I.umigny, l'"" septembre
Je voudrais bien que le ministère accouchât facilement et aussi bien que madame de Barante; je suis resté h Paris vingt-quatre heures de plus, précisément pour me trouver à ces couches-là. On les annonçait pour mercredi dernier, je suis reparti découragé. Tâchez qu'on n'accouche pas de quelque masse informe , résultat de la faiblesse et de sots ménagements. Je me méfie toujours des demi-mesures, nous ne pouvons
SEPTEMBRE l 8 1 6-D ÉCEMBRE 1818. 2o7
être sauvés que par une détermination prompte et complète. Le mal doit être coupé dans sa racine, on n'a cet été travaillé qu'aux branches; c'était toujours cela, mais ce n'est pas tout, au moment de la crise qui s'approche et qui serait terrible si elle n'était pas prévenue.
L'ordonnance parut cependant. Voici ce que j'en écrivais le lendemain à M. de Montlosier :
Paris, 6 septembre 1816.
Eh bien! qu'avez-vous dit, monsieur, du parti qu'a pris le roi? Cela n'était possible que parce que cela était nécessaire. Depuis la fin de la session bien des indices m'avaient inspiré à cet égard une certitude à peu près complète. Les ultras blessaient personnellement le roi en se jetant impétueusement à la poursuite d'intérêts qui ne sont pas ceux du trône. Ils ont ainsi perdu leur patron naturel, puis, continuant toujours à ne s'occuper que d'eux seuls, ont fini, sans s'en apercevoir, par perdre aussi les jeunes princes. Alors la dissolution devenait assez facile, et l'on peut dire, avec certitude, que le roi était décidé avant son conseil. C'est une résolution toute personnelle. M. le duc d'Angoulême a dit à M. de Richelieu : « Vous avez sauvé la France ! » M. le duc de Berry, hier, dimanche, s'écriait devant moi : « Le roi a tracé sa Ugne, U ne faut s'en écarter ni h droite ni à gauche ! » La joie publique et populaire a été grande ici, mais je crains un peu que dans les provinces, la masse raisonnable, la vraie nation, courbée sous le joug des terroristes nouveaux, ne prenne pas assez courage et ne se II. 17
relève pas en proportion de sa force réelle. Donnez confiance aux gens de cette classe, faites-leur comprendre la circonstance et comment le roi leur est un refuge et un moyen contre leurs ennemis. Ayons de bonnes élections d'hommes raisonnables, d'hommes qui veulent le maintien de ce qui est. Et pour cela, faites de cet événement un triomphe, non des jacobins, mais de la France, sur ceux qui cherchent à la dominer sans l'avoir vaincue.
Les élections approchaient. Déjà la liste des présidents de collèges était publiée. Elle présentait, dans les circonstances d'alors, une certaine importance. Mais, ainsi que je lai déjà fait remarquer, le genre de mérite et d'esprit de M. Laine le rendait peu propre à la bien composer. M. Decazes dut la remanier avec M. Pasquier, M. Mole et moi. Quelques jours après j'annonçais ainsi le résultat du scrutin à M. de Montlosier :
Paris, 12 octobre 1816.
Eh bien, monsieur, voilà une minorité devenue majorité. Qu'en fera-t-on? Nous allons le voir. Celle-là est bien facile à conduire et à contenter. Il ne s'agit que de ne pas lui montrer de défiance et de ne pas honorer et caresser ses adversaires. Tous les ministres prendront-ils sur eux d'être les amis de leurs amis, et les ennemis de leurs ennemis? La position est si singuhère, si difficile, qu'il est permis d'avoir des doutes. Pourtant je m'aperçois qu'involontairement on se sent plus de bienveillance pour une majorité plus
SEPTEMBRE i 8 1 6-D ÉCE MBR E 1818. 2b9
évidente, lorsque d'ailleurs elle est assez docile. Mais le mal n'en est pas moins au cœur, il n'en faut pas moins dix ou quinze ans d'un régime très fort pour ranger aux lois françaises les émigrés et le clergé, et pour composer royalement une France à la Bonaparte, c'est-à-dire, créer de nouvelles habitudes, de nouveaux intérêts interposés entre les jacobins et Coblentz. En aurons-nous les moyens? En aurons-nous le temps?
Les choix avaient été en efîet ministériels, c'està-dire modérés et constitutionnels, malgré la violence que déploya pendant la lutte le parti exagéré. Repoussé du pouvoir, de par la prérogative royale, au moment où il croyait l'atteindre, il ne chercha pas à cacher son irritation et professa dans ses manifestations écrites ou oratoires les opinions les plus contraires aux droits de la couronne. C'est le fait nécessaire de toute opposition. Mais à peine avait-elle cette sorte de bonne foi que donnent toujours la chaleur du combat et la vivacité de la discussion. Soutenir des doctrines libérales, lorsque notoirement on n'a point un autre but que de rétablir le pouvoir absolu, constituait une hypocrisie si patente qu'aucune popularité ne pouvait la récompenser. Il n'en est pas moins vrai que, sincère ou non, l'opposition royaliste contribua pour beaucoup à l'établissement du mécanisme constitutionnel et à la propagation de son esprit.
Lorsqu'on élabora l'ordonnance du 5 septembre,
on voulut rattacher la dissolution à un principe, la motiver en apparence autrement que par la nécessité de soustraire le gouvernement au joug de la faction royaliste. On prétexta donc un retour scrupuleux au texte de la charte. Cette religion littérale de la charte qui allait, du reste, aux incertitudes de M. de Richelieu et aux scrupules de M. Laine, amena entre autres conséquences en l'absence d'une loi électorale définitive, la réduction des députés à deux cent cinquante-huit, et l'âge de quarante ans pour Téligibilité, chiffres prévus en 1814. Quarante et un des membres de la Chambre de 1815 durent renoncer ainsi à demander le renouvellement de leur mandat. Je fus de ce nombre, avec M. Decazes et M. de Saint- Aulaire. Il s'en fallut de peu de jours que M. de Serre ne soutTrît du même contretemps.
J'eus toutefois de fréquents rapports avec la nouvelle Chambre, soit comme commissaire du roi, soit comme directeur d'un des grands services de l'État ; je n'en demeurai pas moins aussi un des conseillers du groupe parlementaire auquel j'avais appartenu, et de ceux des ministres qui le représentaient.
Dès le lendemain du 5 septembre, le cabinet consacra les quelques semaines de loisirs qu'il avait devant lui à l'élaboration de nombreux projets, à l'exécution de nombreuses mesures. Jamais l'activité ministérielle ne fut peut-être plus féconde qu'à cette époque. La question financière primait
SEPTEMBRE 1 8 1 6 -D ÉCEMBR E 1818. 261
toutes les autres. On s'était acquitté avec les alliés des termes échus jusqu'à ce jour. Mais les semestres des rentes subissaient des retards et notre dette vis-à-vis de l'étranger restait bien grosse encore. M. Corvetto avait déjà, un certain temps auparavant, constitué une commission pour préparer le prochain budget. Le duc de Lévis, assez porté vers l'étude des questions de finances, la présidait. M. le marquis Garnier, le traducteur de Smith, homme assurément de beaucoup d'esprit, mais trop systématique et littéraire pour être pratique, en faisait également partie. Je ne me souviens pas exactement des autres noms hormis de M. Laffitte, bien supérieur à ceux qui siégeaient avec lui. J'allais quelquefois à cette commission fournir des renseignements ou discuter ce qui se rapportait aux contributions indirectes. Plusieurs plans assez chimériques se produisirent les uns après les autres. Au vrai, tout faire pour obtenir du crédit, puisque la dépense devait, par suite des contributions de guerre, excéder de beaucoup la recette, était le seul plan rationnel. Mais posséder du crédit tient avant tout aux chances probables de l'avenir, et par conséquent à la politique suivie. Or jusqu'à l'ordonnance du o septembre elle n'était guère susceptible d'inspirer grande confiance. On s'évertuait donc en vains projets, quand vers le temps où l'ordonnance parut, M. Ouvrard, dès lors l'homme le plus décrié de tous les manieurs d'écus, mais qui en môme temps passait et avec justice pour habile, in-
génieux, spirituel, séduisant bien au delà de tout autre financier, pensa à mettre en avant certaines combinaisons. Cependant sa réputation, ses rapports d'autrefois avec le Trésor impérial, lempêchaient d'approcher du ministère des finances ou d'un administrateur quelconque. Il était lié avec les étrangers : le duc de Wellington logeait dans son hôtel et le prisait assez. Par cette voie, il s'introduisit auprès du duc de Richelieu qui, comprenant peu aux projets de finances, ne s'en montrait que plus méfiant. Parler de M. Ouvrard à M. Corvetto, impossible d'y songet. M. de Richelieu conseilla donc à M. Ouvrard de voir M. Decazes. La combinaison financière du projet n'était pas la chose importante : ce qu'il fallait surtout considérer, c'est que M. Ouvrard s'engageait à faire arriver à Paris MM. Baring et llope pour conclure un emprunt avec la France à des conditions pas trop onéreuses. Un tel espoir, au moment où nous n'avions aucune apparence de crédit, où les capitaux se dissimulaient, où pas un banquier en France n'était en mesure de servir d'intermédiaire entre l'Etat emprunteur et les capitalistes grands ou petits, une telle possibilité à entrevoir ne pouvait être repoussée. On autorisa M. Ouvrard à se rendre à Londres et à entamer des pourparlers. M. Corvetto y consentit avec peine, et sans se lier aucunement. Cette affaire fut conduite fort secrètement. M. Ouvrard revint de Londres, précédant de quelques jours MM. Baring, et je me
SEPTEMBRE 1 8 1 6-D ÉCEMBRE 1818. 263
rappelle qu'entrant un matin chez M. Corvetto, je trouvai le ministère tout en émoi, jusqu'aux huissiers. <c Le ministre est enfermé avec M. Ouvrard! » répétait-on en se scandalisant.
MM. Baring à Paris, on traita directement avec eux. Ils prirent confiance et aux ministres du roi et même à notre situation politique. On contracta à des conditions autres que M. Ouvrard ne les avait présentées. On eut grand soin d'écarter son nom de cette transaction. Mais M. Baring disait : « Sans lui, je ne serais pas venu; il n'y avait que lui capable de m'expliquer et de me persuader comment il y aurait sûreté à traiter avec la France. »
Des divers projets étudiés par les ministres et le conseil d'État, la loi électorale fut la première discutée. Le gouvernement était maintenant pour le cens unique et l'élection égale et directe que nous avions préconisée l'année d'avant.
M. Laine manifestait peu de goût pour ce projet qu'il défendit pourtant avec grande éloquence. Si le caractère simple et absolu, la complète uniformité de ce mode d'élection, base et point de départ de tout un système politique plaisait à quelquesuns, beaucoup d'autres, parmi lesquels le timide M. Laine, s'inquiétaient d'une aussi grave expérience et travaillaient à la réussite de ce projet, bien plus par désir et besoin de gagner victoire sur le parti ultra-royaliste, que par conviction de son mérite intrinsèque.
2Ô4 SOLVKMIIS IiL 15 A H ON DE BARANTK.
Sa rédaction était si facile, son mécanisme si peu compliqué, qu'une fois le principe convenu, il ne fallut |)oint tant de délibérations de cabinet et du conseil d'Etat pour préparer la loi. Je me souviens seulement d'une réunion chez M. Decazes où d'accord sur tout le reste, nous fûmes en dissentiment sur un point important. Il s'agissait de décider sil y aurait un seul collège par département, ou un collège pour chaque élection de député.
M. Laine et M. Royer-CoUard, tous deux du même avis, ce qui n'était pas habituel, soutinrent le collège de département, s'élevèrent contre l'influence des intérêts locaux, contre le cercle trop restreint dune opinion d arrondissement. Ils dirent que le fonctionnement de ces petits collèges abaisserait le choix; enfin, ce qui est encore allégué contre le scrutin d'arrondissement. M. Ravez et moi nous parlâmes dans le sens opposé. Nous démontrâmes qu'en réunissant au chef-lieu tous les électeurs du département, on formerait un collège dont les membres ne se connaîtraient point entre eux, que, divisés par groupes trop peu nombreux pour qu'aucun décidât de la majorité et fit prévaloir ses candidats, ils ne pourraient être ralliés que par des intrigues de comité, par des injonctions de journal ou un entraînement d'opinion; qu'ainsi, en fait, les électeurs ne se prononceraient pas d'une façon pleinement libre, et deviendraient, même malgré eux, dociles auxiliaires
SEPTEMBRE 1 8 1 6-D ÉC EMBRE 1818. 265
d'un parti. Nous dîmes combien il serait rare de trouver, dans notre état social et avec la division des propriétés, des notabilités et des influences à la taille d'un département, tandis que les électeurs d'un arrondissement voteraient avec connaissance et liberté selon leur préférence. D'après nous, il valait mieux, dans l'intérêt de la stabilité et du jeu régulier de nos institutions, voir les députés élus plutôt à cause de leur position ou de leur caractère personnel que pour leur opinion.
On n'attacha, du reste, qu'une importance relative à cette question et la controverse demeura peu animée. Le principe de la loi avait une telle gravité qu'il convenait de n'en point compromettre le succès en suscitant des questions de pratique^ quelque dignes de considération qu'elles parussent. Deux ans plus tard, l'élection par arrondissement sembla le meilleur remède à appliquer aux inconvénients de la loi du o février 1817, sans en changer le fond. Mais le parti libéral ne put l'emporter, et la loi fut altérée dans son principe par l'existence simultanée des grands collèges.
La prorogation des lois d'exception vint ensuite en discussion. Le parti royaliste avait changé de sentiments à leur égard ; il ne détenait plus le pouvoir. Réclamer les libertés qu'un gouvernement libéral désirait ajourner à quelques mois, et s'acquérir ainsi une popularité facile, était une occasion qu'il se garda de négliger. Soutenir le minis-
tère contre des adversaires dont l'attitude libérale n'était qu'un masque, s'imposa aux constitutionnels. Ils firent néanmoins leurs réserves. Plusieurs mêmes crurent devoir s'opposer à ces propositions. Le duc de Broglie, entre autres, conclut, à la Chambre des pairs, contre la loi sur la liberté individuelle. 11 demanda pourquoi on voulait suspendre cette liberté lorsque le code lui donnait déjà si peu de garantie.
Le gouvernement de Juillet comprit plus habilement toute la marge légale que laisse le code aux juges d'instruction à l'effet de détenir les individus inculpés et juridiquement poursuivis. Il sut défendre sans mesures extraordinaires un pouvoir attaqué à la fois par toutes les factions, en butte aux séditions, aux complots, aux passions les plus violemment déchaînées.
M. Pasquier avait remplacé, le 21 janvier 1817, M. Dambray au ministère de la justice, avec M. Ravez comme secrétaire général.
On eut beaucoup de peine à décider M. Ravez à entrer dans les fonctions publiques. Il était le premier avocat du barreau de Bordeaux. Sa situation indépendante convenait à sa façon de vivre, à son caractère, ainsi qu'à sa mesure d'esprit. Homme d'affaires très capable, il ne possédait aucune vue politique et son talent fort réel, ses qualités honorables, ne le tiraient pas de la sphère vulgaire. Nous l'avions fort vanté à M. Mounier. Après ' une soirée passée avec lui, M. Mounier me dit :
H Mais c'est un vrai calicot ! » On appelait ainsi les garçons de boutique.
La discussion et le vote des lois de finances absorbèrent surtout cette session. Ce qui a été rapporté sur la valeur de ces premiers travaux de la Chambre, n'offre rien d'exagéré. Alors fut fondé le crédit de la France, alors furent instituées les garanties de la fortune publique. Jamais depuis cette époque, la gestion des finances n'a été plus sérieusement contrôlée, plus sagement dirigée. L'œuvre financière de la restauration est son grand titre de gloire. Le gouvernement de Juillet et ses assemblées se sont montrés moins sagement ménagers de la fortune publique. Ils ont dépensé utilement peut-être, mais avec une étrange prodigalité. Je pense que sous la restauration, la patriotique manie de notre conquête d'Alger n'aurait pas coûté tant de millions.
J'eus à prendre une part très assidue à tous ces débats financiers (1).
Les Chambres se séparèrent le 26 mars. C'est à ma correspondance, surtout pendant l'intervalle écoulé entre cette clôture et le retour du Parlement en novembre, que je dois demander quelques souvenirs sur ces six ou sept mois de 1817.
(1) Voir Archives parlementaires, 2' série, t. XVII, p. 503 et suiv.; t. XVIII, p. 583, 616 et suiv., 646; t. XIX, p. 3, 5, 10, 12, 20, 50, 51, 53, 79, 81, 87, 124, 125, 127, 128, 129, 148, 151, 163, 576 et suiv, c, b.
268 SOUVENIliS DU BARON DE GARANTE.