II
On comprend combien de telles intrigues rendaient leurs fonctions difficiles aux malheureux ministres. Aussi le désarroi dont j'ai déjà parlé plus haut continuait-il de plus belle dans l'administration. M. Germain, préfet de Saône-et-Loire, me mandait à ce propos le 31 août :
Si l'on met en France autant de zèle à bien remplir les places qu'à les obtenir, le roi peut se vanter d'être le monarque le mieux servi de l'Europe. Toutefois, à en juger par les affaires que je traite, je ne vois pas que le ministère soit pourvu de cette ardeur si désirable. On semble oublier que près des trois quarts de la France sont désorganisés par l'invasion et que chez nous les choses ne s'arrangent pas toutes seules. Les principes, les usages n'y ont pas cette ancienneté respectable qui fait que dans tous les autres pays on y revient bien vite de soi-même lorsque la cause qui pouvait les interrompre vient à cesser. Ici, où on a vécu de nouveau depuis vingt-cinq ans, on ne suppose pas que ce qui a existé ait acquis la possibihté d'exister encore, et le penchant anarchique qui nous distingue triomphe des faibles efforts que l'on fait pour le réprimer. Conçois-tu que, depuis six semaines, j'en suis à demander un malheureux bataillon pour former un noyau de force et que je ne puis obtenir une réponse. Les droits réunis se rétabhssent avec une peine infuiie ; il faudrait partout le concours des troupes pour en effectuer les recou"\Tements; l'administration est sans cesse sur le point d'être compromise, et il ne survient de la part du gouvernement que des ordres vagues dont l'exécution
tombe d'elle-mênie par l'impossibilité où on se trouve de la soutenir.
Les tribunaux, qui devraient maintenant remplacer la police, sont d'une indulgence qu'on peut attribuer aussi bien à la peur qu'à leurs sentiments très peu monarchiques. Personne ne travaille; sans quelques lettres imprimées signées Benoist (1) et Barbier-NeuvUle (2); on est dans le cas d'ignorer qu'il existe un ministre de l'intérieur. Quand j'écris à M. Beugnot pour lui annoncer quelque événement important, ou que je lui signale un individu dangereux, il me répond en m'envoyant le Journal des Mécontents. Voilà où en sont les préfets de Saûne-et-Loire. Je ne sais si vous autres de l'Ouest vous êtes mieux traités ; mais je ne vois d'autre moyen pour en sortir ici que de me créer une petite constitution particulière, d'après laquelle je me conduirai sans demander ni les a^is ni la permission de personne.
Quelque assuré que je fusse des bonnes dispositions du ministre de l'intérieur, je n'avais guère de goût à retourner à Nantes ; j'étais allé rejoindre ma femme au Marais et j'y prolongeai mon séjour.
A M. ANSELME DE BARANTE
Le Marais, 3 septembre 1814.
On est fort bien dans ce beau Marais, tout comme à l'ordinaire. On y gaspille assez son temps, mais
(i) Voir t. \", appendice, p. 384. c. b. (2) Directeur de la correspondance au ministère de l'intérieur, c. B.
doucement; j'y écris, sans trop me presser, ce dernier chapitre des Mémoires de madame de La Rochejaquelein. On va se promener; on lit un peu. La conversation de M. Mole est vraiment spirituelle et distinguée. Il est assurément une des deux ou trois personnes à qui j'ai trouvé le plus d'esprit, c'est-à-dire le plus de sensations vives et fines qu'il sait juger et analyser. C'est là ce qui rond le commerce agréable et attachant. Voir ce qui se passe en soi-même, en convenir avec soi et avec ceux qui peuvent le comprendre, voilà le secret de la distinction. Il y a même une foule de choses sur lesquelles c'est avec Mathieu seul que je puis m'entendre et que nous avons observées du même point de vue. Je me plais donc beaucoup ici, seulement il y a vraiment de l'impudence à laisser là ma préfecture, sans avoir même un prétexte d'affaires. Je me le reproche parfois.
Cette loi sur la presse, rejetée à la Chambre des pairs, doit faire beaucoup de bruit à Paris. Ici même, nous nous en occupons sans pourtant se dire tout à fait ce que chacun en pense. Car il y a bien de l'intolérance d'opinion et cette excellente madame de Vintimille croit fort jacobins ceux qui penchent vers la liberté de la presse. On se brouillerait à tout bout de champ si l'on ne se taisait pas un peu. Mac-Donald a été très vif à la Chambre des pairs. Il a défendu presque avec emportement l'opinion contraire à la loi, puis a déclaré ne pas en être moins dévoué au roi et qu'il était prêt, ainsi que toute l'armée, à mourir pour lui. Là-dessus, il a porté la main à son épée. Les autres maréchaux se sont levés pour se joindre à cette espèce de profession de foi. Cela a presque fait scène. Mener tout ce monde -là parait bien au-dessus des
forces et des habitudes des gens de l'autre siècle à qui le roi remet le soin de ses intérêts.
De retour à Nantes le 14 octobre, je résumai ainsi mes impressions dans ma correspondance journalière :
A MADAME DE BARANTE (1)
Nantes, 15 octobre 1814.
J'ai trouvé ce pays fort tranquille, mais assez morne. La campagne est rentrée dans Tordre accoutumé. Les denrées se vendent assez bien, les impôts se payent. Toutefois la ville et le commerce ont un fond de mécontentement et d'aigreur calme, mais visible. On y déteste la noblesse, et tout retour vers l'ancien régime exaspérerait les esprits. Personnellement on a pour le roi de la vénération ; pour la cour, c'est tout autre chose. Si, là-haut, cette vérité très claire pour les bons esprits, « que nous aurons du trouble si l'on s'écarte de la constitution » est reconnue; si elle sert de règle de conduite tout ira bien.
Ici, il faut ne rien faire et ne rien dire que son métier, sûr que je suis d'irriter pour la moindre chose les deux partis contraires. A Paris, je vois mieux l'absurdité de l'un; à Nantes, je vois mieux les mauvais sentiments de l'autre; mais on peut, au milieu de tout cela, s'arranger pour avoir de la tranquilUté et de l'indépendance. Vivre plus pour soi est à la fois
(1) Madame de Barante était restée au Marais, c. b.
le parti le plus commode et le plus sage. Je vais me mettre à beaucoup lire, et peut-être à faire quelque chose.
D'autre part, mon beau-frère m'écrivait de Màcon :
20 octobre 1814.
Les princes se sont tellement croisés dans notre pays que depuis deux mois j'ai presque toujours été en l'air; les uns voguaient sur nos cours d'eau, les autres couraient les grandes routes ; on devait toujours avoir un discours en poche approprié aux personnes et aux lieux où je les recevais, ce qui variait à l'inûni la dépense d'esprit que j'étais obligé de faire. Nos pauvres communes m'écrivaient sans cesse pour savoir de quel côté elles tourneraient leurs arcs de triomphe et quelques-unes avaient même fini par les faire à deux faces pour ne pas manquer leur coup. Enfin tout s'est passé on ne peut mieux; il y a eu empressement et enthousiasme delà part des habitants, et du côté des princes une bonté, une affabilité, une popularité qui ont gagné tous les cœurs. Il ne fallait rien moins que tout cela pour vaincre la froideur réfléchie et discutée qui se faisait remarquer ici dans l'opinion publique. J'ai été à si dure école en fait de cour que je suis émerveillé de voir des princes faciles, bienveillants, ne blessant personne et cherchant à plaire, comme s'ils étaient eux-mêmes dans la nécessité de faire des avances. J'ai un amour si vrai pour les bons sentiments que je me suis senti ému et disposé à aimer de bonne foi des gens qui ont d'aussi excellentes
qualités. J'irais presque à dire que les petits inconvénients qui se font sentir dans le gouvernement, tiennent à cette extrême bonté qui leur fait souvent juger avec les affections du cœur ce qui ne devrait être traité que par la froide raison. Je ne crois pas qu'il y ait un grain de despotisme dans leur caractère, mais j'ai touché du doigt cette méfiance qu'ils ne pourront s'empêcher d'avoir contre ceux qui ont conçu, en 89, l'idée de traiter les affaires autrement que par un dévouement absolu à leurs personnes. Il ne m'est pas encore démontré qu'ils soient convaincus que la manière d'aimer et de servir les souverains pour leur bonheur et leur plus grande gloire soit préférable à cette abnégation d'opinion particulière de la part de ceux qui se vantent d'être les plus dévoués à leurs intérêts. Cet abandon, cette confiance qulls ont pour ceux qui les entourent, tiennent moins à de la faiblesse qu'à la réalité des sentiments qu'ils leur portent. Tout cela est bien bon pour les rapports ordinaires de la vie, mais pour les affaires, il faut s'en dégager, et c'est à quoi ils ne parviennent pas toujours.
J'étais maintenant fort tranquille. La bienveillance générale me revenait. Etre d'aplomb et en crédit à Paris y ajoutait sensiblement. Je continuais à mener une vie assez solitaire. Entre les lettres particulières et les affaires, il ne me restait que peu de temps. Le spectacle était mon unique distraction. Cette manière d'être seul dans un coin de ma loge, me rendait facile aux impressions. Je m'amusais ou m'attendrissais à bon marché; je
pardonnais aux acteurs d'être mauvais, et quand ils rencontraient juste je leur en savais gré. Lafon était alors en tournée à Nantes.
Nantes, 25 octobre 1814.
Je suis allé voir Lafon dans Adélaïde Duguesclin. Je n'avais pas vu jouer depuis fort longtemps cette Adélaïde \ je ne m'en souvenais pas assez. J'avais laissé se mettre dans mon esprit je ne sais quelle prévention contre les tragédies de Voltaire; de sorte que j'ai été surpris, touché, et que j'en ai éprouvé un vif efïet, comme à une chose que j'entendrais pour la première fois. Lafon n'a pas mal joué; il a parfois une chaleur vraie et de beaux mouvements. Il y a eu dix allusions contre les Anglais qui ont été saisies avec empressement de haine. Les vers sur les Capets et les Bourbons ont été accueilUs plus tranquillement, mais assez bien pour Nantes. Je craignais pis.
Nantes, 29 octobre 1814.
J'ai eu Lafon à diner. Il ne manque point d'esprit ni d'instruction littéraire, de façon qu'on a causé avec intérêt toute la soirée. Il sait de beaux passages de Massillon qu'il dit très bien. Mais Lafon est loin de Talma et de ses sensations d'artiste, originales et individuelles; cependant il a de bonnes manières et je préfère passer trois heures en sa compagnie qu'une année entière avec toute la \\\\q de Nantes.
Ce qu'il a le mieux joué pendant son séjour ici, c'est Vmdôme et Philoctète. Quant à la comédie U n'a été satisfaisant que dans la Mélromanie. Dans le Misanthrope il est particulièrement mauvais.
Par un retour de fortune, au moment où je voyais s'évanouir la plupart des ennuis que m'avait suscités mon ami M. de Suzannet, sa situation se modifiait sensiblement.
A MADAME DE BARANTE
Nantes, 31 octobre 1814.
Le bruit court parmi nos Vendéens que M. de Suzannet revient chez lui tout disgracié, et une lettre très aimable et prévenante qu'il m'écrit me confirme en effet que son astre a un peu pâU. On ne se figure pas les indignités qu'on répète sur lui. Cela n'a ni raison ni mesure. Je vois des gens de son parti qui en parlent comme du dernier des intrigants et se flattent, comme ils disent, de l'avoir démasqué d'avoir appris au roi qu'il a été espion de la poUce. Lorsqu'on veut leur expliquer qu'au fait il suivit toujours une conduite noble et demeura fidèle à ses opinions, sans vouloir des places qu'on lui offrait, et que tout son tort est d'avoir cherché à se faire le chef et le représentant de la Vendée, quand à peine il y a paru (1), tous ces campagnards n'entendent rien h ces
(1) Émigré presque encore enfant, M. de Suzannet avait, après avoir fait la campagne de 1192, accompagné son père en Angleterre. Échappé miraculeusement au massacre
distinctions, et ils restent inébranlables dans leurs gros jugements.
L'état des esprits s'améliorait \Taiment dans •cette région de la France pendant le mois de novembre.
A MADAME DE BARANTE
Nantes, novembre 1814.
On est fort tranquille; le bien-être dont on jouit ou, pour parler plus juste, le mieux-être, n'excite pas un sentiment Lien vif. On est plutôt porté à se plaindre, mais pourtant il y a un fond de raison et d'amour de repos qui a fini par prévaloir.
On est, ce me semble, content des Chambres et de la constitution, et l'on s'aperçoit que c'est une défense bien plus qu'un obstacle. Nos commerçants euxmêmes ne trouvent pas que les choses aillent si mal et c'est généralement une espèce de gens difficile à satisfaire, irritable, à peu près autant par vanité jalouse que par intérêt.
On a moins de peur et moins de besoin des préfets que sous l'empereur, ce qui leur donne plus de liberté et les met plus à l'aise, sans leur ôter ni bienveillance ni considération.
de Quiberon, il s'était rendu près de Charette qui ne tarda pas à reconnaître son mérite et sa vaillance, et le chargea de se rendre en Angleterre pour demander des secours. II y remplissait cette mission quand il apprit la mort de M, de Charette et la fin de toute résistance.
MARS 1814-AVRIL 181o. 91
Ma jDi-éfecture, malgré tout, commençait à me peser. Je ne me sentais plus autant de goût pour les affaires. Il me les aurait fallu moins mécaniques et plus générales. Sans doute j'avais connu déjà l'ennui de certaines de ces occupations.
A MADAME DE BARANTE
Nantes, novembre 1814.
Tout ce train-là me rappelle les jours de ma jeunesse, mais je n'ai plus ce courage et cette espérance qui m'animaient sur tout qui me faisait croire que j'accomplirais tant de projets, de travaux et d'occupations littéraires. Je me sens ignorant et paresseux. Alors c'était la mode d'écrire, d'attacher quelque prix au savoir, à l'esprit, ou à ce qui y ressemblait. A cette époque, on était porté d'un meilleur vouloir pour les choses et pour les hommes. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'avais douze ans de moins, et qu'en conséquence ce temps-là valait mieux pour moi.
Cependant cette sorte de découragement ne m'empêchait pas d'attendre avec une véritable impatience la publication des Mémoires de madame de La Rochejaquelein.
A MADAME DE BARANTE
Nantes, novembre 1814.
Je compte sur le succès et ce succès me fera plaisir. Je voudrais pourtant que quelques caractères, que je
viens d'envoyer à Bordeaux, pussent encore trouver place. J'arriverai probablement avant que l'ouvrage soit en vente. Au reste, quand je A'ois combien peu d'accueil on a fait à ce terrible récit de la campagne de Moscou (11, tout me semble possible en fait d'insouciance de la part du public. Ce n'est plus que par un vieux reste d'babitude et de respect bumain qu'il est encore question de livres.
M. de Sesmaisons était toujours un de ceux qui continuaient à me tenir très aimablement au courant des nouvelles. Ses lettres retlélaient nécessairement les sentiments de son beau-père et de la cour (2).