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35i SOUVENIRS DU BARON DE BARANTE.
Après quelques semaines d'oubli total des choses d'ici-bas, je suis rentré dans les voies du monde au
publique. — Préparation de projets de lois sur les conseils généraux et municipaux, sur le jury, sur la liberté individuelle et sur la responsabilité des agents secondaires du pouvoir. — Déplorable état de l'Espagne. — Agitation en Angleterre. Bills de répression votés par le Parlement. — Fermentation révolutionnaire en Allemagne. La Prusse et l'Autriche s'unissent pour contenir le mouvement. Mesures prises à Carlsbad et à Francfort pour réprimer la licence de la presse et des universités, consacrer le droit d'intervention de la Diète dans les affaires intérieures des États allemands, et établir à Ma3'ence une commission d'enquête. — Le ministère français est attaqué avec une égale violence par les deux partis extrêmes. — Élections du H septembre 1819. Triomphe éclatant delà gauche. Nomination de Grégoire. Impression profonde que ces élections produisent en France et en Europe. — Réaction monarchique produite par les élections. L'idée de changer la loi électorale fait des progrès. — Dissolution de la Société des amis de la liberté et de la presse. - Projet d'une grande loi sur la législature, préparée par MM. de Serre et de Broglie à TefTet de soustraire les élections à l'action des démagogues, tout en donnant au gouvernement parlementaire des bases plus larges et plus libérales. — Tentative faite par MM. Decazes et de Serre pour former, sous la présidence ilu duc de Richelieu, un grand ministère oîi entreraient plusieurs doctrinaires et libéraux. Refus du duc de Richelieu. — Démission du général Dessolles, du maréchal Gouvion Saint-Cyr et du baron Louis, qui ne veulent pas consentir à modifier la loi des élections. Ils sont remplacés par MM. Pasquier, de La Tour-Maubourg et Roy; M. Decazes devient président du conseil (20 novembre). — Défaut d'homogénéité dans le nouveau cabinet. — Outre la gauche, une partie du centre gauche se
moment où les urnes électorales versaient tant de noms divers et les livraient à toute l'amertume des partis. Sans être aussi effrayé que beaucoup de gens de ces apparitions funestes, je ne suis cependant pas
déclare contre lui. — Attitude incertaine de la droite. — Réintégration de sept pairs exclus en 1815. — Rappel de tous les exilés à l'exception des régicides. — Ouverture de la session. — Exclusion de Grégoire. — La Chambre des députés est divisée en deux partis à peu près égaux. — Maladie de M. de Serre, qui retarde la présentation de la grande loi sur la législature à laquelle la droite se déclare d'ailleurs contraire. — En présence des difficultés qu'elle semble devoir rencontrer, le ministère en vient à penser qu'il faut la modifier et la simplifier. — Efforts de M. de Villèle pour modérer son parti. — Malgré la gauche et quelques membres de l'extrême droite, la Chambre accorde au gouvernement six douzièmes provisoires sur le budget de 1820. — Débuts du général Foy à la tribune. — Pétitions pour le maintien de la loi électorale de 1817. La Cliambre passe à l'ordre du jour à la majorité de cinq voix. Hésitation, défiance, agitation universelles. — Violences de la presse, poursuites judiciaires, acquittements. — Inquiétudes des grandes puissances en présence de l'état de la France. Communications qu'elles échangent à ce sujet. — Conférences tenues <à Vienne pour compléter l'organisation de la Confédération germanique. — En Espagne, insurrection militaire auprès de Cadix. Les rebelles proclament la constitution de 1812. — Maladie de M. Decazes. — Départ de M. de Serre pour Nice. — Assassinat du duc de Berri (13 février). — Présentation aux Chambres d'un projet de loi électorale et de deux autres projets tendant à suspendre la liberté de la presse, et la liberté individuelle. — Fureur du parti ultra-royaliste. — Complot formé dans le sein de ce parti pour renverser M. Decazes en recourant à la violence. — Abandonné par
sans inquiétude sur le renforcement d'un parti qui ne peut vouloir que le renversement de ce qui existe. La question s'est simplifiée à la vérité, car le parti ultra ne vaut plus h la Chambre l'honneur d'être compté. Mais, devenu plus simple, le problème est-il plus facile à résoudre ? Le gouvernement n'a plus qu'un ennemi, mais cet ennemi n'est-il pas plus fort, parce qu'il est seul et que ses résolutions ne dépendent plus que de lui-même? Ne s'appuiera-t-il pas avec avantage sur l'humeur frondeuse de la nation, sur des mécontentements de toute nature? Voilà ce qui m'occupe comme Français et comme père de famille, parce que j'entrevois une tendance à des troubles dans l'influence croissante d'hommes, que sans calomnie on peut accuser de désirer une révolution.
Peut-être, placé loin du point où la lumière arrive, mes craintes naissent-elles de mon ignorance profonde du fond des choses, je le souhaite vivement et si vous pouvez me donner des motifs de sécurité, je les admettrai avec empressement.
Dans ce pays, comme dans les provinces que je viens de voir, l'opinion flotte incertaine, faute d'un régulateur assez fort pour la conduire; cet état de choses est fâcheux, lorsqu'un gouvernement est établi parce qu'il ne prête aucun appui à ce qui existe. Comment s'emparer de cette opinion, lorsqu'on n'a que de la raison à ofTrir pour la guider et que de toutes parts c'est aux passions qu'on s'adresse. Je ne sais ce qui se
le centre gauche, il donne sa démission (20 février). (D'après les sommaires des chapitres xlvi, xLvir, xlviii, xlix, l, li, LU, LUI, Liv, de l'Histoire de la Restauration, par M. Louis de Viel-Castel).
passe à Paris, mais dans nos provinces, un écrit, un journal modéré restent sur la table et on s"arrache toutes les torches qui sont lancées par les deux partis. C'est comme dans je ne sais quel opéra où l'amoureuse chante au raisonneur, qui parlait du poison de l'amour :
Point de raison,
C'est du poison,
Monsieur... qu'on vous demande.
AU COMTE DE MONTLOSIER
Paris, 3 janvier 1819.
Quand M. de Richelieu est revenu d'Aix-la-Chapelle, il était déjà assez troublé des élections et de la Minerve. Les salons de Paris l'ont entouré de leurs terreurs et ont augmenté la sienne. Une jonction s'est faite à la Chambre des pairs entre les ultras et une bonne partie des ministériels; il en a été de même à la Chambre des députés; quelques étourdis, des hommes qui n'ont pas une idée poUtique s'étaient mis à la tête de cette opération, sans aucun plan, sans aucun projet arrêté; seulement ils criaient la peur et désiraient, peut-être, essayer un de ces régimes de demi-compression qui créent des ennemis sans les dompter ; ils s'en allaient bourdonner auprès de M. de Richeheu et de M. Laine ; non seulement ils leur promettaient la majorité, mais ils les en menaçaient. Comme en toute bataille il y a une position qui est la clef du succès, dans celle-là, c'était la loi d'élection.
De ce côté, M. Decazes trouvait fort incertaine la majorité de ces messieurs à la Chambre des députés,
et leur alliance avec les ultras d'autant moins sensée, qu'il faudrait rompre huit jours après; il ne se prêtait à rien de cette manœuvre. Après avoir vainement tenté de le convaincre, ils ont voulu le chasser; lui ne demandait pas mieux; mais sa retraite ne leur suffisait pas. Dans leur idée, c'était l'influence personnelle de M. Decazes qui leur ravissait leur majorité. Donc il fallait qu'il fût exilé et partit pour la Russie avant quarante-huit heures. Mais un tel procédé est YÏî, il sent l'impérial, aussi, sans que M. Decazes ait positivement résisté, il n'était plus question le lendemain de cet acte de vigueur.
Tout ce qu'on projetait se heurtait à chaque instant contre l'impossible. Au nombre de ces tristes sottises a été le ministère de Cuvier, Villèle, Molhen et Siméon. Il leur a suffi de se regarder pour se fuir, et on cherchait à les accoupler. Enfin, de lassitude et d'impuissance, on s'est résigné à ce que vous voyez. M. Decazes a refusé trois jours d'entrer au ministère, il avait de grands scrupules de délicatesse envers M. de Richelieu; celui-ci a été d'un caractère noble et désintéressé, comme toujours, mais jamais on n'a été plus éloigné de la connaissance des hommes et des choses.
Quant à moi, rien ne m'eût fait rester, si la combinaison ministérielle m'eût paru absurde et funeste. Je m'en étais expliqué.
Maintenant, il me semble qu'on peut marcher. On s'est mis hors de l'influence frivole des salons, aucune concession n'a été promise ni ne sera faite aux hommes qui, sous prétexte de liberté, rêvent la destruction du pouvoir. L'opinion générale est très opposée au désordre.
JANVIER 18I9-FÉVRIER 1820. 3o9
C'était un spectacle curieux que Paris, à la fois si tranquille et si inquiet, attendant avec anxiété et résignation quel gouvernement nous aurions. Le penchant à l'obéissance est encore complet; les impôts se payent, les soldats rejoignent. Bref, j'ai bon espoir, sans me dissimuler cependant, les périls possible.
Je vais commencer à parler de votre voyage en Saxe (1).
Paris, 27 janvier 1819.
J'ai tout de suite entretenu M. Decazes du voyage en Saxe : il a fort bien pris h cette idée, et a pensé qu'outre les basaltes, vous pourriez bien avoir quelque curiosité d'observer l'état politique et moral de cette Allemagne où les opinions sont en grande fermentation, mais où l'état de la société est peut-être moins critique et menaçant. Ici la révolution a porté sur l'ordre social. Le changement qui s'y est opéré est une question antérieure à la forme du gouvernement. Cette question est la principale, celle qui occupe tous les esprits, tous les intérêts. Avant de savoir comment on gouvernera, il faut auparavant bien déterminer quel peuple on gouvernera; en cela nous sommes d'accord. Le despotisme impérial, pardessus la nouvelle société, donnait aux uns plus de contentement que toutes les libertés du monde avec l'ancienne constitution sociale. L'anarchie de 1815 était pour les autres une jouissance plus grande que
(1) M. de Montlosier désirait obtenir du gouvernement une subvention pour aller en Allemagne faire des recherches géologiques, c. b.
même le pouvoir de Louis XIV, s'il était exercé aux conditions de Bonaparte; mais vous croyez qu'on change un état social, et moi je ne conçois pas cette possibilité, telle est notre différence.
Ce que celui-ci a d'instable et de choquant ne se corrigera, ce me semble, que parle repos et le temps.
Paris, janvier 1819.
Les Concordats (1) de notre archevêque ont eu un grand succès. Il fait maintenant autorité dans la question. Son livre fera des petits, et, si le pape et le roi ne se dépêchent d'un commun accord de reprendre le concordat de 1801, M. de Pradt sera une des principales causes qui rendront impossible de se tirer de là. Aujourd'hui, il n'y a que cette solution. On aura des dissidents, cela n'est pas douteux, mais on les tolérera hautement, on leur donnera des églises et point d'argent et ils dureront tant qu'ils pourront. Ce sera la religion des ultras ou du moins de quelquesuns d'entre eux.
Il n'y a pas eu encore de discussions ni de votes aux Chambres pour que le ministère soit bien assis; on ne le craint pas, et on ne le respecte point beaucoup. Avec le succès, U aura bien du monde et laissera peu nombreuses les deux opinions contraires, surtout la gauche. Mais la Chambre a pris de grandes habitudes d'hésitation, de dispersion, d'incertitude; elle n'est nullement rameutée, de sorte qu'on peut
(1) Les Quatre Concordats, suivis de considérations sur le gouvernement de VÈglise en général et sur VÈglise do France en particulier depuis 1813. Paris, 1818, 2 vol. c. b.
-s'inquiéter pour le ministère; en même temps qu'il n'y a rien de si frivole que les espérances et les projets qu'on forme contre lui.
AU COMTE DECAZES
Paris, lundis février 1819.
J'ai laissé hier dans votre cabinet, mon cher ami, le rapport de M. Laine sur les dépenses départementales ainsi que la nouvelle et l'ancienne rédaction du .projet des conseils généraux (1). Ayez la bonté de me faire renvoyer le tout.
J'ai pensé à ces abatis de préfets, et je ne puis être entièrement de cet avis. Il y a injustice à destituer des hommes qui ont eu seulement le tort de suivre la ligne que leur traçait le ministre de l'intérieur, ou de partager son esprit d'incertitude. N'espérez pas trouver quatre-vingts préfets qui, comme Belisle ou Germain, soient plus avisés, plus raisonnables que ne
(1) Il y eut à cotte époque une commission assez nombreuse chargée de rédiger un projet de loi sur l'administration locale. M. Simcon eu était le président. M, Mounier en faisait aussi partie. J'avais fait de ce sujet une étude suivie. J'avais des projets tout écrits. Encore qu'on me sût d'opinions sages et assez expérimenté en matière d'administration, ceux de mes amis qui étaient tout à fait ministériels et point doctrinaires s'en méfiaient quelque peu ; ils me croyaient trop libéral. Depuis, mes idées ont •été mieux connues et ont paru fort applicables. Je me suis même trouvé en position de les faire accepter complètement, quant à l'administration départementale. La loi de 1833 sur les conseils généraux est de moi, telle que je l'avais projetée.
l'était leur ministre, et dont le caractère ait l'indépendance qui permet de se conformer à sa propre opinion. Rabrouez vos préfets, ne leur passez rien, menez-les avec fermeté ; mais, au nom de la justice et de la convenance, attendez pour les révoquer qu'ils se soient montrés instruments indociles ou insuffisants. Je sais bien qu'il y en a qui ont même dépassé les limites de l'obéissance ministérielle et dont la personne est tout à fait compromise. Ainsi, d'après ce qu"ont dit M. de B"*, M*** et surtout M. de C*** sont, par leurs antécédents, incompatibles avec la marche nouvelle du gouvernement. Je pense encore que tout préfet mêlé à la moindre affaire d'argent ne doit pas être épargné. Mais renvoyer Choiseul, la Converserie, Noneville, Terray, avant de les avoir pris en faute, je ne puis croire que cela soit d'un bon effet, surtout quand on garde M. M*** et M. de C***; quand on laisse à Marseille, dans la troisième ville du royaume, ce pau\'Te chiffon de V***. Allez doucement quant aux personnes, mon cher ami, c'est par là qu'on fait des plaies incurables.
Le scandale qui consiste à placer un nom réprouvé par les pruderies du centre, peut être utile. On gagne à prendre possession d'un homme qui pourrait être ennemi; on perd à jeter dans l'hostilité un homme qui, en tombant, vous donne vingt ennemis de plus par sa famille et ses amis.
Pardon de vous dire mes idées avec ce détail, d'autant qu'elles sont assez vulgaires. Je n'aime ni comme morale ni comme succès durable les opinions bonapartistes; mais je fais grand cas de la conduite bonapartiste quant au personnel. Elle était remplie de ménagements et d'habileté.
Paris, 3 mars 1819 (9 heures).
La même combinaison de personnes et d'opinions qai a enfanté la proposition Barthélémy, se reforme é^'idemment. Laine et ses débris, votre absurde Beilart et tout ce monde, sont en ce moment plus animés et plus dangereux que les ultras. Tout ce que j'ai vu depuis deux jours me persuade que vous êtes sur le point d'avoir une seconde crise. On va s'essayer de nouveau sur l'article qui est en discussion aujourd'hui et puis sur le rejet de la loi entière (1). Prenez-y garde. Montrez-vous unis et décidés, sans quoi avant dix jours vous serez amenés à un mal plus grand et aux remèdes plus vifs. Vous ferez bien de parler et d'agir. Cela est nécessaire à la chose publique et importe à votre situation personnelle. C'est encore un coup de collier à donner.
Paris, 5 mars 1819.
Je m'en vais, vous laissant livré à l'inutile visite du duc de M***.
J'aurais voulu vous dire encore combien je crois indispensable une mesure (2) cependantbien grave. Il n'y a sans cela ni session possible, ni plan déterminé, ni amis, ni auxiliaires. Tout est aujourd'hui dissous et
(1) Le rejet, dans la séance du 4 mars, du projet de loi relatif à la fixation de Tannée financière, par la coalition qui venait d'adopter la proposition Barthélémy, acheva de démontrer l'existence d'une opposition systématique dans la Chambre des pairs, c. b.
(2) La dissolution de la Chambre, c. b.
sans nulle force. L'ordre public se troublera, les deux factions ennemies ne sentant aucun pouvoir qui les contienne en viendront aux mains. La partie est grande, je suis affligé qu'il soit nécessaire de la jouer.
On vous a fait manquer l'efi'et du 5 septembre. 11 est dur de s'y reprendre k deux fois et d'avoir, la seconde, une position moins bonne et des chances moins certaines. Telles qu'elles sont, il faut pourtant les courir, car la perte est certaine, si l'on n'agit point ainsi : vous serez dans trois jours seuls dans la nation et chacun arrachera à qui mieux mieux les lambeaux de l'autorité.
Tirez d'une telle décision, de la rentrée des anciens pairs et du rappel des bannis, un effet de force et de nouveauté, et par là retrouvez pied. Mais dépêchezvous. Personnellement, il vous sera bon avec vos collègues d'être aussi résolu qu'eux; mais, au nom de Dieu, point de violation de la charte.
Aujourd'hui vaut mieux que demain, chaque instant de retard diminue les avantages de la mesure.
DU COMTE DE TOURNON
Bordeaux, 5 mars 1819.
Vous m'avez, il y a deux mois, mon cher Barante, mis en rapport avec les choses du monde d"alors; mais depuis votre dernière lettre, la rotation a été si rapide que je ne sais plus où nous en sommes; il faut donc que je retourne à vous encore pour m'aider à prendre hauteur et à calculer ma longitude.
Nous, gens de province, qui ne devinons jamais rien, nous avons été bien péniblement réveillés de notre
repoS;, par l'intempestive et imprudente proposition sortie de la Chambre des pairs. Elle nous a montré l'intérieur de cette Chambre, que vous connaissiez, sans doute, mais que nous ne supposions pas telle. De là, la série de maux que le défaut d'harmonie entre les pouvoirs doit entraîner, et j'avoue qu'avec les gens sensés, j'ai été effrayé de toutes les conséquences d'un mal qui se découvrait à nous pour la première fois. Chaque jour maintenant, il s'accroît parce qu'il se montre plus profond.
On parle d'un remède que l'on applique tardivement; mais est-ce guérir que de pallier? Soixante nouveaux pairs ne donneront peut-être pas longtemps la majorité au ministère et ils mettront la Chambre haute hors de proportion avec les Communes. Faudra-t-il accroître cette dernière? Mais que deviennent et la charte et l'ordonnance du 3 septembre?
Voilà la loi très sage qui place le commencement de l'année en juillet, écartée. Nous sommes au 8 mars et le budget n'est pas présenté. On prépare beaucoup et partout des pétitions et on oublie que si le peuple est introduit dans les affaires il s'en emparera totalement. Enfin de toutes parts des difficultés s'élèvent dont la solution paraît presque impossible. Ces craintes, mon cher Barante, sont-elles exagérées? Dites-lemoi, de grâce ; dites-le-moi afin que je rassure aussi tous les hommes sages de ce pays, dont les craintes sont encore plus vives que les miennes.
On nous laisse, à cent cinquante lieues de Paris, sans aucune direction. Nous n'apprenons que par la Gazelle les faits qui indiquent de temps à autre la ligne que suit le gouvernement. J'ai administré, dans d'autres temps, dans des temps difficiles, mais nous
savions toujours ce que nous avions à dire et à faire, avant le public.
Vous me ferez donc plaisir, si vous pouvez m'écrira deux lignes qui m'expliquent notre singulière position.
Vous devez être accablé de travail au milieu de ces discussions. Ménagez-vous cependant, parce qu'une bonne santé est ce qu'il y a de plus positif dans la vie.
SUR LA FOURNEE DES SOIXANTE PAIRS. (6 mars 1819.)
Quelques amis du ministère, surtout les doctrinaires, n'avaient aucun goût pour cette large promotion de pairs, pour cette fournée, comme elle fut appelée. C'était un mauvais précédent; c'était diminuer l'autorité de la pairie.
Nous pensions que la Chambre des pairs, amenée à ses derniers votes par de petites intrigues, n'aurait pas assez d'obstination et de courage pour entrer en lutte ouverte avec l'opinion du pays. Aussi nous proposions la dissolution de la Chambre des députés et une élection générale. Une forte majorité libérale, appuyée sur une opinion publique vivement déclarée, nous paraissait le meilleur moyen de vaincre la résistance de la Chambre des pairs. La faction révolutionnaire n'avait pas encore acquis assez d'élan pour faire redouter qu'elle arrivât en majorité. Au pis- aller on aurait eu une opposition libérale, contre laquelle le centre gauche et le centre droit se seraient réunis. M. Guizot et moi nous insistâmes auprès de M. Decazes pour ce projet, qui ne lui plaisait pas beaucoup. Je dressai une liste des présidents de collège.
La promotion de pairs avait l'avantage de changer Je caractère de la Chambre, de lui ûter l'esprit d'ancien régime et de contre-révolution que lui donnait sa composition actuelle, d'y faire entrer de l'aristocratie impériale, d'y introduire des hommes d'affaires, de remettre à leurs places les sénateurs exclus en 1815. La mesure avait réellement plus de portée politique qu'un expédient de circonstance. D'ailleurs, et c'était le grand motif, elle faisait moins peur aux hommes timides, et surtout au roi, que la dissolution.
Je devais faire partie de cette promotion, et en vérité je m'en souciais peu. L'amitié de M. Decazes était plus zélée que moi-même pour mes intérêts. J'avais alors trente-six ans. Il aurait fallu attendre quatre années pour être éligible à la Chambre des députés. D'ailleurs l'expérience m'a permis de douter que je fusse destiné à de grands succès de tribune, et je reconnais que mon caractère et mes opinions étaient plus de mise à la Chambre des pairs.
SUR LA DISCUSSION DE LA PETITION EN FAVEUR DU RAPPORT DE tous LES BANNIS.
(17 mai 1819.)
M. de Serre ne prenait jamais une demi- détermination. Comme de tous les ministres, il était le moins éloigué de la gauche, M. Decazes avait pu craindre un moment qu'il ne se montrât froid sur le rejet de cette pétition. Il en fut tout autrement et M. Decazes devint inquiet de ce qui arriva en effet. Le jour de la séance, je me rendis chez M. de Serre pour l'engager à modérer ses paroles, à laisser la porte ouverte au
rappel successif des bannis , à repousser la pétition sansoffenser trop fortement la gauche avec laquelle M. DessoUes et M. Descazes avaient été en négociation sur ce point. Je trouvai M. de Serre marchant à grands pas dans son cabinet, préparant son discours et entièrement livré à l'inspiration vive et profonde qui faisait le caractère de son talent. Il n'entendait point ce que je lui disais, me répondait par monosyllabes. Je montai avec lui en voiture pour aller à la Chambre et je ne fus pas mieux écouté en chemin.
Je ne me souviens pas bien si la phrase (1) placée après le mot jamais fut réellement prononcée ou ajoutée après coup dans le Moniteu?', mais elle exprimait la pensée de l'orateur et la véritable intention du ministère. Ce n'est pas la seule fois qu'une parole énergiquement frappée a effacé toutes les réserves et les exceptions dont l'orateur a voulu l'entourer. L'impression du sentiment principal et dominant reste seule dans l'esprit de ceux qui écoutent.