DU GÉNÉRAL DE TROMELIN
Londres, 2a mars 181~.
Voilà plusieurs jours que nous sommes ici, mon cher Barante, voyant beaucoup de monde, parfaitement bien accueillis, et menant très joyeuse vie.
M. l'ambassadeur (:2i, fidèle à l'esprit qui dirige le ministère, profosse la morale la plus conciliatrice et parle en homme d'esprit. Les Anglais de tous les partis sont à notre égard d'une prévenance remarquable et nous traitent avec distinction .Nous sommes recherchés, fêtés, et souvent obligés de refuser les invitations.
Au milieu de tout cela l'état d'embarras où se trouve
(1) Le comte Jean-Jacques de ïromelin, né en J775, assista sous les ordres de SiifTren aux dernières campagnes de l'Inde. Il émigra, servit dans l'armée des princes et prit part à l'expédition de Quiberon. Rentré en France quelque temps après il fut emprisonné au Temple, d'où il s'évada. Détaché par l'Angleterre avec le grade de lieutenantcolonel près du grand vizir Youssoui'-Pacha, et d'Hussein- Capitan-Paclia, il fit avec eux les campagnes d'Egypte et de Syrie contre Bonaparte. Incarcéré sous l'empire pen~ dant six mois à l'Abbaye, M. de Tromelin finit par adhérer au gouvernement de Napoléon, entra dans l'armée avec le grade de capitaine et devint général de brigade à la suite de la bataille de Leipzig. Le comte de Tromelin se rallia aux Bourbons en 1814, mais participa aux Cent-Jours et combattit à Waterloo. Ce fut lui qui, au lendemain de cette défaite, négocia, sans succès, avec Wellington, l'obtention de passeports pour Napoléon. La seconde restauralion le nomma général de division, c. b.
(2) Le marquis d'Osmond. c. b.
SEPTEMBRE 1 8 1 6-U ÉCEMBR E 1818. 269
l'Angleterre perce partout, tout le monde est gêné. Les chemins sont couverts de soldats et de matelots malheureux qui, accompagnés de leurs femmes, demandent l'aumône, spectacle que j'ai vu pour la première fois en Angleterre.
Sur les routes nous aA^ons remarqué des ateliers éAÏdemment formés pour procurer de l'ouvrage aux artisans sans travail, aux matelots sans emploi, et, dans le nombre, nous avons distingué des hommes d'une mise au-dessus de celle des journaliers ordinaires. Dans beaucoup d'endroits les ateliers chôment, les fermiers ne peuvent payer leurs rentes. Cet état de malaise a nécessairement amené du mécontentement dans les classes inférieures et de là les rassemblements tels que celui de Manchester (1). Heureusement que la guerre, qui donne l'occasion aux soldats de prendre confiance dans leurs officiers, adonné aussi une grande influence sur leurs soldats aux officiers, de manière que le gouvernement compte et a le droit de compter sur la force armée. Sans cette confiance mutuelle entre le soldat et l'officier, je crois que ce pays-ci courrait quelques dangers, et tout le monde s'accorde sur ce point qu'il y a eu réellement un instant de péril pour le gouverne ment lors de l'assemblée de Spathrields(2). Mais la bonne contenance des troupes, surtout de la cavalerie, a bien vite rassuré entièrement les esprits.
(i) Ce rassemblement fut l'occasion de troubles graves.
(2) Meeting radical tenu pour demander que des mesures soient prises contre la misère qui sévissait si durement en Angleterre. II se termina par des scènes de désordre et par une véritable émeute, c. b.
iJ'un autre côté, le nombre d'officiers mis en demisolde est ici considérable. Ils n'ont également d'autre fortune que leur épée et regrettent la guerre.
L'embarras des finances est tel dans ce pays qu'au cas de nouveaux événements en Europe, on doute que le gouvernement veuille y prendre part, et même qu'il le puisse. J'ai vu beaucoup de monde de tous les partis, les intéressés dans les différents journaux, le Mornbig Chronicle excepté, et tous partagent cette opinion que l'Angleterre a besoin de repos, et sera de longtemps incapable de s'occuper des affaires du continent.
Celles de la France commencent à inspirer plus de confiance. On regarde que la marche tracée depuis six mois par le ministère, en ralliant les intérêts généraux, donne de l'espoir pour l'avenir, si surtout cette marche est suivie. Mais aussi on se demande : le sera-t-elle?...
Depuis quelques jours le public a été distrait de ses autres idées par la publication delà lettre de Montholon, la motion de lord HoUand relativement aux plaintes publiées par un certain Santini, sur le traitement de Bonaparte à Sainte-Hélène. C'est un nommé Macei'oni qui s'est emparé de ces matériaux et s'en est SQYxi pour rédiger les différents pamphlets qui ont paru sur cet objet.
Il ne faut pas confondre avec eux un ouvrage remarquable qui a été publié ici par Muraj', Ubraire très riche, sous le titre de « Manuscrit venu de Sainte- Hélène ». Cet écrit, qui sort d'une plume inconnue, a pénétré, dit-on, par la voie de Bruxelles. C'est l'œuvre d'un homme de grand talent, que je vous engage beaucoup à hre. Il en vaut la peine. On veut en
faire les honneurs à l'école de madame de Staël (1), je n'en crois rien et suis plutôt disposé à l'attribuer à quelqu'un de l'entourage du duc de Bassano. Au surplus, personne ne pense à Londres qu'il vienne de Sainte-Hélène, quoiqu'on suppose que Las Gazes, qui est au Cap de Bonne-Espérance, pourrait bien l'avoir envoyé par des bâtiments de la Compagnie nouvellement arrivés.
Le général Foy trouve toutes les facilités possibles dans les bureaux de la guerre pour se procurer des matériaux dont il a besoin pour continuer son Histoire de la guerre cV Espagne.