‹ Souvenirs; (volume 5)Chapitre 7 sur 41 · VI · texte numérisé non relu

VI

lui-même que parce qu'elles ne sont pas assez sûres respectivement de triompher de l'adversaire réel et direct. Il se croit assez de valeur pour être accepté pour soi-même, et je l'ai laissé peu éloigné d'en appeler au pays si, après avoir tâté la Chambre sur deux ou trois questions qu'il ne m"a pas indiquées, il se convainc qu'H reste toujours en dehors de ces deux grandes sections et qu'il n'est adopté par aucune sans réserve et sans arrière-pensée. Ses antagonistes s'en font fête. Ils se persuadent que sa couleur n'étant pas bien définie, il ne saura même pas signaler ses candidats, et que les élections tourneront dans le cercle des doctrinaires et du tiers parti prononcé, ce qui replacera la question entre MM. Guizot et ïhiers. J'avoue que les chances de M. Guizot me paraissent bien incertaines. Le calme qui a suivi la formation du ministère Mole a donné à penser à beaucoup de gens qu'un ministère Guizot eût sans nécessité engagé une lutte acharnée. M. Thiers est plus près de rentrer aux affaires, sans aucun doute, mais ce ne serait plus par le département des affaires étrangères. Entre ces diverses nuances, M. de Broglie occupe une place distincte. La dernière crise a tourné à son honneur. On a rendu hommage à sa droiture et à son désintéressement. Il est un peu en deçà de M. Guizot et ne va pas jusqu'à M. Thiers. S'il était appelé à former une administration, je crois qu'il ne s'adjoindrait ni l'un ni l'autre, et qu'il serait sui\'i par plus de gens qu'on s'imagine.

J'ai rencontré chez le roi une grande indifférence pour les hostilités passées qui ont vainement tenté d'entraver la conclusion du mariage de Monseigneur le duc d'Orléans. Je lui ai rapporté tout ce qui avait

AVRIL 1837-JANVIER i 838. 35

été fait et dit : les expressions grossières que vous connaissez n'ont provoqué qu'un sourire de mépris. Il est sur qu'elles ne méritaient pas davantage. Vous ne serez pas chargé de notilier. Le comte Pahlen a été parfaitement convenable : il s'est concilié le bon vouloir de chacun.

Saint-Pélersbourg, 8 juillet 1837 (1). •- Monsieur le comte,

Je ne m'étonne point du langage que M. de Metternich a tenu relativement aux dispositions malveillantes de l'empereur de Russie (2). Plus d'une fois, j'ai

(1) Dépèche ofticielle N° 21.

(2) « M. de Metternich continue à tenir sur le mariage de Monseigneur le duc d'Orléans un langage qu'on pourrait trouver parfaitement simple, si sa cour y avait pris une part active et efficace : « C'est de la Prusse ou de ') l'Autriche, disait-il dernièrement à notre ambassai) deur, que vous recevrez votre princesse royale; cela vaut » mieux que de la tenir du Mecklembourg. L'empereur » Mcolas lui-même ne dira plus rien de désobligeant sur )) le mariageet il n'aurait jamais rien dit si, averti à temps, )> j'avais pu lui déclarer que nous nous rangions franche- » ment du coté de la Prusse et que son opposition le » laisserait seul en Europe : cet isolement est fort redouté » à Pétersbourg et l'on ne s'y exposera jamais volontaire- » ment. » Ainsi s'exprime M. de Metternich. Ce qu'il y a de vrai, c'est que M. le baron Marschal, envoyé par la cour d'Autriche à celle de Schwerin, à l'époque de la mort du feu grand-duc, s'y est très positivement prononcé contre

SU qu'i] montrait la prétention d'avoir ici quelque influence et de patronner la France auprès de l'empereur. Je n'ai jamais aperçu trace ni de son crédit, ni de son action. M. de Ficquelmont ne m"a pas dit une seule fois qu'il eût essayé de combattre les prétentions de l'empereur. Je vois les choses d'assez près, et elles sont faciles à juger, pour savoir que ce genre d'influence ne peut être exercé ni même tenté. Si l'empereur se laissait aller à ses penchants, si par des déterminations passionnées il faisait courir quelque risque au repos de l'Europe, M. de Metternich en effet se hâterait de détourner ce péril; mais un tel risque n'étant pas à craindre, qu'importe au cabinet de Vienne que les sentiments personnels de l'empereur Nicolas soient empreints d'aversion pour le roi et pour la France? Sous les yeux de M. de Metternich les choses se passent à peu près de même : la même distinction y doit être reconnue entre la politique de gouvernement, l'intérêt positif de l'État et les opinions, les ;i Sections, les prt'jugés de la famille régnante. Au moment même de la révolution de Juillet tous les hommes chargés de la conduite des affaires se sont rendu compte qu'il fallait se résigner à ce grand événement;

les obstacles qu'on s'efforçait de susciter pour faire échouer la négociation qui s'y suivait alors, et M. de Metternich mit d'autant plus de prix à ne point nous laisser ignorer ces particularités officieuses, qu'il ne peut croire que nous ne connaissions pas les démarches, ou du moins les démonstrations toutes contraires de certains personnages, malheureusement même trop puissants aujourd'hui dans le conseil de l'Autriche. » (Dépêche officielle du comte Mole, N" 7. — Paris, 21 juin 1837.) c. b.

ils ont pu, selon les époques, en redouter plus ou moins les conséquences et se disposer plus ou moins à une lutte dont ils s'effrayaient ; mais ils ont, avec une sincérité dont leur intérêt bien entendu est le garant, su s'applaudir des progrès de l'ordre en France. En même temps, leurs sentiments intimes étaient loin de la bienveillance et s'associaient sans effort aux répugnances profondes et in^incibles des souverains et des races régnantes. Le roi de Prusse, que tant d'adversités ont éprouA'é et éclairé, est peutêtre la seule exception ; peut-être est-il le seul souverain dont les sentiments soient en harmonie avec la raison d'État. Ni M. de Nesselrode ni aucun des conseillers de l'empereur de Russie n'essayent de le modifier ou de le tempérer dans sa malveillance contre nous; il leur suffit que les relations de gouvernement à gouvernement soient maintenues en de bons termes. On peut même ajouter que l'empereur Nicolas, étant à la fois plus mobile et plus avisé, peut de lui-même varier selon les circonstances et son intérêt, tandis que la baine de quelques membres de la maison d'Autriche a un caractère plus fixe et plus aveugle. En outre une grande part de l'aristocratie autricliienne s'associe d'âme et de préjugé aux dispositions hostiles à la France, tandis qu'en Russie il n'y a rien de pareil. L'empereur Nicolas se trouve à peu près seul dans sa passion; autour de lui, auprès de lui, les pensées et le langage ne sont point contraires à la France. L'esprit aristocratique, les rapports et les sympathies avec notre vieille faction antirévolutionnaire n'existent point ici, au Ueu qu'à Vienne cette opinion est assez forte pour imposer à M. de Metternich un ménagement et une condescendance qui pourraient

être moindres, à ce que j'ai souvent entendu dire à des hommes sages.

La mort du roi d'Angleterre est maintenant ce qui occupe les esprits. Le comte Orloff part aujourd'hui pour complimenter la reine; sa mission a évidemment un caractère politique et l'empereur doit y attacher une extrême importance. Lord Durham, pendant son séjour ici, a été en liaison assez intime avec le comte Orlofî;ils se sont soignés beaucoup l'un l'autre : lord Durham afm d'avoir le meilleur intermédiaire possible auprès de l'empereur, le comte Orloff parce que cela convenait tout à fait à la poUtique de l'empereur. On se demande beaucoup ici quelle place va avoir lord Durham dans la situation nouvelle qui résulte de l'avènement de la jeune reine.

La proclamation du roi de Hanovre et son dessein annoncé d'abohr la constitution (1) de son royaume

(1) La constitution du Hanovre, modifiée en 183.3, solennellement acceptée et promulguée par le prédécesseur du roi Ernest-Auguste, comportait des Étals généraux divisés en deux Chambres. La première comprenait des membres héréditaires, des membres à vie et des membres temporaires savoir : les princes de la famille royale, les princes médiatisés du pays, le grand maréchal héréditaire du royaume, plusieurs prélats catholiques, deux notables ecclésiastiques protestants, des possesseurs de majorats d'une valeur déterminée, à la nomination du roi ; trentesix députés des ordres équestres des provinces élus pour la durée de chaque Diète, et enfin quatre membres désignés par le roi, sans aucune condition d'éligibilité, l'un à vie et les trois autres à temps. La seconde Chambre comptait : trente-huit députés des propriétaires de francs fiefs, trente-sept députés de villes et bourgs, trois députés d'abbayes, un de l'Université de Gœttingue,un du chapitre

attirent en ce moment l'attention. Le caractère du duc de Cumberland était si connu que l'on prévoyait quelque imprudence et quelque excès. Aussitôt après la mort du roi d'Angleterre, cette inquiétude est devenue un sujet de conversation dans le corps diplomatique et parmi tous les hommes qui connaissent l'Allemagne. Le nouA'eau souverain a devancé et passé l'attente où l'on était. Je no doute point que l'empereur ne l'approuve et ne l'admire beaucoup ; s'il y a lieu à l'encourager dans ses projets, il ne manquera pas de le faire. Si j'en juge par ce que j'entends ici, l'opinion en Allemagne sera unanime et vive contre cette prétention despotique. Je vois avec satisfaction que les ministres de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg se sont sérieusement déclarés en ce sens, et disent que toutes les constitutions des États allemands, les garanties données aux peuples, se trouveraient menacées par le succès d'une pareille tentative. Ils pensent que le conclusum des conférences ministérielles signé à Vienne le 15 mai 1820, reconnaît à la Diète un pouvoir dont elle usera au besoin pour maintenir les constitutions mises sous sa garantie. On espère que le roi de Prusse exercera une influence efficace pour arrêter l'essor du roi de Hanovre. D'ailleurs, la proclamation semble du moins promettre que les États du royaume seront consultés, et il est à croire que leur consentement ne sera pas facile à obtenir. Un éclat serait évidemment fort dangereux. Le Brunswick et laHesse-

de Hildesheim, deux des consistoires royaux évangéliques, et enfin trois membres nommés par le roi dans l'intérêt du fonds général des couvents. Les États généraux avaient le pouvoir législatif et étaient investis du droit de voter l'impôt, c. B.

Électorale, limitrophes du Hanovre, ont, il y a sept ans, donné l'exemple d'une résistance ouverte à la tyrannie, et cet exemple n'est pas oublié. L'Autriche et la Prusse endureraient-elles aujourd'hui avec la même patience un mouvement révolutionnaire, même juste et raisonnable ? Ce sont des questions qui peuvent être posées avec anxiété. C'est sans doute pour cela que l'ambassadeur d'Autriche et le ministre de Prusse évitent de s'expliquer sur ce sujet. Je ne me presse point de les interroger, il vaut mieux attendre le laisser-aller naturel dé la conversation, et ce qu'ils pourront dire après avoir reçu des lettres de leur cour aura plus d'intérêt.

Pour la première fois, un bâtiment de commerce belge s*est présenté à Cronstadt. Je ne prévoyais point quel accueil lui serait fait, et j'ignorais si on recevrait le paAillon d'une puissance que la Russie a incomplètement reconnue. Je me tenais prêt à prendre, s'il était nécessaire, ce bâtiment sous la protection française : au grand étonnement de quelques personnes, le bâtiment a été admis avec son pavillon.

Saint-Pétersbourg, 22 juillet 1837 (1).

Son Altesse Impériale Monseigneur le grand-duc Michel est de retour après une longue absence. J'ai ouï dire, et je crois qu'il a eu le désir de comprendre la France dans l'itinéraire de ses voyages ; mais ce projet était peu compatible avec les dispositions de l'empereur. Elles ne sont point partagées par le grand-duc, il s'exprime avec grande bienveillance

(1) Dépêche officielle N» 22.

AVRIL i837-JANVIER 1838. 41

pour la France. Lorsqu'il a rencontré des officiers français, il les a trouvés, dit-U, pleins d'égards pour lui et montrant des sentiments favorables à la Russie. Gomme sa curiosité se porte spécialement sur les choses militaires, il s'est soigneusement informé de tout ce qui concerne nôtre armée ; peut-être même, rapproché qu'il était de la frontière, sera-t-il allé, sous grand incognito, à Strasbourg, ce que, du reste, je suis loin d'afûrmer. Quoi qu'il en soit, il rapporte que l'armée française est fort belle, animée d'un très bon esprit et dévouée au roi ; qu'elle est bien mieux exercée que les troupes bavaroises et wurtembergeoises. Ce témoignage ne peut avoir qu'un très bon effet sur l'empereur, qui me semble le seul à persuader.

M. de Nesselrode a témoigné quelque regret de l'imprudence du roi de Hanovre; il est loin de blâmer le but auquel paraît tendre le nouveau souverain, mais il pense que cette façon de s'y prendre nuira au lieu de ser\ar. Le peu de considération du duc deCumberland contribue ;\ diminuer l'intérêt que pourraient prendre à lui les souverains qui applaudiraient à ses efforts. On m'a rapporté que l'empereur lui savait gré de se déclarer contre la constitution avant de lui avoir prêté serment : « Il y a là de la loyauté ». Du reste, il ne se rend point juge de l'opportunité de cette proclamation. — J'ai trouvé M. de Ficquelmont très explicite sur la folie d'un tel début, sur la nécessité où sont les grandes puissances d'Allemagne d'en prévenir les suites, sur la juridiction que la Diète aurait à exercer s'H y a dissentiment entre le roi de Hanovre et les États de son royaume.

Page 1