SUR LE « COURRIER FRANÇAIS
M. Guizot avait grande fantaisie d'avoir un journal, et sa femme, mademoiselle de Meulan, qui avait passé
sa jeunesse à écrire dans le Publiciste, s'y sentait encore plus portée. A leur persuasion notre petite coterie doctrinaire acheta de M. Villenave un journal ignoré qui s'appelait les Annales politiques. Il reçut le nom de Courrier. Quoique j'y aie mis fort à contrecœur quelque argent, que j'étais sûr de perdre, et encore plus mal volontiers beaucoup de petits articles, je reconnais assez mérité le jugement généralement émis sur ses allures trop dogmatiques. Le journal eut peu de succès. C'était surtout contre la gauche que la polémique était dirigée. Elle avait dans ce temps-là de la popularité. On ne pouvait espérer, pour un journal doctrinaire, des abonnements et des sufTrages dans le parti royaUste. Ainsi nous avions peu de chances favorables.
M. Royer-Collard se gardait de collaborer à ce journal qui était pour lui un objet de continuelles impatiences. Du reste, il commençait à se tenir fort à l'écart du ministère, soucieux de n'être associé en rien à sa responsabiUté. Il avait moins de goût et d'affection pour M. de Serre, et prenait M. Guizot dans une déplaisance qui peu à peu devint de l'antipathie. La brouillerie ouverte a éclaté beaucoup plus tard, el après la révolution de Juillet, mais dès lors elle se dispimulait à peine. M. Guizot était entré dans la philosophie comme disciple de M. Royer; dans la poUtique comme son protégé. Vers ce moment, il fut possible d'apercevoir qu'U avait pris en lui-même grande confiance, qu'il se croyait appelé à une haute autorité sur son pays et sur son temps, à une position suprême, peut-être à l'exercice du pouvoir. Il avait trop de sens et trop d'esprit pour rien dire de pareil, mais cette conviction intérieure changeait son
ton et ses manières. Sans nulle malveillance, sans aucun dédain, il jugeait chacun de haut, et on s'en rendait compte. Jouir de sa conversation spirituelle et instructive, de la douceur et de l'égalité de son commerce, de l'élévation de ses sentiments, c'était ce que ses amis avaient de mieux à faire. La plupart ne se sont jamais blessés de ses airs de supériorité, d'autant qu'il ne songeait pas à rabaisser les autres ; il avait seulement une conscience ferme et tranquille de la mission que lui donnait sentaient. Mais M. Royer- Collard ne s'y résignait point. « Il me regarde, disait-il, comme une pièce de son jeu d'échecs; c'est ce que je ne veux pas souffrir. »
Le Courrier français changea un peu plus tard de propriétaires, de rédacteurs et de titre. M. de Kératry y resta. Il était un peu plus de la gauche que nous. M. Villemain continua à y insérer quelquefois des articles.
A MADAME DE BARANTE (1)
Paris, 13 juillet 1819.
Je ne pense pas que je puisse arriver vendredi, ou du moins ce sera bien tard : il y a séance ce jour-là. Le tout sera lini samedi ou lundi.
Malgré ce prochain espoir de repos, je suis de plus en plus dégoûté et découragé. L'avenir me paraît sans certitude et cette vie de combats et d'injures m'excède. Je la trouve au-dessus de mes forces. Nous verrons ce qui adviendra dans quelques mois. Si tout
(1) Madame de Barante était alors au Marais, c. b.
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va passablement, je mettrai mon espérance et mes soins à me composer une situation de repos et d'indépendance, avant que la vieillesse soit venue m'empécher d'en bien jouir. C'est là mon château en Espagne. La douceur de notre affection, le goût que je me sens pour m'occuper de mes enfants, ajoutent à mon penchant naturel.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Coppet, 3 août 1819.
Vous avez un dégoût de la vie tout à fait aimable, cher Prosper, puisqu'il vous porte à m'écrire. Mais ne vous affligez pas tant, le monde doit finir demain à ce que dit le Courrier lui-même, qui dit toujours vrai. Quel dommage que nous ne voyions pas cela ensemble! cela sera beau! Il y aura des choses à regretter, mais à tout prendre j'en serai bien aise,, c'est une si douce manière de mourir de compagnie,, et je ne crains qu'une chose dans la mort comme dansla vie, c'est l'isolement. Puisque ce monde n'est pas encore fini, je vous dirai que j'ai reçu la lettre de M. Guizot. Ses intentions sont trèsaimables pour Victor, mais je crois que dans ce moment il vous est plus utile hors du conseil (1) que dedans; il ne gagnerait rien en influence pour le bien, et peut-être perdrait-il quelques avantages de sa position indépendante. Voilà son opinion actuelle; du reste nous en causerons, et
(1) M. Guizot désirait voir entrer M. le duc de Broglie au. conseil d'État, c. b.
je ne vous cacherai pas que, pour ma part, je désire qu'une fois ou l'autre il exerce ses talents plus activement dans les affaires. J'y ferai ce que je pourrai sur son esprit, mais cela n'est pas beaucoup, car il a un goût pour se tenir en arrière, et une modestie opiniâtre qui me fait souvent sauter en l'air. Voilà tous mes secrets de ménage dévoilés, mais au reste je ne crois pas que ce soit le moment de me fâcher. Actuellement U y a en effet beaucoup d'esprit dans le Courrier, j'espère qu'U réussira, il est tellement supérieur aux autres que je ne comprends pas qu'on puisse les comparer.
C'est l'Allemagne qui est dans un singulier état; ce pauvre M. Schlegel nous écrit tout effaré d"avoir wi pleuvoir des arrestations sur les professeurs, à sa droite et à sa gauche. Nous ne sommes pas encore au bout; il me semble que l'on attend toujours quelque chose et que l'on laisse une place vide pour quelque grande catastrophe, comme les Juifs pour le Messie. Ce n'est pas chez nous que je la désire, Dieu nous laisse en paix! Mais dans cette paix agitée, émue, qui fait circuler le sang plus vite, qui développe toutes les idées et qui nous arrache aux pensées individuelles, car je crois que la plus douce jouissance que l'homme puisse avoir, c'est d'oublier ses impressions personnelles pour se plonger dans les intérêts généraux. Il y a quelque chose de trop âpre dans nos souvenirs, dans nos craintes, même dans nos espérances individuelles pour que nous ne soyons pas toujours contents quand on nous en distrait. Vous voyez que je ne suis pas si en train que vous de repos et d'oisiveté. En fait de distraction, la plus douce, la plus précieuse pour moi, c'est celle que je trouve en causant avec vous. J'ai
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cependant tort d'appeler distraction ce qui est si profond dans mon cœur.
Rappelez-moi à la belle et aimable Césarine.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Coppet, 26 août 1810.
Je vous aime beaucoup, mon cher Prosper, pour la manière dont vous vous fâchez tout rouge, quand les choses ne vous conviennent pas; c'est un inconvénient ou une qualité comme on voudra, contre lequel on s'impatiente et qui attache pourtant. Vous vous trompez beaucoup si vous croyez que Victor ait la moindre peine à se décider entre deux partis lorsqu'il trouve que l'un a raison et l'autre tort. Il l'a déjà fait, il le fera encore, et quant à sa popularité, je ne connais personne au monde qui la jette plus vite par la fenêtre quand il est nécessaire. Cela est même un défaut en lui. L'embarras du choix n'est entré pour rien dans son départ, qui a été uniquement décidé par ma santé et ma volonté ; car il m'a vingt fois demandé si j'aimais mieux rester. D'ailleurs vous verrez qu'il vous sera plus utile dans une commission que dans le conseil. Il y a une certaine couleur individuelle que chacun doit garder. La carrière d'ambition, même la plus honorable, ne va pas avec l'ensemble de son caractère, et c'est pourquoi il n'a pas besoin comme vous le dites de se décider à temps : il est tout décidé, déjà tout prêt à courir tous les risques sans se soucier de savoir s'il recueillera ou non les fruits de la victoire. Il y a des gens qui savent tirer de très bonnes et belles choses de positions difficiles, il y en a d'autres
auxquels il faut des positions toujours simples. Ce sont des qualités tout aussi estimables, mais différentes, et chacun aurait tort de A'ouloir changer sa vocation naturelle, chacun tuerait ainsi sa poule aux œufs d'or. Je vous ai dit souvent qu'il n'y avait que moi d'ambitieuse dans la famille, mais je ne crois pas que mes services comme conseiller d'Etat puissent vous être fort utiles, et je sais fort bien que tout ce que je dirais, ne ferait pas varier d'une ligne Victor dans ses décisions. Vous verrez au reste, je vous le répète, quil ne sera pas embarrassé de sa position. Il serait parti tout de suite pour l'affaire du jury si nous n'étions, mademoiselle Randall (l) et moi souffrantes; mais, il partira le lo, et j'espère être en état de partir avec lui, car le séjour sans lui à Coppet, n'est pas gai du tout.
J'ai vu votre beau-père, M. de Houdetot; il a pris une superbe ardeur pour aller au mont Blanc. Je lui ai prédit qu'il se gèlerait les pieds et les mains, mais il y est accoutumé. Au reste, je lui ai prêté tous les voiles et tous les crêpes du monde pour se garantir le visage, et je lui ai fait beaucoup de coquetteries, trois quarts pour vous, et un quart pour lui. Ce que j'ai vu en fait d'étrangers, c'est M, de Dalberg qui a fait assez ma conquête. Il a l'air doux et rusé; il a ce libéralisme qui part de l'intelligence de l'esprit, mais non d'un sentiment réel. 11 comprend la liberté plus qu'il ne l'aime, à ce qu'il semble. On a arrêté le beau-père de Schlegel; le voilà après un an de mariage, sans
(1) Amie et dame de compagnie de madame de Staël restée depuis la mort de celle-ci auprès de la duchesse de Broclie. c. b.
femme, sans beau-père el mom^ant de peur. Je lui ai offert un doux asile à Coppet. A propos, Victor se croit obligé, par ancien souvenir d'auditeur, de donner a diner à M. de Bassano, et je crois que le pauvre homme mourra de peur en entrant à Coppet, par souvenir de son ancienne platitude. C'est une pauvre espèce de factieux celui-là.
Avez-vous lu le dernier poème de lord Byron (1)? C'est quelque chose d'horrible : il nous avait présenté le mal sous un aspect noble, jusqu'à ce jour; à présent c'est le dernier degré de l'avihssement, c'est un homme qui a tout épuisé et qui veut se venger de tout parla plus cruelle ironie. Cela est Ucencieux sans verve, méchant sans colère, c'est Méphistophélès vivant, mais Méphistophélès était moins criminel parce qu'il n'avait pas senti et exprimé toutes les belles choses que lord Byron a écrites. C'est une triste chose que de mépriser ce qu'on voudrait admirer; mais je pense avec bonheur que si j'arrive à Paris de bonne heure, je vous verrai souvent. C'est une grande jouissance pour moi, que la poUtique nous réunisse au lieu de nous séparer, ce qui aurait pu arriver comme pour tant d'autres; et cela augmente mon intérêt pour la cause où nous sommes engagés. Je me dis avec plaisir que le flot de la vie ne nous séparera pas et que je jouirai de votre amitié dans ma vieillesse. Ce sont là de bonnes et douces pensées, et pour me prouver que vous les partagez, écrivez-moi encore avant mon départ.
(1) Manfred. c. b.
AU COMTE DECAZES
Paris, samedi 4 septembre d819.
Plus j'y regarde, mon cher ami, plus je vois d'incon-v^nients à l'aventure de Royer (1). Vous le laissez partir, sans lui demander ce qui le ferait rester. Il peut se figurer qu'au fond vous êtes assez content d'avoir à espérer plus de déférence el de soumission. Il sent cela sans se l'avouer à lui-même ; mais cette impression influera sur sa conduite et vous le verrez, à la session, aussi difficultueux qu'à celle de 1817. Or, c'était alors avec les autres qu'était le difTcrend ; cette fois ce sera avec vous, avec vous seul. Cela fera-t-il du bien à Royer? J'en doute... A la chose publique? j'en doute... Mais je doute aussi que cela vous soit bon et profitable. En un mot, ou vous romprez tout à fait avec lui, ou vous lui accorderez plus d'importance qu'il n'en a, puisqu'il se donne plus d'indépendance. Songez, cher ami, que vous avez une grande loi à présenter et à défendre, une loi où il est bien possible que vous manquiez d'auxiliaires. Plus vous allez, plus le ministère s'isole. Sa position est à la vérité bonne, il est raisonnable, et ne fait rien qui soit positivement malhabile. Mais tout cela repose plus sur la faiblesse et la sottise de ses ennemis que sur sa force. Vous ne trouverez Jamais d'appui que dans des hommes qui vous seront gênants. Ceux qui vous seraient commodes vous seraient peu utiles. Que faire à cela? C'est à vous d'aviser.
(1) M. Royer-Collard venait de donner sa démission de président du conseil de finslruction publique, c. b.
Je suis, ce me semble, spectateur désintéressé et surtout ami bien sincère, car je vous aime à jamais, à part la politique qui doit être hors de l'action des amitiés. Ainsi dans cette affaire, je ne cherche point qui a tort ou raison. A quoi servirait de constater que Royer est d'un caractère fâcheux? Que tirerait-on de ce jugement?
SUR l'attitude des principaux membres de