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322 SOUVEiMRS DU BARON DE BARANTE.
le dieu Terme. Il n'acceptait pas une objection. En conversation familière, lorsqu'il se voyait écouté avec bienveillance et intérêt, il développait son idée d'une manière ingénieuse, claire, persuasive ; mais la controverse le trouvait muet : son ultimatum était prononcé dès l'abord, et il laissait débiter devant lui, avec sa physionomie impassible, toutes paroles inutiles.
Si le titre sur l'avancement fut présenté tel que l'avait conçu le ministre de la guerre, la partie de son projet primitif, relative au recrutement des hommes, avait été profondément remaniée. Sur le recrutement, le maréchal avait toute une méthode à lui, empruntée, je crois, à l'administration autrichienne. Il voulait des h'gions provinciales, comprenant infanterie de ligne, infanterie légère, de la cavalerie et je pense même quelque artillerie. Le département ou les départements assignés à chaque légion l'auraient entretenue. Une réserve, qui avait aussi le caractère territorial, complétait le système. Ce projet était évidemment contraire aux habitudes de l'armée française, mal assorti aux formes de notre administration et difficilement praticable.
Le jour où il le porta au conseil d'Etat, la séance était solennelle. M. de Richelieu y assistait.
M. Mounier, qui avait passé cinq ans dans le cabinet de l'empereur, l'avait suivi à la guerre, et qui savait les choses militaires comme un homme
d'esprit et presque comme un homme du métier, entama la discussion de ce projet, et avec sa parole facile, claire, incisive, il le démolit complètement. Le maréchal ne répondit rien, mais on apercevait combien il était mécontent et presque ofîensé de cette critique parfois un peu piquante, d'autant que les militaires ont assez la prétention que leurs affaires ne tombent pas sous une autre compétence que la leur.
J'examinai le projet de recrutement à un point de vue différent. Je ne souhaitais nullement blesser le maréchal qui, à ce moment, avait pour mes amis et pour moi une grande importance politique. D'ailleurs, je n'ai point la verve et la faculté d'improvisation de M. Mounier. Je montrai ce que serait un tel mode de recrutement, comment il était impossible de regarder la levée des hommes comme une opération appartenant à l'administration locale; elle devait essentiellement être accomplie par les soins et sous l'autorité gouvernementale ; autrement elle s'exécuterait avec mollesse, inexactitude, oubli de l'intérêt de l'armée, et en outre avec les abus et les injustices toujours à craindre de la partialité ou de la faiblesse des autorités locales. Le recrutement est un impôt si sévère, qu'il n'est tolérable qu'à la condition d'une justice exacte, d'une invariable régularité. La loi doit tout prescrire; il faut qu'elle soit minutieuse dans les formalités et les garanties. Une sorte d'abonnement contracté avec
les départements, une responsabilité imposée à chaque territoire ne sont point chose praticable.
Puis je parlai contre le projet d'affecter toujours la même population au recrutement du même corps. Lorsque, dans une bataille, un régiment aurait été décimé, une ville entière, un département seraient plongés dans le deuil ; et c'est à ce même pays désolé et mécontent qu'on demanderait une nouvelle levée d'hommes pour remplir les vides ; lorsqu'une épidémie ravagerait l'armée et qu'elle dépeuplerait inégalement les différents corps; lorsque des expéditions lointaines seraient entreprises, combien serait excitée l'opinion publique dans les contrées qui, en ces tristes chances, auraient le mauvais lot. L'essence du recrutement en France, c'est l'égalité : elle n'existe plus lorsqu'elle est soumise à de tels hasards.
J'ajoutai, comme M. Mounier l'avait fait, que la répartition des hommes était exclusivement de la compétence du gouvernement; que c'était une mesure d'exécution où il ne fallait point senchainer; que si le maréchal ou tout autre ministre trouvait avantage à diriger sur le même corps les conscrits d'un même département, il les y enverrait sauf à y renoncer s'il y apercevait des inconvénients ; la loi ne devait rien prescrire sur ce point.
Le maréchal vit bien que quant au recrutement son projet était ruiné, il n'essaya point de le défendre. En sortant de la séance, il me dit que, n'ayant nulle expérience de la partie adminis-
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trative de cette opération, il s'en rapportait entièrement à moi et me priait de rédiger tout ce chapitre. Il avait aussi attelé à cette tâche M. Allent, déjà ou sur le point d'être sous-secrétaire d'Etat à la guerre, et M. Capelle, ancien préfet de l'empire, en ce moment conseiller d'Etat, trop bien venu au pavillon de Marsan et dans le parti royaliste pour ne pas gagner quelques votes à la loi. J'étais en bonnes relations avec M. Allent, homme très capable, mais sans connaissances spéciales sur cette branche de l'administration. M. Capelle ne pouvait pas être d'un autre avis que moi sur des détails familiers à l'un comme à l'autre. Je fis le projet ; ces messieurs n'y contredirent pas et le maréchal l'accepta de confiance. C'étaient tout simplement les règlements de la conscription avec certaines garanties qui n'existaient pas sous le gouvernement impérial. Originairement, en 1798, lorsque le principe de cette loi avait été adopté, tout Français âgé de vingt ans était censé appartenir au service militaire; le tirage déterminait les partants, mais les autres étaient en dépôt, en réserve, pour rejoindre au besoin. Les exemptions n'étaient même accordées que provisoirement aux fils de veuves, aux frères de soldats et aux aînés d'orphelins. Dans la loi nouvelle, chaque classe annuelle fournissait un contingent déterminé; et, on libérait définitivement tous ceux que ne désignait pas leur numéro ou dont on admettait les motifs d'exemption.
326 SOUVENIRS DU BAHON DE IJARANTE.
La loi renfermait aussi un titre qui devint bientôt un sujet demotion et de clameur pour le parti royaliste, mais plutôt à la cour et dans les salons qu'à la Chambre. Il résultait des dispositions sur les vétérans que les soldats congédiés, les soldats de cette terrible armée de la Loire, regardés par les royalistes comme autant d'ennemis acharnés des Bourbons, feraient partie d'une réserve susceptible d'être appelée. Inscrire ces vétérans sur des contrôles, en passer des revues, les enrégimenter peut-être sous des officiers en retraite, il y avait là de quoi faire frémir et sécrier tout le vulgaire de l'opinion ultra; proposer une telle chose était pour elle un acte de conspiration. Le maréchal tenait beaucoup à ses vétérans, et il comptait sur l'appui de tous les constitutionnels. Je ne croyais nullement à l'importance de cette disposition. Des soldats congédiés, libres de se marier, de changer à leur gré de domicile, de s'engager dans les diverses professions, ne sont pas en France des hommes disponibles. Il faudrait leur donner une formation militaire, des cadres, des chefs, leur imposer l'obligation de quelques jours de revues et de manœuvres. Cette inauguration coûterait beaucoup d'argent et tourmenterait la population laborieuse. Je ne trouvais donc pas en moi un véritable intérêt pour cette question.
Le vote annuel du contingent amena de nouvelles dissidences entre le ministère et les doctri-
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naires et accéléra une rupture qui devait être prochaine. Sur ce point je fus loin encore d'être du même avis que mes amis. Sans doute, il était plus conforme à l'esprit constitutionnel de demander annuellement le recrutement à un vote des Chambres, mais on pouvait y renoncer sans perdre toute garantie. Les questions de guerre ou de paix, le nombre de soldats à garder sous les drapeaux, se seraient traités plus naturellement peut-être dans la discussion du budget. Comme conduite politique, c'était selon moi une faute d'être en opposition avec le ministère, lorsque, dans cette même loi, il soutenait avec fermeté le « Titre de l'avancement » et la création des vétérans. Il n'y avait aucun reproche de faiblesse à lui adresser ; ébranler sa position était injuste et malhabile. M. Royer-Collard ne voulait rien écouter, A aucune époque de sa vie politique, je ne l'ai connu si absolu et si hautain; il n'avait nulle vue d'ambition, mais son orgueil s'otTensait de passer pour ministériel et il avait un besoin impérieux de constater son indépendance. M. de Serre et M. Camille Jordan étaient aussi très animés sur celte question dont le ministère, d'autre part, s'exagérait l'importance. Faire voter le recrutement n'a rien de plus incompatible avec la monarchie que de faire voter le budget, qui met tout l'Etat en discussion et en problème. Une Chambre ne refuse pas le budget, et une Chambre française refuse encore moins l'armée. En évitant
:j28 souvenirs du baron de barante.
ce vote, on ne se soustrait à aucun contrôle, à aucune controverse. La même opposition peut se manifester, les mêmes arguments se produire en d'autres occasions, et surtout lors du règ-lement des dépenses militaires. Le fait est venu prouver ce que j'en pensais. Depuis la révolution de Juillet, le vote annuel du recrutement n'a pas donné lieu à une seule difficulté politique. Elles se sont placées ailleurs.
Comme Tannée précédente, je pris une part active à la discussion du budget (1). La session se termina le 16 mai 1818.
Mes occupations ne me permettaient pas de prendre un congé, mais je m'échappais quelquefois pour me rendre au Marais, dont le théâtre attirait le plus brillant auditoire. Madame de tarante, obligée d'aller conduire nos enfants aux bains do mer, ne faisait point partie de la troupe comme les années précédentes, mais je lui en contais les succès. Je la tenais également au courant du gros événement mondain de l'été, du mariage de M. Decazes avec mademoiselle de Saint-Aulaire.
(1) Voir Archives parlementaires, 2« série, t. XXI, p. 690, 694, 695, 713 et suiv, •728, 73o. 736 et suiv., 759 et suiv., 761, 762. BC.
A MADAME DE BARAME.
Paris, lundi 13 juillet 1818.
La comédie du Marais a été très belle hier. Jamais la troupe ne m'a paru avoir autant d'ensemble et d'aplomb. Il y a tout profit à représenter des pièces de premier ordre. Chacun était charmé d'entendre ces beaux vers de Tartufe \ et leurs rôles encourageaient les acteurs. Il n'y a pas eu un moment de froid. M. de Vandœuvre(l) et madame de Chastellux (2) ont du talent, et l'honneur de la soirée a été pour eux, ce me semble. Madame de Nansouty a joué convenablement, avec nuance et bon goût, le rôle d'Elmire. Elle n'en fait pas le premier rôle de la pièce, mais enfin il n"y a rien à dire, sauf la taille. Madame Mole est aussi très bien, M. de Tourolles plutôt un peu monotone, mais n'a rien de choquant. Votre père a bien dit sa première scène.
Dans la seconde pièce (3), M. de Thermes était le plus gentil du monde et a eu un grand succès, de même que madame de Chastellux encore.
La salle était brillante. La glorieuse présence du duc de Wellington n'était pas un petit plaisir pour la maîtresse du logis. Il est arrivé pour dîner. M. de Richelieu devait venir, mais il a remis ce devoir à une autre fois. Nous avions M. de Fontanes, M. Portai, M. de Mézy, M. de Hautefeuille, le duc de Choiseul, M. de Panât,
(1) Rôle de Tartufe, c. is.
(2) Rôle de Dorine. c. b.
(3) Les Rivaux d'eux-mêmes, comédie en un acte, ea prose, de PigauU-Lebrun. c. d.
M. de Vérac, tous très contents de ce beau lieu et de cette magnifique demeure. Parmi les femmes, madame de Maillé, madame de Castries, madame de Crisenoy, madame de JumDhac, madame de Pourtalès. Enfin la journée a été bonne. Pour moi je n'ai pu voir ce théâtre où vous étiez si belle l'année dernière, sans regretter de ne pas vous y retrouver.
Remerciez-moi, chère amie, de faire ainsi une gazette de commérages à votre service. Il faut que ce soit vous pour que j'en remplisse une page; mais cela vous amusera.
Paris, lundi 20 juillet 1818.
Constance (1) a eu grand triomphe hier, elle a joué de façon à surprendre et à enlever tous les spectateurs. Elle a une facilité de démarche et de geste qu'on ne trouve jamais chez les acteurs de société. Dans les moments de chaleur et de noblesse, elle a été tout à fait actrice. Bref, c'est le plus grand succès que j'aie vu au théâtre du Marais.
Ce qui lui sert le plus c'est une belle prononciation ; on voit qu'elle a eu une grande habitude de dire des vers et l'on croirait qu'elle a joué la tragédie. Notre ami Charles (2) a précisément tous les défauts contraires; sa contenance, ses gestes et surtout sa voix sont dégingandés; nous le verrons dimanche dans un grand rôle de Vanderk fils.
M. de Béthisy a joué, assez à mon goût, le rôle
(1) Madame la comtesse Germain, c. b.
(2) M. de Rémusat. c. b.
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d'Edouard (1) avec simplicité et un accent vrai.
Le Conteur (2) a été fort risible. M. de Mun a eu ce naturel si plaisant, qui ne manque jamais son coup. Mais M. Anisson et madame de Chastellux, dans le rôle des Anglais, ont été les plus divertissants qu'on puisse imaginer. Pour lui ce n'était pas une copie, une caricature, c'était la chose même, un vrai Anglais, avec toutes ses habitudes, et sa manière d'être. C'est un genre d'imitation et de parodie qu'on ne peut réussir que lorsqu'on a beaucoup vécu avec les Anglais, et quon parle leur langue comme le français. Il avait un certain « Oh! oh! » du duc de Wellington qui nous faisait étouffer de rire. Madame de Chastellux avait un peu plus de charge ; mais la disgrâce et la vivacité de tous ses mouvements allaient si parfaitement au rôle, qu'elle y était aussi à pâmer de rire.
Y.n tout, le public non moins brillant que Tautre jour, m'a paru encore plus content. Je soupçonne que l'ambassadrice d'Angleterre aurait autant aimé UQ autre genre de plaisanterie que la caricature des Anglais; mais elle a fait bonne contenance et a ri comme tout le monde. Votre tante, qm ne laissait pas d'en être un peu inquiète, lui disait, pour excuser et réparer la chose, que c'était gai, mais que la plaisanterie n'avait rien d'exagéré ni de chargé. On avait l'ambassadeur de Russie et l'ambassadeur d'Espagne. Celui-là a demandé si on jouait la comédie, comme
(1) Edouard en Ecosse ou la yuit d'un pro.^cril, drame en trois actes, d'Alexandre Duval. c. b.
(2) Le Conteur ou Its Deux Postes, comédie en trois actes, de Picard, c. b.
cela, tous les soirs, au Marais, et si toutes les fois on rejjrésentait la même pièce. Du reste, il a été enchanté.
Vous voyez que la gloire de votre théâtre est grande cette année. Les acteurs de Bois-Boudran (1) viennent fidèlement chaque fois et ont des petits compliments suivis, qu'on prend pour bons et bienveillants. Mais nous jouissons avec une calme satisfaction de notre supériorité.
Paris, lundi 27 juillet 1818.
Le dernier spectacle du Marais a été tout aussi couru et brillant que les autres. Madame Mole, après avoir joué tout le rûle de Yictorine (2) ni bien ni mal, s'est avisée d'avoir un élan très pathétique et beaucoup d'expression au cinquième acte : « Mort, qui mort? » a eu tout son effet. On ne s'y attendait pas, et le succès en a été d'autant plus grand. Madame de Chastellux a toujours la vogue. Je l'ai trouvée moins remarquable dans ce rûle de la marquise, mais je suis seul de mon avis. Charles n'est pas mauvais ; il dit trop vite, sans détailler suffisamment, sans assez de mordant. Il faut se donner plus de peine qu'il ne s'en donne pour bien faire son métier. La seconde pièce a été fort bouffonne. M. Ânisson n'est pas l'inimitable Potier (3), mais il est très comique. M. de Mun avait la plus incroyable figure dans l'autre précepteur. Vous
(1) Château de Seine-et-Marne, appartenant au comte Greffûlhe. c. b.
(2) Dans le Philosophe sans le savoir, c. b. (3j Acteur comique, c. b.
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qui n'aimez pas le laid, vous n'auriez pas voulu d'une semblable décomposition de visage.
M. de Richelieu était là. J'avais pour compagnon de voyage M. Mounier. M. Decazes devait être des nôtres, mais il est tout à l'amour. Mademoiselle de Saint-Aulaire est revenue, de sorte qu'entre la conspiration (1) et le mariage, U ne lui reste pas grand loisir.
Cette conspiration continue à occuper beaucoup les esprits. Elle aura fort aigri les partis. Ce pauvre Auguste de La Rochejaquelein a, dit-on, tout à fait perdu la raison. Ses discours et sa conduite sont d'un véritable exalté. L'autre jour, il a quitté sa garnison pour venir faire cortège au général Canuel (2) devant le tri-
(i) La conspiration dite « du bord de l'eau » fut sur le moment l'objet de nombreux commentaires; on prétendit même que le comte d'Artois n'y avait pas été étranger. Au vrai, elle n'eut jamais rien de sérieux et ne consista qu'en quelques conciliabules d'officiers ultras et d'anciens Vendéens. Ils se proposaient d'enlever les ministres, de les enfermer à Vincennes, d'obtenir l'abdication du roi et de rappeler la Chambre de 1815. c. b.
(2) Le général Canuel était un des principaux personnages compromis dans la conspiration « du bord de l'eau ». Comme tous les autres accusés, il bénéficia le 3 novembre 1818, de l'arrêt de la chambre des mises en accusation, portant que, faute de charges suffisantes, il n'y avait pas lieu à poursuivre. Ancien aide de camp de Rossignol en Vendée, ancien commandant de la ville de Lyon en 1796, le général Canuel, après avoir servi l'empire, avait fait adhésion au gouvernement de 1814 et pris part à l'insurrection vendéenne contre les Cent-Jours. Il fut un des députés les plus exaltés de la Chambre introuvable, c. B.
bunal. Quel chagrin Je voir d'honnêtes et estimables hommes, dont on est ami, se révolter contre leurs devoirs et le bon sens, ce qui force le ministère d'être plus rude contre eux qu'il ne le souhaiterait. Les choses marchent ainsi encore plus vite qu'on l'aurait prévu ; et voilà le gouvernement du roi ayant pour ennemis et agresseurs ceux qui depuis trente ans croyaient conspirer et soulTrir pour lui. Ils détestaient un certain ordre de choses ; que cet ordre de choses s'appelle la république, Bonaparte ou le roi, leurs sentiments restent les mêmes.
Paris, lundi 10 août 1818.
Le contrat de M. Decazes s'est signé hier; le nialiti je suis allé au château, le roi était radieux. En rentrant dans son cabinet, il a trouvé sur son passage, son cher ministre avec M. de Saint-Aulaire, et les parents des deux côtés, et il l'a regardé d'un air si heureux que cela était amusant à voir. Il a eu même le temps de remarquer que moi qui étais là, j'avais aussi une physionomie fort satisfaite du bonheur d'un homme que j'aime beaucoup. Le duc d'Angoulême a été également très amical pour M. Decazes. Le soir, la ville et la cour sont venues chez M. de Saint- Aulaire. Cela avait fort grande mine.
Madame de Saint-Aulaire était charmante. Pour la duchesse de Brunswick (1) on n'a jamais vu une pa-
(1) Mademoiselle de Saint-Aulaire, fille d'un premier mariage du comte de Saint-Aulaire avec mademoiselle de Soyecourt, était par sa mère nièce d'une duchesse de Nassau et de la duchesse de Brunswick, cette dernière réputée pour son extrême laideur, c. b.
reille ressemblance avec Tiercelin (1) dans YOgresse. Je crois en vérité que c'était lui.
Tout cela se passait dans un bel appartement au rez-de-chaussée de l'hôtel de Soyecourt, appartement qui va être celui de madame Decazes. On se promenait dans un vaste jardin bien arrangé.
Le mois d'octobre était attendu avec grande anxiété ; à cette date se réunissait le congrès d'Aixla-Chapelle doii devait sortir le règlement définitif de notre dette vis-à-vis de l'étranger et la libération du territoire. M. Mounier, après le duc de Richelieu, le plus important dans ces négociations, m'écrivait très fidèlement.
DE M. MOUMER.
Aix-la-Chapelle, 19 octobre 1818.
Nous nous sommes promis de nous écrire, mon cher ami , et c'est à moi de commencer. Ce n'est pas que j'aie beaucoup à vous apprendre; je suis sûr que vous savez ce qui se passe ici mieux que bien des gens que nous avons sur les lieux. Notre grande affaire est allée lestement, et je suppose que vous n'aurez pas été trop mécontent de nos arrangements. Il était plus difficile que la masse inr fléchie ne se l'imagine, de sauver cinq millions de rente que les puissances étrangères avaient vu préparer pour leur service. De plus, il fallait éviter des arrangements
(1) Acteur comique, c. b.
(l'un autre genre, et je vous assure que plusieurs personnes sont encore étonnées que la France se soit tirée ainsi clos mains de l'Europe. L'autorité du caractère de M. de Richelieu y a été d'un grand effet, et j'ai pu me convaincre, par une expérience éclatante, que la franchise et la loyauté sont des ressources bien autrement utiles que toutes les ruses de la diplomatie tortueuse.
On paraît d'un côté envier fort notre position, et de l'autre appréhender beaucoup les résultats de nos doctrines qui sont naturellement qualifiées de démocratiques. La liljcrté de la presse est un sujet d'effroi, et partant de déclamations continuelles, pour tous les politiques grands et petits qui aimeraient infiniment mieux vivre dans la béatitude de la presse censurée. Vous pouvez vous représenter aisément combien, dans une pareUle réunion, on s'échauffe à cet égard, et combien on revient, avec complaisance, sur le gouvernement paternel qui a su écarter de l'Autriche toutes les nouvelles et diabohques inventions de la liberté de la tribune et des journaux qui ne laisse pas un moment de repos aux ministres, ni même à leurs concipistes et protocoUstes. Genz vient de publier une brochure sur ce texte. Du reste, les défenseurs de la censure ont beau terrain dans ce moment. Les Allemands sont plus fous que les fous, leurs écrivains pohtiques, s'entend; et je crois vraiment qu'ils cherchent leurs articles de foi dans le Moniteur de 1793. La Belgique est inondée de rapsodies jacobines, et par là-dessus tout ce qui nous est arrivé de France sur le congrès et les affaires qui s'y traitent, est détestable. Je n'en excepte que quelques brochures de commande que je regarde comme indif-
férentes, car je ne pense pas qu'il y ait grand bien à en attendre.
Vous sentez que ce que je viens de vous dire est le résumé des conversations des cercles diplomatiques et non pas de celles de notre société, mais il m'a paru bon de vous faire connaître cette disposition des hommes qui régissent le continent. Nous sommes encore trop vulnérables pour exposer notre intérieur aux choses extérieures, et il importe de maintenir, autant que possible, nos relations favorables avec le Colosse. Je crois donc que nos bons citoyens ne doivent pas perdre de vue une telle considération et qu'il est des questions sur lesquelles les expressions doivent être particulièrement ménagées et des points dont la discussion est à régler en conséquence.
En voilà bien long là-dessus, mais je sors d'un concert, j"ai voulu me dédommager de mon silence forcé en bavardant avec vous. Nous périssons étouffés par tous les violons, violoncelles, chanteurs et chanteuses de l'Europe. Toute la marmaille raclante est arrivée ici, on ne voit qu'enfants de dix ans, huit ans et encore molns^ qu'il faut adiidrer. Je ne sais où cela s'arrêtera.
Vous n'ignorez point que je n'ai pas un goût passionné pour la musique, vous devez supposez que cette affluence ne suffit pas pour me rendre agréable le séjour prolongé dont on nous menace. N'allez pas nous garder le roi de Prusse trop longtemps, car je ne sais plus quand nous en finirons.