‹ Souvenirs;Chapitre 15 sur 49 · DU VICOMTE DE UOUDETOT · texte numérisé non relu

DU VICOMTE DE UOUDETOT

Cacn, 30 juillet 1815.

Je suis ici le plus malheureux des hommes. Je n'y resterai pas, cela est au-dessus de mes forces et presque de ma conscience. Je ne suis pas fait pour me trouver au miheu de tant de passions et de si peu de raison. Ce pays n'a point souffert de la guerre, ses habitants n'ont que peu éprouvé les secousses pohtiques, ils ont des éléments de richesse et de bonheur. Eh bien, ils sont agités comme s'ils étaient à la veille des plus grandes calamités. Je ne reçois que des plaintes, que l'expression des haines et de craintes irritées. Toutes ces dissensions de petites villes et de A-illages, toutes ces petites passions, toutes ces fureurs sans élévation comme sans raison, tout cela me compose un spectacle répugnant.

Je ne puis plus prendre à de tels intérêts. Ce n'est ni le travail ni l'ennui que je redoute ; je m'y livrerais avec constance ; mais je succombe aux misérables turbulences qui me tourmentent sans pouvoir m'intéresser.

(1) C'était sur les instances de M, Mole et sur les miennes que M, de Houdetot avait consenti à accepter la préfecture da Calvados. Pendant son court séjour dans ce département il dut subir les tristes embarras d'une occupation, de troupes prussiennes et d'une insurrection royaliste.

Voici pour le département. Il est entièrement dévoué au roi ; mais ce dévouement passionné a tous les caractères de l'esprit de parti ; la moindre nuance d'opinion est le sujet de l'intolérance et du mépris de la nuance plus accentuée. Le peuple des villes et des campagnes danse encore tous les soirs et bien avant dans la nuit en criant « vive le roi !» A Caen on y ajoute souvent « à bas les fédérés! » On ne croit jamais au retour, vers le gouvernement du roi, de tout ce qui ne s'est pas prononcé pour lui depuis cinq mois. Le duc d'Aumont (1) est adoré de la population, mais il sera mal avec les ministres. Il a destitué des commissaires de police, que le ministre m'ordonne de remettre en place. Il est inquiet des complots des bonapartistes, que je crois peu dangereux ici et pour cette raison, aussi bien que pour ne pas renvoyer les ofliciers qui l'ont suivi dans sa petite expédition, il s'obstine à conserver, malgré les ordres qu'il reçoit, un corps de volontaires royaux, formé d'éléments tels quïl n'y a ni discipline ni ordre à en espérer, et sur qui de toutes part me parviennent les plaintes lesplus vives. J'ai fait entendre que je ne croyais pas que cela pût être gardé; mais je ne gagnerais rien que la haine de tout le parti, si je m'opposais formellement à une chose qui n'est point d'ailleurs dans mes attributions.

Le duc d'Aumont est bon et bien intentionné ; mais ce qui l'entoure n'entend guère les mots de constitution, unité, etc.

(1) Après Waterloo et la reddition de Paris, M. le duc d'Aumont était arrivé en Normandie, avec des pouvoirs extraordinaires donnés à lui par le roi, comme à vingt autres. Il avait levé une troupe de volontaires.

Caen, i" août 1815.

Je vous ai écrit une longue lettre avant-hier, pour vous dire combien je me déplaisais ici. Je ne m'attendais pas que le soir je courrais le risque d'être assassiné.

Vous aurez lu mon rapport officiel ; je n'y dis point que j'ai été une demi-heure avec la pointe des épées sur la poitrine et les sabres sur la tète, ne sachant comment cela finirait. Vous aurez vu que, très content, touché même de la conduite personnelle du duc d'Aumont, j'atténue autant que possible l'infâme conduite d'une partie de ses officiers. Celui qui m'a le plus menacé, et qui excitait tous les autres à me massacrer en était un des principaux. Avant de l'admettre, on aurait dû savoir qu"il était redouté dans le pays comme un assassin et un furieux.

Vous aurez vu que, ne voulant point faire couler le sang pour une injure personnelle, j'ai été bien aise que les coupables pussent quitter la France. Je ne doute pas que la violation à main armée du domicile d'un préfet, sa vie menacée et les ordres des ministres saisis de force et décliirés avec outrage, n'eussent entraîné la peine capitale pour quelques-uns de ces énergumènes. Je ne sais si l'on m'en fera des reproches, mais j'ai senti le besoin d'éloigner de moi cette douleur, et j'ai pensé d'ailleurs que l'état présent des choses devait faire éviter de porter, le deuil dans les familles. Ces misérables ont fui. J'espère qu'ils se sont mis à l'abri des poursuites qui seront ordonnées. On ne revoit plus un seul de ceux qui se sont portés cliez moi.

Tout ce qu'il y a de recomraandable dans la ville ne cesse de venir me témoigner son horreur pour l'outrage que j'ai reçu. Si quelque chose pouvait m'attacher au pays et au métier, ce serait assurément ces marques d'estime et d'intérêt. Mais, encore une fois, il y a trop de petites passions et trop peu de raison pour que je me sente la puissance d'y faire le bien. Les attentats contre moi ne m'inquiètent point ni ne me dégoûtent de ma besogne, mais ma besogne me dégoûte môme de l'honneur d'alTronter les assassinats (1).

DU COMTE DE TOURNON

Bordeaux, 8 août 1815.

Je VOUS remercie, mon clier Barante, de A'otre billet du 4. C'est un réconfortant, que les hgnes écrites par un aussi bon observateur et fidèle ami. Je m'apercevais d'ici que votre marche était vacillante : que sera la nôtre si nos chefs de file hésitent? Au nom du ciel, soyez fermes et vigoureux et nous vous seconderons; mais si on manœuvre à Paris, on ne marchera pas du tout à Bordeaux ni ailleurs.

Nous voici aux élections et tout est en mouvement ici. Je suis trop frais arrivé pour avoir la moindre influence sur les choix. Je réserverai le peu de force que j'aurai, à écarter quelques individus qui vous em-

(i) M. de Houdetot donna sa démission à l'arrivée de M. de Vaublanc. Il fut créé pair de France en 1819, en même temps que ses deux beaux-frères, M. Germain et M. de Barante. c. b.

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barrasseraient. Je n'ai donc pas l'espoir d'être utile à Dudon. D'ailleurs il est à 10 degrés Rtîaumur au-dessous de l'atmosphère de la Gironde. II faut vous attendre à des produits tout à fait équinoxiaux. Mais, encore une fois, je suis venu trop tard pour tempérer cette ardeur et d'ailleurs les parties sont si bien liées qu'il faudra longtemps pour les rompre. Ne mettez donc pas sur mon compte tout ce qui vous déplaira.

A Paris, les esprits semblaient moins excités, et à la cour, et dans les milieux politiques. Toutefois, même parmi les hommes modérés, l'irritation était grande contre les complices des Cent- Jours : ils amenaient tant de calamités sur la France. Le résultat définitif de cette tentative révolutionnaire et impériale, si facile à prévoir, empêchait qu'on pardonnât aux passions irréfléchies, aux illusions volontaires de ceux qui avaient ainsi joué le pays contre une chance évidente. On eût craint de compromettre l'avenir, de se rendre coupable d'une molle imprévoyance en se bornant à dire aux vaincus : « \ ous vous êtes trompés, n'en parlons plus. » Ne pas exercer quelques poursuites juridiques, c'eût été reconnaître le droit de rébellion et de désobéissance militaire.

Après la bataille de Waterloo, lorsque la seconde restauration fut devenue certaine, beaucoup de royalistes, des plus sages, avaient déjà pensé et dit qu'il serait indispensable de bannir les hommes actifs et marquants du parti impérial ou de lopi-

190 SOUVENIRS DL' BARON DE liARANTE.

iiion révolutionnaire. Je me souviens d'avoir vu un jour M. Royer-CoUard convaincu de cette nécessité. Peu à peu, en y réfléchissant mieux, en examinant les circonstances, en se laissant modifier par les événements de chaque jour, les gens raisonnables se départirent de ce projet et en reconnurent la difficulté et les inconvénients; mais la masse du parti royaliste, mais le roi, mais les étrangers persistèrent dans cette idée. Le ministère n'était pas en état de s'y opposer complètement. Fouché dressa donc une liste de trois cents noms et, lorsque ses collègues reculèrent devant un tel nombre, il soutint d'une façon spécieuse que la mesure n'aurait aucun avantage si on ne l'exécutait pas dans cette proportion. 11 désirait par là arriver à un abandon complet de toute proscription. Cependant il lui fallut réduire sa liste. On procéda par voie d'élimination; chacun à qui mieux mieux retira ses amis, ceux à qui il prenait le plus d'intérêt, ce fut tant pis pour les moins bien recommandés.

M. Constant, apprenant qu'il n'avait pas été rayé, et ne pouvant compter sur Fouché, alla trouver M. Decazes, qu'il ne connaissait point et qui commençait alors à s'emparer de la confiance et du goût du roi. Il le pria de remettre à celui-ci une lettre justificative. M. Decazes aimait à rendre service, surtout aux gens distingués. Il se chargea de cette lettre et sut la donner à propos. Elle était si ingénieuse, si bien écrite : c'était réellement

un si beau morceau, que Louis XYIII y fut littérairement sensible et raya de sa main le nom de M. Constant. Quelques jours après, je le rencontrai et en lui exprimant mon contentement de le voir ainsi préservé de cette vengeance, je le complimentai de sa lettre,

— Vous avez persuadé le roi, lui disais-je.

— Je le crois bien, je me suis presque persuadé moi-même.

Il y eut aussi une lettre fort belle du général Lamarque au roi. M. Laine en était dans le ravissement et aurait voulu qu'on pardonnât tout à un homme qui avait des paroles si nobles.

Au total, cinquante-sept noms seulement furent maintenus, dont dix-neuf devaient être traduits devant des conseils de guerre, et trente-huit éloignés de Paris ou proscrits.

Lorsqu'on pensait de sang-froid à ces listes ainsi dressées, et même en les comparant, on les trouvait absurdes, surtout la seconde, car en principe, la première se motivait, puisque c'étaient des actes personnels déférés aux tribunaux. Ce ne fut toutefois qu'un peu plus tard, quand l'influence dominante eut passé aux ultra royalistes, si ardents aux persécutions et aux vengeances, que l'intérêt se porta sur les victimes, et que la sage politique conseilla de résister à cette réaction de parti. Au premier moment il n'en était pas tout à fait ainsi.

Quelques membres de la Chambre haute de 1814 avaient pris place dans la Chambre des pairs

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(les Cent- Jours. Une ordonnance les déclara démissionnaires de fait, tournant ainsi la difficulté que présentait l'inamovibilité dont ils jouissaient de par la charte. Le jour où cette résolution fut prise, M. Pasquier, en rentrant du conseil, après me l'avoir annoncée, me demanda de rédiger l'ordonnance qu'elle comportait. .) y fis de fortes objections et assurément il y avait lieu. Aussi lui laissai-je cette tâche. On déclara cependant en excepter ceux qui prouveraient n'avoir pas siégé dans la Chambre des pairs de Napoléon, ce qui permit, par une interprétation assez bizarre, de maintenir M. Lanjuinais : pondant cette période il présidait la seconde Chambre, et n'avait donc pu assister aux séances de la Chambre haute.

M. deBoissy d'Anglas, quoique assez compromis, fut également rétabli dans sa pairie par l'ordonnance du 17 août, qui augmentait la Chambre de quatre-vingt-douze membres. Le roi le renomma, bien plus je crois, parce qu'il avait été maître d'hôtel dans sa maison avant la Révolution, que par souvenir du 1" Prairial.

Une liste supplémentaire comprit dès le lendemain parmi les nouveaux pairs, les fils des duc de Montebello, maréchaux Berthier et Bessière.

J'avais proposé cette nomination à M. Pasquier. Il n'avait attaché aucune importance à cette idée. Le jour où la liste parut j "étais chez M. de Talleyrand, et je lui exprimai mon regret de ne pas

voir ces quelques noms. Il me reprocha vivement de ne point lui en avoir parlé.

— C'est excellent, disait-il, c'est nécessaire!

Il hâta sa longue toilette, courut chez le roi et fit sur-le-champ signer une ordonnance rectifiée qui créait pairs ces trois fils de maréchaux de l'empire. Pendant ce temps, j'allai chez M. Pasquier pour l'avertir que mon avis avait prévalu. Je ne le trouvai point. Cela coûta la pairie au fils du général de Nansouty, qu'il désirait faire joindre aux autres, dans le cas où on les nommerait. Madame de Nansouty m'en a voulu longtemps de ce malentendu et de ne pas avoir moi-même songé à son fils.

L'ordonnance instituant la pairie héréditaire fut publiée le 20 août.

Le parti libéral modéré, auquel appartenait le ministère, attachait beaucoup d'importance à l'hérédité de la pairie. C'était alors une sorte de dogme constitutionnel. La pairie, dans l'Acte additionnel était héréditaire; elle l'était aussi dans l'ébauche de constitution dont s'occupa si vainement la Chambre des représentants. Il n'y avait que les royalistes de l'émigration et les absolutistes qui fussent opposés à cette mesure. Le roi s'en souciait assez peu, moins par opinion politique que pour ne pas conférer héréditairement une telle dignité aux noms fort bourgeois de l'ancien Sénat que comptait encore la Chambre des pairs. M. de Talleyrand, qui ménageait peu le roi et vou- II. 13

lait gouverner haut la main, ne s'arrêta guère à cette hésitation. M. Pasquier, plus respectueux ou plus courtisan, développa dans une note tous les avantages monarchiques de l'hérédité et la remit au roi, en lui laissant le projet d'ordonnance dont il différa la signature au lendemain. Louis XVIII fut sensihle à ce bon procédé. Vingt-quatre heures après il rendit à M. Pasquier l'ordonnance avec sa signature en lui disant :

— J'aime qu'on me persuade.

Il n'avait sûrement ni plus ni moins de conviction que la veille, mais il se plaisait aux démonstrations de déférence respectueuse.

Le ministère dut également s'occuper de la question militaire. Il chercha à prohter de la nécessité où il était de procéder à une reconstitution de l'armée pour modifier la garde royale et cette maison militaire dont la création avait produit si nuisible effet l'année précédente. JNJ. de Vitrolles, qui assistait au conseil en qualité de secrétaire, et en connaissait ainsi les desseins, pesa de tous ses efforts sur le roi pour l'amener à refuser cette réforme. M. de Talleyrand en fut profondément irrité. Je l'ai entendu, à propos de cet incident et de quelques autres du même genre, traiter M. de Vitrolles de la façon la plus outrageante, toutefois en termes indirects. Il eût été plus simple de ne point lui maintenir ses inutiles fonctions. Chaque jour, M. de Talleyrand et ses collègues se promettaient de ne plus avoir parmi eux un

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homme du parti ennemi ; mais il existait apparemment des motifs pour le ménager. On n'osait point le chasser et l'on essayait de le dégoûter. Quant à lui, il endurait tout et semblait se railler de leur malveillance impuissante.

Les élections absorbaient particulièrement notre attention au ministère de l'intérieur; j'eus à désigner la plupart des présidents de collèges. Cette liste fut, comme à peu près tous les actes de cette époque, signée de confiance et presque sans y regarder. Conçue dans le sens le plus éclectique, elle comprenait des princes du sang, des maréchaux, des grands seigneurs, des hommes considérables de l'empire. Nous n'avions en vue que leur esprit de modération et l'influence qu'ils mettraient au service des candidats à tendances également raisonnables. L'opinion extrême me reprocha quelques noms, entre autres ceux de 31. Lanjuinais et du général Foy. Ce fut, en effet, moi seul, qui dans mon amitié pour le général, et dans la prévoyance de son talent, le proposai. Du reste, ainsi que je le disais dans une note ministérielle qui a été citée, le général Foy n'était pas dans de mauvaises dispositions pour la maison de Bourbon. Une politique libérale l'aurait tout à fait acquis.

Sous le régime précédent, la législation électorale reconnaissait au gouvernement la faculté de nommer des électeurs par adjonction. Nous crûmes devoir en user. Les collèges n'étaient pas complets; nous regrettions que les députés fussent

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élus par trop peu d'électeurs et nous voulions associer au mécanisme constitutionnel autant de royalistes modérés que possible. Nous ne prévoyions pas que les préfets fissent un emploi imprudent de ce pouvoir. Presque tous s'en servirent en eiïet à très bonne intention mais sans beaucoup de discernement et se laissèrent déborder dans leur choix. En décidant cette mesure, nous ne savions pas assez quelle force et quelle impulsion la situation allait donner au parti royaliste, ni quel abattement la défaite faisait peser sur toutes les nuances des opinions révolutionnaires. La masse de la nation éprouvait en ce moment de la rancune et de la méfiance contre des hommes qui plus tard, il est vrai, se réconcilièrent avec l'opinion publique, mais par les excès et les fautes du parti opposé. Bref, malgré notre désir de voir arriver à la Chambre des candidats libéraux et patriotes, malgré l'aide que le ministère tenta de leur porter, ils furent nommés en trop petit nombre.

Les politiques appelés à une autre époque « de juste milieu », n'étaient encore dans le pays que quelques hommes isolés.

Je fus élu et dans la Loire-Inférieure et dans le Puy-de-Dôme. Dans le premier de ces départements, je réunis les voix de presque tous les royalistes, même de ceux qui me créaient tant d'embarras l'année précédente. Ma conduite au 20 Mars leur avait montré que pour avoir résisté à leurs prétentions je n'en étais pas moins resté fidèle au

devoir, et ils se souvenaient de mes procédés vis-àvis d'eux avant 1814. Leurs adversaires, que j'avais à leur tour protégé, semblaient redoutables. Mon nom pouvait en détacher quelques-uns, ce qui n'était pas à dédaigner.

Cependant je dois dire que, de cet autre côté, je retrouvai presque aussi ardente contre moi, l'irritation qu'ils me manifestaient dans les derniers jours de la première restauration.

M. Donatien de Sesmaisons, M. du Fou, maire de Nantes et président du collège électoral, furent les principaux promoteurs de ma candidature. C'est à eux que je dus ce succès, accompagné des acclamations de tous les honnêtes gens du pays.

Dans ma province natale, après avoir été porté candidat par les collèges de Thiers et d'Ambert, le grand collège me nomma à une forte majorité, mais non sans une lutte assez vive. Le parti ultra-royaliste me combattit avec acharnement, me reprochant certaines nominations et certaines déclarations. On prétendit que des commissaires secrets, envoyés par les princes, engageaient les électeurs à rejeter les constitutionnels pour avoir une Chambre dont le premier acte fût de renverser le ministère. On m'accusait d'orléanisme. On m'en voulait surtout de ce que les principaux patrons de ma candidature appartenaient au parti libéral. Quelques exagérés, qui néanmoins croyaient devoir voter pour moi, se virent arracher leur bulletin par leurs coreligionnaires.

Mais j'eus derrière moi les royalistes modérés, les constitutionnels, les libéraux. Le parti bonapartiste me témoig^na plutôt de Thostilité. La présence récente dans le département de MM. Exelmans, de La Bédoyère et autres victimes de l'ordonnance du 24 juillet en avait exalté les débris.

Le résultat du scrutin fut assez bigarré, trois constitutionnels et quatre ultras. M. de Chabrol, un de mes collègues, quoique élu à la presque unanimité, avait, lui aussi, eu un instant à craindre l'intolérance de ceux qui, avec les mêmes sentiments et les mêmes intérêts, n'étaient séparés de nous que parce qu'ils étaient dénués de raison.

Nos négociations avec les puissances semblaient de plus en plus laborieuses. Au désintéressement affiché les premiers jours, aux affirmations que Napoléon avait été le seul ennemi que l'on venait combattre, que l'on entendait traiter la France comme une alliée que l'on cherchait à délivrer, succédait l'intention de tirer parti de ses malheurs. On lui faisait subir de nouvelles diminutions de territoire. L'occupation devenait plus rigoureuse et plus étendue. On nous traitait cette fois vraiment en pays conquis. Les troupes prussiennes se signalaient entre toutes par leurs dispositions haineuses, par l'enivrement de la victoire et l'ardeur de la vengeance. Le vieux général Blùcher était livré à de jeunes officiers, aux gens du Tugendbiind et ceux-ci regrettaient de ne pas être entrés

à force ouverte. Il y eut même un dessein conçu par quelques fanatiques plus habiles. Ils voulaient pousser l'insulte et les vexations au point d'exciter des troubles à Paris (1), ce qui leur donnerait prétexte pour saccager et détruire la grande Babylone.

Les circonstances étaient donc autres que Tannée précédente. Les sentiments de l'empereur Alexandre s'étaient surtout modifiés. Lorsqu'au congrès de Vienne on apprit le débarquement de Napoléon, il se dit qu'il avait eu bien raison de ne pas croire les Bourbons compatibles avec la France, et sa première idée fut de travailler au rétablissement du petit Napoléon. On pensa aussi au duc d'Orléans. Il fallut de grands efforts de M. Talleyrand, de M. Pozzo di Borgo, du duc de Wellington, pour déterminer la coalition à prendre, une seconde fois, les Bourbons pour but de ses efforts. Toutefois l'empereur Alexandre n'en restait pas moins irrité contre la France et contre toute cette armée française. Il lui semblait qu'elle eût manqué envers lui. En outre, il avait peut-être, sans se l'avouer, le chagrin d'amour-propre que l'honneur d'entrer à Paris fût échu, cette année, non plus à lui

(1) Ils excitaient les uns contre les autres les Français Ubéraux et les Français royalistes. Fouché eut quelque peine à empêcher le général MùfÛing de faire afficher un ordre du jour portant qu'il était également licite d'avoir une cocarde ou une autre. Il y avait là de quoi ensanglanter la rentrée du roi à Paris.

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et à son armée, mais aux Anglais et au duc de Wellington. Le pacte conclu le o février entre l'Angleterre, la France et l'Autriche, et dont l'empereur Napoléon avait trouvé copie dans le cabinet de M. de Blacas, était encore un sujet de ressentiment contre nous et spécialement contre 31. de Talleyrand, avec qui il ne désirait plus traiter. Aussi lorsque après Waterloo il vint pour la seconde fois à Paris, ce ne fut plus cette courtoisie, ces flatteries adressées à la France, ces discours de philosophie et de liberté, ce besoin de plaire de l'année précédente. Il vécut renfermé et sévère. Il ne nous protégea plus contre les brutalités des Prussiens et des autres Allemands ou contre l'insolence anglaise. Il laissa dépouiller le musée, sans avoir égard aux protestations du ministère (l). C'était en

(1) Il est vrai qu'en 1814, on était verbalement convenu de rendre au roi de Prusse les objets d'art enlevés dans ses Etats, et qu'après la retraite des alliés, M. de Blacas, ministre de la maison du roi, avait peu ou point écouté les réclamations du ministre de Prusse. J'ignore si, en restituant de plein gré tout ce qui n'avait pas été apporté en France d'après des conditions écrites et consenties par traité, on aurait pu conserver le reste. Ce que je sais bien, c'est que toute concession à cet égard eût irrité au plus haut point l'opinion de Paris et l'orgueil national. Je me souviens qu'un jeune cocher de cabriolet, qui me conduisait le jour où l'on emportait les tableaux du musée, pleurait de rage. Les ministres avaient certes raison de vouloir épargner à la restauration, déjà trop vulnérable sous le rapport de la gloire française, une cause si vive d'impopularité.

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grande partie de son fait si les négociations qui devaient régulariser les charges de notre défaite et les exigences des vainqueurs n'avançaient point et nous condamnaient à une situation désordonnée et provisoire. Son peu de goût et d'affection pour Louis XVIII, étaient loin de diminuer cette mauvaise volonté.

A ce moment commençait aussi à se déclarer l'enthousiasme mystique de l'empereur Alexandre il). Madame de Krfidener était à Paris en même temps que lui et il allait la voir presque tous les jours. L'exaltation de madame de Kriidener avait quelque chose de si confus et de si vague que

(l) L'empereur Alexandre avait cependant déjà laissé apercevoir quelques tendances de cette nature. Après son mariage et lorsqu'il n'était encore que grand-duc, il s'ennuya de sa femme, pourtant fort belle; mais ne jugeant pas équitable de la tenir condamnée à une fidélité qu'il ne voulait pas observer, il lui proposa de se rendre mutuellement leur liberté. Un écrit fut signé entre eux pour convenir de cet affranchissement. La grande-duchesse en profita bientôt et prit pour amant le prince Czartorysky. Le grand-duc se montra content de ce choix et favoi'isa de son mieux cette liaison. La grande-duchesse devint grosse et accoucha. Lorsque la comtesse de Liéven, qui était sa dame d'honneur, porta l'enfant à l'empereur Paul, il remarqua les yeux et les cils noirs du nouveau-né. « Madame, dit-il à madame de Liéven, croyez-vous qu'un mari blond et une femme blonde puissent avoir un enfant brun? « La dame d'honneur ne trouva rien de mieux à répondre que : « Sire, Dieu est tout-puissant. » Cet enfant, qui était une fille, ne vécut pas.

toutes les influences politiques pouvaient espérer s'y mêler. Aussi les opinions libérales et absolutistes, françaises et antifrançaises, sages et violentes, essayaient de s'en emparer pour agir sur l'empereur Alexandre. M. Constant, qui l'avait connue autrefois, lui rendait souvent visite. Elle le faisait mettre en prières à côté de la duchesse des Cars, venue pour la gagner au parti royaliste et à ses réactions passionnées.

Madame de Krûdener était également en étroite relation avec M. Bergasse, grand mystique aussi et un des apôtres de la contre-révolution. Ce dernier et les flatteries dont certaines femmes du faubourg Saint-Germain l'entourèrent, influèrent quelques instants sur cet esprit toujours perdu dans les nuages, si insaisissable qu'il fût. Elle vit avec eux la France sous les plus tristes couleurs et, avec elle, l'empereur Alexandre ne la considéra que plus encore comme une nation irréligieuse et sans honneur.

La Sainte-Alliance, conclue peu de temps après, fut une conception de madame de Kriidener. L'empereur Alexandre la fit signer aux deux autres souverains, sans aucune négociation préalable, sans aucune consultation ministérielle. Ils s'y prêtèrent comme à une fantaisie de nulle importance réelle ou politique. En effet, ce que depuis on a appelé la Sainte-Alliance a été bien plutôt le résultat de la situation de l'Europe et de la force des choses qu'une conséquence de ce traité informe et décla-

matoire. Pour l'empereur Alexandre, il était au contraire, acte fort solennel, et il avait fait graver, en belles lettres d'or, ses trois ou quatre articles pour les avoir toujours sous les yeux.

M. de JMetternich a raconté à ce propos à M. de Saint-Aulaire, que lorsque l'empereur Alexandre voulut faire signer la Sainte-Alliance à l'empereur d'Autriche, il commença par lui dire qu'il avait à lui faire une proposition sur laquelle il lui demandait le plus profond secret. L'empereur François répondit : « — Si cela regarde la politique, je consulterai mon ministre, si cela touche ma conscience, j'en parlerai à mon confesseur. » L'empereur Alexandre consentit à mettre M. deMetternich dans la confidence et redoubla de gracieusetés et de caresses pour obtenir son assentiment. Un jour, il l'engagea à dîner avec lui et madame de Kriidener. « — Nous serons absolument entre nous trois, et un convive que vous ne devinerez sûrement pas. » M. (le Metternich vit en effet quatre couverts sur la table, mais le quatrième convive n'arrivait point. Ce couvert avait été mis pour Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Cette difficulté de s'entendre avec les alliés et d'aboutir à un traité définitif, ébranlait singulièrement la position de M. de ïalleyrand. Il sentait en outre se réveiller contre lui les préventions du roi (jui avait surtout cédé, en le choisissant, à la pression des alliés, aujourd'hui si refroidis à son égard. La cour cherchait à développer ces dispositions, et

principalement le pavillon de Marsan qui ne lui pardonnait pas la marche constitutionnelle du gouvernement auquel la France ne s habituerait que trop si elle devait se continuer longtemps. Que deviendraient alors ces rêves de contre-révolution, de retour au passé? N'était-ce pas le moment de renverser ce ministère en prenant le masque de ce constitutionnalisme redouté, pour s'autoriser du résultat des élections dont on commençait à se rendre compte après avoir été assez longtemps à en reconnaître le caractère.

On a prétendu que, pour retarder sa chute, M. de Talleyrand avait, dans les derniers temps de son ministère, essayé d'apaiser le parti royaliste par quelques concessions, et entre autres par la mort de M. de La Bédoyère et l'institution du grand conseil privé. Ce n'est point exact.

La mort de M. de La Bédoyère ne fut nullement une concession à l'opinion royaliste. Il s'était retiré avec l'armée, puis avait résidé en Auvergne. Le désordre était grand, les nouvelles administrations à peine installées, de sorte que rien ne lui aurait été plus facile que de passer à l'étranger sans même avoir à se cacher. Mais une fois arrêté, il eût été impossible à un ministère quelconque de ne pas le faire juger. Personne n'y pensa.

Quant au conseil privé, composé, il est vrai, de royalistes plutôt exagérés, la liste de ses membres ne fut point un objet de négociation ni de calcul politique, mais, selon les habitudes de M. de Tal-

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leyrand, seulement une affaire de noms propres.

Autant qu'il m'en souvient, il avait envie de placer sur cette liste, dernière pièce qu'il présenta à la signature du roi, 31. Alexis de jNoailles, dont, pour le moment , il était un peu féru , puis M. de Bourrienne, avec lequel il avait eu souvent des rapports occultes et qui exerçait, je ne sais comment, assez d'action sur lui. Pour des raisons bien différentes, ces deux choix ne pouvaient être proposés au conseil. M. de Noailles était jeune et bien neuf aux affaires; M. de Bourrienne trop déshonoré (1). M. de ïalleyrand persuada au roi que ces deux noms étaient indispensables et le roi les ajouta de sa main sur l'ordonnance, que j'ai vue et tenue avec cette addition.

M. de Talleyrand, au contraire, ne se préoccupa nullement du danger. Il est difficile d'imaginer jusqu'à quel point il portait l'insouciance pour tout ce qui n'était pas la vue générale, la direction d'ensemble de son ministère. Il n'accordait pas un instant d'attention aux circonstances les plus graves de la situation intérieure. Le résultat des élections, l'essor de l'opinion royaliste, la session sur le point de s'ouvrir, ne semblaient pas le préoccuper. Il menait sa vie habituelle, sans se contraindre à rien faire qui lui déplût ou l'ennuyât. II ne se mettait pas en peine d'entrer en rapports avec ces députés qui arrivaient de province et dont s'emparait le parti

(1) Voir à l'Appendice, 547.

exagéré. Sa maison n'était ouverte qu à sa société accoutumée et aux étrangers. Trois heures de sa matinée se passaient toujours à cette longue toilette mêlée de causeries avec ses familiers ou ses amis intimes. C'était là qu'il parlait, disant ce qu'il voulait dire, et assurément on ne pouvait lui présenter de cette façon des hommes graves et distingués par leur esprit ou leur iniluence. Ainsi M. de Talleyrand ne connaissait encore même point M. Laine qui, en 1814, avait eu un rôle si important et acquis tant de considération. Lorsque nous lui représentâmes comhien il était essentiel de nouer des relations avec un homme placé si haut et qui allait évidemment avoir la plus grande position pendant la session, M. de Talleyrand confessa que nous avions fort raison.

— .levais le prier à dîner. C'est le meilleur moyen pour faire connaissance.

Je pensai que ce serait un dîner de dix ou douze personnes, où la conversation aurait un véritahle intérêt. Point ! M. Laine se trouva perdu dans la foule d'un dîner diplomatique de quarante couverts, parmi les plaques et les cordons. A peine M. de Talleyrand lui adressa-t-il la parole.

Le ministère Richelieu succéda au ministère de M. de Talleyrand, après des négociations assez longues.

M. de Richelieu n'avait pas l'apparence d'un chef de parti. Sincèrement il n'éprouvait nulle envie

d'être ministre, et certes il eût fallu être d'une ambition bien aveugle ou d'une opinion très passionnée pour se charger volontiers du pouvoir en de si tristes circonstances. M. de Richelieu partageait aussi peu que possible les préjugés de l'ancien régime et de l'émigration. C'était un homme d'une âme élevée, de sentiments patriotiques, d'un esprit juste mais court ; indépendant par caractère et plus encore par goût; moins courtisan que personne; assez sujet à l'engouement, surtout dans les commencements de sa vie politique, mais très enclin à la méfiance. Nourri dans le dégoût et le dédain des sottises et des absurdités du parti émigré, seules choses de tout ce qui s'était passé depuis vingt-cinq ans qu'il eût été à portée d'observer par lui-môme et de près, et dont il parlait souvent avec une verve épigrammatique, il n'estimait point cependant tout ce qui, à un degré quelconque, avait pris part à la Révolution. Quoique de cœur français et dune fierté véritable, il se montrait assez peu sensible à nos gloires militaires et avait en déplaisance les généraux et leurs façons. Au total, un aspect de grand seigneur et d'honnête homme loyal et raisonnable qui séduisait et le faisait respecter sans avoir précisément rien d'imposant, parce que les bornes de l'esprit et les inconséquences du caractère se laissaient apercevoir assez vite.

Lorsque le roi le chargea du ministère, il se sentit désespéré et découragé. Les deux hommes

208 souv?:nirs du baron dk bauantk.

qui contribuèrent le plus à lui remettre le cœur furent M. Decazes et M. Laine. Certains rapports existaient déjà entre M. Decazes et le duc de Richelieu. Sa famille, après avoir acheté pendant la Révolution quelque domaine provenant de confiscation nationale sur M. de Richelieu, avait voulu se mettre en règle et rendre, comme on disait, patrimoniale cette acquisition. Le duc eut quelque peine tout d'abord à consentir à un tel arrangement qui lui semblait contraire à la ligne de conduite indiquée. Mais il en était résulté dès ce moment une sorte de lien entre M. Decazes et M. de Richelieu qui ne connaissait encore personne dans les afTaires et ne cherchait point à en connaître. Dautre part M. Decazes avait, dès son début à la préfecture de police, gagné la confiance du roi en devenant de très bonne foi son zélé serviteur bien plus que le subordonné de Fouclié. Sans contrarier la politique du ministère, il s'était fait sa propre voie, ménageant le parti royaliste et se préparant une situation pour un avenir évidemment très prochain. M. de Richelieu n'avait pas la prétention de savoir la France et il fut trop heureux de rencontrer im homme sincère, actif, vaillant, n'appartenant à aucun parti, agréable déjà au roi, et qui lui promettait d'écarter les principales difficultés.

M. Laine avait aussi depuis quelque temps noué des relations avec M. de Richelieu. Ils étaient faits pour se plaire et se convenir car ils se ressem-

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Liaient assez dans leurs qualités comme dans leurs défauts. M. Laine lui représenta les devoirs qu'il avait à remplir envers la France, et comment, mieux que personne il pouvait diminuer la somme de ses maux. Enfin il en appelait à l'honneur et avi dévouement de M. de Richelieu, pendant que M. Decazes lâchait de lui donner courage et réfutait les objections de sa modestie.

Le duc de Richelieu était en outre vivement pressé partons ses amis royalistes ou émigrés. Le parti exagéré et contre-révolutionnaire, le pavillon de Marsan se montrait lui-même impatient de le voir au ministère. On n'ignorait ni ses opinions sages ni ses volontés de modération. Ce n'était pas assurément le candidat de la faction de Monsieur, mais lui seul renverserait M. de Talleyrand, car Louis XYIII et les alliés n'auraient pas accepté un ministère de royalistes exaltés. D'ailleurs M. de Richelieu était-il un homme de la Révolution; n'était-il pas un grand nom de l'ancien régime, un émigré? Son avènement constituait donc un succès du moins nominal. Restait à en tirer tout le parti possible en lui imposant des collègues choisis parmi les ultra-royalistes et n'ayant pas ses tendances.

Le jour oti M. de Talleyrand quittait le ministère, M. Decazes, que je ne connaissais pas encore beaucoup, mais qui m'avait fort recherché, me demanda :

— Et vous, que faites-vous? Vous croyez-vous obligé d'envoyer votre démission?

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