‹ Souvenirs;Chapitre 11 sur 49 · MARS I8I0-JUILLET · texte numérisé non relu

MARS I8I0-JUILLET

A. M. ANSELME DE BARANTE

Paris, 31 mai 1815.

Il paraît que la nouvelle assemblée sera constituante et non constitutionnelle, et qu'elle partagera la dictature. Que résultera-t-il de cette combinaison d'un chef puissant et d'une Convention Adolente? Que sera-t-elle, lui présent? Que sera-t-elle, lui absent? On assure qu'elle va envoyer des députés au congrès pour réclamer Marie-Louise, démarche irrégulière, lorsque le refus est connu d'avance. D'ici là les hostilités commenceront sans doute. Il se pourrait que lord Wellington agit peu et qu'un effort fût tenté d'abord contre Lyon. Je pense que l'on a porté un coup de partie en obtenant contre la Vendée les premiers succès. Cependant vingt-cinq mille hommes ne sont pas de trop pour tenir l'Ouest en soumission. Le Midi s'ébranle. Ainsi, conclus ce que nous avons à redouter de déchirements. Chaque jour ôte à l'empereur une partie de l'opinion du peuple et des généraux, chaque jour nuit à la cause de Louis XVllI, du moins parmi les gens qui se piquent de raisonnement. On songe à ses fautes, à celles qu'il fera toujours, à l'inconvénient des étrangers. Et alors, on parle beaucoup du duc d'Orléans, quelquefois de la régence. Et cependant, comme U est probable qu'on attendra l'événement sans le modifier, le succès sera ou pour l'empereur ou pour le roi.

Paris, lundi 5 juin 1815.

Les événements se pressent ; nous touchons à la crise. Lyon est à peu près sans défense. La chute de Murât livre le Midi aux Autrichiens. Le découragement commence et il suivra une progression accélérée. Seize mille Portugais ont, dit-on, débarqué à Saint-Gilles, et rendent à la guerre de l'Ouest une prépondérance que seule la Vendée n'aurait pas eue. Marseille et Bordeaux ne tiennent à rien. Reste l'armée du Nord, qui est belle et assez vive ; forte de deux cent mille hommes environ, elle se concentre sur Rocroi et tentera les grands coups avant huit jours. Si lord Wellington veut perdre une bataille entre Sambre et Meuse, Ubre à lui. On croit qu'il ne courra pas ce risque et se repliera laissant agir les attaques de l'Est, du Midi et de l'Ouest. Voilà où l'on en est. La nomination de Lanjuinais prouve la liberté de la Chambre des représentants. Comment en usera-t-elle ? Pour la Chambre haute, formée de l'élite des hommes dévoués et compromis, peuplée de tous ceux qui ont brûlé leurs vaisseaux, elle aura du zèle tant qu'on en pourra avoir.

Paris, 10 juin 181o.

Tout est stationnaire depuis huit jours. Soit politique, soit impuissance, on ne lutte guère contre la Vendée. On afortifié Nantes, Angers, Saumur et Tours, et l'on garde exactement la Loire. On ignore absolument ce que font les Vendéens et leurs Portugais. Il

MARS 181o-JUILLET 1815. loi

ne semble pas non plus qu'on prenne ou qu'on puisse prendre des mesures efficaces pour préserver Lyon. Ici, la Chambre des représentants offre un singulier spectacle. Elle est entièrement hors de la main du gouvernement. Du reste que veut-elle et où va-t-elle ? On ne le prévoit point. L'opinion publique est un peu de même. Le prestige est rompu à un point inconcevable. La liberté de la presse devient la licence la plus hostile. 11 n'y a plus de gouvernement quand le souverain est ainsi traité. Cent cinquante mille hommes de belles troupes, voilà l'unique moyen de force contre l'Europe, la France, la Chambre, la presse, la Vendée. Ce moyen est bon, mais est-il suffisant? On en doute beaucoup. Le 1" juillet nous aurons appris bien des choses.

A MADAME DE BARANTE

Paris, mardi 13 juin l81o.

Je suis revenu du Marais ici depuis deux jours. Voilà l'empereur parti. Il veut se battre et battre. Les journaux donnaient aujourd'hui, avec des détails malheureusement fort circonstanciés, la nouvelle de la mort de mon pauvre ami M. de La Ilochejaquelein. Je désirerais douter. On débite tant de choses complètement fausses! Mais le récit semble officiel. Mon Dieu, quel temps horrible de calamités! Cette malheureuse femme, quelle destinée!

On ne peut s'empêcher de croire à un prompt dénouement. C'est l'idée générale de Paris, et les grands de l'État le disent eux-mêmes. Mais quel sera le dénouement et par quelles voies ad viendra- t-il ?

Taritôt on espère qu'il sera facile et d'une transition presque calme ; d'autres fois on craint des convulsions et des flots de sang.

17 juin 181b,

J'ai retrouvé plein d'amitié, de conflance et presque d'expansion un de vos amis (1) et des miens. Il a mis beaucoup plus de noblesse, de courage, de fermeté en prenant un parti mitoyen, ne lui faisant aucun honneur dans le public, qu'il ne lui en uût fallu pour s'arrêter h une résolution tranchée, susceptible de l'élever bien haut. Il m'a donné une admiration sincère pour son caractère, mais il s'est trompé. Du reste, nous ne différons en rien ni d'opinion ni de jugement sur les choses.

Madame de P*** est ici. Son mari et son fils ne sont point dans les affaires. L'ancienne ardeur d'y entrer et d'y rentrer s'est d'abord montrée et même plus forte. Depuis tout a changé. On hésite à courir les chances d'un jeu qui paraît grandement hasardeux. L'esprit intérieur du gouvernement, l'attitude du chef ont varié depuis un mois chaque jour davantage. La guerre extérieure, soit à elle seule, soit par sa réaction sur les Chambres, décidera du sort de tous. Beaucoup de gens disent qu'aujourd'hui ce n'est plus seulement un homme qui est puissant, mais qu'auprès de lui il s'en trouve deux ou trois forts et considérables par eux-mêmes et non par lui.

(1) M. Mole. c. B.

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