II
Je lui répondis que n'étant point ministre, n'ayant jamais siégé au conseil, ne sachant pas même pourquoi le ministère se retirait, je n'avais de devoirs que vis-à-vis de moi-même; que je ne tenais pas aux personnes, mais aux opinions; que si M. de Richelieu était le représentant du parti royaliste exagéré, que s'il voulait suivre une dillérente ligne de celle où le ministère tombant avait essayé de marcher, je ne serais pour rien dans son administration. M. Decazesme protesta que sa pensée était la mienne, que dans cette voie seulement devait être cherché le salut de la monarchie, mais que la tâche du ministère deviendrait d'autant moins facile qu'il se verrait abandonné par les hommes éclairés et raisonnables. Il m'engagea à aller causer avec M. le duc de Richelieu, qui me reçut à merveille et me témoigna sa reconnaissance de ma détermination, tant il était bien disposé pour ceux qui professaient des opinions modérées. Ma conduite pendant les Cent-Jours m'avait fait grand honneur et contribuait même à me rendre moins désagréable à beaucoup de royalistes exagérés. Nous fûmes bien vite en confiance. M. de Richelieu me parla avec effusion de ses cnnntes, de ses embarras, de son ignorance des affaires et des personnes. Il me dit quels collègues il se choisissait ou se laissait donner. Au nom de M. de Yaublanc je me récriai, et je lui appris quel homme insensé et ridicule il s'associait. Il me crut et commença à s'affliger d'une telle méprise, l'espérant encore réparable si la dé-
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pèche télégraphique n'était pas déjà expédiée. Au reste si ce n'eût pas été M. de Vaublanc, on eût pris M. d'Herbouville, qui ne valait guère mieux, et, comme je ne le connaissais point, mes objections auraient été vagues et faibles. Il fut convenu que, jusqu'à l'arrivée de M. de Vaublanc, je ferais l'intérim de son ministère, assistant au conseil et travaillant avec le roi. Deux ou trois jours après, M. Decazes tomba gravement malade d'une fluxion de poitrine, M. de Feltre était encore absent, de sorte que les premiers conseils contribuèrent à me placer plus avant encore dans l'amitié de M. de Richelieu.
Parmi les ministres du nouveau cabinet, le duc de Feltre partageait surtout avec 31. de Vaublanc et M. Dubouchago, la faveur des ultras.
Le duc de Feltre était un homme d'exacte probité, d'une obéissance scrupuleuse à son devoir ou pour mieux dire à sa consigne. Il n'en avait pas fallu davantage pour être ministre de la guerre de Napoléon, que, jusqu'au dernier jour, il servit sans prévoyance du lendemain. Comme sa fille avait épousé M. de Fézensac, l'abbé de Montesquiou le fit inscrire sur la liste des pairs. Il en eut beaucoup de gratitude. Fils d'un réfugié irlandais, il avait, sans qu'on pût savoir pourquoi, une extrême vanité de sa naissance, la manie des généalogies et toute une prétention aristocratique. Ses façons étaient gourmées et officielles. Mêlé à la partie vaniteuse des royalistes, il s'y trouva comme en
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pleine eau. Ministre quelques jours avant le 20 Mars, il suivit le roi à Gand et fut, comme on peut croire, un des plus aveugles tenants de l'opinion exagérée qui voulait rentrer armée de vengeance et d'arbitraire. Il ne subissait point la loi de son parti, comme on l'a dit, sans examen, sans hésitation. Les passions de ce parti étaient devenues sa pensée et dans son zèle pour le pouvoir il n'en concevait aucune autre. Un de ses collègues me disait : « Le duc de Feltre n'a pas encore aperçu une diiïérencc entre son travail de ministre avec Napoléon ou avec Louis XVIIL »
Les violences de la faction, dont M. le duc de Feltre se réclamait, étaient en ce moment, complètement déchaînées.
Sans doute, la Terreur de 1815 n'est pas à comparer à celle de 1793. Le nombre de ses victimes se chiffre par deux ou trois cents et non point par milliers; elle n'eut point un caractère légal et général comme sous la Révolution, mais le mot de Terreur appliqué à cette période de quelques semaines n'a rien de trop fort.
J'ai dit quelquefois à certains royalistes :
— Devant Dieu, vous êtes aussi coupables que Marat et Robespierre !
Ils ne s'en défendaient pas beaucoup. Sans parler des passionnés et des enivrés, il y avait des théoriciens qui regardaient comme nécessaire un vaste régime de représailles et d'échafauds. On s'écriait :
— Il ne s'agit pas seulement d'une révolution po-
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litique; nous avons à faire une révolution sociale. Il nous faut changer la société telle qu'elle s'est constituée sous le régime impérial. La société ancienne a été détruite par la violence, les échafauds et les confiscations. Nous avons à employer les mêmes moyens ; sans cela nous ne réussirons à rien; notre succès ne sera pas durable. La France de la Révolution reprendra le dessus si nous la laissons subsister.
Dès lors je leur répondais, quand je me voyais, bien malgré moi, engagé dans ces odieuses controverses, que c'était une question de force et qu'ils ne feraient que ce qu'ils pourraient.
— Par bonheur, leur disais-je un jour, vous êtes des jacobins sans peuple !
Dans quelques villes du 3Iidi, ils avaient cependant un peuple, et ses crimes furent plus prémédités qu'on ne l'a raconté. Par exemple, on a su qu'à Toulouse il y avait eu une délibération du comité royaliste pour décider si l'on massacrerait le préfet, M. de Rémusat; l'ancien maire, M. de Malaret, ou le général Ramel. Le comité pensa qu'assassiner le général produirait un plus grand efîet et jetterait une plus grande terreur. M. de Villèle s'opposa si peu à ce crime, que l'assassin, connu de toute la ville, se vit nommé, quelque temps après, employé de l'octroi (1).
(1) Deux ou trois ans plus tard, cet homme ayant commis un délit correctionnel on résolut de le traduire devant les tribunaux pour cet assassinat de 1815. La justice
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Le meurtre du maréchal Brune est un des incidents les plus horribles de cette sanguinaire agitation du Midi. Mais on n'en fut complètement certain que quelques semaines plus tard ; et il est parfaitement vrai que l'on chercha à faire croire tout d'abord à un suicide de la victime. J'ai reçu le rapport du préfet, M. de Saint-Chamans. Quoique blessé lui-même en s'opposant aux assassins, il n'eut pas le courage de faire un récit véridique de cet affreux événement. Presque partout il en fut ainsi. Il n'y avait aucune liberté de la presse et la terreur était si grande que même les correspondances n'osaient raconter ces horreurs.
Le ministère ignora longtemps aussi presque complètement l'état où se trouvaient Nîmes et le pays environnant. On soupçonnait bien quelques assassinats; le préambule dune ordonnance du
avait repris un peu de courage, mais le faire juger à Toulouse eût été imprudent. Il fut envoyé devant la cour d'assises de Pau. Le parti ultra, très offensé d'une telle audace du gouvernement, ne cacha point son intérêt pour l'assassin. La vieille marquise de Gontaut, qui habitait Pau, lui faisait chaque jour porter, par ses gens en livrée, un bon dîner à la prison. L'audience était remplie de royalistes hautains et menaçants. Le jury se montra ou faible ou partial. Le duc de Laval, qui se rendait alors à son ambassade d'Espagne, suivit les séances de la cour d'assises, et cria, comme les autres : « Vive le roi! » en agitant son chapeau en l'air, quand l'acquittement fut prononcé. C'était de sa part pur entraînement de salon, car il était fort raisonnable et fort doux.
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roi, contresignée par M. de Marbois, indiqua que des troubles rendaient nécessaires de mettre cette ville en état de siège. IMais ce fut peu à peu, qu'on apprit la protection accordée par le parti à Trestaillons et autres assassins, dont les crimes se commettaient sous les yeux d'une administration impuissante à rien empêcher et dont la lâcheté et le silence étaient pires qu'une connivence. On ne se douta de la vérité qu'au moment de l'assassinat du comte de Lagarde ; et encore n'a-t-elle été réellement rapportée et avec détail que lorsque, en 1818, M. de Saint-Aulaire alla présider le collège électoral de Nîmes.
M. d'Argon son fit donc véritable acte de courage lorsque, au cours de la discussion du projet de loi suspensif de la liberté individuelle, il dénonça, dans la séance du 23 octobre I8I0, quelques-uns de ces crimes. On conçoit aussi quel intérêt, ceux des députés royalistes du Midi, qui savaient et toléraient ces horreurs, eurent à exciter les clameurs de leur parti pour étoulTer sa voix. Mais M. d'Argensonne montra aucune présence d'esprit, aucune fermeté. Il se troubla et descendit de la tribune. Si sa méfiance chagrine ne l'avait pas empêché de concerter sa démarche avec le parti modéré et de nous informer de la gravité du mal qu'il voulait signaler, il eût été appuyé et défendu ; mais ses opinions étaient si absolues, son caractère si peu compatible, qu'il ne faisait pas une grande différence entre les royalistes furi-
bonds et ceux qui s'efforçaient à arrêter leur marche.
Le 7 octobre se réunit pour la première fois cette Chambre de 1813 dont il aurait été difficile, à ce moment, de prédire la courte et orageuse destinée. Sans doute, avant son entrée en fonctions, on commençait déjà à redouter l'esprit qui de jour en jour paraissait davantage devoir l'animer. Ce n'était cependant que de simples présomptions. Jamais assemblée ne compta de membres plus étrangers les uns aux autres et en si grand nombre sans antécédents connus du public. Jamais peut-être, autant d'hommes honorables, mieux intentionnés et plus susceptibles d'être indépendants. Modérée cette assemblée aurait eu une autorité supérieure à celle d'aucune des Chambres que j'ai vues, quant au talent de la parole et à l'étude des atTaires. On a beaucoup dit depuis qu'un ministère ferme et bien uni eût formé et conservé une majorité raisonnable. Cela se peut, mais la situation dénaturait toutes les idées et chacun obéissait à l'impulsion générale plus qu'à son propre caractère. Or, il y avait en dehors de la Chambre des éléments politiques dont l'action hostile à toute chance d'un gouvernement sage et énergique, n'était que trop forte et, pour la plupart, trop irrésistible.
Toujours est-il .que la Chambre de 181o avait en elle de quoi être autre qu'elle ne fut.
M. de Yitrolles figurait parmi ceux des mem-
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bres de la majorité dont on attendait tout d'abord un rôle fort considérable.
M. de Vitrolles était sans doute un homme de beaucoup d'esprit, d'une conversation agréable, d'une société douce; mais, dans la pratique, il avait le jugement faux et ses conseils toujours quelque chose de chimérique. Ses vues générales, ses théories prouvaient un coup d'œil qui observe bien l'ensemble des choses ; ses moyens d'action étaient petits, sentaient l'intrigue, et il attachait une grande importance à des puérilités. Il avait un rôle principal au pavillon de Marsan, nulle position à la Chambre. Il ne montait pas à la tribune; il ne marquait dans aucune commission. Sa conversation n'était pas à la portée des hobereaux de province qui formaient le gros de la faction ultraroyaliste. Il avait pour attribution les chuchotages, et venait dire dans le tuyau de l'oreille le mot d'ordre de chez Monsieur.
A côté de lui et avec lui marchait M. de Bourrienne.
M. de Bourrienne était une des hontes du parti. Ces messieurs, dans leur fièvre de prosélytisme, épousaient tous les hommes tarés, tous les chevaliers d'industrie qui se donnaient à eux. Du reste, iM. de Bourrienne avait de l'intelligence et delà facilité aux affaires. Tout décrié qu'il était, il ne laissait pas que de leur offrir une certaine utilité.
On conçut un instant aussi de grandes espérances sur M. de Grosbois.
Comme il était lourd, ennuyeux et assez taciturne, les femmes du faubourg Saint-Germain s'imaginèrent de lui faire une grande réputation d'ancien parlementaire, de grave magistrat. M. de Grosbois était leur homme pour la justice ; elles voulaient absolument le faire garde des sceaux. Après ffuinze jours, il ne fut plus question de lui à la Chambre.
M. de Donald avait une tout autre importance que ces divers personnages.
C'était la gloire du parti royaliste. On l'honorait, on l'adorait, mais plutôt comme une idole que comme un chef. Ce n'était pas un homme si doux que le font certains historiens, et il y avait dans ses impitoyables opinions autre chose que du système et de la logique. Son orgueil semblait extrême, mais calme et revêtu dune vraie dignité. Il n'avait rien delevé ni de généreux dans les sentiments. Il était implacable dans ses haines. Jamais un ennemi vaincu et poursuivi neût trouvé asile dans sa pitié. A travers ses passions politiques, il se gardait bien d'oublier le soin de ses intérêts privés, et son émotion devenait vive dès qu'on touchait aux plus petits. Il lui fallait des pensions, et même sur les fonds secrets; il fallait placer ses enfants et ses parents. Il ne sollicitait pas, mais exigeait. Au total il faisait une grande figure à la Chambre, sans pourtant être un meneur. Ce n'était ni son goût ni sa capacité.
M. Corbière, dont le rôle devait être rapide-
ment considérable, arriva de Bretagne sans parti pris, très libre d'esprit, grognon comme un provincial, obstiné comme un Breton, mais point ultra. Membre, avec M. Royer-Collard du conseil des Cinq-Cents en 1797, il avait, depuis, vécu loin des affaires et de Paris. Sa première visite fut pour son ancien collègue. Cela le rapprocha de M. Guizot, qui, au secrétariat général de la justice, recevait un peu de monde. M. Corbière était alors des nôtres, pensant et disant les mêmes choses, mais porté à la contradiction. Dans la discussion sur les cris séditieux, il parla dans le même sens que M. Pasquier, contre les exagérations inouies des royalistes. Il se décida sur la question de l'amnistie.
M. de Villèle, encore fort inconnu, obtint dès son premier discours un véritable succès, il y traita de l'administration locale et commença le branle contre la centralisation.
M. Hyde de Neuville se rangea également parmi les membres les plus influents du côté droit.
M. Hyde de Neuville était fils d'un manufacturier du Nivernais. Jeune encore, il se jeta passionnément dans le parti royaliste, à l'époque du 18 Fructidor. Il se trouva mêlé aux chouans qui, en 1801, tentèrent l'assassinat du premier consul par la machine infernale. Son caractère ne permet guère qu'on le soupçonne d'avoir coopéré directement à ce crime, mais il a toujours été sujet à une ardeur aveugle dans ses opinions et à toutes
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sortes dïllusions. Ainsi a-t-il bien pu être en complicité d'intrigue et de conspiration avec des assassins, en les prenant pour de loyaux et dévoués royalistes, et participer à des projets qui, à son insu, reposaient sur un acte abominable. Le gouvernement consulaire le regarda comme complice, non pas au point de le traduire devant dos juges mais assez pour lui faire subir une détention arbitraire.
Sa femme, après plusieurs années de sollicitations infatigables, parvint à voir l'empereur au retour d'Austerlitz, à Munich autant qu'il m'en souvient. Napoléon fut touché de sa douleur et de son tendre dévouement. M. Ilyde de Neuville recouvra sa liberté sous la condition d'aller vivre aux Etats-Unis. C'est à ce moment que je l'ai vu pour la première fois. Il traversait Genève avec sa femme €t ils vinrent chez madame de Staël. Madame de Neuville nous sembla admirable de tendresse et de simplicité ; lui, affecté, pompeux et phrasier.
Lorsque dix ans après je retrouvai M. de Neuville à la Chambre de 1815, oîi nous siégions sur des bancs opposés, il était le plus violent du parti royaliste, le plus impitoyable promoteur des réactions. Enivré de ses propres déclamations, ridicule de prétentions à la fidélité, à la loyauté, il professait toutefois un certain libéralisme d'opinions, et montrait plus de désintéressement, de véritable élévation de sentiments que la plupart des énergumènes du côté droit.
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Nommé ministre aux États-Unis, après la session, il s'y conduisit de la façon la plus raisonnable et la plus modérée. Il fut secourable à tous les bannis, qui avaient fui en Amérique pour échapper aux proscriptions royalistes. De sorte qu'à son retour, deux ou trois ans après, il parut un tout autre homme.
Le groupe dont je faisais partie avec MM. Royer- Collard, de Serre, Becquey et Pasquier, n'était qu'une minorité, mais nous étions à proprement parler le parti ministériel, défendant sans cesse ce que le ministère concédait, combattant des opinions qu'il ménageait, à peine avoués de lui, encore que nous fussions ses seuls auxiliaires. Entre nous et la droite, se plaçait un certain nombre de députés flottants, presque tous plus complaisants aux ultras que le ministère lui-même. C'étaient M. de Boisgelin, le prince de Broglie, M. de Germiny, M. Bcllart et quelques autres. Nous nous gardions bien d'en vouloir trop au ministère de ses faiblesses et de ses capitulations. Nous comprenions qu'après les premiers temps de la session, où plus de résistance eût été peutêtre praticable, il n'y avait plus moyen d'arrêter de front le cours de la réaction. Le ministère n'était donc soutenu que par une minorité. Or, comme le roi avait volonté sincère de le conserver, il en résultait un état de choses tout contraire aux habitudes du gouvernement représentatif. C'était nous qui étions dans le plus superstitieux
222 SOUVENIRS DU BARON DK BARANTK.
respect de la prérogative royale, tandis que le parti royaliste réclamait la toute-puissance parlementaire.
M. Mole et le général DessoUes personnifiaient nos opinions à la Chambre des pairs, dont ils furent à ce moment les deux hommes considérables. M. Mole exerçait une grande influence sur toute la portion sage et modérée de la haute Chambre et était particulièrement d'un grand crédit près des anciens sénateurs; M. Dessoles disposait des généraux.
En retraçant la vie de M. Royer-Collard, en publiant ses discours, j'ai successivement été amené à parler des travaux de cette session de 181o, comme de tous les débats parlementaires de la restauration. Je n'ai guère d'autres détails à en donner ici que ceux qui me sont tout à fait personnels. Je débutai à la tribune par un discours contre la proposition de M. Ilyde de Neuville, tendant à suspendre l'inamovibilité des juges (1). Mais ce fut surtout dans les discussions sur les questions financières que je dus intervenir le plus souvent par suite de mes nouvelles fonctions. M. de Yaublanc à peine arrivé, j'avais eu à lui remettre le portefeuille de l'intérieur, provisoirement entre mes mains et nous nous dîmes dès les premiers mots que nous ne resterions pas ensemble. Croyant
(1) Voir Archives parlementaires, 2« série, t. XV, p. 297 et suiv. c. B.
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que la politesse exigeait que cette séparation me soit adoucie, il me représenta que, comme il avait le projet et la conviction de tout faire, l'emploi de secrétaire général serait dorénavant si oisif, qu'il ne conviendrait plus à un homme de mon mérite et de mon importance (1).
(1) Paris, 8 octobre 181o. Monsieur, je vous ai parlé avec franchise en arrivant à Paris. Je vous ai dit que votre titre de conseiller d'État, votre rang dans la société me rendaient pénibles mes rapports avec vous comme secrétaire général. Je l'éprouve tous les jours, malgré votre aimable obligeance. Je sens combien vos lumières et votre expérience pourraient m'être utiles, mais il me sera toujours impossible de ne voir en vous qu'un secrétaire général. Je ne sais si je me trompe, m.ais il me semble que vous devez désirer vous-même un changement que réclament votre place et votre réputation. Ma manière de travailler, seul, pour le personnel, et avec les chefs de division, pour les autres affaires, vous mettrait dans une position qui ne peut vous convenir. M. votre beau-frère l'avait pressenti et m'en a parlé ainsi, quand j'ai eu l'honneur de le voir à Melun. Je vous dirai en outre, que le besoin des grandes économies devient si impérieux que je vais vendre plusieurs des hôtels occupés par le ministère de l'intérieur. Je suis persuadé que je peux tout placer dans le seul hôtel de Conti ; mais il faut pour cela que le secrétaire général n'ait point de logement, ou du moins qu'il en ait un si peu considérable qu'il serait impossible que ce logement put convenir. Mais en vous parlant ainsi, monsieur, je vous prie d'être persuadé que je serai heureux de faire tout ce qui pourra vous être agréable. Vous m'avez paru désirer d'être en service ordinaire au conseil d'État. J'en ferai la demande au roi, aussitôt que vous m'aurez dit à quelle section vous désirez être attaché. Vaublanc.
224 SOUVENIRS DU lîARON DE I! A H A N T K .
— \ oiis ave/, pu \oir d(''jà quelle facilité j'ai pour le travail. A dix heures du matin, avant déjeuner, toutes les signatures sont données, je n'ai plus rien à faire.
— Sans doute, répondis-je, mais ce n'est pas le plus long. Comme vous n'étiez pas encore bien établi j'ai continué à décacheter toute la correspondance, à la lire, et à mettre des notes pour indiquer le sens des réponses que vous avez signées.
— C'est vrai, mais ce n'est pas grand 'chose. Puis j'ajoutai :
— Vous allez ouvrir la session et la Chambre vous prendra du temps.
— Eli ! la Chambre ! Vous ne me connaissez pas! je la jouerai sous jambe!
Et il en lit le geste. Je n'ai jamais eu d'autre conversation avec lui. Je fus nommé directeur général des contributions indirectes et maintenu comme conseiller d'Etat en service extraordinaire.
Ces deux situations étaient à cette époque compatibles avec le mandat de député ou de pair de France.
Nos négociations avec les puissances étrangères touchaient enfin à leur terme. M. de Talleyrand, remplacé par M. de Richbiieu, l'empereur Alexandre avait paru se radoucir et retrouver beaucoup de ses sentiments de 1814. Les souverains étrangers et leurs ministres, malgré leur volonté de voir comprimer à jamais cet esprit révolutionnaire qui
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venait de se réveiller pendant les Cent-Jours, n'en persistaient pas moins à regarder la violence imprudente du parti émigré et du pavillon de Marsan (1) comme un péril dont il fallait avec soin se garer, et semblaient plutôt chercher, en témoignant de moins rudes exigences, à faciliter la tâche d'un ministère raisonnable.
M. le comte Capo d'Istria est l'homme qui contribua le plus à rendre les traités moins accablants pour la France, et à inspirer aux alliés une modération relative. Il jouissait alors de toute la confiance de l'empereur Alexandre et avec la bonne foi et les illusions d'un philosophe, le poussait sagement dans les voies libérales. Quelques jours avant la signature du traité, M. de Richelieu, à cet instant au plus fort de son goût pour moi, m'invita
(i) Pendant le séjour de l'empereur François k Paris après la seconde invasion, M. de Wessenberg, commissaire autrichien pour les négociations, se rendit un jour à l'hôtel du prince de Wagram où logeait son souverain afin de l'entretenir de quelques affaires. Il venait d'être -admis, lorsqu'on annonça la visite de Monsieur, M. de Wessenberg se retira et attendit que le prince fût sorti. Lorsqu'il rentra, l'empereur lui dit : « Quel dommage que vous ne soyez pas resté, vous auriez entendu de singuliers discours. Ces pauvres Bourbons ne pourront jamais tenir ici; ils ne sont pas raisonnables, leurs opinions et leurs projets sont incompatibles avec la situation des affaires et l'esprit du pays. » M. de Wessenberg répéta ce propos le même jour au duc de Dalberg, de qui je l'ai appris.