MARS 1815-JUILLET
Paris, lundi soir 26 juin 1815.
Les Anglais sont aujourd'hui à trente lieues de Paris, et leur marche ne peut être arrêtée. Il faut donc prendre un parti. On ne doit rien espérer d'ici. La Chambre des représentants ne se rend pas compte de la situation. D'un autre côté, l'agitation qu'on a mise dans les fédérés et dans la lie du peuple subsiste encore assez pour donner la crainte qu'un mouvement royaliste ne fasse répandre du sang. Reste l'armée, et comme il vaut mieux que le roi revienne par l'armée française que par l'armée anglaise, il est probable que demain ou après-demain, notre sort se réglera chez le maréchal Grouchy. Hier et aujourd'hui se sont conclus les arrangements, les réconciUations, les traités particuliers de ceux à qui il est permis d'en faire. Pendant ce temps-là, les impériaux font leurs paquets pour l'Amérique. La reine Ilortense et Flahault y vont conjugalement. La Bédoyère, Drouot, Bertrand, Savary, Lallemand, Regnaud et d'autres sont prêts, dit-on, à s'expatrier. L'empereur ne sait pas encore son sort, ni où les Anglais voudront qu'il aille. Il est à la Malmaison assez accablé. Autour de lui, les Hulhn, les La Bédoyère s'agitent encore un peu et révent des coups de désespoir; mais Napoléon ne paraît pas s'y prêter, et il n'en sera rien, à moins qu'imprudemment les royalistes ne provoquent le déchaînement jacobin. Les frères de l'empereur partiront demain probablement.
Voilà donc une restauration bien ou mal bâclée.
Celui qui la conduit est plus habile que l'autre de l'an dernier; cependant le char va plus vite que la main qui le mène, et les choses auront été encore une fois plus fortes que les hommes. Dimanche, ou à peu près, nous chanterons Domine salvum fac Rerjem. Cela nous retiendra ici et nous verrons à nos alï'aires. En ce moment, chacun en est là.
Lorsque je faisais prévoir dans les premières lignes de cette lettre que notre sort se réglerait chez Grouchy, je sortais de chez M. Pasquier, notre centre de réunion. j\1. Mole, jM. Becquey, M. Royer-Collard et moi nous nous y rendions deux ou trois fois le jour pour apporter et savoir des nouvelles. Nous vîmes tout à coup entrer M. Alexandre de Girardin. Il avait pris du service pendant les Cent-Jours et commandait une division de dragons dans le corps du maréchal Grouchy. Nous fûmes étonnés de sa présence à Paris. Il paraissait pressé et troublé. Il demanda à parler seul à .M. Pasquier et lui dit qu'il avait laissé à Laon le maréchal Grouchy, qui maintenant commandait l'armée. — Mieux que personne, il voit que tout est perdu, que notre seule ressource est le prompt rétablissement de Louis XYIII. Que faites-vous ici? Vous traitez avec Fouché, avec les Chambres, avec des révolutionnaires, des intrigants, des insensés? €'est avec l'armée qu'il faut traiter. C'est elle qui doit ramener le roi à Paris; c'est elle qui peut stipuler les meilleures garanties pour l'honneur
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et l'intérêt du pays. Venez avec moi, j'ai là ma voiture attelée; partons pour Laon; le maréchal Grouchy est tout disposé à s'entendre avec vous. Vous êtes un homme grave et loyal, votre position est élevée. Personne ne convient mieux à cette négociation.
M. Pasquier rentra. M. Mole et moi étions restés seuls. La confidence de 31. de Girardin nous fut racontée et la conversation reprit devant nous.
M. Pasquier répugnait beaucoup à se jeter dans une telle affaire sur la parole assez chanceuse de M. de Girardin. Quitter Paris où il était en relation de chaque moment avec Fouché, M. de Vitrolles, et tous les hommes qui manœuvraient diversement, ne semblait pas non plus à propos. Cependant M. Pasquier consentit à cette aventure. Bien avant de parvenir à Laon, les deux voyageurs surent que le maréchal Grouchy n'y était plus et que l'armée, dans sa retraite désordonnée ne pourrait être ralliée que sous les murs de Paris. Ils s'en allèrent déjeuner à Ermenonville et il ne fut plus question de rien.
A MADAME DE BARANTE
Paris, jeudi soir, 29 juin 1813.
M. Mole vous a écrit ce matin ; rien n'est modiflé
depuis. Carnot et la Chambre n'entendent h quoi que
ce soit. Ils veulent, par leur contenance ou même par
leurs discourS; protester contre un roi qu'imposeraient