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SUR LES DISSENTIMENTS ENTRE M. DECAZES ET M. DE SERRE

(Mai et juiu 1819.)

Autant par différence de caractère que par dissemblance d'opinion, surtout par la difficulté de faire bien xivïe ensemble deux ministres dont l'un a plus de part au gouvernement et l'autre de grands succès de tribune, M. Decazes et M. de Serre étaient souvent en

(1) « A l'égard des individus temporairement exilés, confiance entière dans la justice et dans la bonté du roi.» c. B.

froid et même en aigreur. Fort lié avec l'un et l'autre, je me suis plus d'une fois occupé à rétablir entre eux la confiance et l'harmonie. Assurément le plus prévoyant des deux, celui qui sentait le mieux les périls où la gauche nous entraînait, et qui songeait le plus à les prévenir, ce n'était pas M. de Serre.

AU COMTE DECAZES

Paris, mardi 2o mai 1819,

9 heures.

Voulez -vous, mon cher ami, avoir la bonté de vous souvenir ce matin, au conseil du roi, du sursis que je vous ai demandé pour Lecointre-Puyraveau (1). Vous me ferez plaisir d'accorder cette grâce.

D'une manière plus générale, je vous conjure de finir cette affaire de bannis. La prérogative a été fortement mise à l'abri. Il ne reste plus que l'intérêt individuel des bannis et les armes qu'on en tire contre nous dans l'opinion. Videz cela.

Les élections ne vous seront bonnes que par des influences larges, générales, prises de loin, et ayant €u le temps de se développer. Ne comptez plus sur les effets subits. Souvenez-vous de l'évacuation, l'an dernier. Elle ne put remédier à une opinion qui depuis un an avait pris cours.

Tout ce qui est bon, tout ce que vous avez résolu

(1) Membre de la Législative, puis de la Convention, tribun en 1800, Lecointre-Puyraveau avait, pendant les Cent- Jours, été chargé de la police supérieure de Grenoble, Lyon, Marseille et de toute cette région du Midi. c. b. IL 24

de faire, faites-le sans délai. Ce sera tout profit. Vous y gagnerez de la force. Autrement tout vous sera arraché sans qu'il vous en soit tenu compte car ce résultat ne sera imputé qu'à la faiblesse. La discussion des comptes a été piteuse, elle a diminué votre bonne position et rendu courage à nos ennemis de la droite et de la gauche. C'est une raison de plus pour donner quelques signes de vie et pour ne pas finir la session pauvrement.

Ainsi, les bannis, la rentrée des huit pairs encore expulsés (1), la nomination d'un maréchal à la place de premier gentilhomme, quelques procureurs généraux, tout cela me semble meilleur pour le présent que pour l'avenir, me parait même essentiel à faire actuellement pour les élections ; cela achèvera le détraquement de la réunion Lalfitte, et ôtera tout ensemble à la marche et à la conduite de ces gens-là pendant l'intervalle des sessions.

DE LA DUCUESSE DE BROGLIE

Coppet, 13 juin 1819.

Mon cher Prosper, je vois bien que vous ne m'écrirez pas si je ne commence, et cependant cela n'est pas juste, car vous avez bien plus de moyens pour m'amuser que je n'en ai pour vous divertir.

J'attends Victor (2) à tous les moments, si vous ne me

(1) Comte de Casabianca, comte Clément de Ris, comte Dedelay d'Agier, comte Fabre de l'Aude, comte Gassendi, duc de Praslin, comte de Ségur, comte de Valence, marquis de Grouchy. c. b.

(2) M. le duc de Broglie. c. b.

l'avez pas retenu par force. Je compte les faire beaucoup parler, je voudrais savoir aussi votre manière de voir les choses; je crois cependant qu'elles doivent se ressembler. Alexis de Noailles, qui est ici le représentant des ultras, est dans la joie de son cœur, il dit que la liberté de la presse (1) leur fait un bien prodigieux; que tous les écrivains sont de leur côté; et il est bien vrai que leurs journaux sont meOleurs que les autres, et qu'à en juger par Genùve, qui est un assez bon symbole des vieilles opinions européennes, ils gagnent du crédit. Dites-moi pourquoi? Comment n'y a-t-il pas encore un bon journal ministériel, qui exprime avec clarté et noblesse l'opinion du ministère, ou au moins de M. de Serre? J'ai trouvé bien ridicule aux libéraux de lui reprocher son inconséquence pour les régicides ; il fallait laisser cette attaque-là aux autres. On ne peut se taire sur rien en France, quand il y a un bon mot facile à faire. Je lui aurais bien pardonné d'être inconséquent de la même manière, pour M. de Janson (2) et je n'aurais pas fait de plaisanteries là-dessus.

Qu'est-ce que j'ai vu l'autre jour dans les journaux? qu'on vous avait attaqué devant les tribunaux (3)! Dieu merci, on y voit passer tous ses amis, cela

(1) Les lois de 1819 sur la presse avaient été préparées sous la direction de M. de Serre, par une commission où siégeaient, entre autres membres, M. le duc de Broglie, M. Guizot et M. de Barante. c. b.

(2) M. de Forbin-Janson, exilé pour sa participation aux Cent-Jours. c. b.

(3) Il s'agit probablement ici d'un procès entre la direction générale des contributions indirectes et un contribuable, c. B.

endurcit le cœur. J'aurai de la peine à m'endurcir pour vous cependant, je ne vous ai jamais vu si aimable que le jour de mon départ; j'aurais pu me fâcher de ce que vous étiez si gai, mais je sais que vous êtes chose légère et pourtant sensible, et si Césanne (1) vous trouve bien comme cela, je n'ai pas le droit de me plaindre. Votre union ne sera jamais aussi tendre que celle de Sismondi et de sa femme. Il m'écrit la plus touchante lettre du monde; il se représente au milieu des lis et des orangers, le plus aimé et le plus amoureux des hommes. Je voudrais pourtant qu'on lui donnât une place à Paris, car en conscience, une chaire de professeur irait mieux h son teint que des lis. Adieu, donc, rappelez-moi à Césanne et à vous-même quand vous aurez le temps. Je suis sûre que vous n'avez pas encore placé ce pauvre homme que je vous ai recommandé, et c'est infâme. Si vous m'aimez un peu, faites-le, cela fait tant de bien dans la solitude d'avoir rendu service à quelqu'un.

AU COMTE DE MONTLOSIER

Paris, 9 juillet 1819.

Nous terminons notre session. Si vous lisez là-bas (2) les journaux de France, vous apprendrez qu'il y a rupture bien complète avec les indépendants. Eux marchent à front découvert au renversement et aux grandes aventures, non par projets ni complots, mais ce qui est bien pis, par espoir et par tendance. Ce haut

(1) Madame de Barante. c. b.

(2) M. de Montlosier était en Allemagne, c. b.

vol leur a fait perdre beaucoup de partisans dans les Chambres; mais ils comptent sur les élections et s y donnent grand'peine. S'ils réussissent, la masse d'opinion qui entoure le gouvernement et influe sur lui, prendra une alarme impétueuse, attribuera au ministère le succès des indépendants et nous verrons le cabinet Laine, soutenu, ou plutôt poussé par les ultras. Si, au contraire, les élections sont rassurantes, le ministère actuel ne manquera pas d'amis.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Coppet, 12 juillet 1819.

Dieu soit loué, vous voilà hors du budget, moi qui étais obligée de le voir lire dans quatorze journaux, j'en étais accablée. Il y a pourtant des choses que je n'en oublierai pas, ei ce sont vos paroles sur mon grand-père (1) qui ont, je l'espère, retenti ailleurs.

Vous devriez m'écrire bien vite des nouvelles. Qu'est-ce que cette affaire de l'École de droit? C'est très désagréable de s'intéresser au train qui se passe à deux cents lieues de soi, et il faudrait s'arranger pour mieux oublier les gens quand on va si loin. Je trouve le Courrier un peu trop dogmatique ; quoiqu'il y ait beaucoup d'esprit, il ressemble trop à la manière d'un de nos amis. Je ne crois pas que ce ton méprisant puisse le rendre populaire. Lors même qu'il a raison, on a de la peine à se décider à être du même avis que quelqu'un qui a l'air si sûr de son fait. Il n'y a rien

(1) Voir les Archives parlemc7itaires, 2^ série, t. XXV, p. 168 et suiv. c. b.

de mieux que d'avoir l'air convaincu; mais ce ton d'infaillibilité ne va pas même à Royer-Collard, que je serais pourtant portée à croire plus infaillible que tous les papes du monde. Vous êtes colère vous, mais vous n'êtes pas dogmatique et cela vaut bien mieux. N'allez pas me trabir; quoique j'aie le malheur d'être comprise par le vulgaire, par la raison que je ne dis rien au-dessus de sa portée, je suis pourtant très bonne doctrinaire. Il y a au reste dans ce Courrier^ beaucoup plus d'esprit que dans tous les autres journaux et cela ne m'étonne pas, vu les rédacteurs. Y a-t-il eu des articles de vous? Victor fait un grand travail sur le jury, je crois qu'il vous frappera beaucoup. Je l'admire, quoique je l'aie compris; plaisanterie H part, il y a des idées neuves et fortes et cette conviction profonde qu'il met dans toute chose.

Vous me parlez de la Suisse d'une manière qui me touche tout à fait; je voudrais bien y être avec vous, me promener sur le lac avec vous. Promener sur l'eau, c'est ce que je fais presque tous les jours de ma ^ie, cela ne ressemble guère à une discussion sur les finances! J'ai passé de la théologie à la métaphysique pure : Victor et moi nous étudions Kant. Il y a un grand attrait dans ces idées insolubles, et je n'ai jamais conçu qu'on pût se résigner à ne pas penser aux problèmes moraux en se disant qu'ils sont impossibles à résoudre. La vie se passe à se briser contre l'impossible, soit dans la pensée, soit dans l'action.

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