‹ Souvenirs;Chapitre 10 sur 49 · MARS 1815-JUILLET I8I · texte numérisé non relu

MARS 1815-JUILLET I8I

on lui trouve une origine, un nom, des actes révolutionnaires. Il est par là, en quelque sorte, de la même famille. Tout ce monde le reçoit comme un frère : Entrez^ beau sire, et chauffez-vous ici. D'un autre côté, la même affinité est dans les opinions. La souveraineté du peuple, toutes les autres doctrines, il croit à cela comme Bonald au droit divin. On est si heureux de toutes ces circonstances, qu'on oublie son passé et toutes ses autres anomalies. Il est un peu embarrassé d'avoir à repousser aujourd'hui ces mêmes puissances, ces mêmes principes avec lesquels il entra l'an passé. Mais il convient sous les autres rapports et surtout on ne le croit pas noble, ce dont il s'est cependant toujours vanté et avec raison

Si vous voulez avoir de petites nouvelles, en voici :

La Vendée donne spontanément au gouvernement plusieurs compagnies franches, composées, en grande partie, d'anciens Vendéens.

Sur la route de Lyon, quand la malle traverse les villes et les %dllages, les habitants sortent de leurs maisons pour crier : « Vive l'empereur! » Il n'y a de tiède que la ville de Moulins.

Du côté de Metz, de Landau, de Strasbourg, les soldats qui passent n'ont pas besoin de billets de logement. Les habitants vont au-devant d'eux pour leur offrir leur maison.

Hier, deux cents anciens soldats, du dernier appel, se sont rendus à la caserne de l'Estrapade ; parmi eux seize adjudants sous-officiers. Toute la population du Nord est disposée à s'armer contre les étrangers et à faire le service de garde nationale, ou à s'enrégimenter. Ceci n'a rien de particulier, c'est dans ses tradi-

tions et ses habitudes. Mais si Louis XVIII se présente je ne réponds de rien, car, d'après ce que j'entends dire, elle est dans ce sens; je comprends parla l'Artois, la Flandre et la moitié de la Picardie.

Le club de la Montausier (1), au Palais-Royal, est plus ardent, plus animé que jamais. On n'y peut entrer, on fait queue.

Les Blacas et les « voltigeurs de l'empereur » imaginent de laisser dans le néant tous les temps passés. Ils ne voient la France que dans la Révolution et depuis la Révolution ; Louis XVIII, à son tour, ne voulait compter la Révolution pour rien. Mon cher ami, les temps présents sont fous.

Vous verrez dans le Moniteur d'aujourd'hui la nouvelle confédération des puissances et son objet.

AU COMTE DE MONTLOSIER

Baranle, 26 avril 181 o.

Vous avez bien raison ; je ne vois qu'un seul point et encore est-il insignifiant; mais enfin, je vous l'indique. Notre pauvre province est donc tout au mieux en fait de jacobinisme; non pas de celui dont les excès sont compensés par une certaine chaleur de dévouement, par un abandon de sa vie et de son argent pour l'intérêt de sa cause. Le patriotisme auvergnat est tout en malveillance et en jalousie. Il avait beaucoup de ce caractère, il y a vingt ans; aujourd'hui n n'a que celui-là. Le plus illustre de nos frères •est M. L***. 11 veut aller à Paris, au Champ de Mai, et

(1) Club bonapartiste, c. b.

MARS 181o-JUILLET 18 15. 139

là on ne fera pas de lui ce qu'on croit, ce n'est pas pour Bonaparte qu'il y va. La nouvelle d'une république a eu beaucoup de succès dans ce milieu à Clermont. On dit que l'empereur ne se soucie pas de tout ce monde, et qu'il se ménage, en cas de besoin, un autre 18 Brumaire. Mais, en attendant, ces gens-là nous seront nuisibles, sans lui servir à grand'chose, du moins ici. Et l'argent, qui nous le donnera? Il est plus aisé de trouver des jacobins que des écus. Dans le cas de guerre, comment nous en tirerons-nous? S'il y a des revers, j'en suis toujours pour ce que j'en ai dit : La trabison ira grand train. On aimera mieux faire une autre capitulation un peu plus ferme avec les Bourbons que de les laisser arriver avec les étrangers, ce qui serait effroyable. En effet, y aurait-Ll quelque chose de pis au monde que les voltigeurs appuyés par les Cosaques et les Prussiens.

Je voudrais voir M. Constant en habit de conseiller d'État et en camaraderie avec M. Mole. Je ne m'étonne pas qu'il ait été frappé de cette haute et facile vue de l'empereur. C'est un grand intérêt de curiosité que cette conversation singulièrement subjuguante, mais un caractère et une force de volonté applicables à l'action se déguisent sous cette Aolubilité de pensées. Toutes les constitutions de la terre sont un jeu devant une telle énergie d'exécution et une pareille audace de conception. Vhabeas corpus n'existera jamais que dans le calcul de l'intérêt du souverain, et si son imagination lui démontrait quelque erreur dans ce calcul il n'en serait que cela.

Adieu. Dites à Benjamin de m'écrire, je lui répondrai. Je ne juge plus personne, surtout ceux dont je connais et j'aime le fond. Seulement, pour mon

compte, je souffrirais trop de la contenance embarrassée que donnent les transitions subites.

DU COMTE DE MONTLOSIEB

Paris, 2" avril 1815.

Voici les petites nouvelles du moment qui valent plus dans votre solitude que tous mes raisonnements. Je vous préviens, toutefois, que ce sont des on-dit, à l'exception de quelques-unes.

Les jeunes gens de Nantes engages comme volontaires, au nombre de deux mille, ont été invités à dîner par la ville de Rennes, où ils ont dû passer hier. Les engagements volontaires se multiplient à Paris au point que quelqu'un de mes amis, qui a demeuré moins d'une heure à la mairie des Petits-Pères, a vu quinze engagements. Les commis ont dit ne pouvoir y suffire et avoir été obligés de faire imprimer les engagements pour plus d'expédition.

La proclamation de Louis XVIll est datée de noire Palais-Iioijnl, mais je doute qu'elle soit vraie et, dans aucun cas, je ne me crois pas permis de l'envoyer. Toute notre cavalerie est remontée, dit-on, avec les chevaux de tous les gendarmes qu'on rembourse au prix de cinq cents francs et qu'ils remplacent comme ils peuvent. Notre artillerie se renforce par l'emprunt d'un cheval par poste. On ajoutera deux sous de contributions en haute paye pour les postillons.

On répand que Louis XVIII a écrit à tous les sénateurs et à tous les députés pour les convoquer à G and. Quand le courrier du Midi arrive, il parle beaucoup de toutes les villes de sa route, comme dévouées, mais

MARS 181b-JUILLET 1815. 141

on remarque qu'il ne dit rien de Bordeaux. Les assurances dans les ports de mer sont à quinze pour cent. La constitution qu'on appelle « la Benjamine », a pour elle M. de Sismondi; même, dit-on, Auguste de Staël, qui est revenu de Coppet. Du reste, le trouble est universel.

Paris, 29 avril 1813.

Voici, mon cher ami, la copie d'une lettre que je reçois d'Angleterre à la date du 23 avril.

« Je tâche de profiter du départ d'un paquebot pour vous communiquer mes regrets et mon désespoir à l'occasion de cette guerre terrible. Beaucoup la regardent comme un bonheur pour leurs propres intérêts, à peu près le même que chez vous. Plusieurs autres, comme moi, s'en plaignent dans l'intérêt de l'Europe entière. Mais tout le monde me semble être convaincu de sa nécessité.

» C'est pourquoi je ne- vois rien qu'une lutte pour la conservation ou la reprise de la Belgique. Mais enfin tout est guerrier ici : Notre ministère est, comme vous savez^ un ministère anonyme. Le sentijuent public, plus fort que les ministres et Vopposition réunis, nous pousse au combat avec un acharnement contre Napoléon, mais certainement avec un respect et un esprit de modération pour la France qui me semblent sans exemple. »

Ceci est d'un Anglais de mes amis qui a du talent et de l'importance.

Les fonds haussent depuis deux jours. On a fait courir le bruit que l'Autriche n'avait pas voulu signer la déclaration finale du congrès et qu'elle allait s'en séparer, vu qu'elle serait tout à fait neutralisée par

l'affaire d'Italie. D'un autre côté, on assure que le roi de Sicile est rentré à Naples avec une flotte anglaise, ce qui a fait rétrograder Murât.

On a écrit aux préfets et aux maires des villes importantes, pour avoir le nom des principales familles, celles qui ont fourni à la garde, sur lesquelles tomberait la proscription favorite.

On espère avoir de grandes victoires avant le Champ de Mai.

On persiste à soutenir la convocation faite par Louis WIII; défense de libérer les caisses, de payer... C'est un beau gâchis.

Paris, 2 mai 18lb.

Vous me mandez qu'avec tout le zèle d'ostentation, personne ne se dévoue en Auvergne. En 1789, 1790, 1791, lorsque nous ouvrîmes des registres de souscriptions, ce que Ton ramassa d'offrandes volontaires, fut misérable. Lorsqu'on ouvrit ensuite un emprunt, il ne put être rempli. Il fallut que des assignats suppléassent à cette tiédeur d'argent.

La fédération bretonne est l'ouvrage du duc d"0trante. On a envoyé des généraux de brigade par dessus les régiments pour faire croire que c'étaient des brigades, et des généraux de division par deux régiments pour faire croire que c'étaient des di^^sion3.

Je suis appelé nommément par lettre pour donner mon vote à la constitution. Il sera négatif, comme vous devez vous y attendre.

Tout le monde est dans l'inqmétude. Il y en a autant au château qu'ailleurs. Une partie du peuple croit sérieusement que tout lui croule.

MARS ISliJ-JUILLET 1815. 143

Le bruit général et persistant de Paris, c'est qu'on emballe tout ce qu'il y a de précieux, comme les tableaux; partout, même à la Malmaison. On assure qu'il a été retiré à la Banque, un million trois cent mille francs appartenant expressément à l'empereur que celui-ci va en Amérique, et que Louis XVIII sera ici à la fin du mois.

Il nous faudra de cinquante à soixante millions par mois, pas la moitié. La troupe est assez animée. Une pointe et un grand succès ranimeraient tout. La pointe serait par Aix-la-Chapelle; on écraserait l'armée prussienne ; on viendrait prendre ensuite l'armée anglaise en flanc qu'on pousserait sur Anvers. L'Autriche n'est pas arrivée, ni la Russie. La Prusse me parait en état. Cet homme-ci est habitué à faire des miracles, mais il en faut assurément un pour le sauver.

Fouché a dit qu'il donnerait des passeports, pour aller à Gand, tant qu'on voudrait. C'est peut-être un appeau pour les confiscations projetées.

AU COMTE DE MONTLOSIER

Barante, 6 mai 1815.

Nous sommes toujours de plus en plus froids. Le Bourbonnais, où je viens d'aller faire une course de quatre jours, est je crois un peu moins mort; pourtant les conscrits ne rejoindront pas, dit-on; seulement la guerre aux châteaux y commencerait plus tôt que chez nous, où, à cet égard, la sécurité est complète. Du reste, c'est un déUre de cris populaires, parmi les uns et les autres.

D'une part : C'est Marie-Louise qui arrive par Lyon

i4t SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.

SOUS la conduite de l'archiduc Charles et l'on accourt de deux lieues sur la grande route pour la voir passer; d'autre part, c'est Marseille qui a quitté les Anglais, Briançon qui est occupé par les Sardes; le maréchal Suchet aurait gagné l'Espagne pour de là se rendre auprès du roi. Jusqu'ici personne ne s'irrite des espérances de son voisin, toutes contraires qu'elles puissent être. On attend le sort, et comme en France, et même en Europe, on souhaite une prompte décision, il est possible qu'elle le soit et que chacun se range à sa première sentence, sans en appeler.

Je ne sais qu'une nouvelle qui me soit principale. L'armée est-elle aveuglément fidèle, ou bien calculet-elle les chances de succès ? De cela dépendra tout, ce me semble.

On ne m'écrit point de Nantes. A en juger par ce que je lis dans les journaux, et par les noms propres qu'on nous montre, c'est une comédie. Rien d'impétueusement révolutionnaire là-dessous. On y démôle cependant le sentiment vrai et capital des villes de ce pays-là; une frayeur hostile et active des Vendéens et des chouans.

L'élection des maires par le peuple est tombée à froid, et ne fait rien à personne. On a excité le premier mouvement avec trop de mensonges. La paix, Marie- Louise, la république, de l'avancement à tous les soldats, etc., tout cela a manqué et les imaginations commencent à se calmer.

J'étais curieux de me rapprocher du théâtre des événements et d'y passer, auprès de mes amis, les six semaines de crise qui vraisemblablement nous

MARS 181o-JLILLET 181 . 1 4o

séparaient d'un dénouement quelconque. N'aurions-nous pas à nous concerter devant certaines circonstances en vue d'une action utile et salutaire au pays ? Puis je me rappelais combien m'avait été pénible, l'année précédente, mon éloignement de Paris lors des débuts du nouveau gouvernement. Je partis donc vers le milieu de mai ei aussitôt arrivé j'écrivais :

A MADAME DE BARANTE

Paris, lo mai 1815 .

Paris jouit d'une liberté de la presse et de la parole fort complète et dont chacun s'étonne. Du reste, on y est insouciant, sans attachement vif à aucune cause ; le sentiment du provisoire domine partout. On tâche de faire mousser beaucoup la haine des étrangers, la crainte des sottises bourboniennes, les intérêts et les opinions révolutionnaires, mais on se bat les flancs, tout reste froid. L'horreur des étrangers y parait moins vive qu'en 1814. L'armée est nombreuse, ne manque de rien, aura un premier élan très yi( et auquel la résistance sera difficile, mais le découragement serait prompt. Les généraux sont tels que je les croyais. La honte d'avoir à rougir les arrêterait, mais moins qu'on ne le supposerait naturellement. Ils sont peu nombreux à Gand et en tout ici l'on s'occupe à peine de ce qui se fait chez Louis XVIII. II y a là si peu de force et de capacité, que c'est un élément négligeable dans la crise actuelle. Le roi semble un être passif, que telle ou telle circonstance perdra ou sau- 11. 10

vera sans qu'il y soit pour rien. On dit que M. de La Rochejaquelein est parti d'Ostende avec sept corvettes pour débarquer dans TOuest. J'en doute, car il ne doit point espérer de succès avant les hostilités et elles ne commenceront probablement que le 15 juin. Pour l'instant, le gouvernement veut la paix, et la veut si fortement qu'on ne peut se défendre d'un certain penchant à supposer qu'il l'obtiendra.

Cependant rien n'y ressemble encore. Les Russes ne seront sur le Rhin qu'à la fin de juin. Si la position reste la même, que toute négociation soit constamment refusée, l'empereur n'attendra pas leur arrivée et attaquera ; mais il tient auparavant à mettre ses Chambres en train. Les élections sont bien meilleures qu'on ne l'aurait cru, malgré que les royalistes se soient, et fort à tort, éloignés du scrutin, abandonnant ainsi le champ libre aux jacobins. Cette Chambre des représentants, moitié révolutionnaire, moitié libérale, est une machine dont il est encore difficile de prévoir l'effet. Elle aura peut-être le désir et plus encore la prétention de se montrer indépendante. Pour la Chambre des pairs, il n'y a qu'un embarras, c'est de savoir de qui la composer.

J'ai assité hier au défilé de la fédération des faubourgs. C'est une comédie et rien de plus; mais chacun ici en a dégoût et horreur.

J'ai causé longtemps avec M. Constant, toujours bon enfant, se laissant tout dire, suivant sa méthode ordinaire, il semble persifler la cause qu'U défend. Il débite le Moniteur puis U se met à en rire tout le premier.

Vous voyez qu'il n'y a jusqu'à ce moment d'autres

MARS 1815-JUILLET 18Io. • j|47

nouvelles que la situation des choses, et qu'elles ne sont pas déjà en mouvement. Il en sera sans doute ainsi encore un mois, à moins que Marie-Louise la Désirée n'arrive avec la paix. C'est dans cet espoir que la grande majorité se réveille chaque matin, et puis l'on se dit : « Ce sera pour demain >),

J'avais retrouvé en effet, M. Constant et nous nous rencontrions presque tous les jours avec la même amitié, le même goût Tun pour l'autre. Il était sans conviction aucune, sans foi au succès, sans confiance dans les dispositions prétendues libérales de l'empereur. Il jouait avec insouciance et souvent avec gaieté un jeu de hasard, mécontent toutefois de ne pas constater pareil dégagement chez ses amis, et de les sentir presque tous sévères, sinon pour lui, du moins pour le parti qu'il prenait. Il continuait à aller tous les soirs chez madame Récamier. Dans une vive discussion avec M. de Montlosier il y risqua un jour une plaisanterie trop épigrammatique. M. de Montlosier, sans chercher une repartie piquante, lui dit grossièrement : « Vous êtes un sot ! » Un duel s'ensuivit. M. de Montlosier avait conscience de son tort, il garda un complet sang-froid. M. Constant était nerveusement agité et piqua la main de son adversaire ; les témoins les séparèrent.

A MADAME DE BARANTE

Paris, 19 mai 1815.

Il n'y a guère de nouvelles. Les petites sont insignifiantes. La situation actuelle est bien connue et absolument définie pour les gens de bon sens. Il faut attendre son développement et son cours.

Il paraît que depuis deux jours on s'avoue enfin la triste nécessité delà guerre. On affirme qu'une tentative d'enlèvement de l'impératrice a échoué. Les préparatifs prennent plus d'activité. Les généraux s'en vont, demandant à chacun ce qu'ils doivent faire. Les soldats sont plus en train. Paris est toujours à la glace. Chacun semble ne pas compter sur la stabilité du moment. Un certain nombre d'arrestations ont, depuis deux jours, averti de ne pas jouir trop imprudemment de la liberté. Et quant aux provinces, on est persuadé que les jacobins y feront suffisamment la police pour inspirer quelque crainte aux royalistes. Ils n'ont pas encore produit cet effet dans l'Ouest, qui s'embrase presque entièrement. Bordeaux fermente; mais on parle beaucoup de l'enthousiasme de l'Est. Bientôt nous verrons la Chambre. Je crois qu'on en veut faire un instrument utile de terreur, puis le succès venu, s'aider de la haine du public pour la chasser. Mais il se pourrait qu'elle fût ou pas assez complaisante, ou trop ardente. On dit que la cour de Gand deWent chaque jour plus sensée et n'écoute maintenant ni M. Dambray ni M. de Blacas. Le général Maison a environ quatre mille hommes.

Page 1