‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 5 sur 41 · DU COMTE ALEXIS DE SAINT-PRI EST · texte numérisé non relu

DU COMTE ALEXIS DE SAINT-PRI EST

Paris, 1" juin 1837.

Je ne sais si M. Mole a été habile, mais très assurément il a été heureux, ce qui suppose toujours de

l'habileté. 11 en a eu, puisqu'il a trouvé moyen de se séparer des collègues aux actes desquels (et aux actes les plus impopulaires), il s'était pour le moins associé, et il s'en est séparé en leur laissant tout l'odieux de ces mêmes actes. Certes il y a eu là beaucoup d'adresse de la part de M. Mole ou de maladresse chez ses adversaires. On prendra cela comme on voudra. L'amnistie est venue ensuite, elle a parfaitement réussi ; Gonstantine de même, il y a eu donc bonheur ; mais, selon moi, et bien entre nous, ces succès-là ressemblent à ceux de M. Véron, le directeur de l'Opéra qui, pour monter Robert le Diable et deux autres pièces nouvelles, défait les décorations, les costumes de cinquante pièces du répertoire courant et qui, en définitive, a ruiné le matériel de son établissement.

Cela s'applique surtout à l'amnistie et moins à l'amnistie qu'aux moyens employés pour la faire mousser. Vous entendez bien, mon cher baron, de quoi je vous parle ici, c'est de l'amortissement des journaux. Non seulement on a mis du prix à leur suffrage, mais on y a mis un prix. Le scandale a été grand, le profit sera mince. Les journalistes sont une race insatiable ; déjà ils aiguisent leurs dents affamées ; et si vous avez lu le Temps, vous vous êtes aperçu que, depuis quelques jours, il a tourné casaque à M. Mole.

Toutefois, la paix rétablie (sinon une paix, du moins une trêve), le mariage du prince royal (vous me permettez de ne pas compter celui de la princesse Marie) (1), la permission octroyée au roi de se

(1) Avec le duc Alexandre de Wurtemberg, fils d'une princesse de Saxe-Cobourg, cousin du roi de Wurtemberg et delà reine d'Angleterre, c. b.

promener non pas dans les mes mais dans son jardinet des Tuileries ; tout cela peut être opposé, avec avantage, à des inconvénients dont le résultat n'est pas immédiat. Les bons effets de Messieurs du ministère sont palpables, et quant au mauvais, tout le monde n'est pas à portée et beaucoup de gens ne sont pas d'humeur à relever la seule erreur de M. Mole : c'est d'avoir remis le pouvoir dans la presse. Les doctrinaires l'en avaient arraché, à la vérité, trop A'iolemment.

Ainsi donc, passons condamnation sur les fautes de détail; l'ensemble est satisfaisant, mais c'est comme tactique personnelle que M. Mole a eu bien tort de se brouiller avec les doctrinaires, et avant très peu de jours il sentira l'amertume de sa "victoire.

C'est là, mon cher baron, que je vous aurais bien souhaité ! Vous auriez graissé les roues de ce char, vous auriez contre-balancé les conseils pernicieux de M. de ïalleyrand dont le dernier râlement est un cri de discorde ! Ami des doctrinaires, ami de M. Mole, vous les auriez contenus. Car enfin, séparé des doctrinaires, quelle est la ressource de M. Mole ? C'est Thiers! Quelle ressource que l'appui de Thiers? Vous savez le proverbe, vous savez comment la corde soutient le pendu.

Vous êtes informé de sa tactique depuis son court passage par Paris. Plus d'intervention et vire le ministère Mole!... Que signifie ce manège? Le voici, en peu de mots : il faut commencer par être ministériel pour devenir ministre, c'est-à-dire pour se caser dans le ministère Mole, sous un nom quelconque, dût-on se borner à remplacer Salvandy. Mais une fois casé, on fait maison nette, et alors on est dictateur. M. Mole a

dix fois plus d'esprit qu'il n'en faut pour avoir de^dné et flairé tout cela. Reste à savoir ce qui l'emportera de son esprit ou de sa rancune ; mais s'il admet Thiers il est mort avant le milieu de la session, et mort après une cruelle agonie, car les incartades et les impertitinences de Thiers doivent être une bien autre blessure que la roideur et la froideur puritaine s de M. Guizot. Selon moi, un rapprochement entre M. Mole et les doctrinaires, quitte à n'introduire M. Guizot qu'un peu plus tard, et à se contenter, pour le moment, de Duchâtel, du duc de Broglie ou de tel autre, une combinaison de ce genre serait utile à M, Mole, utile au pays. Mais vous absent, elle est impraticable ! Jugez si, à toutes sortes de titres, je ne dois pas regretter très vivement votre absence !

La société n'étant pas rassemblée, il y a peu de nouvelles. M. de Hûgel, le secrétaire de l'ambassade d'Autriche est devenu fou, ce qui ne m'a nullement surpris ; ses silences, ses airs méditatifs n'avaient rien de naturel. Si les détails que je vous donne vous plaisent par leur sincérité, je vous en donnerai plus fréquemment, mais, encore une fois, venez ici, et venez bien ■\"ite.

DU COMTE MOLE

Paris, 6 juin 1837.

Je ne dois pas me plaindre ; une coterie qui ne m'a jamais pardonné de refuser son joug et qui a toutes les passions et les procédés des factions, a dirigé contre moi tous ses efforts et toutes ses colères. A la lutte sourde du ministère du 6 septembre a succédé la lutte à découvert qui se continue depuis le 15 avril.

Dédain affecté, injures, diffamations, impudentes, calomnies, rien n'est épargné. Le Journal de Paris, rédigé par eux depuis que, comme Achille, Fonfrède boude dans sa tente sur les bords de la Garonne ; la Paix^ qui déjà m'injuriait du fond du cabinet de l'instruction publique, pendant le procès d'Avril; enfin les discours de MM. Augustin Giraud et Jaubert (1) peuvent, si vous les Usez, vous donner l'idée du déchaînement de ces amours-propres irrités et de ces ambitions déçues. Jamais on n'est plus mort assurément par sa faute, jamais on n'a été plus à soimême l'instrument de sa ruine. Ils se font prendre en horreur par le pays et se rendent impossibles à m'en effrayer.

Il a fallu, mon cher ami, quelque courage, quelque possession de soi-même, quelque dévouement au bien public et à sa propre réputation pour accepter le pouvoir aux conditions où je l'ai pris au 18 avril, et pour ne pas me laisser rebuter par l'indigne lutte que j'ai dû soutenir. Une majorité froide et regrettant mes adversaires, une cour pour le moins partagée, pas un journal, pas un député qui me soutînt et m'avouât; des collègues intimidés et tout prêts de se dégoûter. J'avais un plan et, depuis le 6 septembre. Il me fallait seulernent le mariage pour grouper autour les mesures sur lesquelles je comptais pour

(1) Ces deux députés conservateurs avaient, pendant le débat sur les fonds secrets, sommé le ministère de dire nettement quelle devait être sa ligne de conduite. Était-il pour la politique de résistance ou pour la politique contraire? Ou bien cherchait-il à se glisser entre les deux parties de la Chambre, ce qui serait tenter l'impossible?

changer l'état des esprits, rendre le roi à la France et la France au roi. Le mariage une fois assuré, je ne perdis plus l'espérance, et, chaque chose faite en son temps, le ciel m'a aidé et le succès a surpassé mon attente. Depuis sept ans on n'avait pas été si mal qu'on était il y a deux mois, et aujourd'hui je dis, avec assurance, que depuis sept ans on n'a pas été mieux ni aussi bien. Il y a une détente dans tous les esprits, un retour vers le roi et sa famille qui se font sentir d'un bout du pays à l'autre et qui ramène au ministère et à son chef tous ceux à qui le dépit ou la rancune n'ùtent pas tout jugement. Vous savez mieux que personne que j'exécute ce que j'ai toujours projeté. Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Champlàtreux, quand vous vîntes m'y dire adieu en partant pour Saint-Pétersbourg; j'étais l'homme de la trêve et de la réconcihation des partis quand le moment serait venu; or, au (J septembre et plus encore au 15 avril, il fallait, à tout prix, faire du nouveau, changer le vent, sous peine d'aller je ne sais où. Voilà ce que des esprits intlexibles, puisant tout en euxmêmes au heu de regarder autour d'eux, n'ont jamais su comprendre.

Je voudrais que vous eussiez vu l'entrée du roi dans Paris dimanche dernier. Cette entrée est devenue un grand événement. Rien ne vous donnera l'idée d'une telle réception. On eût dit que cette foule innombrable ne se composait que de gens bien élevés et contents de leur sort. La jeune princesse était l'objet de plus de bienveillance que de curiosité; on se rappelait qu'avant l'amnistie et le mariage on se serait cru séparé encore par des années du moment où on pourrait, sans folle imprudence,

risquer le roi au milieu de la population. Ici nulle précaution particulière. Le contact était immédiat et le roi et sa famille s'enivraient de cette sécurité si nouvelle et des témoignages qu'ils retrouvaient. Vous me croyez, mon cher ami, assez de bon sens pour ne pas m'enivrer à mon tour du succès. Non, tout cela est précaire et notre public est mobile : nous n'en avons fini de rien ; nos difficultés parlementaires restent très grandes, nos ennemis sont acharnés, habiles et ils ne perdent pas la faculté de nuire avec celle de réussir. Notre cabinet a ses côtés faibles, comme un autre. Vous aurez remarqué que j'ai soutenu seul la lutte pohtique à la tribune. Heureusement je n'en suis jamais descendu sans succès, et la faveur avec laquelle on m'a écouté constamment a fait cesser une timidité, une défiance de mes propres forces dont, à, mon âge, j'espérais peu de triompher. Je persisterai où je suis tant que je pourrai y rester avec honneur pour moi, profit pour le pays et, avant tout, sans faire le sacrifice du moindre de mes principes ; le jour oîi il n'en sera plus ainsi je m'en irai.

Dites à madame de Barante qu'elle me souhaite beaucoup trop les douceurs delà retraite. Le moment n'en est pas venu, et le gouvernement est plus facile qu'elle ne l'imagine, sans l'appui de ses anciens amis.

AU COMTE MOLE

Saint-Pétersbourg, 13 juin 1837.

Mon cher ami, il faut que j'ajoute à la très longue dépêche d'aujourd'hui quelques détails sur le dernier

AVRIL i837-JANVIER 1838. 29

entretien de lord Durham (1) avec l'empereur. Il ne me l'a point raconté en entier, et assurément ce quil m'en a rapporté n'est pas absolument conforme aux propres paroles qui ont été dites ; d'ailleurs, sa confidence ne m'a rien appris de nouveau. Quoi qu'il en soit, U n'a pas voulu que je vous écrivisse officiellement et j'ai accepté cette condition. L'empereur, comme de coutume, lui a témoigné une vive malveillance pour la France et pour le roi, mais a protesté en même temps que, n'ayant rien à craindre de nous, son opinion personnelle ne devait donner aucune inquiétude sur le maintien de la paix en Europe, et qu'il continuerait, tant que les circonstances seraient les mêmes, à entretenir de loyales et suffisantes relations avec la France. Lord Durham a répondu que des rapports de cette espèce pouvaient en effet exister et durer entre deux puissances sans un point de contact et séparées par tout un continent ; qu'un tel manque d'harmonie entre la France et la Russie devait même continuer à maintenir réquihhre en Europe ; qu'en

(1) Dans la dépêche officielle N" 20, M. de Barante écrivait le même jour: « Lord Durham part comblé de tous les témoignages de la faveur et de l'amitié de fempereur, avec qui il a eu un entretien de plus de deux heures en prenant congé. Le cordon de Saint-André a été envoyé au roi d'Angleterre pour lui être donné; un bâtiment de la couronne a été mis à sa disposition pour le conduire à Stockholm où il veut s'arrêter en allant en Angleterre. Son retour en Russie est fort incertain : dans tous les cas, il compte être absent pendant une année qu'il passera en Angleterre, en France et en Italie, Dans cet intervalle, beaucoup de chances peuvent se présenter qui le feraient entrer au ministère . » c. b.

supposant à la nation ou au gouvernement français un penchant à envahir ou à troubler les autres Etats, l'altitude presque ennemie de la Russie, les idées qu'on se fait de ses forces militaires, idées d'autant plus grandes qu'elles n'ont rien de précis, contribueraient à imposer plus de retenue aux projets de révolution ou de conquête. Mais il ne peut en être ainsi des rapports de l'Angleterre et de la France : elles se touchent par tant de points; il y a entre elles tant de souvenirs de rivalité et de guerre que pour qu'il y ait paix, il faut qu"il y ait amitié. Si le gouvernement anglais eût ressenti et témoigné la moindre partie des dispositions malveillantes de l'empereur, la guerre aurait éclaté depuis longtemps. Ceux qui souhaitent le repos de l'Europe n'ont donc qu'à se féhciter de l'alUance entre la France et l'Angleterre. Elle n'a rien de contraire à l'intérêt de la Russie; elle n'empêche pas les rapports commerciaux si protitables aux deux pays. La bonne intelligence peut exister également dans cette double relation ; Tune comme l'autre a un heureux effet sur la paix du monde. L'Angleterre doit attacher la même importance à conserver ces deux amitiés pohtiques. L'empereur, selon le récit de lord Durham, a écouté sans les contredire les développements de ce texte. Lorsqu'il a montré quelque regret et quelque inquiétude des préventions injustes que l'opinion publique manifeste en Angleterre contre lui et contre la Russie, lord Durham a répondu : « Tout » mon soin jusqu'ici a été de les diminuer, et j'y ai » un peu réussi. Je vais en faire l'objet de tous mes » efforts en Angleterre ; pour peu que je voie un espoir » de succès, je risquerais môme ma popularité pour » ramener à de justes idées mes amis, mon parti, mes

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» compatriotes ; mais si les assurances que je don- » lierai sur la politique de la Russie et les intentions » de l'empereur venaient à être démenties par un fait » quelconque, parla manifestation de quelque dessein, » ma situation et la considération dont je puis jouir » dans mon pays se trouveraient perdues en pure » perte. » Là-dessus, l'empereur a répété tous ses engagements d'honneur sur l'Orient et sur l'intervention dans les affaires intérieures des États européens. L'ambassadeur a ajouté : « Mais cette volonté de » maintenir la paix et de ne se point mêler de ce qui » se passe chez les autres devrait, ce me semble, per- » sister même lorsque la situation actuelle subirait » quelques changements. Ainsi nous estimons en An- » gleterre que, quoi qu'il puisse arriver en France, ni » vous ni aucune puissance ne doit y tenter une » croisade pour rétablir l'ordre troublé. » L'empereur a répondu que tel était, tel avait toujours été son avis, et que, tout en accordant des regrets à la branche ainée, il avait constamment pensé et dit qu'il ne convenait à aucune puissance, et à la Russie moins qu'à toute autre, de tenter une restauration par les armes. « Si cependant le mouvement révolutionnaire donnait )) lieu à la moindre invasion, l'occupation d'un seul » \'illage devrait entrainer une guerre où j'offrirais » toute mon assistance. »

Lord Durham a accédé à cette hypothèse, déclarant que le maintien intégral de tous les territoires était le principe absolu de la pohtique actuelle, qu'U l'avait déjà dit pour la Russie et qu'il le répétait pour la France.

Le texte de cette longue conversation a ainsi été une revue de toutes les suppositions vraisemblables afin de

s'entendre et de s'accorder de telle façon que lord Durham puisse savoir, s'il devient ministre, sur quoi il peut compter,oudumoins se trouve autorisé, comme orateur et homme politique, à se porter garant des intentions de la Russie sur tel ou tel point. Il ne m'a pas fait parcourir la série complète des divers chapitres qu'il a traités, mais ce qu'il m'a dit laisse de\1ner facilement le reste, et,pour mon compte, j'aurais pu, je pense, écrire à peu près ce qu'ont dit l'un et l'autre interlocuteur, sans que lord Durham m'en eût rien raconté. Quant à la peine qu'il va prendre en Angleterre pour y convertir l'opinion à la Russie, je doute beaucoup que son zèle soit le même après la traversée. Ses impressions sont mobiles ; dès qu'il aura rends le pied sur le sol anglais, il sera saisi et absorbé par la politique intérieure et songera peu à la Russie ; d'ailleurs il aime le succès, et le même sentiment qui l'incitait ici à rechercher la faveur de l'empereur, le portera à obtenir les applaudissements d'un meeting. Quand il tiendra en France, si vous voulez le rendre bienveillant, ayez grand soin de lui ; il se mécontente et se choque pour un rien. Il a besoin d'attention et de flatterie.

L'empereur lui a de nouveau parlé du mariage du duc d'Orléans. Il n'est pas encore calmé ; c'est une étrange manie. Il considère que l'Autriche et la Prusse ont montré de l'inconséquence dans cette affaire, et ne devaient pas approuver ou favoriser dans une maison régnante une détermination qu'assurément elles auraient repoussé pour leur propre compte. Du reste, il y avait déjà assez longtemps qu'il ne m'était revenu aucune autre parole sur ce sujet. Je pense que a'ous ne ferez aucune communication ici; dès le premier moment je vous ai écrit en ce sens.

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