‹ Souvenirs;Chapitre 14 sur 49 · II. il · texte numérisé non relu

II. il

les étrangers. Et chaque heure de retard fait arriver dix ou vingt mille hommes déplus aux portes de Paris. Les Chambres ont une objection vraiment insoluble. « A quoi bon nous parler d'un homme qui ne peut pas nous reconnaître et dont le premier acte sera de nous dissoudre? »

L'avenir apparaît honteux et alarmant; cependant le peuple est gai, tranquille. Paris est presque plus brillant que de coutume. Le boulevard était ce soir curieux de foule et de sérénité. Chacun croyait la capitulation prête à se signer. Davout est dit-on excellent. Cest Carnot qui empêche tout.

Aujourd'hui, M. Bouvier du Mollart (1) s'écriait :

— Eh bien, h la bonne heure ; mais après le départ des étrangers nous ferons une Saint-Barthélémy des royaUstes!

Voilà où Bonaparte a mis ou remis la France. Il est parti pour Rochefort à travers les périls de terre et de mer. C'est un premier soulagement et la journée n'est pas perdue, puisqu'elle nous a donné ce résultat.

Les soldats se mettraient facilement à égorger les royalistes. Ils ont tué ce matin sur le boulevard un homme qui criait « vive le roil » D'autres, ont eu des coups de sabre. En général, on ne risque pas ces accidents. On demeure froid, certain du prochain résultat.

Paris, jeudi 29 juin 181o.

On ne passait plus aux barrières ; ce matin les voici rouvertes. L'armée est sous les murs de Paris rapide-

(0 Député delà Moselle, c. b.

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ment poussée par l'ennemi et ne tenant pas devant lui. Les généraux, les jacobins, les Chambres, Carnot, sont encore dans leur entêtement. « Plutôt mourir, plutôt perdre Paris que de rappeler les Bourbons ! » Cependant ces cris seront impuissants, à moins que Bonaparte ne re-\-ienne tout à coup. Lui seul pourrait, dit-on, faire un peu battre les troupes. Du reste, pas un mot du roi ni des princes, aucun agent envoyé par eux ; on ignore où ils sont et ce qu'ils veulent. Les gens ne savent à qui s'adresser. Ce sera une bien mauvaise restauration.

La journée d'aujourd'hui ou celle de demain conclura cette affaire.

Paris, vendredi 30 juin 1813.

Tout est sombre et triste, chère enfant. On n'a jamais rien vu de pareil à la séance où j'étais ce matin. C'est de la rage et de l'atrocité. Les généraux sont fols. On tremble de la façon dont tout va se passer. Il n'y a aucune inquiétude à avoir pour soi indi^'iduellement. Mais la situation fait horreur et dégoût. J'avais envie ce soir de tout laisser là, et de m'en retourner près de vous.

Paris, 2 juillet 1815.

Dimanche, une heure.

Auguste veut partir et c'est probablement lui qui portera cette lettre. J'hésite à le suivre, car je ne fausserai pas compagnie à M. Mole qui reste; je ne

lui suis bon h rien; lui-même n'a aucune utilité, cependant il ne croit pas devoir quitter.

La Chambre, quelques généraux parmi lesquels vient de se ranger DaAout, sont de plus en plus obstinés. Cela peut amener une défense, non de Paris même, mais de ses approches. Alors on entrerait de A'ive force.

Quel dommage que ces enragés troublent tout. Lord Wellington et le roi sont les plus raisonnables qu'on puisse souhaiter. On aurait des conditions, des garanties. M. de Blacas n'y est plus. On éloignerait les princes; plus de maison miUtaire, enfin ce que la raison indique. Au lieu que si tout se fait par la ^dolence, outre les malheurs du moment, on risque d'avoir une restauration peu solide.

Paris, 3 juillet 1815, Lundi, raidi et demi.

On s'est battu cette nuit, et la plaine de Grenelle a été occupée par les Prussiens. A six heures et demie le feu a cessé par ordre. MM. de Bondy et Bignon se sont rendus au quartier général ennemi. Voilà tout ce que nous savons, mais, du moins, c'est à peu près sûr. Paris est toujours d'un calme parfait. 11 sera impossible de croire que de tels événements n'aient pas dérangé une habitude. Depuis deux jours le blâme contre la Chambre des représentants s'est encore accru et a gagné les diverses classes du peuple. En ce moment la seule question est de réussir à éloigner l'armée, qui ne parle que de piller, d'égorger, de faire main basse sur les royalistes. On dit qu'ils

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se sont mis en fureur contre Fouché; il les a trahis, à ce qu'ils prétendent. Depuis cinq jours, il a couru le risque d'être, à chaque instant, dénoncé à la Chambre. J'espère encore qu'en ce dernier instant cette fureur s'exhalera en paroles seulement. Vingtquatre heures en décideront. Quant aux grands seigneurs de la jacobinerie et de l'empire, ils sont aujourd'hui radoucis; ils voient plus clair, mais leur parti demeure aveuglé par la passion.

Paris, mardi 4 juillet 1815,

La capitulation a été signée hier, lundi, à trois heures. L'armée se retire sur la Loire, et la ville est traitée comme l'an dernier. Cette nuit, on a appris aux Chambres que les alhés ne tiendraient le traité de Paris qu'avec Louis XVI II, et qu'avec tout autre souverain les conditions imposées seraient pires. En même temps on a lu deux déclarations du roi : l'une du 25 juin, contresignée par le duc de Feltre, qui a paru menaçante et raide. L'effet en a été mauvais ; l'autre, contresignée « Talleyrand », mesurée et convenable, sauf qu'il y est question de poursuivre les auteurs de la conspiration qui a ramené Bonaparte, ce qui est vague et alarmera trop de monde. Peut-être ce matin y aura-t-il eu protestation de la Chambre, mais on en doute. 11 y avait hier assez de résignation. C'est aussi, jusqu'à un certain point, la disposition de l'armée. On a payé les soldats ; on s'est arrangé avec quelques généraux. Ainsi le présent marche tant bien que mal; mais l'avenir s'annonce inquiétant si l'on n'est pas habile et sensé. Fouché

semble toujours destiné à une grande influence. On suppose qu'il sera considérable auprès des alliés et par suite auprès du roi.

A. M. ANSELME DE BARANTE

Paris, samedi 8 juillet 1815.

Le roi entre aujourd'hui ou demain (1). Les jour naux t'apprennent combien cette restauration est plus difficile, plus orageuse que l'autre. Les partis sont exaspérés à un point inouï. Le ministère sera bon et raisonnable; mais quelle lâche il assume : une armée redoutable encore et non soumise, des jacobins déchaînés, les étrangers au cœur du royaume n'ayant plus les craintes et les égards de l'an dernier ; tout cela est triste.

(I) Au fait, le roi fut très bien reçu de la population de Paris, et l'on ne pouvait plus comprendre le soir les alarmes qu'on avait eues le matin. II semblait que tant d'hésitations, tant de ménagements fussent une véritable mystification. Cette seconde rentrée du roi trouvait dans l'opinion populaire moins d'opposition que la rentrée de l'année précédente.

Juillet 1815-Septembre 1816.

« Il est des temps où les intentions les plus pures ne suffisent pas pour diriger. Mon gouvernement devait faire des fautes : peut-être en a-t-il fait. L'expérience seule pouvait avertir. Elle ne sera pas perdue. Je veux tout ce qui sauvera la France. Je prétends ajouter à la charte toutes les garanties qui peuvent en assurer le bienfait. »

Telles étaient les lignes les plus importantes de la proclamation de Cambrai, rédigée dans le sens qu'indiquait surtout le duc de Wellington. On déféra également aux conseils de ce dernier en affirmant encore, par le choix de M. de Talleyrand pour constituer le ministère, le caractère de modération et de liberté que l'on désirait imprimer au gouvernement. La présence de M. Fouché dans ce premier cabinet a été plus tard critiquée, mais ce n'est nullement, comme on l'a dit, M. de Talleyrand qui prépara le roi à le prendre pour mi-

nistre. Il était, au contraire, très loin d'y être disposé. Tous ceux qui arrivaient de Gand ne comprenaient rien à cette obligation de traiter avec Fouché, que chacun leur présentait comme indispensable. M. Mounier vintàParisun ou deux jours avant que les arrangements fussent conclus, et je me rappelle sa surprise et son scandale à ce sujet.

— Ce que c'est que d'être un émigré! disait-il. Pour avoir quitté la France pendant trois mois, je n'y entends plus rien.

Mais, royalistes et libéraux, généraux français ou étrangers, le duc de AVoIlington en tète, demandaient absolument que Fouché fût ministre du roi. Les royalistes n'étaient pas les moins ardents à donner ce conseil. Le bailli de Crussol, en ce moment le plus important du parti à Paris, envoyait message sur message au roi pour lui en parler, et persuada si bien Monsieur que lui aussi se mit à presser Louis XVIII. Et je tiens de M. de Talleyrand que le roi fut en grande partie décidé par les instances de son frère.

C'était surtout M. Pasquier que M. de Talleyrand avait été désireux d'avoir pour collègue, et qui, chargé du double ministère de la justice et de l'intérieur, allait supporter tout le fardeau de la politique intérieure. Le maréchal Gouvion Saint- Cyr eut la guerre, M. de Jaucourt la marine, M. Louis reprit les finances.

Les hautes fonctions publiques furent confiées à

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des hommes d'opinions raisonnables et de sentiments dévoue's. On plaça M.Deeazes, encore assez peu connu, à la police, sur la désignation de M. Louis qui l'aimait beaucoup et en faisait le plus grand cas. M. Beugnot devint directeur général des postes ; M. Mole des ponts et chaussées. M. Pasquier appela M. Guizot au secrétariat général de la justice. J'eus celui de l'intérieur.

Le groupe des constitutionnels, que M. Pasquier dirigeait pendant la période des Cent- Jours, paraissait donc arriver aux affaires. Je ne puis résumer plus exactement sa pensée sur la situation, qu'en reproduisant ici un mémoire que l'on me pria de rédiger, Sur les imtitutiom politiques et constitutionnelles de la France, telles que le roi se propose de les établir définitivement, mémoire demandé par les puissances alliées, fort soucieuses à cette époque de voir appliquer leurs conseils.

En demandant un mémoire détaillé sur les institutions politiques et constitutionnelles de la France, telles que le roi se propose de les établir défmitivement, la question ne peut évidemment s'appliquer aux formalités positives, aumécanisme extérieur delà constitution. Nos institutions politiques sont écrites dans la charte; il n'y a qu'à la hre pour les connaître. Rien, dans la tendance du gouvernement royal, n'a permis de soupçonner qu'on songeât à pratiquer des changements notables dans cette loi fondamentale, résumé de toutes les opinions raisonnables qui circulent depuis trente ans, émanée sans doute de Tau-

170 SOUVENIRS DU nARON 1)1-: BARANTE.

torité royale, mais écrite sous la dictée de l'opinion. Du reste, toute arrière-pensée vers un ordre différent de choses est invraisemblable. Que des souvenirs et des regrets se rattachent à l'ancien régime, que quelques hommes éloignés des affaires depuis longtemps tournent leurs regards avec chagrin vers ce qui était autrefois, cela est possible; mais ce qu'on nomme l'ancien régime ne consistait point dans telles ou telles lois écrites et positives, dans telles ou telles formes de gouvernement bien définies; tout y était incertain, problématique et sujet à discussion ; le plus souvent on ne connaissait avec précision quel était le droit et la règle sur les points les plus importants. La constitution française se fondait en quelque sorte dans les mœurs, dans l'état social de la nation. Or, il n'existe plus de ces mœurs un vestige suffisant pour en faire la base d'un mécanisme constitutionnel, l'ancien édifice ne s'est même écroulé que parce que les mœurs changeaient et ne suppléaient plus à ce défaut entier d'institutions fixes etpositives. Un homme d'État dont l'intention serait de recomposer un tel régime ne saurait par où commencer, soit pour l'établir, soit pour en tracer les statuts. Bien au contraire, toutes les idées, toutes les habitudes actuelles imposent invinciblement un gouvernement représentatif et le despotisme le plus absolu ne pourrait plus s'installer aujourd'hui en France sans se couvrir de •ce masque pour sauver les apparences.

L'esprit dans lequel la charte sera exécutée, la direction qu'on suivra en se conformant à ses prescriptions, sont donc les seules questions à traiter ici, car il ne faut pas oublier que les formes extérieures des lois, laissent souvent une telle latitude pour le maniement

réel des affaires, que sans paraître s'en écarter, on arrive à des résultats tout différents.

Les intentions et la marche du gouvernement du roi sont en ce moment indiquées d'une manière non équivoque par la formation d'un ministère solidaire et responsable et par les premiers actes de celui-ci.

En 1814, lorsque le roi rentra en France, l'opinion ne s'attendait pas à ce grand événement. Ses effets avaient été d'autant moins calculés que ce retour était plus imprévu. On ne conçut pas une idée assez nette du caractère que devait présenter cette restauration. Les uns, devant un résultat dont leurs espérances sinon leurs désirs s'étaient depuis longtemps éloignés et auquel leurs efforts, toujours impuissants ne contribuaient en rien, s'imaginèrent, sans s'apercevoir des difficultés de la situation, non pas que seule la monarchie revenait, mais que leur parti triomphait.

D'autres, après un premier moment de crainte, voyant qu'il n'était pas, qu'il ne pouvait pas être question de se reporter à vingt-cinq ans en arrière, et qu'il devenait nécessaire de prendre en large considération les nouvelles habitudes, les nouveaux intérêts, les nouvelles existences, portèrent à cet égard leurs prétentions trop loin. Ils voulurent être maintenus dans un état de choses qui, non seulement n'était pas compatible avec le gouvernement du roi, mais ne l'était pas même avec le bon ordre intérieur de la France, aA^ec le calme de l'Europe.

Des hommes que la Révolution avait plus ou moins élevés, entendirent conserver, avec la garantie de leur sécurité et le maintien de l'état actuel de leur fortune, l'importance pohtique acquise, leurs jouissances de vanité, leurs ambitions.

De ces divers états d'esprit, résultèrent une exaspération vive, des conflits d'inténJts et surtout d'amourpropre. Ces dispositions d'aigreur, de méfiance, de réciproque irritabilité rendaient délicate la tâche du gouvernement. Il se laissa entraîner à des habitudes de ménagement exagéré, presque de caresse, envers les personnes, envers leurs opinions, leurs vanités, et le ministère, composé sans unité et sans ensemble, livré tour à tour à des influences diverses, se montra incertain dans sa marche.

En dépit de ces circonstances, tous les bons esprits sentaient cependant combien d'avantages on retirait du mécanisme d'un gouvernement représentatif. L'opinion publique n'avait-elle pas des organes légaux et officiels, et celle-ci désormais assurée de se faire écouter, quels complots, quelles révoltes pourraient être motivés?

Ce ne fut en effet que la session des Chambres terminée, que Ton A^it éclater en divers lieux et de diverses manières des symptômes d'une présomption plus grande et moins raisonnable de la part des uns, d'un mécontentement violent de la part des autres. A ce moment surtout se formèrent parmi les généraux, ce désir de bouleversement, ces projets de conspiration, cette impatience d'esprits aventureux qui ne s'accoutumaient point à ne plus courir les chances de la fortune; dispositions encouragées, sans beaucoup de mystère, par ceux qui préparaient le retour de Bonaparte. Le gouvernement et plusieurs ministres commencèrent à s'apercevoir que la situation était grave et difficile. On vit clairement qu'il ne fallait plus songer à des palliatifs et que les rivaUtés entre les uns, ordinairement imprudents, mais quelquefois effrayés,

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et les autres de plus en plus irritables et conscients de leur force, grandissaient tous les jours.

Le mal ainsi reconnu donnait toutefois de grandes espérances de guérison. En examinant ce qui serait probablement advenu sans le retour de Bonaparte, on se rapprochera beaucoup de la situation actuelle.

Les points de mécontentement les plus universels et qui, ne se rapportant pas à des intérêts purement individuels, devaient être pris en considération étaient : la formation d'un ministère uni et solidaire, une réorganisation de la maison militaire du roi, plus conforme aux idées et aux mœurs nouvelles, enfin quelques modifications essentielles à faire à la charte-

La constitution du ministère dans un système d'unité et de soUdarité n'eût souffert aucune difficulté ; dans toutes les opinions on sentait combien cette mesure était indispensable. De ce premier changement dériveraient vraisemblablement tous les autres, et des ministres dont la marche eût été sans cesse concertée et uniforme, qui se seraient placés avec franchise et dévouement dans une position où ils eussent été réellement responsables vis-à-vis du roi et de la nation, auraient acquis une force suffisante pour opérer successivement les modifications réclamées par la nécessité comme pour réprimer les agitations et l'esprit révolutionnaire. Mais toutes les dispositions turbulentes, bien qu'elles subsistassent indépendamment de Bonaparte, prenaient du seul fait de son existence un haut degré de vivacité et d'espérance. Sans lui l'armée eût été bien loin de présenter le même danger. Les détestables dispositions d'officiers habitués si longtemps à la guerre et au succès de la ^iolence, eussent été moins redoutables, si le centre où ils

étaient accoutumés h rattacher leurs espérances et leurs volontés leur eût fait défaut. Leur méfiance mutuelle, leur jalousie, leur légèreté de caractère les auraient toujours empêchés de se réunir pour le môme but et d'opérer de concert. Or c'était sur l'armée seule que s'appuyait l'exaltation de tous ceux qui conservaient l'esprit de désordre et de révolution. Privé de cette force, sans protections ni intelUgences dans le gouvernement, ce parti devait faire concevoir de bien moindres alarmes, pourvu qu'en même temps on donnât aux individus quelques garanties pour leurs intérêts particuliers.

Bonaparte de moins, tel eût été le cours des choses. Aujourd'hui son attentat et les événements qui se sont accumulés depuis quatre mois l'ont modifié. L'esprit révolutionnaire a été déchaîné, les haines rallumées ; la guerre civile a éclaté dans quelques provinces ; on a cultivé le sentiment d'envie des classes inférieures contre les classes supérieures ; l'armée, déjà malveillante est maintenant hostile, elle ne peut se résoudre à voir la plus grande partie de son influence disparaître pour faire place à la prédominance de la puissance civile.

La situation actuelle n'est pas sans offrir toutefois quelques compensations. Le roi, et ici il ne doit pas être regardé comme individu, mais comme le représentant de toutes les idées de calme et d'ordre social, comme le chef de cette hiérarchie civile, compatible avec légalité de droits et nécessaire au repos des États, le roi revient moins isolé dans la nation que, malgré les apparences, il ne l'était peut-être la première fois. Ce qu'il y a de sentiments raisonnables et honnêtes dans toutes les classes, et plus spéciale-

ment encore dans la classe du peuple industrieuse et commerçante se rattache à lui, et voit en lui seul un gage de prospérité. Si le parti opposé est plu& animé, le sien est devenu plus considérable et, dans son ensemble, plus véritablement dévoué.

La crainte salutaire inspirée par les terribles conséquences de cette dernière explosion révolutionnaire, à ceux qui, il y a un an, témoignaient si vivement d& leurs regrets et de leurs espérances, faciliteront singulièrement encore l'action du gouvernement.

Au reste, ces circonstances sont accessoires et secondaires; il en est une qui constitue pour ainsi dire toute notre situation : c'est l'occupation de la France par les armées étrangères. Jusqu'à quel point le malheur poussé à l'extrême ne dénatureraitil pas les esprits d'un peuple impatient et fier? jusqu'à quel point arriverait-on à calmer une opinion qui s'aigrirait chaque jour et finirait par s'exalter sans autre but et sans autre direction que la défense personnelle ou la vengeance?

Tout, dans cet avenir, serait impossible à prévoir. Il faut le répéter, c'est donc de la modération des puissances coalisées que le roi et son gouvernement tireront leur plus grande force. Si la France est ménagée, si les habitants croient que c'est à leur roi qu'ils doivent ces ménagements, alors ils le considéreront comme leur hbérateur; l'amour s'unira au respect ; le gouvernement prendra de la force, du crédit;. la France sera sauvée et l'Europe avec elle; car qui pourrait douter que le déchirement d'un isi grand empire ne finit par entraîner celui de tout ce qui l'environne?

En résumé, la formation d'un ministère nettement.

constitutionnel, l'appui que ce ministère trouvoi a dans la saine partie de la nation (et c'est encore de beaucoup la plus considérable), le choix d'administrateurs secondaires, éclairés et marchant dans le môme sens, la dissolution de l'armée, sa réorganisation dans un système qui rendra à la puissance civile son rôle rationnel, une bonne composition de la Chambre des députés, telle qu'on est fondé de l'attendre d'élections auxquelles se prêteront tous les propriétaires qui s'en étaient écartés eux-mêmes depuis nombre d'années, et qui en apprécient aujourd'hui l'importance; l'anéantissement de Bonaparte, la générosité des puissances alliées, voilà quelles sont les bases sur lesquelles reposeront, pour la France, toutes les espérances que le roi et son gouvernement peuvent concevoir pour l'avenir.

La constitution du Parlement était, en effet, une des lâches les plus pressées. Quelques historiens ont prétendu que cette question avait amené d'assez longues discussions dans le conseil des ministres. Devait-on rappeler l'ancienne Chambre de 1814 ou s'adresser aux électeurs? Recourrait-on aux lois électorales de l'empire, si peu en harmonie avec les principes du gouvernement représentatif? Sinon, d'après quel mode convoquer les électeurs de la Chambre nouvelle? Il n'y eut pas, sur ces différents points, malgré leur importance, de longues discussions. En revenant d'Arnonville, où il avait été prêté serment devant le roi, M. Pasquier me dit que l'élection d'une

Chambre était décidée ; qu'il fallait suppléer à l'absence de lois et régler toutes les formes électorales. Il me chargea de rédiger cette ordonnance. Nous convînmes sommairement des bases principales. Le lendemain matin je lui remis le projet avec son préambule. Il en parut complètement satisfait. Nous le montrâmes à quelques-uns de nos amis, M. Mole, M. Mounier, M. Royer-Collard qui ne firent nulle objection. M. de Talleyrand n'était pas homme à le soumettre à long examen. Il m'en adressa de grands compliments. Le roi signa l'ordonnance absolument telle que je l'avais écrite. On était pressé, les circonstances graves, tout se faisait fort vite, mais dans une voie de raison, de modération et avec le goût sincère d'une sage liberté.

Il restait, ce point résolu, à procéder à une autre besogne non moins urgente : la nomination des préfets.

Ce travail me fut presque entièrement confié. Je connaissais le personnel de l'administration. Nous nous entendions fort bien, M. Pasquier et moi. M. de Talleyrand eût pris, sans y regarder, tout ce qui venait de ceux qu'il avait en gré. Cette liste était surtout caractéristique par l'exclusion de sept ou huit préfets qui, en 1814, avaient témoigné de leur incapacité ou de leur exagération. Faire preuve de sévérité à l'égard d'hommes d'une fidélité et d'un dévouement manifestes, alors qu'on les remplaçait par des fonctionnaires des Cent- 11. 12

Jours, même par des régicides, constituait un procéd é hostile et oflensant pour les royalistes. Mais ils s' étaient montrés si nuisibles après la première rentrée du roi; on leur attribuait avec tant de raison le mécontentement général qui avait encouragé le retour de Napoléon ; on les voyait de nouveau si déraisonnables, que le miaistère se proposa, comme première règle, de leur refuser toute influence. Ces choix les irritèrent beaucoup. En général, nous nous attachâmes à prendre des hommes associés à la pensée du ministère. J'y mis un véritable soin et pourtant je me trompai sur beaucoup d'entre eux ; ils ne résistèrent pas quelques semaines à la vive réaction qu'il s'agissait de prévenir.

Ce fut particulièrement dans les départements du Midi ([ue jerencontrai le plus de difficultés. Le duc d'Angoulême cherchait à y abuser singulièrement des pouvoirs qui lui avaient été confiés quelques jours auparavantpour l'organisation royaliste de ces provinces; pouvoirs inutiles maintenant qu'un ordre de choses régulier recommençait à fonctionner. M. le duc d'Angoulême, ou plutôt ceux qui l'entouraient, vouhiient non seulement nommer des préfets, mais former un gouvernement. Les émigrés revenant d'Espagne n'étaient pas, comme ceux de Gand, tenus en bride par la volonté des étrangers, ni en conllit avec une opinion monarchique libérale. Ils espéraient bien obtenir de cette seconde réinstallation des Bour-

bons la suppression de toute charte et de toute garantie, et, pour débuter, entendaient établir un gouvernement absolu à Toulouse. Ils avaient nommé commissaire de l'intérieur le marquis de Villeneuve, royaliste des plus exaltés puis, par méprise, commissaire de la justice, M. de Catellan, dont les opinions étaient libérales et philosophiques, mais qui avait toujours été opposant durant le règne de Napoléon. C'est lui qui m'a raconté tous les détails de cette tentative.

Au reste, rien ne fut si désordonné que ce gouvernement de M. le duc d'Angoulême. De tous côtés, chacun prétendait avoir de lui des pouvoirs extraordinaires. C'était des actes arbitraires, des destitutions, des nominations, des taxes imposées. Pour en citer un exemple, le chevalier de Fitz- James, frère bâtard du duc, qui commandait je ne sais quelle petite insurrection, fit, paraître à Foix un ordre du jour imprimé portant que celui chez lequel on trouverait des armes ou des munilions de guerre, serait arrêté et traduit devant des commissions militaires, qui le jugeraient d'après les intentions qu'il leur plairait de lui supposer. A la nouvelle de ce véritable acte de démence, les ministres tremblaient que la guerre civile n'éclatât dans cette région de la France.

J'étais chez M. Pasquier quand le duc de Fitz- James entra comme un furieux dans son cabinet, étonné qu'on osât blâmer son frère.

Quelque temps après la chute de M, de Talley-

rand, je sus que M. le duc d'Angoulème, de retour de ses courses dans le Midi, s'exprimait sur mon compte avec assez d'àcreté mimputaut l'ordre qui avait mis fin à son gouvernement de Toulouse, le refus de confirmer ses préfets. Je lui demandai une audience. Il me reçut d'abord avec quelque rudesse, mais convenablement. Je le priai de remarquer qu'à l'époque dont il parlait, je n'étais pas ministre, que je ne siégeais pas au conseil et que je ne devais avoir en aucune façon la responsabilité d'une détermination de cette importance.

Je passais, à ce moment, pour jouir de plus de pouvoir et de crédit que je n'en possédais réellement. M. le duc d'Angoulème me répondit que, sans être ministre, je pouvais bien être l'auteur de cette mesure. N'était-il pas de notoriété publique que j'avais choisi tous les préfets, pourquoi donc ne m'avait-il pas été possible de nommer les siens, et de lui donner cette preuve d'égards? Je niai que le roi et le ministère m'eussent laissé latitude de faire des choix directement contraires au système adopté par le gouvernement. Puis je déterminai ma vraie part de responsabilité, en ajoutant que je confessais très haut m'être trouvé en cette occasion du même avis que les ministres; ce qui ne me permettait pas de les blâmer.

— Quand Monseigneur sera roi, lui dis-je, si un prince du sang, même avec les plus pures et les plus louables intentions, érigeait un gouverne-

JUILLET 1815-SEPTEMBRE J8i6. 181

ment dans une partie du royaume, désignait des ministres, créait des magistrats, ne reconnaissait plus l'autorité royale dans ses organes officiels, je suis convaincu que vous ne le souffririez pas, et seriez loin de désapprouver les ministres qui feraient cesser un état de choses que ne peut admettre l'ordre monarchique.

Mes explications parurent fort raisonnables au prince. Sans m'avouer précisément qu'au vrai il était de mon opinion, son ton changea et devint bienveillant. Depuis lors il me fit bonne mine lorsque j'allais lui présenter mes respects, et m'adressait toujours quelques paroles obligeantes.

Les préfets choisis, je m'occupai de faire connaître la pensée du gouvernement. La circulaire envoyée dans ce but est en effet de moi, ainsi que l'indique M. Capefigue. Il y attache plus d'importance que moi-même je ne lui en attribuais alors ; il y avait tant à faire que les paroles ne signifiaient pas grand'chosc en ce moment. Je cherchai surtout à bien établir quels étaient les auteurs responsables de nos dernières catastrophes et à faire nettement ressortir que seul le gouvernement du roi assurerait un remède aux maux amenés par le retour de l'île dElbe.

M. de Mun m'écrivait, à propos de cette circulaire, le 21 juillet :

Ce n'est pas seulement à vous, c'est à nous que je ferai mon compUment de votre adjonction au minis-

tère de rintérieur : j'ai cru reconnaître déjà la sagesse de vos principes et l'excellence de votre diction dans une circulaire du ministre aux préfets. Le bon esprit qui y règne ne pourrait manquer d'exercer une heureuse influence dans nos campagnes, si l'oppression de l'étranger ne paralysait les meilleurs raisonnements. Il est certain qu'aucune amélioration n'est possible avec ces vexations sans cesse répétées, et qui, se combinant avec le retour du roi, semblent aux grossiers habitants des campagnes faire partie essentielle de sa cause. Comment d'ailleurs trouver étrange leur décision à cet égard, lorsque tant de gens bien élevés ont l'extravagance de penser et de dire de même ?

J'ai été forcé de vous quitter à Paris, pour courir ici (1) au secours d'un pays écrasé par les Bavarois d'abord, maintenant un peu moins opprimé par les Russes. Ma présence y fait du bien, en obtenant pour mes entours quelque adoucissement de la part des chefs : ce résultat peut seul me dédommager de la contrariété que j'y éprouve, livré pour toute société à des officiers qui ne connaissent que le sabre et le AÛn.

Voilà comme Bonaparte nous a laissé la France, voilà son héritage; et dans dix jours, la moisson à faire, la présence du soldat intimidant tous les travaux, les bestiaux enlevés, les demandes délivres où il n'y en a plus, la désolation partout.

J'ai su, par notre ami Germain, que tous deux vous aviez pensé à moi pour la présidence du collège électoral de Seine-et-Marne. Dans ce moment les honneurs

(d) Au château de Lumigny, en Seine-et-Marne, c. b.

sont pesants, et les relations avec les hommes difficiles : mais il est en même temps obligatoire de se dévouer au gouvernement, lorsque la direction est sage et quelle se trouve en rapport avec les opinions particulières. Or je vois dans le ministère des hommes unis vers un même but, tous paraissant s'accorder sur la nécessité d'un régime constitutionnel, point de <( voltigeurs » ; point de gens à abstraction. Je suis donc de cœur avec vous, et prêt à vous seconder dans ma très petite sphère. Disposez de moi (I).

Nous n'avions que trop besoin d'aussi précieux concours à la veille de la réaction ultra-royaliste dont les prochaines violences commençaient à s'annoncer. Plusieurs préfets de mes amis m'avisaient ainsi de cet état des esprits dans leurs départements :

DU COMTE DE T0URN0N(2)

Bordeaux, 30 juillet 1815.

J'ai attendu quelques jours, mon cher Barante, pour vous écrire : j'avais besoin de regarder autour de moi et de sonder ce terrain si neuf pour moi. Je me mets au courant et je pense qu'il vous sera utile de savoir un peu ce que c'est que ce pays-ci.

L'esprit public de cette partie de la France ne res-

(1) M. le marquis de Mun fut créé pair de France quelques jours après, le 17 août 1815. c. b.

(2) Préfet de Rome 1809-1814, de la Gironde 181b-1822, du Rhône 1822, pair de France, 1823. c. b.

semble en rien à celui du Nord. L'exécration de Bonaparte n'est nulle part aussi \ive : elle est dans toutes les classes, et les petites filles dansent dans les rues en chantant des chansons contre lui. Sur ce point il n'y a certes rien à ajouter.

Je n'en dirai pas de même sur le royalisme. Ce n'est point ici l'amour pour le roi ; ce n'est pas de l'attachement à une forme monarcliique du gouvernement; c'est de l'idolâtrie pour Monseigneur le duc et surtout pour Madame la duchesse d'Angoulême. Son héroïque conduite, il y a quatre mois, lui a valu ce sentiment, dont il est impossible de dire toute la force. La couleur blanche ne parait le signe du royalisme que lorsqu'elle est lisérée de vert : les images de la duchesse sont peintes sur les drapeaux qui flottent aux fenêtres : enfin toutes les affections, des dernières aux plus hautes classes, sont réunies sur elle.

Les gens qui raisonnent, tout en partageant ces sentiments, témoignent cependant, mais en secret, qu'ils sentent la nécessité de s'attacher à des institutions plutôt qu'à des personnes. Ce parti de constitutionnels, qui compte toutes les meilleures têtes, est, comme de raison, peu nombreux.

Ainsi aucun département n'est plus facile à mener dans une certaine ligne, puisqu'il ne demande qu'à aimer, et on peut même compter sur les sacrifices qu'il fera pour l'objet de son culte. Mais les difficultés se montrent lorsqu'il est question de diriger cette affection, d'en empêcher l'exagération, d'éviter qu'elle ne conduise à se séparer des pays où le même sentiment ne domine pas aussi exclusivement. On ne peut le dissimuler, il y a ici une tendance à l'indé-

JUILLET ISlo-SEPTEMBRE 181G. 18jj

pendancc, un goût de devenir centre qui mérite toute l'attention : croyez que plus d'un Bordelais rêve le royaume d'Aquitaine.

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