‹ Souvenirs;Chapitre 26 sur 49 · IL · texte numérisé non relu

IL

Aix-la-Chapelle, 20 octobre 1818.

Que pensez-vous des élections (l)? J'ai peur que le gouvernement ne se remue un peu trop. Je ne sais si tout le mouvement de l'année dernière a eu grande influence, et c'est dommage de faire agir tant de cordes pour ne rien produire. Il serait, au surplus, assez fâcheux de voir triompher quelques-uns de ces noms qu'on pourrait ou voudrait prendre pour des oriflammes révolutionnaires. Nous sommes tout disposés à nous en effarouche}', et l'Europe encore davantage. Je suis fort aise que l'empereur Alexandre fasse son incursion à Paris; quelque courte qu'elle soit, elle contribuera à lui montrer que nous ne vivons pas en Gomorrhéens, qu'on peut nous approcher sans souillure. Je vous dirai, en résumé et entre nous, que ses idées ont pris une autre direction, ou plutôt ont modifié leur cours. — Dans ce moment, le libérahsme est en baisse, mais la philanthropie est en grande hausse. On s'occuperait plus volontiers de questions de morale, ou de plans pour civiUser l'Afrique que d'institutions politiques pour l'Europe. Tablez là-dessus. II me parait que le général DessoUes aura mission d'aller à sa rencontre. Il était bien important que ses premières conversations eussent Ueu avec un homme de la France vivante; je ne vois pas qui on aurait pu plus convenablement choisir. Connaîtriez-vous mieux?

Vous savez que j'ai préparé nos arrangements pécuniaires avec lord WelUngton, Baring demandait, à cette occassion, si lord Castlereagh ne réglerait pas la

(1) Les élections du cinquième sortant en 1818. c. b.

marche des troupes ? Mais, au fait, il est impossible de calculer plus promptement et de voir plus clairement les questions de finances que le duc. Il nous disait un matin : « Vous avez droit à tel escompte sur cette somme, je viens de le calculer pendant mon déjeuner. « Et il avait compté juste. C'est un liomme dont la tête a besoin de pâture, et il s'ennuira terriblement dès qu'il n'aura plus d'autre centre d'attraction que la queue d'un renard.

Aix-la-Chapelle, 28 octobre 1818.

Vous voyez, mon cher ami, que je ne tarde point à vous remercier de votre intéressante lettre, je pense bien comme vous. Il faut maintenant de la franchise et de la fermeté, et notre pays surmontera les nouvelles difficultés qui vont se présenter (1); mais aurons-nous ces quahtés en doses suffisantes?

Il serait superflu de vous dire ce que j'entends ici du danger de l'influence démocratique. Le duc de Richeheu remarque amèrement combien peu de présidents ont été élus, mais étaient-ils tous éligibles ?

(i) Les élections des 20 et 26 octobre 1818 venaient d'avoir lieu. Des quinze ultra-royalistes sortants, aucun n'était réélu. Les indépendants et les ministériels se partageaient les résultats. Le parti hostile à la restauration recrutait vingt-cinq membres nouveaux, dont seize anciens représentants à l'Assemblée des Cent-Jours. M. de La Fayette avait été nommé dans la Sarthe et M. Manuel en Vendée et dans le Finistère, anciens pays de chouannerie. A Paris, il ne s'en était fallu que de peu de voix que M. Constant ne réussit, c. b.

Gela ne me semble guère. Heureusement que, jusqu'à présent, nous n'avons point de ces noms liés à de funestes souvenirs, qui auraient mis l'Europe en émoi. Rien ne nous empêche de donner Rodet (1) pour un ministériel. Pour rentrer dans le vrai, je vous écrirai que je suis fort aise du succès de notre ami Germain. Faites-lui, à l'occasion, sincère compliment de cette récompense, ou plutôt de cette preuve manifeste des bons résultats d'une bonne direction (2).

On s'ennuie trèssolennellement dans Aix-la-Chapelle, et je prévois la continuation de ce sot régime jusque vers le 13 prochain. Les grands diplomates pèsent ou discutent des phrases et s'étendent sur la traite et les Barbaresques. Il nous manque Sidney Smith et sa clef (3). C'est dommage. Espérons qu'il nous arrivera encore. Pour nous, petites gens, nous brouillions sur quelques réclamations françaises, et nous avons assez grand'peine à faire accepter notre marchandise.

Je viens de voir lord Wellington arrivant tout à l'heure des grandes revues. Il en a donné neuf heures de suite aux deux souverains; je suppose qu'il voulait voir si Leurs Majestés en étaient rassasiables. Nos généraux ont été obhgés de lâcher pied.

Que faites-vous de Corvetto?

(1) Député de l'Ain, exilé en 1813. c. b.

(2y M. de La Fayette avait échoué, en Seine-et-Marne, contre M. de Saint-Cricq, directeur général des douanes, c. b.

(3) L'amiral anglais Sidney Smith se consacrait depuis la paix à des œuvres de philanthropie. Il avait fondé la Société des chevaliers libérateurs des esclaves blancs, destinée à combattre la piraterie des États barbaresques. c. b.

Adieu, mon cher ami, je meurs d'envie de dormir. En voilà assez long pour aujourd'hui.

Aix-la-Chapelle, 8 novembre 1818.

C'est après la lecture d'une lettre comme la vôtre, mon très cher ami, qu'on sent doublement la contrariété de l'absence. J'aurais mille choses à élaborer avec vous, etje n'ai pas le temps d'écrire un volume. La discussion est d'ailleurs toujours bien froide et bien pénible quandla réponse est à six ou sept courriers de la demande. Les événements cheminent pendant ce temps, et vous ne pouvez plus juger la position au même point de vue. Je n'ai que faire de vous dire aA'ec quelle impatience je désire me retrouver au milieu de nos cercles poUtiques ; il faudrait être bien indifférent au sort de son paj^s pour ne pas éprouver un pareil désir dans un moment où il s'agit de choisir la route. Prendrons-nous ceUe qui mène au salut ou celle qui mène à la ruine? That is the question, et la question est grave. Que nous pensons de même sur l'ensemble des choses est un propos oiseux entre nous. Je vous ai lu avec la jouissance d'amour-propre de vous voir confirmer l'opinion que je m'étais formée, malgré la distance et le manque d'informations sufûsantes. Il y a remède sans doute, mais le mal est grand, nous ne saurions nous le dissimuler, et d'autant plus grand que je crains la divergence des systèmes des médecins que nous sommes obligés d'employer ; et peut-être, s'ils se réunissaient, ne serait-ce pas pour adopter le plus salutaire.

On se laisserait facilement séduire par la commodité du moment, et déjà l'on m'écrit de Paris qu'une négo-

dation est ouverte pour se lier aux ultras, et donner la présidence à Villèle. J'aime h croire que c'est un bruit répandu par le camp ennemi. Ce n'est pas que je pense qu'il faille repousser le boulet du côté droit, mais les ultrasdoivent revenir au ministère et non les ministres se livrer aux ultras.

Deux faits distincts sont révélés par les élections actuelles : l'un est les désirs de la masse des propriétaires ; l'autre est la dangereuse activité de la faction cupide de places, d'argent, de croix et de baronnies, scorie du régime impérial fortifiée par les niaiseries monarchico-républico-démagogiques des La Fayette, Tracy, etc. Ces deux faits bien reconnus, et je suppose qu'ils le sont pour tous ceux qui ne sont pas aveugles, la route à suivre peut être tracée. Montrer dans toutes les questions de principe, dans tout ce qui touche au développement des institutions constitutionnelles la loyauté et la franchise, et obtenir de la confiance inspirée, tous les moyens de défendre la charte, qui ne doit pas plus périr parla chute du trûne que par l'oblitération des Chambres; telle est l'idée qui me semble devoir diriger la marche du gouvernement dans les plus grandes comme dans les plus petites circonstances. Ainsi, lois complètes et justes dans la théorie constitutionnelle la plus sévère, pour le jury, pour les conseils municipaux, pour la responsabiUtédes ministres mais en même temps, demander hardiment, si cela est nécessaire, la loi de 1816 pour que le ministère ait une arme entre sesmains, et ajourner la liberté ilhmitée de la presse jusqu'à l'époque où nos institutions pourront la soutenir. Remarquez que le gouvernement représentatif, admirable pour résister aux grandes attaques, ne donne aucun moyen de se pré-

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server des piqûres renouvelées tous les jours. Elles n'ont point d'inconvénient quand la construction est cimentée par le temps, mais elles renversent ce que vous ne faites que d'élever. Hunt (1) à Londres, n'est qu'un baladin abject ; chez nous, il ne faudrait pas le laisser s'établir pour haranguer, je ne répondrais pas des suites. Aussi, quel que soit mon attachement pour la liberté de la presse, comme le meilleur appui delà représentation nationale, je n'en crois pas moins qu'il est impossible de laisser un libre cours à des Minerves (2) pareilles à celles que je viens de Ure. Il me parait indispensable de détruire ce nid de reptiles qui empoisonnent tous les actes du gouvernement et qui veulent ouvertement sa destruction.

Ils ont beau prétendre qu'ils ne visent que le ministère, l'artifice est usé, et avec de la gloire tous les jours et La Bcdoycre le martyr on nous ramènerait sous la férule du bénin Rovigo, de l'aimable Lefebvre et du libéral Bassano. J'aimerais encore mieux être gouverné par M. d'Ecquevilly (3) et M. G***, car du moins nous ne verrions pas rouler immédiatement sur la France, le Yolga, le Danube et la Sprée.

Une chose m'étonne, c'est que les journaux, étant entre les mains du ministère, on n'en tire aucun parti.

(1) Agitateur radical anglais, c. b.

(2) La Minerve française, organe libéral, rédigé par MM. Aignan, Benjamin Constant, Évariste Dumoulin, Jay, Jouy, etc., etc. c. b.

(3) Le général marquis d'Ecquevilly, un des principaux lieutenants du prince de Condé à l'armée du Rhin, appartenait au groupe ultra-royaliste le plus ardent de la Chambre des pairs, c. c.

Je jouerais au moins démon reste^ je m'en servirais pour démasquer les prétendus libéraux comme les ultras l'ont été, et surtoutje ne laisserais pas imprimer des absurdités pareilles à celles que publie le Journal du Commerce, quand il raconte, entre autres, qu'un voiturier a ramené des Anglais deValcnciennes à Paris pour ne point passer à Waterloo. C'est évidemment un fait faux, et il est bien choisi, au moment où les familles anglaises quittent Paris, et jettent partout Talarme sur les dispositions de la nation !

Vous pouvez vous représenter les figures que font les diplomates en nous demandant des nouvelles de nos élections.

En un mot, mon cher Barante, pour résumer ce verbiage, et je crois que nous sommes d'accord, il me semble que tout se réduit à montrer qu'on veut franchement l'établissement du régime constitutionnel et à réclamer, de tous les hommes des Chambres qui, de bonne foi, veulent la même chose, les moyens de combattre les factieux blancs ou bariolés. J'ai écrit assez longuement là-dessus à Mole, je lui aiparléde la loi des élections. Voyez ma lettre et dites-moi votre avis sur cette importante matière.

J'aurais dû commencer par vous raconter que le duc de Richelieu avait lu la vôtre. J'ai été charmé qu'il eût une occasion de connaître votre manière de penser sur l'état des choses. Il est bien à souhaiter qu'Une prenne pas d'impressions qui contrarieraient le plan à adopter, c'est pourquoi je voudrais qu'il fût au milieu des personnes qui peuvent l'éclairer. Mais sa présence ici est également nécessaire, tant que les souverains y seront réunis, et je ne crois pas qu'ils se séparent avant le 20.

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Le vœu exprimé dans les dernières lignes de cette lettre ne se réalisa malheureusement point. Peu de jours après son retour d'Aix-la-Chapelle, M. de Richelieu se retirait. Je me suis assez longuement étendu, dans la Vie de Roijer-Collnrd, sur les causes et les conséquences de ce regrettable événement. J'y ai donné les détails de la crise ministérielle qui s'ensuivit, et d'après mes souvenirs et d'après un Mémoire manuscrit de M. Pasquier, annoté par M. le duc Decazes, dont l'auteur m'avait remis une copie. Je n'ai donc pas à les reproduire. Je ne puis qu'insister sur le caractère de cette crise ministérielle, de cette sorte de drame dont nous avons eu depuis tant de représentations, mais qui eut pour la première fois un degré d'intérêt et de vivacité tout particulier. L'effet total en fut très funeste ; à ce moment se rattachent la plupart des causes qui ont troublé la restauration et rendu son maintien impossible. A dater de cette époque une division profonde se créa dans cet ensemble d'opinions modérées, qui s'étaient réunies pour défendre le pays contre les passions du parti ultra-royaliste. Les nuances se prononcèrent; les diversités d'origine et de souvenirs reparurent; la méfiance et la jalousie éclatèrent. Des hommes de talent, de mérite, de vertu même se prirent d'aversion. Des amours-propres qui, jusqu'alors, s'ignoraient eux-mêmes, ou du moins se déguisaient, s'envenimèrent en se passionnant sur d'assez minces différences d'opinion, en démê-

lanl avec une sagacité exagérée les conséquences possibles des idées qui n'étaient point les leurs, en troublant le présent par une théorique prévoyance. Pas un de ceux qui venaient de combattre en bon accord pour la même cause ne sortit de cet imbroglio, sans irritation et sans méfiance contre tous les autres. On put voir la difficulté d'établir une hiérarchie et des rapports de mutuelle déférence entre les hommes distingués, que leurs opinions semblaient rapprocher. Au reste personne d'entre eux ne montra en tout ceci ni habileté politique ni fermeté de détermination. M. de Richelieu, poussé par ses amis du faubourg Saint- Germain et peut-être encouragé par M. MoIé à se séparer de M. Decazes et à se rapprocliur des modérés de la droite, s'ellrayait d'une telle résolution. M. Mole, le voyant faible et indécis, quitta le premier la partie, en butte aux reproches de tous les autres qui l'accusaient de l'avoir mise en train. M. Laine passa d'une velléité d'indignation contre M. Decazes à quelque regret de le voir s'éloigner des alTaires, et lorsqu'il fut question de l'envoyer en Russie comme ambassadeur, il dit aussi haut que pas un de nous, que c'était un procédé de l'ancien régime, un exil de ministre, une vraie lettre de cachet. M. Pasquier ménagea tout le monde, n'eut de tort avec aucun, mais ne voulut être responsable de rien. M. Decazes, en devenant maître du gouvernement, n'éprouva ni satisfaction ni bonne espérance. Supplanterai, de

Richelieu lui paraissait une ingratitude. Il s'en affligeait; il en pleurait; il en était malade. On négociait du lit de l'un au lit de l'autre, portant des paroles do désintéressement et des assurances d'attachement, qui étaient sincères, mais incompatibles avec la situation. M. Decazes comprenait en outre que son ministère, privé d'un tel chef, perdrait ce lustre de haute aristocratie et d'honorable renommée qui en imposait au public et à l'Europe. Il sentait qu'être le premier serait pour lui une position non pas agrandie mais diminuée. Le général DessoUes, qu'il faisait président du conseil, n'exerçait nul ascendant. Lui, le maréchal Saint-Cyr et M. Louis, plus par laisser-aller et par influence d'entourage que par opinion, étaient beaucoup trop enclins à céder au parti libéral révolutionnaire. Entin M. de Serre, enorgueilli par le sentiment de son beau talent, intolérant et dédaigneux comme ses amis les doctrinaires, ne pouvait ni être soumis ni uni à M. Decazes. Le seul collègue vraiment à lui était M. Portai. Par lui, il conservait des rapports avec les royalistes modérés, avec M, Laine, M. Pasquier et tous les hommes qui regrettaient le ministère de M. de Richelieu. Dans les Chambres, cette révolution de cabinet donna naissance à des subdivisions de parti, bientôt animées l'une contre l'autre de rancunes violentes. Le centre gauche, séparé du centre droit, mais à qui il n'était pas permis de contracter une véritable union avec la gauche révolutionnaire, ne

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prêtait au ministère qu'un appui insuffisant et peu certain. Le centre droit, alarmé et offensé, se préparait à voter avec la droite royaliste. Le groupe des doctrinaires était dissous. M. Royer-Collard qui, assurément, ne voulait pas être ministre, se sentait blessé de n'avoir pas été assez instamment pressé d'accepter. Déjà mécontent de se trouver comme directeur général de l'instruction publique, sous les ordres de M. Laini-, il l'était davantage encore de devenir le subordonné de M. Decazes. M. de Serre, son ami le plus intime à ce moment, entrait au ministère avec un tel empressement qu'il ne lui demandait ni assentiment ni conseil. Aussi ce cabinet, la façon dont il se constituait lui dtîplaisaient, et il le disait beaucoup, ce qui était fort nuisible.

Le cabinet possédait cependant quelques amis dévoués; M. de Broglie à la Chambre des pairs, M. de Saint-Aulaire au parlement ; M. Gnizot et moi en dehors des Chambres, lui témoignions le plus grand zèle.

Mon amitié pour M. Decazes était peut-être plus intime, plus personnelle que celle d'aucun autre. Quant à M. de Serre, toujours disposé malgré tout son esprit et tout son talent à recevoir l'inlluence presque complète de ceux qui l'entouraient, M. de Broglie, M. Guizot et moi avions alors sur lui entier crédit.

Je viens de parler du talent de M. de Serre. Depuis 1815, où la tribune devint libre, j'ai entendu beaucoup d'hommes de valeur ; aucun ne m'a

laissé, je crois, le souvenir d'une impression plus complète. Sa parole était grave, élevée, puissante, énergique de conviction. Sa pensée, portée par goût vers la région des généralités et des déductions philosophiques, était claire, d'une logique simple, allant droit au fait, applicable et pratique. Une sorte d'émotion intérieure, de passion contenue, l'inspirait et quelquefois l'entraînait. Je me rappelle qu'un jour, descendant de la tribune, il vint se rasseoir à côté de moi. Pendant son discours, son visage et ses mains s'étaient injectés de bile et avaient pris une teinte jaune. Son éloquence n'avait rien de l'avocat, quoiqu'il l'eût été ; rien du professeur, malgré son penchant pour les théories ; rien de l'homme du monde, car il ne l'était pas. C'était quelque chose du magistral et même du prédicateur, tant il était parfois solennel et pénétrant, avec sa figure monacale et sa simarre, il semblait parfois parler du haut de la chaire et non de la tribune.

Son caractère ne fut pas au niveau de son talent. D'un commerce doux, spirituel et plein de charme par une sorte de naïveté dans la vie privée, il a été mobile dans ses opinions. Outre qu'il a pu céder à des impressions variables, recevoir de la circonstance des impulsions soudaines, sans aucun souvenir de celle de la veille, l'ambition, et môme l'ambition, dans son sens vulgaire, n'a pas été assez étrangère à ses mutations. Il s'avouait à lui-môme et quelquefois aux autres le désir de recueillir les

3oO SOUVENIRS DU BARO.V DE BARANTE.

avantages d'une haute position. Beaucoup ont été comme lui, sans qu'ils s'en rendissent compte peutêtre, et assurément sans le dire; mais ils ont su facilement sacrifier les jouissances du pouvoir à la conviction ou à l'amour-propre de leur opinion. Je n'en ai vu aucun plus content d'être ministre que M. de Serre. Malgré toute la noblesse de ses sentiments, il ne se défendait pas d'une certaine satisfaction de parvenu, en songeant que sa destinée naturelle ne l'avait pas appelé à devenir ministre du roi de France. Sa femme fut pour une grande part dans ses faiblesses. Jeune, jolie, sans grande élévation d'idée, elle ne voyait dans le ministère qu'une vie de luxe, agréable à mener, désolante à quitter. Or elle avait sur lui beaucoup d'influence. Le général Dessoles, qui entrait avec M. de Serre dans le ministère du 29 décembre 1818, pour en être le chef, était homme d'esprit, d'une conduite sage, avisée, honorable. Sans opinions absolues, sans convictions fortes ni énergie morale, il n'ignorait pas cependant que la raison et la dignité lui prescrivaient une certaine direction générale, un certain ordre d'idées, convenable à sa vie passée, à sa situation actuelle. Il avait le sentiment national propre aux hommes de la France nouvelle, aux bleus qui ne peuvent pas être blancs. Ami de presque tous les généraux , ayant bien fait la guerre, il n'avait ni la tournure militaire ni les habitudes d'esprit de son métier. Seulement il en avait gardé la coutume de ne pas dire une phrase sans jurer.

Mais ceii'clait pas pour donner de l'énergie à son expression. Sesjurements étaient à peine prononcés et murmurés entre les dents, en guise des points ou des virgules de sa période. U était vieux, libertin sans scandale, et assez peu difficile dans ses choix, prétendait-on (1),

(1) Ainsi qu'il a déjà été dit dans ÏAvis de V éditeur placé en tète du tome P"", la plupart des notes de M. de Barante sur la restauration ont été utilisées dans la Vie Tpolitique de Royer-Collardet dans ses notices sur MM. Mole, Pasquier, Mounier, de Saint-Aulaire, Foy, Camille Jordan et Gouvion Saint-Cyr. Celles de ces notes restées inédites, sur les événements postérieurs à 1818, ne sont plus assez nombreuses ou se rapportent à des incidents trop éloignés les uns des autres pour être reliées par quelques lignes. Leur donner l'apparence d'un récit continu, dénaturerait le caractère d'authenticité de ces Souvenirs, et n'offrirait qu'un médiocre résumé de l'Éditeur, écrit d'après les Histoires si complètes de MM. de Viel-Castel et Duvergier de Hauranne. Des correspondances interrompues de temps à autre par quelques fragments vont donc constituer les chapitres suivants jusqu'en 1830. On n'a point goût à lire des ouvrages de cette sorte si l'on ne connaît déjà les événements qu'ils commentent. Aussi le lecteur n'aurait guère besoin ici d'un fil conducteur. Cependant, comme la restauration, depuis 1819, a surtout été une succession de faits parlementaires trop nombreux ou pas assez marquants en eux-mêmes pour ne point échapper quelquefois à la mémoire, j'ai cru qu'il pourrait être utile de reproduire en note, au début de chaque chapitre, un sommaire des événements écoulés entre les dates qui en forment le titre. Ces sommaires sont empruntés à peu près textuellement aux tables des matières de VHistoire de la Restauration de M. Louis de Viel-Castel. c. b.

VI (1) Janvier 1819-Février 1820.

DU COMTE DE TOURNON

Bordeaux, 1"" janvier 1819.

Il y a bien longtemps que je n'ai causé avec vous, mon cher Barante, mais j'ai cependant souvent causé

(1) Évi-N'EMENTS DE JANVIER 1819 A FEVRIER 1820. — Position brillante, mais difficile de M. Decazes; libéralisme exagéré de la plupart de ses collègues. — Influence des doctrinaires. — Attitude hostile du corps diplomatique et des ultra-royalistes à l'égard du nouveau cabinet. — En minorité dans la Chambre des pairs, le ministère n'a pas dans l'autre Chambre une majorité assurée. — Proposition d'une récompense nationale pour le duc de Richelieu; combattue surtout par le côté droit, elle n'est votée qu'avec des amendements qui la dénatui-ent. — Mesures libérales du ministère. — Jsombreuses destitutions d'ultraroyalistes, remplacés par des hommes de la gauche. — Nouveaux actes de clémence envers des bannis ou des condamnés. — Exigences croissantes de la gauche. — Désordres dans plusieurs établissements universitaires.

JANVIER 1819-FÉVRIER 1820. 3a3

de VOUS avec M. de Brigode, entre autres, que j'ai rencontré dans les Pyrénées, où j'avais été me retremper.

— Désaccord dans le cabinet, entre MM. Decazes, Portai, Gouvion-Saint-Cyr, et MM. Desselles, Louis, de Serre qui inclinent plutôt vers la gauche. — Proposition de M. de Barthélémy pour le changement de la loi des élections, votée par la Chambre des pairs et rejetée par celle des députés. — Loi pour le changement de l'année financière, adoptée par la Chambre des députés et rejetée par celle des pairs. — Grande agitation dans le parti libéral. — Création de soixante pairs le 6 mars. — Exaspération du parti royaliste ultra. — Discours de M. de Serre sur les assassinats du Midi en 1815. Sa popularité dans l'opinion libérale. — Élections partielles, favorables à la gauche. — Discussion et vote de trois lois qui fondent la liberté de la presse. — Succès oratoires de M. de Serre. — Pétition en faveur de tous les bannis, repoussée par M. de Serre avec une énergie qui ébranle sa popularité. — Rappel de plusieurs exilés. — Rupture entre le ministère et la gauche.

— Vote de diverses lois financières. — Vote du budget, après une discussion peu favorable au ministre des finances.

— Troubles à l'École de droit, par suite du cours de M. Bavoux. — Clôture de la session (17 juillet). — Situation alarmante du ministère, il n'est pas moins antipathique à la droite, quoique maintenant combattu par la gauche.

— Violence de la presse de tous les partis; impuissance du jury à la contenir. — Condamnation par contumace de l'assassin du maréchal Brune, — Condamnation de quelques-uns des égorgeurs de Nîmes. — Nouveaux actes de clémence envers les exilés et les condamnés de 1815, 1816, 1817. — Progrès de la prospérité matérielle. — Développement des libertés publiques. — Arrangement des affaires de l'Église, de concert avec le Saint-Siège, pour la suppression du concordat de 1817. — M. Royer-CoUard se démet de la présidence de la commission de l'instruction

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