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Fouché, Carnot et M. de Caulaincourt ne sont pas, affirment les politiques, des ministres comme ils l'eussent été U y a dix ans. Tienne le succès et ils rentreront tous dans la poudre.
Je ne sais rien sur notre pauvre Ouest; mais je suppose que tout ce qui s'y fait est partiel, isolé, inutile, et en même temps combattu sottement de façon à aggraver le mal.
A. M. ANSELME DE BARANTE
Paris, mardi 20 juin 1815,
Nous voici au fort de la crise. La lutte est engagée et vivement à ce qu'il semble. On ne sait rien sur la bataille (1) que par ce qu'en disent les journaux. Les détails et la suite vont nous apprendre si elle a eu pour résultat un champ de bataille horriblement disputé, ou bien la destruction presque totale des armées ennemies. Généralement, on croit que ceci ressemble plus à Wagram qu'à Austerlitz ou léna, et alors on n'en tire pas ime complète espérance. On assure que bientôt un autre combat va s'engager, parce que M. de Wrède arrive derrière l'empereur avec quatre-vingt mille hommes. Il sera aussi battu; mais i^eu à peu la superbe armée se diminuera et s'usera : c'est là ce qu'on redoute.
Ce qui se passe vers Lyon doit être curieux ; c'est ce que nous ignorons le plus.
Il parait que M. de Suzannet et M. d'Autichamp avaient conclu une sorte d'armistice. Mais dans cette
(I) La bataille de Ligny. c. b.
guerre les soldats n'appartiennent pas aux généraux, et la population vendéenne a été si exaspérée par les manières d'agir des jacobins et des militaires qu'on soupçonne que l'armistice n'a eu d'autre effet que de perdre M. de Suzannet et M. d'Autichamp auprès de leur parti. Quand une fois on connaît les hommes et le pays, on le devine dans les journaux. Pour la rive droite elle est hors de toute obéissance dans une grande étendue.
La Chambre, Paris, l'intérieur, les faiseurs de projets, tous seront indécis jusqu'au premier revers un peu décisif. C'est la condition de tous les courages.
Paris, 21 juin 1815, o heures du matin,
Auguste (2) vous a mandé la journée d'iiier. Cet homme est sans armée ; il a fait exterminer la sienne d'une façon épouvantable, et il re\'ient tout comme de Russie et de Leipzig. Les députés et nous, sommes assez lâches pour ne nous arrêter à aucun parti. La cavalerie anglaise est à Saint-Quentin. Que veut-il? Il avait parlé d'abord d'abdication. Maintenant, il va de moment en moment sans but présumable, il jette de l'argent au peuple, arme les fédérés. Pourtant personne ne croit à la défense de Paris. On passera sans doute quatre ou cinq jours ainsi et puis ^•iendra un 20 Mars, à moins qu'aujourd'hui la Chambre et lopi-
(1) Madame de Barante venait d'arriver au Marais, c. b.
(2) Le comte Germain, c. b.
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nion aient pris un peu de force et de volonté. Il n'y a qu a souffler dessus, et personne n'en a l'audace.
Paris, 22 juin 1815, soir.
Il voulait d'abord ne pas abdiquer ; c'étaient les scènes de Fontainebleau. Boulay, Fermon et quelques autres l'appuyaient dans ce désir de tout perdre en France, plutôt que de céder. Enfin on a reçu ce matin une sorte d'abdication conditionnelle, se combinant avec des demandes prodigieuses d'hommes et d argent. La Chambre, bien que faible et comprimée ne trouvant pas cela suffisant, a agité un peu la question de la déchéance ; mais le parti impérial et jacobin avait l'avantage. On se résolut donc à attendre 1 abdication qui parvint vers deux heures, portée par les nnmstres. Il proclamait son fils. Là-dessus, beau discours de M. Dupin, qui allait aux Bourbons par abstraction sans les nommer; rage des jacobins et des mihtaires.
Regnaud s'est élancé à la tribune ; U a défendu la régence, parlé avec un attendrissement expressif des malheurs et des vertus du grand homme. Au miheu du bruit, un décret à rédaction équivoque a été rendu qui accepte l'abdication et institire un gouvernement provisoire. Puis, l'on s'est mis à chauffer le iacobmisme et le sentiment de défense. L'empereur s'entoure de la populace à l'Elysée, fraternise avec les lederes, donne carrière au zèle désespéré des mihtaires, de sorte que, cç soir, son abdication a tout simplement l'air d'un subterfuge, d une manière de gagner du temps, d'essayer quelque chose. La Chambre a
de son côté, pris une couleur absolument jacobine. Tout va dépendre du gouvernement provisoire. Fouclié est nommé, ce qui est la perfection ; Carnot (1) aussi, ce qui est le contraire. Les autres le seront avant que j'arrive à la fin de cette lettre. On aura bien de la peine à déloger cet homme d'ici. On ne peut le décider h renoncer h rien; il veut vivre et régner. Mais, dans deux jours, les alliés répondront ce qu'ils souhaitent faire de lui. Cette rage expirante du jacobinisme empêchera tout arrangement et le roi re\dendra par les étrangers ou la réaction. La garde nationale et le fonds de Paris sont bons. La ville est tranquille, sauf les alentours de l'Elysée (2) et des
(1) Le duc d'Otrante n'avait aucune envie que Carnot fût de la comuiission de gouvernement; il désirait le maréchal Mac-Donald et un autre personnage dont je ne me souviens pas du nom. Ses amis lui reprochèrent beaucoup d'avoir eu en celte occasion une légèreté, très habituelle chez lui. Il ne s'était nullement occupé de ce scrutin. En tout, il compta beaucoup trop sur la Chambre. Il importait à sa situation et à ses projets d'en disposer entièrement et de négocier avec la certitude de la conduire à son gré. Mais il n'en fut pas ainsi.
(2) Cette foule, qui se rassemblait dans l'avenue de Marigny, sous la terrasse de l'ÉIysée, n'était ni fort nombreuse ni fort ardente. Elle se composait de quelques ouvriers mal habillés, et de gamins qui venaient là pour crier. Une fois, je me mêlai parmi ce groupe. L'empereur, appelé à grands cris, parut. Il semblait que ce fût à regret pt mal volontiers. Son expression était triste et sans espérance. On y pouvait démêler l'humiliation d'en être réduit à de tels partisans. C'est la dernière fois que j'ai vu Napoléon. Ces attroupements ne convenaient nullement au duc d'Otrante. La police les dispersa facilement.
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Chambres. On compte que tout s'y passera doucement. Mais l'empereur jouerait volontiers un jeu à la faire brûler.
A M. ANSELME DE BARANTE
Paris, samedi 24 juin 181o.
Cela va mieux à la suite de deux jours bien orageux. La grande question après l'abdication c'était la proclamation de Napoléon II. Les impériaux y sont revenus hier (1) mais on les a leurrés d'une vaine forme.
(1) Ce fut en cette occasion que pour la première fois se manifesta le talent de Manuel. Il s'agissait de faire adopter par la Chambre une adresse ou proclamation rédigée de <;oncerl avec le duc d'Otrante; les termes en étaient ménagés de façon que rien ne se trouvât engagé, ni la reconnaissance de Napoléon II, ni le rappel des Bourbons, car le duc d'Otrante avait besoin de se tenir dans c^t équilibre. Le parti bonapartiste n'entendait pas la chose ainsi, et le parti révolutionnaire, sans se soucier de Napoléon II, voyait bien que le repousser, c'était ramener les Bourbons. La tâche de Manuel était donc fort difficile, et quand on songe à ce qu'il a été depuis, on ne conçoit guère qu'il s'en fût chargé, lui qui s'est montré si intime dans ses sympathies pour le parti révolutionnaire. Mais alors ignoré et nouveau à la politique, il n'avait pas une attitude beaucoup plus élevée que s'il eût été secrétaire du duc d'Otrante. Quoi qu'il en soit, il manifesta un admirable talent et ce sang-froid plein de dignité qu'il savait si bien garder au milieu du tumulte et des périls de la tribune. Longtemps son langage, qui pourtant était noble et ferme, s'abstint aussi adroitement que le projet de proclamation, de toute indication bonapartiste ou bourbo-
158 SOUVENIRS DU lîAKON DE BARANTE.
Il y a un gouvernement provisoire et non pas une régence. Cette transition était indispensable pour préparer à l'idée des Bourbons la Cbambre des représentants. Aujourd'hui encore, sa majorité croit en Napoléon, ce qui n'est pas même vraisemblable. Les plénipotentiaires nommés par le gouvernement provisoire sont MM. de La Fayette, d'Argenson, Sébastiani, Laforêt et de Pontécoulant. Leurs noms indiquent assez ce qu'ils vont faire. Nous allons donc avoir le roi, de la façon de Fouché qui a été dans tout ceci d'une habileté admirable. S'il veut faire les conditions trop dures au roi, il se trompera. D'un autre côté, il faut avoir vu les convulsions de rage que le mot, que l'idée de Bourbon inspirent aux généraux et à la moitié de la Chambre des représentants. Bonaparte parti, cette exaltation jacobine et impériale tombera et se changera en bonne et franche peur de la réaction. Pourtant, il y aura encore orage dans la Chambre le jour où elle devra accoucher des Bourbons.
nienne. Cependant l'assemblée, ou du moins une majorité animée s'impatientait de plus en plus de cette éloquence diplomatique et pompeusement réservée. Il fallut céder et articuler que Napoléon II était proclamé de droit et que si la proclamation ne le disait pas, c'est que c'était superflu. Cette condescendance forcée, qui gâtait beaucoup les affaires du duc d'Otrante, excita les applaudissements et les trépignements de la majorité; et le projet de proclamation passa. C'est une des grandes séances que j'aie jamais vues.