DU GÉNÉRAL DE TROMELIN
Londres, 8 avril 1817.
J'arrive d'une tournée que nous a^ons été faire jusqu'à Bath et Bristol en passant parla ville classique d'Oxford.
Le commerce à Bristol semble reprendre un peu d'activité, cependant tout le monde se plaint. Pour avoir de nouveaux débouchés, je ne doute pas que l'on ne facilite sourdement l'émancipation des colonies espagnoles. D'ailleurs on n'est pas fâché de se débarrasser d'un certain nombre d'esprits turbulents qui, dit-on, vont se rendre en Amérique.
L'affaire de Germaniciis (2) a produit ici un mauvais
(1) L'auteur était en effet un des amis de madame de Staël, M. de Chàteauvieux. c. b.
(2) La première représentation au Théâtre-Français de Germanicus, tragédie d'Arnault, membre de la Chambre des Cent-Jours et alors exilé, fut l'occasion d'une rnani-
effet, parce que de toutes choses que les Anglais craignent, celle sûrement qui les inquiète le plus, c'est notre émancipation; ils s'imaginent que les Français ont besoin de la guerre pour occuper l'activité d'une jeunesse bouillante qui n'a d'autre esprit puljlic que l'esprit de conquête.
On ne parle plus de l'ouvrage que vous me demandez et que je vous apporterai. Je conçois l'espèce d'empire qu'il doit exercer sur les esprits, car son but est, ce me semble, de représenter Napoléon comme le chef, par excellence, des intérêts nés de la Révolution.
Il me parait qu'on a par trop négligé de ménager le Times dont il serait possible de tirer un meilleur parti, comme on a fait du Courrier. Je connais un des propriétaires, on pourrait lui envoyer des articles qui montreraient l'esprit de notre administration actuelle, sous un jour plus avantageux. Avec du soin et en se ménageant davantage quelques journaux, la confiance en nous irait toujours en augmentant.
AU COMTE DE MONTLOSIER
Paris, 3 mai 1817.
Tout continue à aller ici par le cours naturel des
festation bruyante. Une rixe s'engagea entre des ofliciers à demi solde venus pour applaudir le nom du proscrit et une centaine de gardes du corps ou d'officiers de l'armée royale qui voulaient s'opposer à leur ovation. Cet incident impressionna assez vivement l'opinion. Elle crut y voir les premiers symptômes d'une résurrection de l'esprit bonapartiste et antibourbonien, c. b.
SEPTEMBRE 1 8 1 6-D ÉCEMBRE 1818. 273
choses, et non par la force des personnes. Ainsi M. de Blacas (1) repart simplement parce que le roi ne se sent plus d'attrait pour lui, et non point parce que M. de Richelieu l'a voulu et commandé. Il eût pu le faire partir le lendemain de son arrivée; rieu ne s'y opposait. Du reste, M. de Blacas tombant ici comme une bombe, par un coup de tête, s'y est montré sans décision. C'est un homme coulé bas, et encore une question Aidée. Au fond, il vaut mieux qu'elle l'ait été par la disposition du roi que par la volonté du ministre, mais que serions-nous en cas d'accident, si nos gouvernants ont si peu de vigueur ? Fasse le ciel qu'il ne survienne aucune perturbation, et que
(i) M. de Blacas était depuis deux ans en Italie où, après avoir conclu à Naples le mariage du duc de Berry, il négociait à Rome un nouveau concordat avec le Saint- Siège. H donna tout d'abord comme prétexte de cette arrivée inattendue, son désir de recevoir des instructions définitives sur les pourparlers engagés. Mais le fait d'avoir quitté son poste sans autorisation du ministre des affaires étrangères et l'irritation qu'en témoignait M. de Richelieu firent bien vite soupçonner une intrigue. On craignit que, rappelé par le roi, il ne reprit sur lui son ancien ascendant. Les ultras annonçaient tout haut un nouveau ministère avec MM. de Polignac, de Villèle, de Bruges, de Chateaubriand et de Bouville. Les entrevues fréquentes de M. de Blacas et de Louis XVIII, le soin qu'il prenait d'éviter tout rapport avec le ministère semblaient confirmer les appréhensions des modérés et des libéraux. Le corps diplomatique s'en émut. M. Pozzo di Borgo agit auprès du roi qui, sans aucune difficulté, prescrivit à M. de Blacas de rejoindre son poste. Dès le début de cet incident le roi avait déjà juré à M. de Richelieu qu'il n'avait pas provoqué ce malencontreux voyage, c. b.
les lois mécaniques de rattraction nous maintiennent dans notre orbite. Alors des habitudes se formeront, une oligarchie nouvelle se groupera autour du gouvernement, poussera ses ramilications dans la nation et nous en verrons les résultats. Plusieurs ultras sont fort découragés de ce départ de M. de Blacas ; ceux qui l'ont engagé à venir se tiendront désormais plus tranquilles
M. Corvetto ne songe point à quitter, comme on le dit, son ministère. Mais la marine sera peut-être vacante bientôt. lUen n'égale le désordre et le radotage de M. Dubouchage. Mounier disait hier à quelqu'un : « J'aimerais mieux être aux galères que sur un bâtiment de la marine royale. Au moins la vie y est en sûreté (l). »
(1) Le capitaine qui a perdu la Méduse se nommait Leblanc de Chaumareix. Il avait émigré et se trouvait à t^uiberon. Ayant échappé aux périls de cette déplorable expédition, il revint à Londres. Son camarade et son ami, le chevalier de Panai, rcdiyea sons son nom la Relation de Quiberon, qu'il aurait clé hors d'état d'écrire lui-même. Rentré en France sans aucune fortune, il se fit donner par le crédit de M. de Panai un petit entrepôt de tabac en Limousin. Quelque temps après mon installation aux contributions indirectes, M. de Chaumareix m'apporta sa démission, et me dit que, grâce encore à la protection de M. de Panai, il avait non seulement obtenu que le grade de capitaine de frégate lui serait reconnu, mais qu'il recevait le commandement de la Méduse. Le pauvre homme me sembla si dénué d'esprit, si bien réduit à la mesure d'un entrepôt de tabac, qu'un tel choix me frappa comme parfaitement ridicule et même pis que cela. Aussi je ne fus guère surpris lorsque, quelques semaines après, on sut le naufrage de cette malheureuse frégate et les horribles détails de ce radeau à jamais célèbre.