mariage du grand-duc héritier a été célébré le 13/25 avril à la chapelle du Palais. Cette cérémonie a été belle et imposante. Un grand dîner, dont le corps diplomatique ne faisait point partie, et qui est d'usage en telle occasion, a suivi la célébration religieuse. Le soir, il y a eu un bal, où l'on a seulement marché quelques polonaises. J'ai eu l'honneur de donner la main à l'impératrice, à la nouvelle grande-duchesse et et aux autres princesses de la famille impériale.
Le surlendemain 18/30, le corps diplomatique a été admis à présenter ses hommages aux nouveaux époux.
Au moment où M. le comte de Nesselrode et M. de Liebermann ne croyaient plus à la venue de S. A. 11. le prince de Prusse, on a su qu'il se mettait en route. Il séjournera peu de temps ici et avait même dit
(1) Dépèche officielle N» H .
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d'abord qu'il repartirait avant la fin des fêtes. Il restera jusqu'à la dernière, mais n'ira point à Moscou, comme le prince de Hesse et le prince de Wcimar.
Parmi toutes ces splendeurs, la nouvelle grandeduchesse s'est fait remarquer, telle qu'on l'a vue à son arrivée et depuis son séjour en Russie, sérieuse, calme, avec une physionomie de réflexion et de jugement. Cette apparence est assez remarquable dans une princesse qui n'a point encore dix-sept ans; c'est un contraste avec les habitudes et les manières de la famille impériale, où tout se passe avec mouvement, avec expansion, avec goût pour la manifestation extérieure.
Peu de jours après les fêtes, l'empereur et les nouveaux époux se rendront à Moscou. L'impératrice ne sera point de ce voyage. Ses forces suffisent à peine aux fatigues et aux émotions de ce moment. On ne sait encore si elle retournera cette année aux eaux d'Ems. Il est à croire que l'empereur préférerait qu'elle ne voyageât point.
Votre Excellence ne s'étonnera point que pai-mi tant de préoccupations des sentiments de famille, parmi cet entrain de fêtes et de cérémonies, il n'y ait eu aucune place pour toutes pensées relatives à la politique extérieure.
D'ailleurs, le mariage du grand-duc et la distribution de récompenses et de faveurs ' qu'on devait attendre en cette occasion mettaient en mouvement les ambitions et les espérances dans tous les rangs de la cour et du gouvernement. Pendant plus de dix jours, U n'y a pas eu d'autre sujet de conversations que les conjectures sur la part que tels ou tels allaient avoir dans cette loterie.
L'empereur, selon sa coutume, ne s'est point montré prodigue. Il s'entend Lien à ménager le prix des distinctions et des honneurs; et n'en abaisse point la valeur, en cédant à trop de sollicitations.
Le bruit avait couru, dans la portion mal informée du public, que cette occasion serait aussi saisie pour accorder quelque amnistie, quelques adoucissements de peines. L'empereur a pu y songer, par imitation de ce qui s'est fait ailleurs, et pour produire un efTet favorable sur l'opinion de l'Europe, mais une telle détermination est contre son caractère. Il ne la suppose pas nécessaire, ni même utile pour la Russie. Lorsqu'une fois il croit qu'une mesure de rigueur est juste, aucune inspiration intérieure ne le porte à l'adoucir.
DE M, GUIZOT
Paris, 10 mai 1841 (1).
Monsieur le baron.
Les négociations de Londres ont été, quant à nous, du moins, à peu près stationnaires depuis six semaines. Les plénipotentiaires de Prusse et d'Autriche témoignent de plus en plus un vif empressement de nous voir apposer notre signature définitive à la convention paraphée le 15 mars. Ils ont même essayé à plusieurs reprises de nous engager à ne pas attendre pour cet acte l'accomplissement de la condition que nous y avons attachée. Mais nous nous sommes formellement refusés à nous désister de notre première résolution. Lorsque les relations entre la Porte et Méhémet-Ali
(1) Dépêche officielle N° 4.
seront effectivement réglées dans toutes leurs bases essentielles, lorsque la série des mesures qui peuvent découler du traité du 15 juillet sera complètement close, lorsque ce traité et les obligations qu'il imposait aux puissances signataires n'appartiendront plus qu'au passé, alors seulement nous pourrons reprendre dans les affaires d'Orient, de concert avec ces puissances et en signant l'acte relatif à la clôture des Détroits la place qui nous appartient.
Si ces résultats ne sont pas encore accomplis, il faut é\idemment s'en prendre, comme vous le verrez par la lecture des dépêches, au défaut d'harmonie entre Londres et Conslantinople, centre d'action, comme dit M. de Metternich. Si lord Ponsonby et ses collègues avaient bien compris et fermement exécuté les intructions qui leur ont été adressées, si, au lieu d'entretenir la Porte dans ses illusions et dans ses passions, ils l'avaient éclairée sur ses véritables intérêts et les véritables intentions des puissances, très probablement la Porte aurait pris depuis longtemps envers le pacha des déterminations raisonnables qui, plus promptes et plus spontanées, eussent été bien plus efficaces dans l'intérêt du pouvoir et de la dignité du sultan, comme de la paix future de l'Orient. Il parait, du reste, que le changement du ministère qui vient d'avoir heu à Constantinople hâtera la fin de ces étranges et déplorables hésitations.
Le premier acte de Rifaat-Pacha (1) a été de demander à la conférence de Londres un conseil positif sur les
(1) Ancien ambassadeur en Autriche, nommé ministre des affaires étrangères le 29 mars en remplacement de Reschid-Pacha. c. b.
modifications qu'il convenait d'apporter au hatticheriff du 13 février. J'ai lieu de croire que ce conseil sera incessamment donné, sagement au fond et clairement dans la forme, et que la Porte, en y conformant ses résolutions envers le pacha, terminera réellement la question turco-égyptienne, et nousmettra en mesure de signer enfin la convention déjà paraphée. La démarche de Rifaat-Pacha auprès de l'ambassadeur du roi à Constantinople pour nous prier de demander dans cette convention l'insertion d'une clause qui garantirait l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman est un incident remarquable et qui prouve deux choses: l'une que la sincérité de notre pohtique envers l'empire ottoman est appréciée à Constantinople ; l'autre que notre situation n'y est pas à beaucoup près aussi altérée et notre influence aussi faible que quelques personnes se plaisent à le dire. J"ai lieu de croire que la réserve que nous avons gardée depuis six mois dans notre attitude et nos démarches en Orient, sans cesser de dire hautement notre avis et d'exercer tous nos droits, a contribué à inspirer au nouveau calnnet ottoman la pensée de la démarche qu'il vient de faire. Cette démarche ne saurait être pour nous un motif d'altérer l'engagement qui résuite de notre paraphe apposé à l'acte du 13 mars. Mais en demeurant fidèles à notre promesse nous ne manquerons pas non plus à la confiance que nous a témoignée la Porte. Vous verrez, dans les instructions que j'ai adressées au chargé d'affaires du roi à Londres (i), quelle conduite je lui ai prescrite
(1) M. Guizot prescrivait à M. de Bourquene\ de faire part aux représentants des quatre puissances du vœu ex-
quant à cet incident, sur lequel je n'ai certainement pas besoin de vous recommander le plus profond secret.
Les causes de la chute de Reschid-Pacha nous sont encore assez obscures. La plus efficace, si je ne me trompe, a été l'action du parti vieux turc, qui depuis longtemps a ttaquait sourdement le ministre réformateur et épiait l'occasion de le renverser. Cette occasion lui a été fournie par l'humeur emportée de lord Ponsonby qui, trouvant que la déférence et la soumission de Rescliid-Pacha envers lui n'allaient pas encore assez loin, a dit tout haut qu'il cessait, et a cessé de le soutenir. On assure que l'influence russe, puissante dans l'intérieur du sérail, s'est jointe très efficacement quoique sans bruit à l'action du parti A'ieux turc et a beaucoup contribué à un résultat qui est, sans nul doute, un échec grave pour l'influence anglaise à Constantinople. Je désirerais que vous pussiez recueilUr et me transmettre quelques éclaircissements à ce sujet.
Ce qui se passe dans l'île de Candie mérite et attire toute notre attention. Sans ajouter une entière foi aux rapports qui m'ont été adressés sur le brusque changement d'attitude du consul britannique, et sur l'appui qu'il a prêté aux prétentions des insurgés, je me suis empressé d'exprimer au cabinet de Londres l'étonnement que nous causait cette conduite et de lui
primé par la Sublime Porte à notre ambassadeur ; de demander, sans en faire une condition de notre signature définitive au traité déjà paraphé, qu'à un jour donné examen sérieux soit fait de ce vœu, et, qu'en attendant, il soit pris acte de la communication du gouvernement français. (Dépêche du 28 avril.) c. b.
demander ce que devions en penser. Si cette affaire devenait grave et ne pouvait être terminée par l'action de la Porte seule, mon intention est de ne point admettre qu'elle puisse être livrée au concours isolé d'une puissance et d'en saisir toutes les grandes cours. En attendant, et conformément au désir de la Porte, le roi a ordonné qu'un ou deux bâtiments de guerre iraient stationner dans les eaux de Candie, protéger au besoin nos nationaux, observer le cours des événements, et prendre nettement, soit envers les Turcs, soit envers les Grecs, l'attitude qui nous convient.
Paris, 10 mai 1841.
Mon cher ami, la session finit. Je ne crois pas que nos affaires de Londres soient assez conclues, avant son terme, pour que je puisse avoir encore, à ce sujet, une explication à la tribune. Je le regrette. J'aime beaucoup mieux m'expliquer à la tribune que dans les journaux. Mais il n'y aura probablement pas moyen.
Soyez tranquille, bien tranquille, sur le secret de vos lettres. Personne ne les voit, on ne voit que ce que je veux montrer. Je ne m'étonne pas du petit incident dont vous vous plaignez au sujet de ma dépêche en réponse à celle du 25 noA'embre. C'est moi-même qui ai dit à dessein, et à plusieurs personnes, quelle impression on en avait eu à Saint-Pétersbourg. J'ai peut-être, en cela, pensé à Paris et à moi plus qu'à Saint-Pétersbourg et à vous. Je vous prie de vous résigner quelquefois à cet effet de la distance et de la diversité des situations. Je ferai de mon mieux pour vous en diminuer les inconvénients.
A M. GUIZOT
Saint-Pétersbourg, 20 mai 1841.
Ce que vous montre^, mon cher ami, de prudence et de gravité, la convenance et la discrétion rentrées dans les affaires, votre langage ferme et ménagé, tout cela est remarqué, mais aurait fait votre position bien plus grande il y a six ans que maintenant. Elle est aussi bonne que possible et ce qui lui manque n'est pas de votre fait, c'est ce que l'on sait et ce que l'on dit.
Vous convient-il qu'en revenant en France je tra- A'erse Stockholm et Copenhague? J'ai une curiosité très modérée devoir la Suède et peut-être trouverais-je quece seraituntrop grand retard. Quanta Copenhague, je connais le roi. 11 a beaucoup de bonté pour moi. Nous sommes en correspondance depuis vingt ans. Il est impossible que je n'aille pas lui présenter mes hommages.
Voilà bien des années que la marine française ne s'est montrée dans la Baltique. Les Anglais, les Danois, les Hollandais, les Sardes même, ont fait voir leur pavillon à Cronstadt. Je crois qu'il serait à propos d'envoyer une belle frégate, particulièrement bien tenue, avec un capitaine et un équipage distingués, pour nous faire honneur ici. Mais il faudrait un prétexte. p]n ce qui me touche, il me serait plus commode et plus agréable de voyager par le paquebot, mais je puis être ce prétexte. Les ambassadeurs d'Angleterre arrivent et partent toujours sur un bâtiment de l'Etat, frégate ou grand steamer, ce qui a assez bonne façon ; je n'y tiens pas, au contraire, mais pensez-y.
Je me réjouis, mon cher ami, de l'idée de vous revoir. L'absence n'a mis dans notre amitié d'autre parenthèse qu'un intervalle de temps beaucoup trop long-.
Saint-Pétersbourg, 29 mai 1841 (1).
Monsieur,
On a déjà appris ici depuis plusieurs jours que le Divan, se conformant aux avertissements explicites, qui lui ont été adressés, a moditié les clauses du hatticliériff\ mais on ne sait point encore si Méhémet-Ali s'est soumis aux conditions ainsi modifiées dont communication a dû lui être faite. Ces retards n'excitent nulle inquiétude ; à peine s'en occupe-t-on, tant il y a certitude que les quatre puissances sont déterminées à rétablir la bonne intelligence avec la France, et que le gouvernement du roi ne sera point retenu par une méfiance obstinée. Il me paraît qu'on trouve simples les délais qui ont différé jusqu'ici la signature définitive de M. de Bourqueney.
« Avant que la France rentre dans les délibérations européennes, il faut indispensablement qu'il n'y ait plus une chance de voir les quatre puissances signataires du traité du 15 juillet, intervenir encore entre la Porte et Méhémet-Ah. »
Telles sont les explications que j'ai données chaque fois que j'ai entendu regretter la lenteur de notre accession. J'ai toujours été fort bien compris. C'est plus avec les membres du corps diplomatique qu'avec M. de Nesselrode que se passent de telles conversa-
(1) Dépêche officielle N° 13.
tiens. La conduite de M. de Brunnow à Londres ne permet guère à M. de Nesselrode de se montrer impatient d'obtenir notre signature, c'est un sujet que nous ne pouvons guère traiter autrement que d'une manière générale!
Je ne crois pas que le cabinet de Saint-Pétersbourg ait travaillé activement à la chute de Rescliid-Pacha. Peut-être les rapports que le parti A'ieux turc a toujours eus avec les agents russes ont-ils eu quelque influence sur cette disgrâce. Mais on ne prétend point ici qu'elle puisse avoir un heureux effet sur la situation actuelle du gouvernement turc ; on con^^ent même qu'il a dû en résulter plus d'affaiblissement et de désordre.
Saint-Pétersbourg, 14 juin 1841 (1).
L'empereur est revenu de Moscou, il y a quelques jours, maisn'a point encore paru à Saint-Pétersbourg. La cour s'est transportée de Tsarskoé-Sélo à Peterhof, comme cela se pratique habituellement dans cette saison.
Le séjour de l'empereur à Moscou n'a guère été signalé que par la façon dont il a reçu les marchands, quand ils se sont présentés devant lui, et par le discours qu'il leur a tenu. On s'entretient beaucoup ici de cette espèce de vive allocution prononcée avec la verve éloquente à laquelle l'empereur se livre quelquefois, dans des occasions solennelles.
Il a commencé par leur parler de la disette, dont Moscou et les gouvernements environnants ont tant
souffert l'année dernière, disant qu'il concevait qu'on spéculât sur toutes sortes de marchandises, mais que chercher des profits usuraires dans les souffrances du peuple, accaparer le blé pour le rendre plus cher et affamer le pays, c'était une conduite qui avait excité toute son indignation.
Puis il a passé aux nombreuses banqueroutes, qui récemment ont troublé le commerce de Moscou, et a dit qu'elles pouvaient être attribuées à l'oubli des bonnes vieilles mœurs russes; que maintenant les marchands coupaient leur barbe et portaient des habits à la française, que leurs femmes recevaient le Journal des Modes; qu'ils allaient au théâtre; qu'ils buvaient du vin de Champagne et se promenaient en belles calèches; que ce n'était pas ce qui convenait à d'honnêtes marchands russes, qui devraient être, comme leurs pères, modestes, sobres, économes; qu'en revenant aux anciennes manières de vivre, ils ne feraient point de folles dépenses, et ne risqueraient point de tomber en banqueroute.
Il a aussi parlé du mauvais usage qu'ils faisaient de la protection accordée par les tarifs de douanes à l'industrie russe. Il leur a reproché de fabriquer chèrement, de produire de mauvaises marchandises, de ne pouvoir soutenir, sur aucun marché extérieur, la concurrence avec la fabrication étrangère, de tromper les Chinois en leur vendant de mauvais draps et de risquer ainsi de perdre un commerce qui a déjà beaucoup diminué.
Tout cela a été dit, selon ce qu'on raconte, d'un ton animé. Par deux fois, lorsque quelqu'un des marchands a voulu faire une réponse à ces reproches, l'empereur leur a imposé silence.
OCTOBRE f840-AOUï 1841. 6C7
Il ne parait point que cette mercuriale ait eu un bon effet. Je vois qu'en général les principaux serviteurs de l'empereur regrettent qu'il ait ainsi parlé à des hommes qu'il avait toujours coutume de traiter avec une bienveillance presque caressante. Les reproches qu'il leur a faits n'ont pu leur sembler ni justes ni raisonnables. Peut-être n'y avait-il aucun d'entre eux qui eût fait commerce de blé. En Russie, moins encore que dans d'autres pays, il n'y a point un trafic régulier et habituel des grains. En cas de cherté, il y a des spéculateurs, mais ordinairement, et cette fois surtout, il est public que ce genre de spéculation a été exploité par de grands propriétaires qui n'ont consenti à vendre leurs approvisionnements qu'au moment oii la hausse était extrême. On dit même que certains employés ont fait des gains de cette sorte.
La réprimande sur les banqueroutes tombait aussi fort mal, carl'empereur avait devant lui, non pas ceux qui ont fait des failUtes, mais ceux qui en ont souffert. D'ailleurs, il est à la connaissance de tous que les fausses spéculations et les opérations imprudentes amènent les banqueroutes, beaucoup plus que le goût d'un certain luxe, encore bien peu répandu parmi les marchands russes. Mais l'empereur, en leur faisant cette leçon, suit une idée, qui tient en ce moment grande place dans son système de poUtique et d'administration. Il voudrait la Russie riche, industrieuse,égale en ressources aux royaumes de l'Occident, dotée d'un grand revenu et d'un large budget; et en même temps il se refuse à ce que son état social soit modifié. Il lui déplaît que les intérêts, en se développant et s'accroissant, imposent au gouvernement certaines conditions, certains égards ou ménagements.
Il faudrait, pour le satisfaire, que le commerce, en s'agrandissant, demeurât entre les mains de marchands barbus, ignorants, humbles, dociles, n'osant jamais se plaindre de rien, ne dépensant pas l'argent qu'Us gagnent, et toujours prêts, au moindre avertissement de l'autorité, à offrir de grosses sommes pour des établissements publics ou des œuvres de charité. Le problème que l'empereur se donne à résoudre, c'est le commerce du xix^ siècle fait par des marchands du moyen âge.
J'ai su, avec détail, que M. le baron de Lieven, à son retour de Turquie, avait représenté à l'empereur, de la façon la plus expressive, l'état de dissolution de l'empire ottoman, la détresse de son gouvernement, l'épouvantable désordre des provinces et les arbitraires et cruels traitements où sont exposées les populations chrétiennes. Je ne m'aperçois pas que ces informations, dont on ne nie point l'exactitude, émeuvent en rien le gouvernement russe. Personne n'en parle, ne semble y songer, à vrai dire, je crois que ce cabinet désire qu'il ne soit pourvu qu'aux nécessités toutàfait impérieuses et au dernier moment.
Tel est constamment l'esprit de la pohtique russe, toutes les fois qu'elle n'est pas en situation de dominer et de faire sa volonté. Son habileté, souvent célébrée, c'est de savoir attendre. Sa position géographique et son état intérieur le lui permettent presque toujours.
M. de Nesselrode, qui n'est certes pas sujet à parler théoriquement ni à exposer des systèmes ou des généralités, a pourtant coutume de dire que rien n'embrouille plus les affaires que de traiter des éventualités et qu'il sufût de ne rien faire et de ne
rien dire dans un sens contraire à ce qu'on croit probable.
En relisant la Correspondance du duc de Vicence, je voyais un curieux exemple de cette habitude du cabinet de Saint-Pétersbourg. En 1811, U était déjà de toute évidence que l'empereur Napoléon allait faire la guerre à la Russie, et l'empereur Alexandre ne se faisait aucune illusion à cet égard. Cependant, pas une négociation n'était entamée avec TAngieterre, pas une démarche tentée à Vienne ni à Berhn. On savait bien que le lendemain de la guerre commencée on aurait alUance et secours de l'Angleterre, aussi complètement qu'en s'en occupant d'aA'ance, et quo l'Autriche et la Prusse resteraient subjuguées par la France, tant qu'elle n'aurait point éprouvé de revers. Ainsi le gouvernement russe se bornait à préparer la défense du territoire.
La guerre a recommencé au Caucase. Comme de coutume, on ne publie rien des événements de la campagne, et la société russe se risque même fort peu à en parler. C'est un des sujets de conversation à peu près interdits. Cependant il a été fort question d'une attaque très meurtrière dirigée contre le fort de Tcherkaï. Comme un aide de camp du ministre de la guerre, M. Balacheff, jeune homme appartenant à une famille considérable, y a été tué, on s'est plus intéressé à cette affaire. Tcherkaï était, il y a trois ou quatre ans, occupé par les Russes, et même très paisiblement. Depuis, Chamyl, chef des tribus insurgées du Uttoral de la Caspienne, s'en est emparé, et ce point a pris beaucoup d'importance, parce qu'U établit la communication entre les tribus de l'Est et les tribus de l'Ouest. L'année VI. 39
dernière, l'armée russe la réoccupa après un assaut très sanglant. Cet hiver, Chamyl l'a repris. On dit que jamais on ne s'est battu avec un tel acharnement. Les tribus ont maintenant du canon et savent très bien s'en servir. On ne conçoit guère comment l'empereur étouffe ainsi la publicité que mériterait la conduite de son armée. On s'accorde à proclamer qu'en toute occasion les officiers et les soldats montrent un courage et un dévouement qui devraient être du moins récompensés par un peu de gloire.
Il y a eu, vers la fin de cet hiver, une révolte de paysans dans le gouvernement de Perm. Ce n'est pas un fait rare, mais cette fois il a été plus grave. La répressionaété, comme d'ordinaire, prompte, complète et cruelle, mais dix-sept soldats et deux officiers ont été tués. On dit que le chef des paysans était un soldat congédié. Cet exemple est allégué en preuve par les propriétaires, qui s'alarment des nouvelles mesures prises pour délivrer les congés après dix ans de service. Cette révolte a eu lieu il y a trois mois : à peine commence-t-onàen connaître quelques détails et à en parler à l'oreUle.
DE M. GUIZOT
Paris, 2i juin 1841 (1).
Monsieur le baron,
Je vous faisais connaître, le 7 de ce mois, l'incident qui était venu empêcher la signature immédiate de l'acte relatif à la clôture des détroits de Constantinople
(1), Dépêche officielle N° 7.
au moment oîi les nouvelles résolutions de la Porte semblaient lever le seul obstacle qui l'eût jusqu'alors retardée (1). Lord Palmerston ayant cru devoir développer ses motifs dans un Exposé qu'il m'a fait communiquer sous la forme d'une dépêche à M. Bulwer, et qui reproduit assez peu exactement les explications verbalement échangées entre le ministre britannique et M. de Bourqueney, il m'a paru nécessaire de répondre à cette espèce de manifeste dont on eût pu induire que la responsabilité de cette complication assez inattendue devait être imputée à la France. Il m'a été facile d'établir, dans une dépêche que j'ai écrite à notre chargé d'affaires, que nous ne demandions aujourd'hui pour signer le projet de convention relatifs aux Détroits, que ce que nous avions demandé, comme le reconnaît lord Palmerston lui-même, au début de cette négociation, et ce que qu'on nous avait formellement promis à cette époque. On serait donc mal fondé à nous le refuser, lorsque
(1) Nous venions d'apprendre la modification du hattichérifï du 13 février; le conflit entre le sultan et le pacha était terminé à nos yeux, et nous nous apprêtions à signer la convention paraphée, lorsque lord Palmerston témoigna le 24 mai, à M. de Bourqueney, des doutes sur la clôture absolue de l'affaire turco-égyplienne. Le pacha pouvait ne pas accepter le nouveau firman, et le ministre anglais « semblait admettre la possibilité que, même après la signature à cinq de la convention, quelque nouvelle intervention à quatre eût encore lieu entre le sultan et le pacha en vertu du traité du do juillet ». C'était la condition mise à notre signature ouvertement violée et nous n'avions plus qu'à retirer notre adhésion, ce que paraissait vouloir provoquer lord Palmerston. c. b.
l'hypothèse à laquelle était subordonné l'accomplissement de cet engagement se trouve complètement réalisée.
J'ajouterai que si les représentants de l'Autriche et de la Prusse à Londres témoignent beaucoup d'irritation de la nouvelle attitude prise par le cabinet britannique, le langage de MM. d'Apponyi et d'Arnim n'est ni moins vif ni moins explicite. Comme je vous l'ai déjà dit, le gouvernement du roi attend patiemment la fin de ce malentendu qui lui paraît sans doute regrettable dans l'intérêt général, mais dont la France, en particulier, n'a aucune raison de se préoccuper beaucoup.
Cette solution pourra d'ailleurs être accélérée par suite de ce qui se passe à Constantinople. Le nouveau ministère ottoman, après avoir fait connaître ses intentions sur les conditions à accorder à Méhémet- AU, avait paru un moment céder à des influences moins conciliantes. L'émission du firman destiné à régler définitivement les rapports du sultan avec le vice-roi se faisait attendre, et le langage de Rifaat- Pacha était devenu équivoque, ces symptômes fâcheux n'ont pas tardé à disparaître et le firman doit être à présent arrivé à Alexandrie (1).
L'insurrection de Candie paraît toucher à son terme. Les insurges, vaincus dans quelques rencontres peu importantes par les troupes que la Porte a envoyées
(1) L'hérédité par ordre de primogéniture était substituée au choix par le sultan ; la nomination des officiers était abandonnée au pacha jusqu'au grade de colonel inclusivement ; le tribut devait consister en une somme fixe réglée de gré à gré. c. b.
pour les soumettre, et abandonnés par la population, ont témoigné le désir de capituler. Les consuls européens se sont interposés auprès de Fakir-Pacha, qui a consenti à leur permettre de quitter l'ile en conservant leurs armes et leurs bagages. Cependant les négociations n'était pas encore entièrement terminées.
A M. GUIZOT
Saint-Pétersbourg, 10 juillet 1841 (1).
Monsieur,
M. TitofT a envoyé un des employés de sa mission porter ici la nouvelle de l'acceptation du lirman par Méhémet-AU. Elle a été accueillie avec satisfaction, mais sans surprise, puisqu'elle n'était point mise en doute. L'empereur avait, ce jour-là, outre sa nombreuse réunion de famille, quelques personnes à dîner.
« — J'ai reçu, dit-il, une bonne grande nouvelle » que j'attendais. Le pacha accepte les conditions. Cela » termine tout embarras, la France ne fera plus » difficulté de signer. »
Puis il a ajouté en plaisantant, mais sans nulle aigreur :
» — Nous allons être bons amis et vous voyez que » déjà on nous envoie une frégate. Nous n'en avions » pas vu depuis longtemps. »
Maintenant on attend l'effet de cette nouvelle à Paris et à Londres (2), sans avoir nulle inquiétude, sans
(2) L'acceptation par Méhémet-Ali du hatti-chériff modifié ne laissait plus à lord Palraerston le moindre
614 SOUVENIRS DU B A R 0 iN DE BARANTE.
montrer nul regret de noire rentrée dans les délibérations européennes. Il est toutefois évident que le cabinet de Saint-Pétersbourg souhaite et espère qu'il n'y aura rien à mettre en délibération, qu'aucune circonstance n'appellera l'intervention concertée des puissances, et que l'Orient retombera dans un statu quo, sans doute chancelant, mais tel qu'il ne sera point nécessaire de donner une existence particulière plus ou moins indépendante à aucune des provinces de l'empire ottoman. L'indifîérence presque malveillante que le gouvernement russe laisse voir pour la Grèce est un indice de ce qu'il pense des établissements européens qui seraient fondés pour hériter un jour de la Turquie agonisante.
Je crois, sans en avoir la même certitude, que l'Angleterre est à peu près dans les mêmes sentiments. Évidemment les deux cabinets continuent à se ménager avec grand soin et s'applaudissent de leur union. L'empereur n'en a certes recueilli aucun avantage réel. On pourrait même dire qu'il a fait un marché de dupe. 11 ne pense pas ainsi. Ne se proposant aucune conquête, songeant peu ou point aux intérêts très exigus de son commerce avec l'Asie, il est bien couA'aincu que, pour peser dans la balance de l'Europe, il doit se contenter d'être le formidable auxihaire d'une des grandes puissances; il a fait son choix selon ses opinions et ses penchants à obtenir contentement.
Quant à l'Angleterre, le bénéfice de ce rapprocheprétexte pour continuer à faire preuve de mauvaise volonté, mais il voulut attendre la confirmation de cette nouvelle par ses propres atienls. c. b.
ment est manifeste. Elle a neutralisé toute l'action de la Russie sur la Turquie et sur l'Asie. Elle n'a pas eu à satisfaire une seule exigence du puissant allié qu'elle s'est donné ou qui s'est donné à elle, et a, de plus en plus, appris à ne le point redouter. Grâce à cette accession, elle a retrouA^é sa domination et sa situation sur l'Europe antifrançaise, en acquérant la certitude qu'elle peut, à son gré, placer la France dans l'isolement.
Si j'en jugeais par quelques conversations avec plusieurs membres du corps diplomatique, cet accroissement de la prépondérance anglaise, cet orgueil de primauté, ce ton dominateur commencent à déplaire aux puissances allemandes. Sans avouer la faute évidente d'avoir signé le traité du 15 juillet, en s'excusant assez mal sur la méfiance que leur inspirait la marche suivie par notre précédent cabinet, le chargé d'affaires d'Autriche, et bien plus explicitement encore M. de Liebermann, me parlent des inconvénients de cette sorte d'alUance entre la Russie et l'Angleterre. Ils semblent s'en inquiéter pour la balance de l'Europe ; et reçoivent surtout une impression déplaisante du caractère moins concihant et moins ménagé de leurs rapports avec ces deux puissances. Toutefois, je suis loin de voir là encore le symptôme du moindre changement dans la situation pohtique de l'Europe. Ces nuances de mécontentement et de tUversité s'effaceraient bien vite, je pense, si nous manifestions des projets ou des prétentions quelconques; si nous mettions en avant une initiative, et si l'on nous supposait l'espoir ou le désir d'exercer une domination que les souvenirs du passé font redouter tout autrement que la domination anglaise.
Saint-Pétersbourg, 14 juillet 1841.
Mon cher ami, M. Perier (1) et la frégate ne seront ici que dans quinze jours au plus tôt. J'aurais préféré avoir plus tût liberté de partir. Il en résulte que, sans doute, je renoncerai au voyage de Suède. Je voudrais être à Paris dans les derniers jours d'août.
Si je comprends bien vos rapports actuels de l'Angleterre, A^ous aurez probablement signé. Il me semble que c'est ce qu'on croit ici et on ne s'en montre point fâché, mais les sentiments de l'empereur seront peu ou point modifiés. L'autre jour, Gudin (2), qu'il a reçu avec cette effusion caressante dont il a l'habitude quand cela ne tire pas à conséquence, lui disait :
<( — Je suis étonné d'éprouver pour Votre Majesté » un sentiment de reconnaissance et de respectueuse » affection. Je ne m'y attendais pas en venant ici. Le roi » a tant de bonté pour moi ; je lui dois tant et j'ai pour » lui un tel dévouement que je ne pensais point pou- » voir aimer un prince qui est malveillant pour lui. »
L'empereur lui serra la main, disant :
« — Je vous en estime davantage, mais tout ceci tient » à des circonstances politiques. Je suis engagé par » mes antécédents. »
C'est assez la vérité.
Lorsque je vous reverrai, la situation politique sera, je suppose, à peu près la même qu'aujourd'hui,
(1) M. Perier avait été passer un mois en France pour se marier avec mademoiselle de Fontenilliat; il revenait remplir les fonctions de chargé d'aiïaires pendant l'absence de M. de Barante. c. b.
(2) Le peintre Gudin. c. b.
même si vous avez signé, même si le ministère anglais est changé. Quant à l'intérieur, trois ans d'absence me rendent assez incapable d'en juger. J'espère cependant vous trouver en situation solide. Ce doit être un grand déplaisir pour cette opinion en ébullition perpétuelle, pour ce monde des journalistes, pour ce nombre considérable de joueurs et de badauds qui ont pris l'habitude de voir souvent tirer la loterie. Ce n'est point pour refaire connaissance avec tout cela que je reviens. C'est pour retrouver amis, parents, enfants. Après avoir passé quelques jours à Paris avec vous, j'ai le projet d'aller, pendant un mois, en Auvergne avec tout loisir et liberté.
Saint-Pétersbourg, 23 juillet 1841 (1).
Monsieur
Le paquebot de Lïibeck a apporté hier la convention signée à Londres le 13 de ce mois par les plénipotentiaires des cinq puissances. M. le comte de Nesselrode m'en a envoyé tout aussitôt un exemplaire, ainsi que le protocole du 10. Son billet d'envoi exprimait la satisfaction que lui donnait cette bonne nouvelle, et il me rappelait que la veille, il m'avait annoncé qu'elle ne tarderait pas à arriver. J'avais eu grand soin de ne montrer aucun empressement, aucun désir \iî de notre rentrée dans la déUbération des quatre puissances ; de sorte que M. le comte de Nesselrode, en ayant pour moi cette attention, ne pouvait avoir la pensée de me faire un grand plaisir, de mettre fin à une attente impatiente. Son billet
(1) Dépêche officielle N" 19.
était un signe de son contentement plutôt que du mien. L'effet a été le même parmi le corps diplomatique. M. de Liebermann, M. Bloomfield et le chargé d'affaires d'Autriche se sont empressés de me témoigner combien Us se réjouissaient de cet heureux accord entre les puissances et la France.
Je n'ai aucun motif de supposer que l'empereur en ait reçu une impression contraire. Il est fort dans son caractère d'attendre avec une sorte d'impatience un événement regardé comme nécessaire, et dont il a pris son parti. Il lui reste toujours la satisfaction d'avoir essentiellement contribué à ce que l'affaire d'Egypte reçût une solution opposée aux désirs du gouvernement du roi. A dire vrai, il n'a pas voulu plus que cela. Ses vues ne se sont guère portées au delà. Il n'a point songé à tirer un bénéfice de conquête, ni même d'influence, des embarras et des périls où se trouve l'empire ottoman. Il n'a point désiré la guerre, et avait même fini par la craindre ou du moins par voir que les puissances allemandes l'éviteraient presque à tout prix. 11 a pu espérer que l'isolement de la France serait prolongé, et que nous obtiendrions moins de ménagements et d'égards. Mais, depuis plus de deux mois, il a cessé de compter sur ce plaisir. Le voilà tout accoutumé à la situation nouvelle. Elle avait déjà commencé pour lui avant la signature.
Maintenant il semblerait qu'à peine sa pensée se porte sur la politique extérieure. Que la Turquie soit plus ou moins en dissolution, que la position des chrétiens en Orient appelle ou n'appelle point l'attention de l'Europe; que la France ait repris une part grande ou petite dans les affaires ; que le ministère anglais soit ivhig ou tory, tout cela ne
paraît pas la préoccuper un moment. On s'étonnerait d'une indifférence si complète. Mais elle est tellement dans les habitudes russes, la disposition de l'empereur est si bien la même chez tout ce qui l'entoure, chez tous ceux qui composent son gouvernement, qu'on arrive à croire qu'elle est réelle et que ce n'est point une dissimulation et une apparence. Il faut dire toutefois qu'il est devenu beaucoup plus grave et réservé. Il a appris à ne pas tant s'abandonner à ses impressions, à moins présumer de ses opinions et de ses conjectures.
J'ignore donc quelles peuvent être ses idées, sur ce que, dans les circonstances, il conA'iendraitde faire pour rasseoir l'empire ottoman et donner sécurité aux populations chrétiennes.
Comme j'estime essentiel, surtout au moment où nous rentrons dans la délibération, de ne montrer aucune précipitation, de ne pas prendre d'initiative, de ne pas donner d'alarmes sur nos prétentions à dicter les déterminations communes, j'évite ces conversations. C'est par d'autres membres du corps diplomatique qu'il convient de faire sonder le terrain.
La conduite du roi Othon, les refus qui ont rendu impossible l'entrée de M. Mavrocordato au ministère, sont blâmés ici. L'empereur en a parlé sévèrement au ministre de Bavière.
L'exemple des cours de Vienne et de Berlin va être suivi et la cour de Russie va renouer ses relations avec la cour de Lisbonne. On attend seulement qu'une première démarche soit faite par le Portugal.
Saint-Pétersbourg, 14 août 1841 (1).
La Danaé est arrivée avant- hier à Cronstadt. Les ordres étaient donnés depuis longtemps pour qu'elle fût reçue avec tous les égards dus au pa^illon français. Je suppose que le capitaine Ollivier rend compte à S, Exe. M. l'amiral Duperré de l'accueil empressé qu'il a trouvé de la part des autorités.
Cette frégate était attendue avec une bienveillante curiosité et une prévention favorable. Je pense qu'on ira beaucoup la voir .Peut-être même l'empereur aura-t-il l'idée d"y faire une visite. Il n'est pourtant pas allé sur la frégate anglaise qui vint, il y a deux ans, chercher lord Clanricarde : mais une autre fois il est monté incognito sur une frégate américaine. Le grand-duc Michel a témoigné le désir de visiter notre frégate, et à cette occasion il a parlé des officiers français avec une bienveillance qui lui est fort habituelle. Cependant on est au plus fort des manœuvres. L'empereur passe ses journées et souvent ses nuits au camp, et je doute qu'il songe à autre chose. J'espère que le capitaine Ollivier et quelques-uns des officiers de son bord lui seront présentés. J'en ai écrit M. le comte de Beckendorff qui, au camp, est chargé des présentations.
Demain j'aurai une audience de congé à Peterhof et je pourrai partir le 10 ou le 20, à moins qu'au plus long délai ne soit nécessaire pour que la Danaé soit suffisamment vue et admirée.
M. de Nesselrode est revenu après une absence de dix jours. Il y a quelque chose de naïf dans le contentement qu'il exprime de n'avoir aucun souci
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d'affaires. Il aime à remarquer que pas une des lettres, qui lui sont arrivées pendant son voyage, n'annonçait une nouvelle digne du moindre intérêt.
M. de Médem écrit de Kœnigswarth, qu'il a trouvé le prince de Metternich dans une disposition à peu près semblable.
« Il y a trente-trois ans, dit le prince, que je ne me » suis vu en une telle tranquillité d'esprit et un tel » loisir. »
S'il fallait se rendre compte des motifs de cette satisfaction générale des esprits, qui n'est peut-être •pas assez comprise, ni partagée en France, on pourrait remarquer que toutes les circonstances, présagées comme funestes par les esprits portés aux sinistres conjectures, ou par les opinions contraires à la France, se sont présentées avec de graves apparences, et que l'Europe a su préserver son repos. La France et l'Angleterre se sont di^dsées. La France est restée isolée en face des grandes puissances. Notre honneur national s'est irrité, et, à sa suite, de mauvaises et formidables passions ont été soulevées. On s'est armé des deux parts ; la crainte a été générale et rendu plus menaçante encore par de réciproques récriminations.
C'est de cette épreuve critique que l'Europe sort, plus attachée encore à la paix qu'elle ne l'était aupavant et avec une crainte moindre des chances qui la troublaient.
Il en résulte une situation nouvelle; du moins j'en dois juger ainsi, au point de vue où je suis placé, puisque, plus que personne en Europe, l'empereur avait persisté à prévoir et les circonstances qui se sont produites depuis un an, et les résultats funestes pour nous, dont il flattait sa passion. Cette fois,
il lui faudra renoncer à peu près aux futurs contingents, qui ont eu, depuis la révolution de Juillet, tant d'influence sur sa politique. Les apparences resteront semblables, ce lui sera une satisfaction d'aniour-propre, mais la pensée ne sera plus la même.
Malheureusement, ce nouvel et plus tranquille aspect de la politique européenne s'est réalisé à nos dépens. Le traité du 13 juillet et son exécution armée, sans nous porter un préjudice efïectif, ont été un échec à la volonté manifestée par notre cabinet. C'est malgré une opinion devenue nationale que se sont accomplies des déterminations contraires aux nôtres. 11 a fallu ensuite, sinon les consentir, du moins les accepter à titre de faits consommés. Cette nouvelle blessure vient irriter les plaies profondes et toujours saignantes, de notre ancienne défaite.
Néanmoins il faut, non pas dire, mais savoir, que pour rendre possibles des combinaisons qui, un jour, pourront amener les réparations que nous désirons, il était indispensable que l'Europe retrouvât une sécurité complète. Tant que les cabinets conservaient des inquiétudes, tant que leurs préoccupations avaient pour objet les chances de notre rupture avec les puissances, il existait de fait une coalition contre nous. Le jour où l'Angleterre a voulu avoir des signatures pour constater cet accord, toujours subsistant, ces signatures ne se sont point fait attendre. Aujourd'hui que la France s'est montrée à la fois riche d'énergie et de ressources, régulière et sensée dans sa conduite, l'esprit de défiance va commencer à s'endormir peu à peu. Si l'on est rassuré contre nos prétentions à dominer l'Europe, on sera bien près d'ouvrir les yeux sur l'esprit de domination des Anglais.
OCTOBRE 1840-AOUï 1841. 623
Nous pourrons, selon l'occasion, être le recours des puissances du second ordre, et trouver une disposition pareille dans telle ou telle des grandes puissances.
Un tel avenir ne peut être prochain. Il suppose une longue prudence, une conduite patiente, une politique à la fois loyale et réservée. Ces conditions peuvent-elles être suivies devant une opinion vive et bruyante, à travers nos révolutions ministérielles et parlementaires ? Cette marche, qui paraît être adoptée par le cabinet actuel, est-elle pour son maintien, sa durée, une garantie ou un danger? C'est ce que je n'ai point à examiner. Il ne s'agissait ici que delà pohtique extérieure. A défaut de nouvelles à donner à Votre Excellence, je me suis assez, inutilement sans doute, laissé aller à exposer ce qui apparaît de l'opinion européenne, du changement qu'elle subit et des conséquences qu'il pourrait avoir.
Saint-Pétersbourg, 20 août 1841 (1).
J'ai pris congé de l'empereur dimanche dernier, à Peterhof. J'ai d'abord été admis en audience particulière. L'empereur m'a témoigné une bienveillance encore plus marquée qu'à l'ordinaire et m"a traité avec cette cordialité affectueuse qui est une de ses formes habituelles. Pour la première fois, depuis fort longtemps, il s'est mis à me parler d'affaires.
« — Eh bien, voilà donc la question d'Orient finie! » cette grande question qu'on a faite grande, et qui » n'aurait pas dû l'être. J'espère qu'à présent nous ne
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» nous mêlerons plus des affaires des Turcs. Il faut les » laisser s'arranger eux-mêmes. >>
A cela j'ai répondu que le gouvernement du roi était fort disposé à ne point s'entremettre, à ne proposer nulle intervention que s'il y avait absolue nécessité; que j'avais récemment reçu une lettre de Votre Excellence qui, en m'annonçant la signature du traité du 13 juillet, s'exprimait en ce sens de la manière la plus formelle, mais qu'on ne pouvait se dissimuler que l'empire ottoman était dans une situation peu stable et menaçait en quelque sorte d'une ruine plus ou moins prochaine.
« — 11 est bien malade sans doute, mais si tout le >) monde est d'accord pour le ménager, pour le rassu- » rer, cela peut durer encore très longtemps. J'ai de » bonnes nouvelles de Constantinople. La diplomatie » commence à se calmer et à s'accorder. Môme celui » qui a fait tant de mal par ses folies, je devrais dire >) par ses bêtises, lord Ponsonby semble devenir rai- )) sonnable. L'essentiel est de ne point tourmenter ce » gouvernement faible à qui on ne peut reprocher que » sa faiblesse, car U a bonne volonté. »
J'ai fait remarquer alors qu'il resterait toujours l'obligation de protéger et de préserver les populations chrétiennes.
« — C'est un devoir de tous les temps, qui n'a rien » de nouveau, et dont chaque puissance ne cessera » sûrement pas de s'acquitter. Mais, sur ce point, il faut » aussi prendre garde que ce gouvernement de Cons- » tantinople a bien peu d'autorité, qu'il ne sait pas se » faire obéir par ses agents, ni par les populations. »
Tel est à peu près le sens et le ton de ce que l'empereur m'a dit sur ce chapitre. A'otre Excellence peut
y retrouver ce que j'ai eu si souvent occasion d'écrire de la disposition du gouvernement russe à décliner, autant que possible, les idées d'une délibération commune sur les affaires d'Orient. H ne faut pas y voir, du moins actuellement la dissimulation de projets ou d'espérances d'agrandissement et de conquêtes. La Porte ottomane a pour la Russie l'avantage de se trouver, par le degré d'affaiblissement où elle est descendue et le degré d'indépendance ou plutôt de neutralité qu'elle conserve, tout juste dans la meilleure situation pour garder les détroits et laisser les Russes maîtres dans la mer Noire. Le cabinet de Saint-Pétersbourg s'inquiéterait de tout établissement nouveau à Gonstantinople, craignant qu'il ne fût ou trop fort ou trop faible, ou d'une nature européenne et active. Le statu quo du gardien des Dardanelles est le point principal de la politique russe. C'est seulement sous ce rapport que la question d'Egypte aurait pu exciter ici un intérêt réel. Des motifs complètement étrangers à l'Orient ont décidé l'empereur à se faire auxiliaire zélé des projets de lord Palmerston. Ce qui se passe dans la Méditerranée lui importe peu, tant qu'il ne s'agit pas de Constantinople.
La conversation de l'empereur n'a touché à aucun autre sujet politique. Le capitaine de la frégate avait eu l'honneur de lui être présenté et lui avait plu beaucoup. Sa bonne tenue miUtaire, sa physionomie grave, la convenance de son langage, avaient donné à l'empereur l'idée que c'était un homme dont la vie s'était écoulée dans l'accomplissement exact de ses devoirs. « — Voilà un liomme comme je les aime », me disait l'empereur. 11 avait aussi accueilh avec une VI. 40
extrême bonté M. le comte Charles Pajol. Les noms du temps impérial ont ici beaucoup de valeur. J'avais eu soin de rappeler qu'il était petit-fils de M. le maréchal Oudinot. C'était encore une grande recommandation.
Quelques jours auparavant, un autre voyageur français, M. le comte de Lancosme-B rêves, était allé au camp et avait désiré être présenté à l'empereur. Je le connais, il m'avait été recommandé. D'ailleurs, comme il a des parents dans l'armée russe, il eut facilement obtenu cet honneur, car, pendant les manœuvres, les présentations se font sans étiquette. J'ai donc préféré qu'il arrivât à l'empereur par l'ambassade, et je lui ai remis une lettre pour M. le comte de Benckendorfî. 11 s'est composé tant bien que mal un uniforme des carabiniers, car il servait dans ce corps avant la révolution de Juillet, et il a été présenté sans qu'il y eût rien d'empressé dans l'accueil qui lui a été fait.
'( — Vous m'avez envoyé l'autre jour un légitimiste, » — m'a dit l'empereur en plaisantant, — il avait un » uniforme de fantaisie. «
Le ton de ces paroles indiquait évidemment qu'il voulait me faire savoir que cette présentation n'avait pas eu le même succès que les autres, A cette occasion il a ajouté d'un ton simple et indifférent : « Vous savez » que le duc de Bordeaux s'est cassé la cuisse. »
En sortant de cette audience, j'ai été admis chez l'impératrice, qui m'a, comme toujours, témoigné beaucoup de bonté. Elle est en bien meilleure santé qu'il y a un mois et l'on commence à ne plus avoir d'inquiétude.
Madame de Barante avait, ainsi que moi, pris congé. Nous avons été engagés à dîner. Outre la famille
impériale, le grand-duc, la grande-duchesse et le prince héréditaire de Weimar, les convives étaient nombreux. C'étaient les personnes qui composent le service de la cour, M. le comte de Nesselrode, M. le comte Alexandre Strogânof, des généraux, des aides de camp ; le capitaine de la frégate et deux officiers qui l'accompagnaient avaient été invités, ainsi que M.Pajol. Avant et après le dîner, l'empereur leur a longtemps causé, les traitant avec une distinction qui a été fort remarquée.
J'étais placé en face de l'empereur à une table fort étroite, de manière que, pendant le dîner, il a été constamment en conversation avec moi, d'une façon aimable et facile, mais sans qu'il se soit dit rien d'intéressant.
Lorsque l'empereur et l'impératrice se sont retirés, ils ont de nouveau témoigné à madame de Barante et à moi une extrême bonté, en insistant sur le désir de nous revoir promptement.
Le lendemain, l'empereur s'est rendu à Cronstadt, emmenan t avec lui le capitaine Ollivier. Il lui a montré les établissements du port, un nouveau fort construit en mer, une diA'ision de la flotte. Il a passé tout auprès de notre frégate, mais n'y est point monté. Tous ses entours avaient cru qu'il céderait h la curiosité qu'évidemment il éprouvait. J'en ai douté et j'ai eu raison. L'année dernière il n'était pas allé sur la frégate qui vint chercher lord Clanricarde, et je l'ai toujours vu soigneux, dans tout ce qui est étiquette et forme, de garder un complet cquiUbre. Lorsqu'il a passé devant la Danaé, le commandant en second a arboré le pavillon impérial et salué de quarante coups de canon. Tout l'équipage était en grande tenue.
Si l'empereur n'est pas allé lui-même sur la frégate il a du moins manifesté de toutes façons l'intérêt qu'il attachait à cette apparition d'un navire de notre marine. Le prince M entchikofF, ministre de la marine, a fait à bord deux visites successives. Il a tout examiné avec une attention intelligente et éclairée. Il a adressé beaucoup de questions, a témoigné une extrême courtoisie pour nos officiers, et a répété, à moi et à d'autres, combien il les avait trouvés hommes de capacité et de convenance. Il a été surtout frappé de M. BaUgot, commandant en second, par qui il a été reçu. Le capitaine Ollivier était alors à Peterhof. Lorsque le prince Mentchikoff a quitté la frégate, il a rendu le salut et arboré le papillon français.
Deux officiers de marine, aides de camp de l'empereur, sont venus aussi séparément et ont de même beaucoup regardé, beaucoup interrogé. En outre, par pure curiosité, le prince Dolgorouki, grand écuyer, et d'autres personnages importants sont montés à bord. Tous se sont montrés d'une grande politesse.
Le lendemain, le grand-duc Constantin, second fils de l'empereur, qui porte le titre de grand amiral, et sert déjà dans la marine, a été conduit par son gouverneur, l'amiral Lutke, à la frégate, et l'a examinée dans tous ses détails avec beaucoup d'intérêt.
Au total, le gouvernement du roi ne peut que s'applaudir d'avoir fait reparaître le pavillon français dans la Baltique, où il n'avait pas été vu depuis dix-sept ans. Si l'on interroge les souvenirs de cette époque déjà éloignée, et depuis laquelle tant d'événements se sont succédé, on apprend qu'en 1824, la frégate envoyée à M. le comte de La Ferronnays attira bien moins l'attention et reçut un moindre accueil.
Avant mon dépari j'ai vu plusieurs fois M. le comte de Nesselrode, et nous nous sommes quittés en fort bons termes de confiance et d'amitié. Nous avions peu à nous parler de la situation générale et du traité du 13 juillet qui vient d'être ratifié. Tout avait été dit plus d'une fois entre nous à ce sujet, et il s'est borné à me répéter, presque dans les mêmes termes, ce que j'avais déjà entendu de la bouche de l'empereur sur la nécessité de laisser le gouvernement ottoman en repos et en indépendance.
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