DU COMTE DE CAVOUR
Paris, 23 juillet 1837.
A en juger par les apparences extérieures, jamais Paris n'a été plus calme ni plus tranquille, la presse même me parait assoupie ; ne sachant que dire sur les affaires intérieures, elle s'acharne contre le traité du général Bugeaud (1), qui est, à mon avis, l'acte le plus sage qu'on ait encore fait en Afrique.
L'approche des anniversaires de la révolution n'émeut personne; je crois que tout se bornera à quelques feux d'artifice et à des fêtes populaires aux Champs-Elysées.
Si j'étais libre de mon temps j'irais en Angleterre pour assister à la bataille électorale qui s'y hvre dans ce moment, bataille dont l'issue peut avoir un immense effet sur le royaume britannique. Si ce n'était de l'Irlande, j'avoue que j'aimerais presque voir revenir Sir Robert Peel au pouvoir. Vous avez dû connaître intimement lord Durham, et savoir par lui le secret du parti radical; pour moi, je n'en suis nullement effrayé, car j'ai une foi entière dans le bon sens du peuple anglais et' l'énergie des classes supérieures.
Je ne vous parlerai pas de mon pays, rien n'y est changé depuis votre départ: c'est toujours le même système de faiblesse et de colère, d'indécision et de mauvaise foi. Nous n'avons pas rétrogradé, voilà tout ce qu'on peut dire de plus avantageux pour ceux qui nous gouvernent. Si nous avons l'enragé La Margueritte au heu de l'inoffensif La Foca^ nous sommes
(1) Le traité de la Tafna, conclu avecAbd-el-Kader. c. b.
débarrassés de l'impétueux Lescarène, et nous avons, à sa place, un honnête homme (1) qui ne fait pas serw la police à des fins odieuses.
A M. ANISSON DU PERRON
Saint-Pétersbourg, 23 juillet 1837.
Si vous entendez dire qu'avec des Chambres et le gouvernement représentatif on n'en finira jamais d'Alger, qu'on ne saura ni trouver ni fixer un bon plan de conduite, je vous prie de répondre que, depuis trente-six ans, un gouvernement absolu qui ne manque ni de raison ni de lumières se débat dans la guerre du Caucase qui lui coûte, de son aveu, dix mille hommes par an, et qu'on en est encore à envoyer des commissions d'enquête pour savoir comme il faut s'y prendre et ce qu'il y a à faire. Seulement U n'y a pas de journaux pour en parler, ni de tribune pour en discuter.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Coppet, 12 août 1837.
11 y a longtemps bien longtemps, cher Prosper, que je vous dois une lettre, et je sais que vous êtes un correspondant très exact, mais très rigoureux, répondant toujours, et n'écrivant jamais aux paresseux. Les fêtes de Paris, le voyage de Suisse m'ont détournée d'écrire. Ce sont deux atmosphères très difl'érentes;
(1) Le comte Berando de Pralorme, ministre de l'intérieur, c. B.
passer du bal de l'hôtel de ville au parc de Coppet, c'est faire un grand saut moralement. Je ne suis pourtant pas fâchée d'avoir a'u ces fêtes, quoique bien aise de les avoir quittées. Je suis surtout bien aise d'avoir vu l'arrivée de notre jeune princesse, d'avoir assisté à un de ces événements si rares, qui sont à la fois touchants pour le cœur, et d'une haute importance pour le pays, à l'un de ces moments où une émotion simple, vraie, domestique, s'unit à une préoccupation politique très vive. Elle-même est charmante; elle est plus grande dame que personne et cependant on ne sent pas ce froid de la nature de prince ; elle a dans le regard quelque chose de perçant et de contenu, de jeune et de prudent, de gai et de sérieux. Il est impossible de ne pas s'intéresser vivement à elle, à sa destinée, quand même la nôtre n'y serait pas si intimement attachée.
J'ai retrouvé ici un lieu bien paisible, bien dignement habité par ma sœur. Le Coppet d'aujourd'hui ne ressemble pas à celui d'autrefois, mais il ne pouvait pas en différer d'une manière moins pénible : la prière en remplace l'hymne poétique , mais elles partent toutes deux de l'élan dune nature immortelle, quoique la première atteigne plus vite et plus sûrement ce que l'autre ne faisait que pressentir. La vie de ma sœur est un tout harmonieux et mélancolique comme sa figure, comme le son de sa voix. Elle me parle souvent de vous, car elle vous aime beaucoup. J'avais emmené ici Albert pour sa santé, car il était très fatigué, mais le bon air l'air l'a rétabli, grâces à Dieu. Les progrès reUgieux de ce pays sont bien grands, surtout dans les hautes classes. Vous seriez très frappé du Genève actuel : lès plus opposés au mouvement religieux
sont eux-mêmes bien plus religieux qu'autrefois ; le canton de Vaud abonde en pasteurs pleins d'onction et de talent. Ce n'est pas la réaction religieuse de l'Opéra et de M. Sainte-Beuve, que, par parenthèse, nous avons eu ici à dîner l'autre jour (et qui va faire des vers sur le lac), mais' c'est une réaction tout intime et toute sérieuse.
Victor va partir pour le conseil général, et compte revenir ici passer encore quelques jours, jusqu'au moment où les couches de Louise me rappelleront à Paris ; ce sera encore une grande émotion et puis me voilà grand'mère. Il y a loin de là au temps où je vous ai vu pour la première fois. Gomme ce passé disparaît! Adieu, cher Prosper, tâchez de nous revenir et n'oubliez pas de nous aimer.
DE M. MOUNIER
Paris, 14 août 1837.
Je suppose que vous allez profiter du voyage de l'empereur pour venir faire une visite à la France et à vos amis. Vous assisterez à ses élections générales. Le spectacle sera intéressant. Je ne pense pas, toutefois, que l'ensemble des dispositions de la Chambre soit différent de ce qu'il est aujourd'hui. L'ancienne Chambre sera augmentée d'un autre côté. Il surviendra quelques jeunes gens dont les idées libérales n'auront point été tempérées par l'expérience des hommes et des choses. Je croirais même que nous verrons une centaine de figures nouvelles. Mais les collèges électoraux, sauf ceux du Midi et de l'Ouest, où la couche supérieure paraîtra pour la première fois, sont au fond
toujours les mêmes. Une des causes qui accroîtra le nombre de ces nouveaux visages est l'obligation où se trouve le ministère de transporter au Luxembourg plusieurs habitue's du palais Bourbon. Nous aurons donc une fournée. 11 est fâcheux qu'on ne procède plus autrement, mais, du moins, j'espère que Mole y veillera et qu'il ne s'écartera point dans la pratique, de ce qu'il sait si bien, c'est que le corps ne peut plus avoir de considération si les membres n'en apportent pas leur quote-part. Notre soleil n'a plus assez d'éclat pour couvrir les taches.
Soyons justes, Mole a bien rempli la page depuis quelque temps, et l'opinion publique serait injuste si elle ne reconnaissait d'heureux résultats dus à la politique humaine et conciliante du ministère actuel. Je regrette que Guizot n'ait pas employé son talent à s'associer à ces œuvres, au lieu de compromettre ses belles paroles en exposant des plans quïl est au moins inutile de montrer à l'avance, et en se complaisant dans des classifications sociales très contestables et très attaquables.
DU COMTE MO LÉ
Paris, 20 août 1837.
Quand vous tiendrez ici, vous verrez par vousmême la vie que je mène, si toutefois je suis encore dans le cabinet d'où je vous écris. J'y ai pris de l'aplomb et de la force. Le dehors et le dedans m'en verraient sortir, si je ne me trompe, avec inquiétude et même regret. J'avais beaucoup à faire pour qu'on revînt de l'idée que les doctrinaires, depuis 1818, avaient donné
AVRIL 1837-JANVIER i838. 47
de moi. Je connais mes côtés faibles mieux que personne, et ils sont nombreux, mais je ne sache rien qui me ressemble moins que la réputation qu'ils m'avaient faite. Leur Journal de Pai'is se meurt, faute d'abonnés, mais MM. Guizot, Duchâtel et consorts sont accourus pour le secourir, et l'on m'assure qu'Os se réunissent ce soir. Tous les matins M. Duvergier de Hauranne y publie quelques mensonges de plus et quelques calomnies ayant pour but de mettre la division parmi nous. C'est à quoi nul ne parviendra. Jamais sept ministres n'ont vécu ensemble plus fraternellement. En tout vous ne pouvez pas assez vous répéter que notre position à l'intérieur est excellente, admirable, ce qu'elle n'a été pour personne depuis sept ans.
Le dehors est fort troublé, c'est de là seulement que l'agitation peut nous venir, mais nous saurons le conjurer. J'espère arriver à la session avec la paix bien établie d'un bout de la régence à l'autre. Le choléra semble recommencer son tour d'Europe. Dieu sait s'il ne reviendra pas ici bientôt. Les troubles qui ont éclaté à sa suite à Naples et en Sicile s'apaiseront, je l'espère, par des moyens indigènes. Autrement il en sortirait une grave complication. La question du moment pour l'Espagne est de savoir si le prétendant repassera l'Èbre.
Le salon de la princesse de Lieven est toujours le lieu de réunion de toutes les ambitions en travail. Thiers, Guizot et Berryer y vont soir et matin. J'ai dû vous le dire pour votre gouverne.
AUCOMTEMOLÉ.
Saint-Pétersbourg, 13 octobre 1837 (1).
Monsieur le comte,
Quelques-uns des officiers qui ont assisté aux manœuvres de Wosnecensk, et des voyageurs qui ont parcouru la Russie méridionale pendant la tournée de l'empereur, reviennent à Saint-Pétersbourg, Maintenant je puis avoir des récits exacts ; auparavant j'aurais été exposé à transmettre à Votre Excellence des ouïdire exagérés et ridicules, ou à répéter les narrations semi-oflicielles insérés dans des lettres écrites sans confiance ni sécurité.
Tout le monde s'accorde sur la grandeur et la beauté du spectacle que présentait cette masse de cavalerie. Il est certain qu'il y avait quarante-trois mille hommes à cheval, tous appartenant aux colonies, hormis une division de cavalerie légère ; tout cela en bon et bel état, bien exercé, manœuvrant avec promptitude et précision, discipliné en perfection. Une nuit, vers une ou deux heures, l'empereur, sans en avoir prévenu personne, a fait sonner le boute-selle ; en dixhuit minutes chacun était à cheval et à son rang. Je ne donnerai pas" ici à Votre Excellence un exposé de l'organisation de cette colonie; on trouve, dans le Voyage (récemment publié) du duc de Raguse, un chapitre où elle est expliquée d'une façon claire et exacte. Depuis 1834, époque de la visite du duc de Raguse, il paraît que tout a continué à prospérer sous l'administration active et soigneuse du comte de Witt. Cet établissement, qui ne pourrait être reproduit en
(1) Dépêche officielle N° 27.
un autre pays, est merveilleusement approprié aux circonstances de celui où il a été formé ; il est placé sur des steppes sans bornes traversées par le Bug et susceptibles de culture, surtout aux bords du fleuve. On est au large sur ce sol indéfini, il produit ou peut produire ce qui est nécessaire à cette population; les charges, les corvées, le ser^ice militaire ne sont point assez onéreux pour empêcher le cultivateur de se procurer un bien-être remarquable. Des haras très considérables s'}- accroissent de jour en jour et pourront, avant peu d'années, fournir non seulement la cavalerie coloniale, mais une partie de l'armée russe. On dit que les écoles sont surtout tenues d'une manière surprenante ; les sous-officiers qui en sortent sont plus instruits et intelligents que la plupart des officiers russes.
Quels que soient les succès déjà obtenus, il a fallu cependant, pour que la colonie pût se suffire, lui accorder hors de son territoire une dotation considérable ; de grands domaines confisqués en Podolie sur des seigneurs polonais ont été attribués à l'administration du comte de Witt. J'ai ouï dire que ces terres renferment quatre- vingt mUle paysans, ce qui peut représenter près de deux milhons de revenu. Pour construire un palais à l'empereur et des maisons à sa suite et à ses hùtes, pour faire les préparatifs de cette grande solennité, il a fallu faire venir de Pologne un nombre assez considérable des paysans appartenant à la colonie : les terres dont on les a tirés, les récoltes qu'ils avaient à faire, en ont sûrement souffert un notable dommage.
Si Ton veut examiner ce qu'un tel établissement confère de puissance et de force à la Russie, on est VI. 4
porté à conclure qae, comme tout le militaire russe, il faut distinguer entre la force défensive de l'empire et sa force mobile et disponible. Les immenses ressources qu'il trouve précisément dans le peu de valeur de son sol et de la main-d'œuvre, et dans l'état de docilité ou de servage de ses populations, rendent facile l'existence permanente d'une masse armée dont le nombre impose à l'imagination. Mais quand il s'agit de réunir en armée, de mettre en mouvement, d'envoyer hors du territoire ces soldats si aisément entretenus sur le sol russe, alors commencent les difficultés de finances, si grandes dans un Élat où le budget, déjà disproportionné avec l'étendue et avec les besoins, offre chaque année un déficit. Alors manquent à la fois l'administration mihtaire, le service de santé, les moyens de transport; alors l'infidéhté, l'inintelhgence, l'apathie de tous les subalternes laissent regretter la civilisation européenne. C'est ce qu'on a vu dans les récentes guerres de Turquie et de Pologne, oii la puissance russe a été presque réduite aux abois, n'ayant pourtant à combattre que de très faibles ennemis. Mais de semblables réflexions n'ont sûrement pas été faites par l'empereur, tandis qu'il jouissait du magnifique aspect de ses quarante-trois mUle cavaliers et lorsqu'il pouvait dire qu'ils ne lui coûtaient rien. Il ne m'est pas encore revenu que l'empereur ait éclaté en paroles trop excessives et retentissantes contre la France. Je suis convaincu que sa disposition n'a jamais été plus haineuse, mais il l'a contenue dans de certaines bornes ; plus d'une fois il a répété, à l'archiduc Jean (1) et aux Autrichiens, qu'il formait la
(i) Fils de Léopold II, né en 1782, oncle de l'empereur.
réserve de la bonne cause; qu'il se tenait prêt à la défendre dès qu'il le faudrait avec cette belle armée. L'archiduc, dont la présence avait été tant désirée et tant demandée, a été l'objet de beaucoup de soins et de caresses : lui aussi a parlé de la bonne cause, car c'était le mot adopté. Des officiers anglais venus comme voyageurs ont été traités avec de grands égards, et, en général, on a été courtois pour tous les étrangers.
J'ai eu beaucoup de détails sur les cosaques du Don. Ce n'est encore qu'un peuple sauvage, inerte, sale, à qui la liberté ne donne aucune consolation, aucun goût de bien-être. En même temps, la frontière étant reculée, ces cosaques ne mènent plus la vie d'alerte et de guerre quotidienne qui en faisait une si fameuse cavalerie légère; Us perdent les habitudes militaires, répugnent au service qui leur est imposé; les régiments qu'ils recrutent exclusivement encore sont peut-être moins bons que la cavalerie de l'armée. C'est sur l'Oural, le Kouban, l'Irtisch, particulièrement sur le Tereck qu'il faut chercher maintenant les véritables cosaques, ceux qui, par un contact continuel avec un ennemi ne les laissant jamais en repos, ont conservé des habitudes guerrières.
Saint-Pétersbourg, 12 novembre 1837 (1).
On ne m'avait point trompé en me racontant que les Autricliiens avaient été mécontents de l'accueil
général de cavalerie, directeur général du génie et desfortilications.
empressé etflatteur que le duc de Leuchtenberg a trouvé à Wosnecensk. Ils ont remarqué assez aigrement qu'il n'appartenait à aucune famille régnante, que son père n'avait jamais été qu'un délégué de l'empereur Napoléon et quïl n'y avait nul motif pour le mettre sur le même pied que des princes des maisons souveraines. Les souvenirs de Napoléon ne sont pas autant à la mode à Vienne qu"à Saint-Pétersbourg.
Le voyage de l'empereur après les manœuvres de Wosnecensk n'a offert, autant que je l'ai pu savoir jusqu'ici, aucune circonstance intéressante. C'est toujours des routes parcourues avec une extrême rapidité, des observances religieuses accomplies avec ostentation, des revues militaires et des fêtes brillantes. Jamais un examen attentif de l'administration, des besoins locaux, de l'état du commerce et de l'industrie. Jamais de couA^ersations détaillées et réellement instructives, soit avec les agents civils, soit avec les principaux habitants. Les visites aux établissements publics d'instruction et de charité ne sont aussi qu'un passage rapide où l'ordre extérieur et la propreté peuvent seuls être appréciés. En un mot, pour de tels voyages l'apparence est suffisante en presque toutes choses. C'est ce que chacun sait et dit. Le pays n'en retire aucun avantage. Ce sont d'énormes dépenses ajoutées à un budget déjà insuftisant aux emplois utiles, ou aux charges des localités. Personne, du moins dans les classes éclairées, n'y voit autre chose qu'un besoin continuel de distraction et de nouveauté, une activité physique de plus en plus impatiente. Les rigueurs exercées contre tels ou tels agents miUtaires et civils; les faveurs gracieusement accordées à d'autres n'ont généralement aucun motif public. On s'en demande
AVRIL 1837-JANVIER 1838. bS
la cause. On recherche comment le courroux de l'empereur a pu être excité, pourquoi sa bienveillance s'est déclarée. La conviction qu'il y a eu justice rendue, après mûr examen et connaissance de cause, ne vient à la pensée de personne. Seulement on croit, et on a raison de croire, à une intention sincère de récompenser et d'encourager la bonne conduite et l'accomplissement zélé du devoir, et de punir le désordre ou la néghgence.
L'empereur, après une traversée pénible et presque dangereuse, a débarqué une première fois à Gelenzick pour y voir les troupes qui ont, dans la campagne de cette année, obtenu le plus de succès contre les tribus. Puis il s'est rembarqué et quelques jours après est venu descendre à Redout-Kalé. De là il s'est rendu à Tiflis par Kolaïs, Akaltrikh, Érivan ; c'est dans cette dernière ville qu'il a reçu une ambassade solennelle du chah de Perse. On dit que l'empereur eût désiré que le chah vînt lui même ; il a envoyé son fils, enfant de neuf ans. Les présents en châles, perles et chevaux ont été fort magniliques.
Partout le voyage a été difficile. La saison était pluvieuse. C'est un pays sans roules et fort montagneux. Je n'ai pas ouï dire que l'empereur ait couru, à aucun endroit, le péril d'être attaqué par les tribus insoumises. Il ne parait pas non plus que sa présence ait déterminé des actes de soumission.
Malgré le goût ardent de l'empereur pour les grandes revues et les manœuvres, il n'était pas possible de réunir les troupes en nombre considérable. Il fallait laisser chaque corps dans la position qu'il occupe pour la sûreté du pays et ne pas interrompre les opérations miUtaires. D'ailleurs ces troupes n'auraient point pré-
sente cette régularité de tenue et cette précision de manœuvres auxquelles l'empereur est accoutumé à attacher tant d'importance. 11 aurait fait des reproches, lorsqu'il avait plutôt des louanges à donner et des récompenses à distribuer. Ceci rappelle un mot du grand-duc Constantin, qui est demeuré célèbre : « Rien ne gâte les soldats comme la guerre. » L'empereur n'a donc pas voulu exprimer sa satisfaction. Un colonel, parent du général en chef Rosen, avait apparemment encouru des reproches très graves ; ses épaulettes lui ont été arrachées devant son régiment.
Après avoir passé trois jours à Tiflis, l'empereur a pris la route militaire du Caucase, pour revenir par terre. J'ai écrit à Votre Excellence quelles alarmes on concevait de ce voyage à travers les montagnes où les convois sont encore souvent attaqués par des tribus sauvages. Un tout autre genre de danger y était réservé à l'empereur. Selon sa coutume et son impérieuse A'olonté, il allait fort grand train dans une descente, sans avoir enrayé. La route est étroite, la voiture a dévié, sans que les chevaux pussent la retenir. Elle a été entraînée au bord escarpé qui domine sur un ravin profond. Les chevaux de devant y sont tombés. Une sorte de parapet en pierres entassées a heureusement fait verser la calèche du côté de la route. L'empereur en a été quitte pour des contusions. Cette manie de tout risquer pour parcourir les routes le plus vite possible, sans même avoir été averti par le grave accident de l'année dernière, est généralement blâmée comme déraisonnable et peu digne d'un souverain qui met en péril plus que sa personne.
Maintenant le voyage de l'empereur doit être ter-
miné. Il était attendu à Moscou avant-hier, et avant de fermer cette lettre, je saurai sans doute qu'il y est arrivé.
C'est avec satisfaction que je parlerai à Votre Excellence de Teffet qu'a produit ici la prise de Constantine. On s'en occupait beaucoup ; on m'en parlait souvent. Le jour où la nouvelle est arrivée, je me trouvais à une réunion nombreuse et brillante chez M. le comte Woronzow, grand maître des cérémonies. J"ai été aussitôt entouré de Adves félicitations. M. le comte de Nesselrode a été le premier à m'adresser les siennes. On eût presque dit que nous étions dans une société française, tant les apparences témoignaient une sympathie expansive. Depuis que les détails sont connus, ils sont un sujet continuel de conversation. La vaillante conduite de M. le duc de Nemours, la mort du général Damrémont, la façon vive et brillante dont ce fait d'armes a été accompli, tout cela est répété avec de bienveillantes louanges. Les jeunes officiers regardent et remarquent avec un sentiment d'envie combien une éclatante publicité et un mouvement d'esprit national récompensent et encouragent chez nous les belles actions de guerre. Ils songent à regret que rien de pareil ne vient donner de l'éclat à leurs services, de la renommée à leur dévouement.
Je m'assure que si l'empereur eût été ici, il m'eût aussi montré un grand intérêt à cette nouvelle. Il se pique d'éprouver une vive émotion pour tout ce qui est gloire mihtaire, et en cette occasion toute trace de ses sentiments politiques aurait disparu.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Broglie, 13 novembre 1S37.
Victor est parti pour Broglie où nous sommes établis pour passer un mois d'hiver. Victor a voulu se reposer encore avant ces agitations de la session et gchapper le plus possible à ce moment que vous appelez si bien la chute des pointe feuilles. Nous assistons, au lieu de cela, à la chute des feuilles, qui est bien plus paisible. Nous ne savons pas beaucoup plus que vous sur les élections. L'intention parait avoir été d'avoir une Chambre semblable et de nommer les mêmes députés. Cependant il y a un grand nombre de nouveaux qui auront sûrement une volonté encore plus flottante que les anciens, et il est probable que les éléments d'indécision et de dissolution seront encore augmentés.
Uuels terribles moments vous avez passés, cher Prosper, pendant les couches d'Adélaïde (1). Je n'y puis penser sans frémir, moi qui ai tant souffert en voyant tant souffrir Louise. Qu'est-ce donc que vous avez dû sentir? Voir souffrir ses enfants est bien certainement la plus affreuse -douleur de ce monde, la pitié nous décliirerait l'àme, si la pensée de celle de Dieu ne venaitTadoucir. Je voudi'ais que vous le vissiez plus dans l'amour que dans la loi morale, car s'il est l'auteur de l'une, l'autre est son essence. Le chemin de la conscience néanmoins est bien le bon : il vaut mieux commencer par là, mais ce n'est pas la. fin. Victor me
(1) La fille aînée de M. de Baranle avait épousé en 1836 le baron de Nervo. c. b.
semble s'occuper toujours plus sérieusement de ces hautes pensées. Ses loisirs sont si bien employés que je lui souhaite bien qu'il en ait beaucoup et longtemps. J'aimerais fort à vous voir cet hiver; vous aurez à souffrir de la division de vos amis, mais près de nous j'espère que vous trouverez la paix, car nous sommes heureusement à part des àpretés politiques. Votre femme est toujours belle et bonne à ce que disent tous ceux qui l'ont vue et entendue ; elle ne perd aucune chaleur d'àme avec la jeunesse. Il me semble qu'on a bien besoin qu'elle nous vienne d'en haut pour remplacer tout ce qui se refroidit et se ternit sur la terre. Ne rien admirer flétrit le cœur, et c'est notre lot depuis longtemps et pour longtemps peut-être.
Adieu, bien cher Prosper, j'attends votre sœur d'ici à quelques jours; nous aurons quelques bonnes journées à passer ensemble et nous parlerons bien de vous, car nous vous aimons bien.
DE M. MOUNIER
Paris, i'6 novembre 1837.
Je ne doute pas que vous ne soyez parfaitement au courant de nos affaires électorales, et, partant, de notre situation ministérielle. Je vais cependant vous en parler. Vous verrez si nous nous sommes rencontrés. D'abord des deux extrémités la droite n'a point augmenté, ainsi qu'on avait supposé qu'elle le ferait : la gauche a perdu plusieurs de ses notabilités. Mais le centre gauche a gagné au détriment du centre droit. Le ministère a conservé une phalange assez compacte, mais seule elle ne peut donner la majorité. Deuxvoieg
se présentent. L'une conduit vers la gauche : les boules du centre et celles du centre gauche se réuniraient; l'autre vers la droite, on rallierait au centre tout le centre droit. L'instinct général du gouvernement, la crainte de l'application de certaines théories du centre gauche doivent pousser vers cette dernière combinaison. .Je la crois la tendance naturelle, le goût prononcé de notre ancien camarade, mais une tendance opposée, un goût différent peuvent exister non loin de lui, et la réputation de Guizot, qui est le chef éclatant du centre droit, peut en écarter. Au centre gauche se rencontre un autre danger : l'ambition de M. Thiers qui va se refaire tout libéral. Toutefois je ne crois pas à l'avènement prochain de celui-ci, comme bien des gens veulent le penser ou affectent de le dire. Il retrouvera un grand obstacle dans les dispositions du château, entretenues par les conversations diplomatiques, de sorte que son succès ne pourrait sortir que d'une majorité qui l'imposerait. Or cette majorité ne saurait se former, pourpeu que le ministère se raidisse. Il peut y avoir quelques échecs, quelques fluctuations, comme dans la dernière session, mais l'occasion de concentrer une opposition permanente et maîtresse des scrutins ne parait pas devoir se présenter. Mole a été heureux jusqu'ici, et c'est une raison, peut-être, pour l'être encore. M. Guizot sera un grand poids dans la balance. Son rôle doit ressembler à celui de Peel. Il faudra qu'il montre qu'il veut défendre le pouvoir dans l'intérêt social, et non pas dans son intérêt privé. Je le lui disais hier. « C'est bien ce que j'entends », m'a-t-il répondu. J'espère qu'il suivra sa résolution et qu'H ne laissera pas échapper si belle occasion. En attendant, on parle de lui pour la pré-
AVRIL 1837-JAXVIER 1838, 59
sidence. Je crois que c'est une faute. Dupin y est inexpugnable en ce moment, et pourquoi l'irriter?
Pour en revenir aux élections, dans plusieurs départements la réunion du centre et de la droite modérée a produit des résultats très utiles. Dans d'autres la droite, piquée de l'échec de son candidat, s'est retirée et a abandonné le terrain à la gauche.
En général, on a pu remarquer une tendance de plus en plus marquée à chercher les députés dans les rangs les moins élevés ; M. Locquet et M. Beudin sont, sans doute, de fort honnêtes bourgeois de Paris, mais ils semblent d'assez singuUers représentants de la capitale où se réunissent toutes les capacités de la nation, et qui se prétend le centre du monde intellectuel. On a reproché, à cette occasion, au gouvernement de n'avoir pas su choisir et indiquer des candidats; sur plusieurs points on en manquait, témoin Le Havre qui a exhumé M. Mermillod, avocat de troisième classe à Paris, et complètement étranger à la Normandie. Ailleurs les considérations d'intérêt, de faveur, ont eu grande influence. C'est ainsi que M. Conte (1) a été nommé à Feurs qui craignait de perdre le passage de la malle-poste de Marseille.
DU COMTE MOLÉ
Paris, 16 novembre 1837.
Mon cher ami, nous allons bientôt nous revoir et c'est pour moi un plaisir plus grand que je ne saurais vous l'exprimer. Dieu sait tout ce que nous aurons à
(1) Directeur général des postes, c. b.
dire, à échanger sur le passé, le présent et l'avenir. Du 15 avril jusqu'à présent, j'ai eu, je l'ose dire, une administration brQlante; vos amis m'avaient fait la réputation d'un causeur agréable, incapable de parler et d'agir : j'ai prouvé que je parlais moins éloquemment mais plus utilement qu'eux, et que j'étais dans l'action plus laborieux, plus suivi, plus intelligent et plus habile qu'eux. Je suis content. J'avais désiré cette épreuve. Personne n'a moins de présomption, d'outrecuidance que moi, je connais trop les véritables conditions d'une supériorité réelle pour tomber dans le ridicule de me l'attribuer. Mais quand je me compare, l'orgueil me retient, et je me sentais infiniment audessus, comme homme politique, de tous ceux qui me vouaient à l'exclusion et prétendaient m'amoindrir par leur dédain. Depuis que je ne vous ai écrit, j'ai pris Consfantine et fait la meilleure Chambre que les circonstances comportassent. J'ai pris Constantine parce que c'est moi seul qui ai exigé l'envoi de Vallée et de Rohault de Fleury (1) et qui, au dernier moment, ai fait apercevoir à Bernard l'insuffisance de ses préparatifs.
Quant à la dissolution, ses plus grands adversaires reconnaissent qu'il y avait tout à perdre à la tUfférer. Je me présente donc à la Chambre dans la plus belle situation, et pourtant j'entrevois plus de difficultés que je n'en ai encore rencontré. Je me sens non seulement bon courage, mais encore une sorte d'impa-
(J) Le heutenant général Rohault de Fleury commandait le génie devant Constantine. Il fit construire en deux nuits les tranchées et la place d'armes qui permirent à la grosse artillerie d'ouvrir une brèche praticable, c. b.
tiente ardeur. Je voudrais abréger ce temps de fermentation et d'intrigues que j'avais prévu entre les élections et la session.
M. Thiers et ses amis menacent de devenir exigeants. Je ne cède à personne. 'J'accepte avec bienveillance tous ceux qui veulent bien m'aider, mais Je repousse quiconque prétend à me protéger. Ce rùle de protecteur on se le dispute. Des deux côtés, on me dit : « Nous combattrons pour vous, nous vous ferons vivre de notre parole. » Mon cher ami, du moment où mes actes et ma parole ne suffiront plus à me faire vivre, je tomberai, emportant avec moi, croyez-le bien, des regrets que mes successeurs, quels qu'ils soient, n'affaibliront pas.
Je vous écris à la course, à la volée, et convaincu encore que je ne tomberai pas. 11 n'est aisé ni de m'attaquer ni de m'ébranler dans la position que je me suis faite.
Paris, 17 novembre 1837 (1).
Monsieur le baron,
M. Bresson me mande que M. de Liebermann, en partant récemment pour Saint-Pétersbourg, a reçu de la bouche de S. M. Prussienne l'ordre de mettre tous ses soins à amener l'empereur Nicolas à une meilleure appréciation de l'état de la France. M. de Liebermann prétend y avoir toujours travaillé de concert avec M. de Ficquelmont,mais il ajoute quêteurs efforts ont été contrariés par lord Durham qui, pour faire sa cour à l'empereur, ne négUgeait aucune occasion de lui parler de nos affaires dans un jour d'ironie et
(1) Dépêche officielle NM 2.
de malveillance. Cette version me parait de tous points un peu extraordinaire.
DE M. GUIZOT
Paris, 18 décembre 1837.
Trois mois de séjour à la campagne m'ont un peu rafraiclii. Je vais rentrer dans la fournaise. Qu"arrivera-t-il ? Je n'en sais rien et je désire qu'il n'arrive rien. Je regarde ceci comme une parenthèse. Il est bon, je crois, et bon pour tous, qu'elle soit longue. La session commencera par une grande méfiance, une grande réserve de tout le monde. L'esprit de circonspection domine aujourd'hui dans le pays. N'avoir point d'avis, point de volonté, ne se compromettre pour rien ni avec personne, c'est la sagesse. Fausse sagesse, vous le savez, et qui va moins h cette forme de gouvernement qu'à toute autre. Cependant elle a son temps. Du reste, je ne sais pourquoi je vous parle de tout cela. Nous causerons; et quoique vous soyez peut-être destiné à être tiré à deux ou trois chevaux, nous causerons librement et sincèrement.
AU COMTE MOLE
Saint-Pétersbourg, 30 décembre 1837 (1).
Monsieur le comte.
L'empereur est de retour ici depuis plusieurs jours. 11 est venu avant-hier passer quelques moments chez
(I) Dépêche officielle N° 31.
le comte Woronzow, où l'on dansait. Il m'a fait un très gracieux accueil comme de coutume, m'a remercié de l'avoir attendu avant de partir, et a parlé de l'espoir que je reviendrais après mon congé fini. Demain je serai reçu plus officiellement en audience de départ. Ainsi que je le supposais, rien de politique n'a pris place dans cette conversation. Mais il m'a parlé de M. le duc de Nemours avec intérêt. Du reste, j'ai lieu de penser que sa disposition n'a point varié. M. de Liebermann, en revenant de Moscou, quelques jours avant l'empereur, m'a raconté l'entretien qu'il avait eu avec lui. Voici à peu près ce qu'il m'en a rapporté : Le roi de Prusse l'avait spécialement chargé de parler à l'empereur des discours si peu convenables et tant répétés qu'il avait tenus en diverses circonstances, et de lui en témoigner son mécontentement et son affliction. M. de Liebermann, selon ce qu'il m'a relaté, a pu dire librement et avec détail ce qu'il avait commission de dire. L'empereur s'est montré presque ému d'avoir pu offenser en quelque chose le roi son beau-père et d'avoir paru manquer aux sentiments de respect et d'affection qu'il lui porte. Quant à sa conduite, sous le rapport politique, il a répondu à M. de Liebermann quelle avait été, en toute circonstance, conforme à celle de ses alliées l'Autriche et la Prusse ; qu'il ne s'était refusé à rien de ce qui avait paru convenable à Berlin et à Vienne ; qu'il avait résolu de continuer de ne faire rien de plus, rien de moins, en tout ce qui concerne la France. Il n'a point jugé la révolution de Juillet d'une autre manière que tous les souverains de l'Europe. Il sait mieux que personne qu'elle doit être en grande partie attribuée aux fautes de la branche
aînée des Bourbons ; il a craint et prévu ses fautes. Il ne s'est jamais fait aucune illusion sur l'incapacité de ces princes et la dérision de leurs partisans. On sait qu'il n'a prêté ni appui à leurs projets ni encouragement à leurs espérances. En témoignant des égards pour le malheur, il s'est tenu étranger à tout ce qui ressemblait à des machinations ou à des intrigues. La marche que suit le gouvernement français lui semble aussi bonne que le permettent les circonstances difficiles. Le roi Louis-PhiUppe est é\'idemment un souverain fort habile. « Il est plus fin que nous tous, » mais — s'écriait l'empereur — je n'en conserve » pas moins mon opinion personnelle sur le fait même » de son avènement. Selon moi, U aurait dû accepter » la confiance que lui témoignait le roi Charles X; » rester lieutenant général du royaume et conserver » la couronne pour le duc de Bordeaux. »
M. de Liebermann est trop courtisan et pas assez bienveillant envers la France pour s'être, je crois, donné beaucoup de peine à montrer le xiàe et le faux de ce jugement, pour rappeler que le roi Louis-PhiUppe avait à remplir des devoirs non pas envers le roi Charles X, mais envers son pays, qu'il s'agissait de préserver des calamités et des dangers de Tanarchie. J'ajoute que l'empereur est persuadé que l'honneur de sa vie, que ce qui doit à jamais illustrer sa mémoire, c'est d'avoir refusé la couronne jusqu'au moment où le refus du grand -duc Constantin vint rendre légitime la succession qu'avait réglée l'empereur Alexandre. C'est une circonstance de sa \ie sur laquelle il aime à revenir souvent, tout inaperçue qu'elle a été en Russie, où chacun savait que le grand-duc Constantin ne voulait pas régner
et où, d'ailleurs, on n'est pas accoutumé à être scrupuleux en fait d'avènement au trône. J'ai plus d'une fois entendu l'empereur parler, avec une sorte d'enthousiasme, de l'acte par lequel son père Paul 1" a déterminé l'ordre de succession. Voir dans cet acte la sécurité de l'avenir et une garantie contre les sanglantes intrigues de palais qui se sont renouvelées si souvent en Russie, c'est faire preuve d'une véritable ardeur de novice pour la légitimité, mais d'une ardeur sincère quoiqu'un peu déclamatoire.
Le général Kisseleff va joindre à ses fonctions le titre et le rang de ministre. L'administration des domaines de la couronne devient un département. Ce ne sera pas le moins important. Il s'agit de régler le sort d'une population de seize ou dix-huit milhons d'habitants. La couronne n'en possède pas un moindre nombre à titre de propriétaire. Les faire passer de l'état de serfs à l'état de colons, transporter la redevance de l'homme à la terre, donner le bienfait d'un recrutement régulier qui ne laissera plus le paysan exposé pendant toute sa vie à la chance de devenir soldat, ce sont de grands projets, mais d'une exécution difficile. Il y faudra procéder avec une extrême prudence. La faveur accordée au général Kisseleff prouve que Tempereur, tout découragé qu'il soit de ce qui est idées libérales, progrés de civilisation, changement apporté dans les classes sociales, n'a pas du moins renoncé à préparer la grande transition qui, au dire de chacun, est destinée à garantir l'avenir de la Russie.
Janvier 1838-Mar3 1839 (i).
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Bernay, 23 mai 1838,
Cher Prosper, s'il en est encore temps, retardez votre voyage de Broglie, ce pauvre M. de Château-
(1) Événements de janvier 1838 a mars 1839. — Animation deM.Thiers contre le ministère. — M. Guizot, tout malveillant qu'il soit à l'égard du cabinet, repousse les avances du chef du centre gauche aux doctrinaires. — Accord de MM. Mole et Guizot contre M. Thiers lors de la discussion de l'adresse sur un amendement relatif à la question d'Espagne. -7- Défaite complète de M. Thiers (12 janvier 1838). — Il déplaît à M. Mole d'être protégé par les doctrinaires, dont il connaît les sentiments d'hostilité contre lui. — Nouvelles avances faites à ceux-ci par M. Thiers. — Elles sont accueillies. — Discussion sur les fonds secrets. — Les doctrinaires se joignent aux autres fractions oppposantes. — Insuccès de M. Guizot, victoire de M. Mole (lo mars). — Irritation des conservateurs contre les doctrinaires. — M. Mole détache un à un certains partisans de M. Guizot ou de M. Thiers, mais sans arriver à former une majorité solide. — Discussion et vote de lois importantes: sur les aliénés (13 avril); sur les attributions des con-
vieux a été frappé d'apoplexie à Bernay, avant d'arriver à Broglie. Nous sommes tous établis dans une
seils généraux et des conseils d'arrondissement (23 avril) ; sur la juridiction des jugQs de paix (24 avril). — Proposition du ministère, comprenant la construction de onze cents lieues de chemins de fer, dont trois cent soixante-douze immédiatement, rejetée ,10 mai). — Loi sur les faillites (14 mai). — Mort du prince de Talleyrand (17 mai). — La conversion du 5 p. 100, à laquelle le ministère est au fond contraire, est votée par la Chambre des députés sur la proposition de M. Gouin, mais repoussée par la Chambre des pairs (26 juin). — Clôture de la session (12 juillet). — Naissance ducomtede Paris (24 juillet). — M. Mole demande à la Suisse d'expulser le prince Louis Bonaparte qui, réfugié à Arenenberg, y organise des conspirations contre le gouvernement français [l" août). — Agitation en Suisse à ce sujet. — Refus de la Suisse, basé sur la nationalité suisse conférée au prince dans le canton de Thurgovie. — Les puissances, émues de voir Mazzini et d'autres réfugiés expulsés de Suissey rentrer et y recommencer leurs menées, appuient notre demande. — La Diètene prend aucune décision. — Concentration d'un corps français de 25 000 hommes sur la frontière suisse. — Blocus mis sur ses frontières par le grand-duché de Bade. —Le roi de Wurtemberg se prépare à une mesure semblable. — Attitude menaçante de l'Autriche. — Le prince Louis quitte spontanément la Suisse et se rend en Angleterre (22 septembre). — M. Mole considère l'incident comme terminé en fait, malgré l'ambiguïté de la réponse de la Diète. — La France décide l'évacuation d'Ancône comme conséquence du départ des Autrichiens des Légations (4 décembre). — Difficultés diverses en Amérique. — Envoi d'une escadre devant Buenos-Ayres pour protéger les intérêts de nos nationaux contre les procédés arbitraires du président Rosas. — Plusieurs navires de guerre, dont la Créole commandée par le prince de Join-
affreuse auberge, d'où il ne peut bouger. On espère le sauver. Nous avons un excellent médecin et tous
ville, sont envoyés, sous les ordres de l'amiral Baudin, dans les eaux du Mexique pour appuyer les réclamations des résidents français lésés dans leurs intérêts par cet État en proie à l'anarchie. — Bombardement et capitulation du fort deSaint-Jean-d'Ulloa (28 novembre). — Nos compagnies de débarquement entrent à la Vera-Cruz (5 décembre). — La France reçoit satisfaction. — Opposition de M. Mole à un projet de mariage de la jeune reine Isabelle avec un archiduc d'Autriche. — Aucune suite n'est donnée à ce projet. — A la veille de l'ouverture de la session de 1839, l'alliance entreM.Thiers et M. Guizot se resserre encore. — La coalition. — Ouverture de la session (17 décembre^. — La nomination, très disputéej du bureau de la Chambre des députés est en partie défavorable au ministère. — La commission de l'adresse lui est hostile en grande majorité. — Longue discussion de l'adresse. — Succès et échecs du ministère, les uns et les autres à quelques voix près. — Le vote final sur l'ensemble est favorable au cabinet, par 221 voix contre 208. — Devant le peu d'importance de cette majorité, le ministère donne sa démission (22 Janvier 1839). — Le maréchal Soult refuse de former un cabinet. — M. Mole reprend sa démission : il fait prononcer la dissolution (2 février). — Envoi d'une escadre à Port-au- Prince pour rappeler au gouvernement d'Haïti, d'avoir à payer l'indemnité stipulée, en faveur des colons français dépossédés (février^ lors de la reconnaissance en 1825 de son indépendance. — Acharnement de la lutte électorale. — Manifeslede MM. Thiers, Guizot et Odilon Barrot. — Violences de la presse. — Malaise général. — Victoire électorale de la coalition (2 mars). — En Angleterre : La lutte entre les ivhigs et les toi'ies devient d'autant plus active et serrée qu'ils se contre-balancent, à peu de voix près, dans la Chambre des communes. — L'insurrection
les secours de la bonté divine; sa malheureuse femme doit arriver demain. Nous ne pourrions jouir de vous, ne quittant pas notre malade.
* toujours persistanteau Canada, des modifications aux lois électorales en Angleterre et en Irlande, la réforme des corporations municipales en ce dernier pays, la législation sur les pauvres, les questions relatives au clergé, aux biens des Églises d'Irlande et d'Ecosse, la situation agricole, la police des manufactures, donnent successivement lieu aux discussions les plus vives. — Quelquefois battu, le plus souvent victorieux, quoique péniblement, le ministère arrive, par des concessions fréquentes au parti tory, mais qui lui sont amèrement reprochées par la fraction radicale du parti libéral, à faire passer plusieurs de ses projets, ratifiés ensuite par la Chambre des lords. — L'insurrection canadienne finit par succomber. — Réveil de la question belge. — Le roi de Hollande adhère aux vingt-quatre articles et en demande l'exécution. — Soulèvement des esprits en Belgique à la pensée de restituer la portion du Limbourg et du Luxembourg qu'elle avait gardée, le roi de Hollande repoussant les vingt-quatre articles qui en stipulait, entre autres clauses, la restitution. — Hostilité des puissances et môme de l'Angleterre contre les prétentions de la Belgique. — La conférence de Londres décide que rien ne sera changé aux conditions des vingt-quatre articles, mais que les charges financières imposées à la Belgique par le traité primitif seront réduites de près de moitié (11 décembre 1838). — Après une vive agitation, le Belgique finit par se soumettre. — En Allemagne : L'agitation catholique continue dans la Prusse Rhénane. — Le gouvernement cherche à résoudre la question des mariages mixtes par des dispositions animées d'un esprit de tolérance et de conciliation. — La Diète germanique, sans se prononcer sur les actes du roi de Hanovre, lui demande un exposé des incidents constitutionnels survenus depuis son avènement (2o mai
Voulez-vous dire à madame de Dino que ce coup de foudre nous a frappés au moment où je lui écrivais. Je ne pourrais le faire à présent sans lui parler de ce
1838). — Le roi de Hanovre refuse de souscrire à cette exigence. — L'agitation continue en Hanovre contre le coup d'État du roi. — Convocation des États généraux, conformément au décret de 1819 (20 février.) — Une nouvelle constitution leur est proposée. — La seconde Chambre déclare illégale son existence actuelle jusqu'à ce que le projet de constitution ait été soumis aux états généraux convoqués d'après la constitution de 1833. — Elle est prorogée (27 juin]. — Résistance légale. — Refus de payer les impôts non votés. — Nouvelle convocation des États, rendue infructueuse par l'absence du plus grand nombre des députés (ib février 1839). — Ils sont encore prorogés. — En Russie : Continuation de la guerre en Circassie. — L'Angleterre croit voir dans le siège de Hérat par le chah de Perse, Mohamed Mirza, l'intluence de la Russie et une menace future pour les Indes. — Ses démêlés avec la Russie à ce sujet. — Rédaction d'une adresse des États de la ville libre de Cracovie aux trois puissances protectrices, demandant l'exécution de la constitution octroyée en 1816 , février 1839). — En Turquie : Rupture des négociations entre le sultan et le vice-roi d'Egypte sur la question de l'hérédité offerte par la Porte au pacha en échange de la Syrie. — Préparatifs de guerre. — Observations de l'amiral Roussin au sujet de l'armement de la Hotte turque. — Reprise des négociations entre Mahmoud et Méhémet-Ali. — La flotte turque s'apprête à franchir les Dardanelles. — Représentations de la France et de l'Angleterre. — Promenade d'observation de la flotte égyp tienne. — Ibrahim réprime l'insurection des Druses, encouragée par le sultan. — Méhémet-Ali, dans un but de conciliation, envoieletribut. — Mahmoud continue ses réformes. — Traité de commerce entre la Porte et l'Angleterre. —
qui nous bouleverse : elle a assez de son fardeau. Cette scène de M. de Talleyrand est bien étrange (1). Dieu veuille avoir parlé lui-même à son âme et lui avoir dit ce que nulles voix humaines ne peuvent jamais dire. Je l'espère-, je le crois; Dieu sonde les cœurs et les consciences, n est le Dieu de vérité, et aussi de compassion.
Méhémet-Ali refuse de s'y soumettre tout d'abord, puis suspend ses protestations. — En Espagne : La situation ne se modifie pas ; — la guerre civile continue avec ses chances diverses et ses atroces violences ; — l'anarchie règne dans touslespartis; — généraux, chefs de bandes, hommespolitiques sacrifient les intérêts de leurs causes à leurs jalousies entre eux et à leur ambition personnelle. — Le ministère Offalia est remplacé par un ministère de transition (28 novembre 1838). — En Portugal : Insurrection ultra-libérale à Lisbonne. — Elle est vaincue (13 mars 1838). — Le ministère Sada-Bandeira est recomposé et complété. — Les Cortès signent la constitution et la présentent à la ruine qui la sanctionne 1^4 avril). — Amnistie des délits politiques commis depuis septembre 1836. — A Lisbonne éclatent de nouveaux troubles; ils sont réprimés. — Débilité du pouvoir, impuissant à faire exécuter les mesures qu'il décrète. — Désordres à Braga et à Lisbonne. — Révolte du 18'' régiment. — Lechef migueliste Remichido est battu et fusillé. — Naissance du ducd'Oporto (31 octobre), c. b.
(1) Environ quinze jours auparavant, M. de Talleyrand, qui depuis plusieurs mois s'entretenait souvent avec M. Dupanloup, avait tracé de sa main un projet de lettre et ud projet de déclaration destinés au Saint-Père. Ces deux pièces, soumises à Mb"" de Quelen, servirent de bases aux deux actes signés par le malade le matin même de sa mort, devant huit témoins parmi lesquels figurait M. de Barante. M. de Talleyrand se conléssa ensuite et reçut l'extrême^ onction en pleine connaissance, c. b.
Bernay, 25 mai 1838.
Cher Prosper, nous espérons que notre malade est hors de danger, bien que son état soit encore très précaire et demande de grandes précautions.
Je regrette bien à présent que vous ne veniez pas : le mieux va continuer, j'espère, et comme madame de Châteauvieux est ici avec ses domestiques, je suis rétablie à Broglie ou à peu près, en revenant ici souvent, mais j'aurais le temps de vous voir, et l'idée que vous partiriez (1) sans nous avoir revus me serre le cœur.
Je crois tout ce que vous dites sur M. de ïalleyrand, et je crois que Dieu accepte l'imperfection des hommages de ses créatures ; d'ailleurs, dans ces deux heures d'agonie où le monde sous toutes ses apparences diverses n'a pu plus l'approcher, Dieu se sera révélé dans son amour saint et miséricordieux qui ne demande que le cœur et qui peut le changer. Ah ! quel bonheur, cher Prosper, de nous appuyer sur les bras de cet amour éternel à notre dernier moment, et non sur aucune forme humaine impuissante comme l'homme. Vous me rendrez ser\dce en parlant de mon intérêt à madame de Dino. J'en sens beaucoup et puis je voudrais é\'iter de lui écrire; je n'aime pas à faire des phrases, et je craindrais qu'il ne perçât quelque chose de ma difficulté à comprendre le prix que le monde met à des choses extérieures dans un
(1) Le congé de M. de Barante touchait à sa fin; il l'avait passé en grande partie à Paris, où il prit une part des plus actives aux délibérations de la Chambre des pairs sur la loi des conseils généraux et d'arrondissement, c. b.
tel moment. Dieu me garde de rien exprimer qui la trouble ; je l'ai été moi-même beaucoup par cette mort et les incidents qui l'ont suivie. J'avais bien prié pour lui, je prie bien pour elle, c'est le seul bien assuré que nous puissions nous faire les uns les autres. Dieu vous guidera dans ce discours (1) si difficile à faire, lui seul nous donne la vérité dans la charité.
Adieu, cher Prosper, l'idée de ne pas vous revoir m'est trop pénible et je ne puis l'accepter. Ne reviendrez-vous pas avec Victor nous dire adieu ? Qui sait ce que c'est qu'un adieu !
P.-S. — Si vous pensiez pourtant que madame de Dino soit étonnée que je n'écrive pas, je lui adresserais mes condoléances.
DE LA DUCHESSE DE TALLEYRAND (2)
Paris, 13 juin 1838.
J'ai été touchée au fond du cœur de ce manuscrit (3) qui après moi sera déféré au chartrier de Yalençay. Lorsque mon cœur est plein de votre amitié, il est
(1) M. de Barante devait prononcer à la Chambre des pairs l'éloge funèbre de M. de Talleyrand. c. b.
(2) Le duc de Talleyrand-Périgord était mort le 3 mai, à l'âge de soixante-dix-huit ans, et ce tilre venait en conséquence de passer à son fds Edmond de Talleyrand- Périgord. C'était Alexandre, second fils de ce dernier, qui allait désormais s'appeler duc de Dino. c. b.
(3) Le manuscrit de l'éloge funèbre prononcé le 8 juin à la Chambre des pairs, c. b.
soutenu et consolé par tout ce que vous ne cessez d'être pour moi.
Je n'ai rien à vous apprendre sur le vide que vous laissez dans mon existence si dépouUIée; elle s'est cependant enricliie de tous les souvenirs les plus intimes et les plus attachants. Vous vous êtes uni à mes peines, mes angoisses, mes regrets avec un dévouement d'amitié qui m'est un trésor. Car comme dit l'Écriture : Amiens fidelis medicamentum vilx et immor ledit atis! Mes vœux, mes prières vous suivent, et quand viendra pour vous le jour du retour, ayez plaisir au bonheur que j'aurai à serrer vos mains dans les miennes.
Paris, 22 juin 1838.
Êtes-vous heureusement arrivé à votre première station du long voyage que vous allez entreprendre? Vous retrouvez-vous avec plaisir dans vos montagnes? fl) Je suis fort occupée de vous et de tout ce que vous allez penser et éprouver pendant votre pèlerinage. Vous ne me laisserez pas étrangère à vos impressions, et vous vous associerez, malgré la distance, à toutes les miennes. S'il en était autrement et qu'une aussi longue absence dût rompre nos habitudes sympathiques, le xiàe si sensible qui s'est fait autour de moi s'élargirait encore d'une manière efTraj'ante.
Hier a été une mauvaise journée. J'ai quitté, pour n'y peut-être jamais rentrer, notre maison dans laquelle vingt-trois années de ma vie se sont écoulées, et
(1) M. de Barante était allé passer quelques jours en Auvergne avant de s'embarquer à Marseille.
quelles années! celles de la "sie proprement dite. Je vous écris dans la première heure de mon réveil. Les Ueux me paraissent moins étranges parce que je les ai remplis d'objets qui me retracent le passé ; mais cela marque aussi davantage le contraste. Enfin je ne sais encore ce qui me console ou ce qui m'offense, et je sens bien qu'il me faudra un long temps pour reprendre mon niveau. Je ne vais pas tarder à partir; je me fatigue beaucoup ici, etserais déjà en route sans mes gens d'affaires qui prétendent avoir besoin de moi pour la régularité des intérêts qui me sont confiés.
Je ne sais point de nouvelles. Je n'en demande pas, on ne m'en dit pas. J'aime cette ignorance : elle me repose un peu, et j'ai un besoin impérieux de repos.
Paris, 25 juin 1838.
J'aurais été triste de quitter Paris sans emporter un mot de vous. Il m'est arrivé hier, je vous en remercie tendrement. Je l'attendais avec impatience. Vous aurez eu ma lettre du 22. Je vous l'écrivais peu d'heures après une séparation qui, pour avoir été toute matérielle, ne m'a pas moins fendu le cœur! Depuis que j'ai quitté la rue Saint-Florentin, je me sens tout particulièrement abattue ; le regret est plus vif et les forces moindres pour les supporter. Je suis cependant fort convenablement établie ; c'est quelque chose. Le contraire me serait odieux ; mais que le cadre extérieur est peu de chose néanmoins, et que le vide est loin de se combler ainsi. Si vous aviez été à Paris, je vous aurais demandé de m'amener ici. Si vous n'étiez pas éloigné j'aurais invoqué votre secours, votre conseO, votre direction dans plusieurs petites difficultés qui
se sont élevées pour moi, ou plutôt par rapport à M. de Talleyrand, par les indiscrètes et incomplètes citations que quelques amis maladroits ont fait circuler du codicille politique.
Aujourd'hui il me faudra probablement faire insérer un démenti dans le Journal des Débats, à l'occasion d'un ouvrage qu'on vient de mettre en vente et qui a pour titre : Extrait des Mémoires du Prince de Talleyrand^ par la comtesse 0. de C.
Personne, dans ce qu'on est convenu d'appeler mes amis, ne m'inspire confiance suffisante pour que j'accepte absolument leur avis. Vous seul m'auriez trouvé docile, car vous seul m'auriez trouvé confiante sans réserve. Vous voyez donc bien que vous manquez et à mon cœur et à mon esprit. Je sais que vous songez à moi, que vous me le devez, et ne vous lassez pas de me le répéter car cela m'est parfaitement doux.
Nous partons après-demain. Nous emportons comme viatique la bénédiction papale que M^"^ l'archevêque nous a apportée avant-hier, à ma fille et à moi. Il a bien voulu aussi me communiquer le bref du pape qu'U a reçu en réponse au courrier expédié d'ici le 18 mai (1). Ce bref est tel que nous pouvions le désirer. M^'' de Quelen n'ayant pas ordre de le publier n'en donnera connaissance qu'aux personnes directement intéressées. Nous ne savons pas ce qui sera fait à Rome sous le rapport de la publicité, mais tout porte à croire qu'elle ne sera pas absolue.
(1) Le courrier apportant les deux actes signés par M. de Talleyrand à son lit de mort. c. b.
AU COMTE DE HOUDETOT
Marseille, 9 juillet 1838.
Depuis Lyon, nous ayons mené une vie de vrais voyageurs. Descendre le Rhône jusqu'à Avignon est assurément un des plaisirs des yeux les plus grands que j'aie jamais eus. Passer avec une telle rapidité le long de ces rives du Rhône, si variées et toujours si belles depuis les colUiies vertes de Lyon jusqu'aux rochers nus et arides de la Provence, depuis les fabriques et les maisons de campagne à mi-côte, depuis le chemin de fer et ses wagons jusqu'aux ruines féodales perchées au-dessus du fleuve ; passer sous vingt ponts suspendus et prendre sur le fait le mouvement industriel au milieu des souvenirs historiques dont il ne se soucie guère : tout cela compose une lanterne magique de douze heures que je conseille à tout curieux. Nous étions en train devoir. Nous avons visité le vieux château des Papes à Avignon et un musée assez bien rempli. Puis, nous détournant d'un jour, nous sommes allés à Nimes qui a su mettre en valeur ses magnifiques ruines. Pendant que je visitais le musée établi dans la Maison Carrée, le gardien, me voyant charmé de deux portraits flamands d'un peintre de troisième ordre nommé Maës, me les a peu près offerts pour cent francs pièce. Vous expliquer comment il croit pouvoir en disposer serait un long et inutile récit ; je suis demeuré dans le doute que son pouvoir de conservation s'étendît jusque-là.
De Nimes, nous avons rejoint le Rhône à Arles. Il y a là encore de belles ruines, et cette tête au nez
coupé qui est vraiment d'un fort beau style. Hier, nous nous sommes embarqués pour arriver par une mer bleue et calme, qui est encourageante pour notre grande traversée. Déjà nous avons \'isité notre paquebot, le Sésostris, qui est un vrai bijou d'élégance et de propreté. On y aura grand soin de nous. J'écrirai demain à Mathieu pour lui en rendre bon témoignage et prendre un dernier congé de lui.
Vous avez bien raison de croire qu'en quittant Paris j'ai oublié toute préoccupation politique. Il faudrait certes la trouver en soi-même, car à Marseille comme à Clermont, dans les auberges comme dans les bateaux, il n'est pas plus question de gouvernement, de ministère et de préfecture, que si l'on \ivaitsous le pouvoir direct du bon Dieu.
Le calme est complet et jamais le pays n'a eu un gouvernement qui lui convint mieux, ce qui ne veut pas dire qu'illui porte reconnaissance ni attachement. On en jouit comme de la bonne saison, prêt à grogner si le temps se gâte.
DE LA DUCHESSE DE TALLEYRA.ND
Baden, iô juillet 18.38.
J'aimerais à vous savoir voguant à pleines voiles sur cette Méditerranée si bleue et si brillante, mais avec un bon vent d'Orient qui vous ramènerait à Marseille d'où j'ai reçu la lettre que vous m'écriviez le 8. Je suis triste, mon bien cher et bien aimable ami, de cette trop longue absence, de ces distances infinies, de tant de chances qui peuvent, qui doivent se placer dans notre vie h tous deux pendant des années.
D'ici, je ne puis rien savoir de particulier. Mandezmoi vos voyages, vos impressions ; remplissez les feuilles d'un petit cahier qui n'est qu'à son début, et dont je demande la lecture dans deux ans ! Ici je vis uniquement pour ma santé et celle de Pauline ; beaucoup dans l'eau, beaucoup à l'air. Nous y trouvons un mieux sensible et, dans cette jolie nature et les habitudes calmes que nous y aurons prises, l'équilibre se rétablit, l'âme se pacilie, l'esprit se délasse et le poids qui pèse sur nos cœurs s'allège. C'est à peu près un tour de force que de vivre d'une façon aussi champêtre dans une petite ville où l'Europe abonde, et où on est sans cesse coudoyée par des princes et princesses. Mais aussi laissons-nous les promenades élégantes au beau monde; nous prenons un vol plus élevé et gravissons des montagnes couvertes d'arbres du haut desquelles on découvre le Rhin et les Vosges, beau et magnifique spectacle que nous cherchons dès le lever du soleil; nos journées finissent à neuf heures. J'ai déclaré tout d'abord que je n'irais dans aucun lieu de réunion et ne voulais faire aucune nouvelle connaissance. Les anciennes sont inévitables. Des audiences le matin chez les princesses ont suffi au respect, les autres, en petit nombre, viennent me voir. Le plus assidu est M. Humann, qui demeure à ma porte et dont la politique n'est guère couleur de rose. Je n'entends parler de celle de France que par lui. Il y en a une propre à l'Allemagne, confuse, timide et saccadée, balancée entre les différents protectorats qui se présentent et dont plusieurs déplaisent aux populations et d'autres aux gouvernants.
Pour le moment, toute l'attention est absorbée par les combinaisons matrimoniales. Il n'y a pas une
jeune princesse dont on ne refasse les corsets, dont on ne prépare les atours et qui ne demande des souliers à Paris. C'est le grand-duc héritier qui jette le trouble et l'émotion dans tous les cercles de famille princière. L'empereur Nicolas fait courir les parents; on va, on vient, on est bien bas, bien craintif et bien haineux ; on tremble de déplaire à l'Autriche, d'irriter la France et de ne pas épouser la Russie, qu'on n'aime guère. De là des rivalités sans nombre entre toutes les petites puissances, de charmantes perfidies et des ridicules infinis ; mais ce qui fait diversion, c'est le voyage incognito du prince royal de Bavière, d'abord à Londres pour voir couronner la reine Victoria, mais qui, un sac sur le dos, le bâton de pèlerin en main, dans tout l'attirail d'un peintre voyageur, traverse, dit-on, la France pour apercevoir notre princesse Clémentine. On assure que c'est l'Électrice qui lui a donné l'argent pour ce voyage contre lequel le roi de Bavière est en rage, et qui déconcerte fort — dit-on encore — l'empereur et l'impératrice de Russie qui ont placé Munich sur leur itinéraire, amenant avec eux leur charmante fille. Voilà les commérages qui aUmentent les redoutes et les allées de Baden. Vous y attacherez peut-être très peu d'importance et vous aurez raison. Ma maison est médiocrement vendue ; c'est le RothscMld de Paris qui l'a achetée. C'est du moins un acquéreur très solvable et qui paye presque comptant, c'est à considérer.Comment trouvez-vous madame de Lieven, qui m'écrit l'autre jour qu'elle cherche à louer l'entresol de M. de Talleyrand pour l'hiver prochain? C'est être bien pressé de me fermer sa porte, car vous pensez bien que c'est précisément cet entresol qu'ilme serait impossible de fréquenter. M. de Tal-
leyrand avait bien raison de dire que le Russe se retrouve toujours pour peu qu'on aille un peu avant! Mais c'est bien sot à moi d'adresser pareille chose à Pétersbourg. Je veux croire que mon bavardage vous joindra à Athènes ou à Constantinople.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Broglie, 17 juillet 1838.
J'ai tardé à vous écrire, cher Prosper ; il semble toujours qu'âne lettre adressée si loin n'arrivera pas, que les sentiments, les pensées qu'elle contient auront AieUli en route et cependant il y a des sentiments qui défient le temps et l'espace, et ceux qui nous unissent sont bien de cette espèce-là. Voilà donc ce séjour fini. Notre voyage à Angervilliers(l) m'a laissé une impression plus douce et plus vraie que tout le temps passé à Paris où l'on se voit si peu et si mal. Deux ans d'absence! et que contiennent ces deux ans?.,. Dieu seul le sait, cela calme : que tous l'ignorent et que lui le sache et le dirige, voilà ce qui donne de la paix. 11 y a un repos que l'on poursuit toujours en vain et qui s'enfuit comme un rêve, un repos trouvé dans la situation, dans les objets extérieurs, et il y a un autre repos qui nous est toujours offert et que nous repoussons toujours : c'est l'abandon à la volonté de Dieu. Le repos s'étend sur l'avenir comme sur le présent et au delà de l'avenir.
(1) Madame la duchesse de Broglie et M. de Barante avaient été passer quelques jours chez la marquise de Catellan. c. b.