DU COMTE DE SESMAISONS
Paris, 26 novembre 1814.
Eh bien, en voilà des nouvelles! Le général Dupont n'est plus ministre. C'est le maréchal Soult qui a le département de la guerre, M. d'André prend la place de M. Beugnot, qui va à la marine. Il est d'espoir pour les vaisseaux, car il a joliment mené sa barque. De M. d'André, vous savez comme moi ce qu'il y a à
(1) Relation circonstanciée de la campagne de Moscou, par Eugène Labaume. Paris, 1814. c. b.
^2) Le comte Donatien de Sesmaisons, qui commandait dans les derniers temps de l'empire une légion de la garde nationale, avait été nommé lors de la première restauration officier d'une des quatre compagnies de mousquetaires formant la Maison rouge. Chef d'état-major de la 1'^'= division d'infanterie de la garde royale après 1816, il entra à la Chambre des pairs en 1823. c. b.
dire. Quant au maréchal c'est bien l'homme le plus capable de réorganiser une armée dont chaque jour diminue le nombre et accroît les prétentions. Je ne vois qu'une chose fâcheuse, c'est que les autres maréchaux le détestent. Il a tellement mis de différence entre sa conduite décidée (1) et la leur qui est assez timide, que cette manière lui a suscité des jalousies. Au reste, s'il prend l'ascendant qui me semble devoir appartenir à la force de son esprit, je me réjouirai bien pour la France.
C'est hier, pendant la séance de la Chambre des pairs, que cela s'est passé. Mon beau-père ne le savait que du matin. C'est une résolution subite du roi, et j'ignore ce qui l'a causée. J'imagine le pitoyable état de l'armée, et comme M. de Talleyrand l'a montrée dans le lointain forte et belle, je ne serais pas étonné qu'il eût écrit qu'il fallait quelques apparences de ce qu'on avançait.
M. de Montlûsier était loin de penser de même sur ce point.
(1) Ce fut une chose vraiment plaisante que la soudaine passion dont le parti royaliste se prit pour le maréchal Soult. 11 ne lui en coûta que quelques grossiers semblants d'un dévouement, certes bien nouveau, à la cause contre-révolutionnaire. On était charmé de lui entendre professer le despotisme en langage soldatesque et les Vendéens et les chouans ne juraient plus que par lui depuis son voyage à Rennes. A son retour à Paris, les gentilshommes bretons lui donnèrent un banquet. M. de Chateaubriand, que je vis comme il en sortait, me raconta, et même sans rire, qu'il venait de boire dans le même verre à la santé de Du Guesclin et du maréchal Soult.
SOUVENIRS DU BARON DK BARANTK,
Paris, 10 décembre 181i.
La nomination de Nicolas I" (1) au ministère de la guerre produit la plus grande sensation. Comme il faudra décidément qu"il se jette sur quelque chose, on se demande si ce sera ou sur le roi ou sur la constitution.
On assure que, quoiqu'il n'y soit que depuis trois jours, M. Beugnot est aussi las de la marine qu'il l'était de la police.
Cette pauvre constitution au berceau et à qui on a donné le maréchal Soult pour la bercer, a été au moment, ces jours passés, d'être jetée par les fenêtres. On a agité sérieusement et pendant plusieurs jours au conseil du roi la question de suspendre la Uberté individuelle. M. de Chateaubriand allait partout colportant la nécessité de remettre à la police la faculté des arrestations arbitraires. C'est dans ces circonstances qu'on nous a confiés au maréchal Soult, Où allonsnous? Je ne sais. Pas un journal de protection, aucune garantie ni dans les mesures, ni dans les longues habitudes ; aucune possibilité de direction favorable contre des directions nuisibles. Ma pensée est que nous sommes mal. On pourrait, selon moi, tout ce qu'on voudrait oser. Mon espérance est qu'on n'osera pas et que le temps, les habitudes qui se contracteront, la paresse qui fera persister dans ces habitudes, nous sauveront.
{{) Nicolas était un des prénoms du maréchal Soult. c. b.
Je lui répondais le lo décembre :
Tout ce que vous dites est vrai, mais je crois que vous ne laissez pas entrer en ligne de compte contre de tels projets la peur, la grande peur qu'inspire, à juste titre, cette redoutable et bouillante France de la Révolution. Pour ceux qui appellent la vérité, de l'opposition, et qui sont contrariés de savoir ce qui leur déplait, c'est une sorte d'écued, de tourbillon, un somljre géale des tempêtes qui leur imprime non pas l'esprit de discernement et de précaution, mais une salutaire terreur. Salutaire assurément, car avec six mois de Coblentz nous verrions recommencer la Piévolution et toutes ses horreurs. Je voudrais bien que quelqu'un dit h une tribune ou dans un journal, quand on aura épuisé les fausses cajoleries, les compliments plaqués, ce qui fait le fond de la question sur les émigrés : « Vous êtes sortis parce que vous étiez les plus faibles ; depuis ce temps-là, êtes-vous devenus plus forts? Est-ce Pierre ou Paul qiù ont fait la Révolution ou bien l'état de décomposition de la l''rance? En ce cas, qu'y a-t-iï de changé, sauf que les habitudes sont contre vous, au lieu d'être pour vous? Donc, tenezvous tranquilles et n'agacez pas ce gros tigre de peuple. »
C'est, suivant moi, la chose la plus funeste que ce ton factice des journaux, à cause de l'illusion qu'ils produisent. Ils blessent chaque jour par tous les points la partie nombreuse et redoutable de la nation, et en même temps ils en cachent la susceptibiUté à la partie faible et imprudente. « Malheur à ceux qid n'aiment que ce qui leur plaît! « dit VEcclésiaste.
Avec la charte fidèlement exécutée et prise dans le
véritable esprit constitutionnel, ces dangers disparaîtraient et tout irait h merveille.
Par exemple, les nobles devront choisir entre la qualité de citoyen et celle de paria. Citoyens, ils auront l'appui de leur nom pour parvenir à tout, et une fois parvenus par la voie commune ils jouiront de tout leur lustre. Comme vous l'avez dit souvent, ce n'est pas d'être trop puissante qu'on en veut à la noblesse, c'est de ne pas l'être assez. On trouvejuste qu'un homme qui a du pouvoir, de la richesse, du mérite, enfin, une supériorité réelle y ajoute une supériorité idéale, on la lui donnerait s'il ne l'avait pas, et même on la lui a donnée car elle Aient de l'opinion. Mais qu'un gentilhomme de campagne qui a deux ou trois mille francs de rente, ne sait pas l'orthographe, n'est agréable en rien, et n'est même pas officier de l'armée, traite de haut en bas un propriétaire, un avocat, un médecin; c'est ce qui les révolte et leur inspire un effroyable sentiment de rage quand ils sont de mauvais naturel, ce qui arrive souvent. Or, à présent, c'est pis que jamais; on a perdu le souvenir exact du passé, et la vanité s'est précipitée dans lïmaginah-e. Si on laissait aller la chose, les hobereaux croiraient déroger en payant les impôts et ils sont déjà fort offensés qu'on les leur demande. Mais il ne faut heureusement pas grand'peine pour les faire obéir, du moins tant qu'on leur refusera raison contre l'autorité. Je n'ai pas peur que M. Nicolas dévore la constitution, il sera toujours plus lié à la nouvelle France qu'à l'ancienne. Avec des caresses bien faites, on acquerrait le dévouement de ces glorieuses machines de guerre; mais c'est précisément ces caresses qui répugnent; elles seront toujours gaucheS; humi-
liantes, démenties par les entours. Si c'était le fond du despotisme qu'on voulait obtenir, on pourrait, comme Louis XI ou Bonaparte, être indifférent aux formes, aux noms, à la surface; mais point; c'est précisément à cette surface qu'on attache toute l'importance. Si l'ancien Versailles était conciUable avec la République, on n'aurait point d'objections contre la République. Mais le pouvoir absolu de Bonaparte, aux conditions de ménagement qu'il observait, ne tenterait pas. On ne veut pas voir qu'excepté la liberté et la justice, il ménageait tout à sa manière.
Pour conclure, je crois que les élections décideront des choses. Si l'on n'y prend garde, elles seront fort révolutionnaires, et si l'on se met en querelle ouverte aA^ec la Chambre des députés, il faut, je pense, s'attendre à ce qu'il y a de pis.
La lin de décembre 1814 et le commencement de janvier 1815 m'apportèrent quelques occupations, mais essentiellement banales. J'eus des fêtes à organiser, ce qui me donna un certain mal. Au début, personne ne souscrivait; c'étaient des répugnances, c'étaient des objections. Les gens de cour faisaient les liers, le commerce se montrait mécontent par économie. Je finis toutefois par trouver beaucoup d'empressement. J'eus aussi, du matin au soir, à examiner des Vendéens afin de proposer des pensions pour eux. La plupart de ceux qui se présentaient étaient du reste des bleus et n'avaient nullement combattu pour le roi.
Cependant je profitai d'un peu de liberté pour aller, quelques jours après le l*"" janvier, chercher II. 7
à Paris madame de Barante, qui y était depuis longtemps retenue par la naissance d'un second enfant. Durant ce court séjour je n'appris rien qui ne soit connu. On s'occupait beaucoup du congrès de Vienne; on parlait de changements possibles dans le ministère. Il s'agissait surtout de remplacer l'abbé de Montesquiou. Son antipathie pour M. de Blacas, son dédain pour le chancelier, sa verve contre les imprudences des émigrés et des Vendéens, sa haine ardente contre l'esprit libéral lui laissaient peu d'appui dans l'opinion. Toutefois les hommes, tels que M. Laine, qui ne tenaient à aucun des anciens partis, et cette nuance appelée depuis le centre droit, aimaient et estimaient M. de Montesquiou. Le roi, je pense, désirait le conserver et avait confiance en lui. M. de Blacas se crut cependant un jour assuré de faire signer au roi la nomination de M. de Chateaubriand. J'en vis la duchesse de Duras et même madame de Staël bien contentes; car M. de Chateaubriand faisait alors grandement sa cour aux opinions libérales, et s'efforçait à combiner la restauration avec la France actuelle. Au dernier moment, le roi refusa sa signature. M, de Chateaubriand était littérairement et politiquement une de ses déplaisances.
Le désordre de ce qui se rapportait aux affaires et aux personnes semblait encore assez pitoyable. Le crédit des salons et des coteries était vraiment par trop puissant. Je n'avais pas à m'en plaindre personnellement, loin de là ; j'y avais des parents,
des amis ; on m'y accueillait fort bien, mais je ne regrettais pas moins 1 étrange abus de cette influence
J'avais rejoint mon poste depuis trois semaines quand je reçus ce mot de M. de Sesmaisons :
Paris, 6 mars 1815.
Vous allez sûrement avoir des lettres de Paris qui vous apprendront le départ de Monsieur qui a quitté la capitale cette nuit. On y ajoutera des bruits alarmants. Il n'y a rien cependant qui doive mettre les esprits en mouvement. On va rassembler des troupes dans le Midi où il se forme un point d'orage. Soyons sages, bien sages pendant ce temps-là et que ceux qui désirent autre chose que ce que nous avons ou qui le désireraient autrement se persuadent que rien n'est pire dans ce moment que la division. On pourra mieux attendre de la réflexion que du tumulte.
Le lendemain et les jours suivants nouveaux bulletins :
Paris, mardi 7 mars 1815.
Rien d'alarmant. Il est descendu avec un millier d'hommes. Il a voulu surprendre Antibes avec quatorze hommes qui se sont présentés dans la ville comme des déserteurs et qu'on a désarmés. On ne conçoit pas cette folie. Aurait-il compté que quelque chose se fût fait ici pour lui? Il n'y a que ce moyen de l'expliquer. Au surplus, on ne sait même trop que croire sur le fait même, car tout ce qu'on sait n'est que de Lyon. Quatre dépêches télégraphiques reçues
dimanche, de midi au soir, apprennent les bruits qui s'y étaient répandus; mais rien de plus positif que ces bruits. Un courrier expédié par M. de Boutilhier s'est cassé la cuisse, il n'est pas encore arrivé, et comme un sort, il n'a pas donné ses dépêches au courrier de Lyon qui l'a dépassé; ce dernier ne fait que répéter les bruits de Lyon venus par le télégraphe (le télégraphe ne va que de Paris à Lyon) et le petit détail vrai ou faux que je viens de mentionner pour Antibes.
Monsieur arrivera aujourd'hui à midi à Lyon. M. le duc de Berry n'ira pas à Besançon ; il reste ici. Il est douteux que le duc d'Orléans parte. Le maréchal Gouvion sera sûrement employé, on lui a envoyé des courriers à sa campagne près Chartres. Les mesures pour l'argent sont prises et sont bonnes. Rien ne manque donc et je ne doute pas que tout ne soit fini dans huit jours.
Ensuite je ne serais pas étonné, après vous avoir dit toutes ces choses que ce ne fût qu'une alerte. Cela n'est pas probable, mais cela est possible parce qu'il n'y a pas affirmation assez complète. Si le débarquement a eu lieu, il se peut encore que lui-même n'eût pas risqué sa personne sans s'être assuré de l'accueil.
On est ici bien tranquille. Pas un changement dans l'ordre miUtaire, ni dans le courant de la besogne.
Il n'y a pas eu encore de dépêche télégraphique aujourd'hui à midi.
Paris, 8 mars 1813.
Rien de nouveau que ce que contient le Moniteur. Un courrier de Turin de M. d'Osmond, du 3 mars, an-
nonce que tout est paisible en Italie. Ainsi, c'est tout bonnement un acte de désespéré. Il est dans les montagnes où on le prendra, ou desquelles il se sauvera déguisé. Un courrier que M. Dambray reçut hier de Marseille annonce que l'on avait mis des drapeaux blancs à toutes les fenêtres et que l'on marchait de toutes parts. La flottille anglaise, qui a su qu'il était passé, a, dit-on, fait voile sur-le-champ pour l'île d'Elbe et occupe Porto-Ferrajo. Bonaparte a renvoyé ses vaisseaux; ainsi il n'y a pas de doute que cela va être fini incessamment. On peut apprendre d'un moment à l'autre qu'il est pris ou tué, puisqu'il est bien certain qu'aucune troupe ne s'est jointe à lui. Je suis tenté de croire qu'il avait des intelligences dans Grenoble.
D'autre part M. de Montlosier m'écrivait :
Vous savez sûrement, mon cher ami, où nous en sommes. Bonaparte a trouvé le moyen de s'emparer d'abord d'un bataillon à Antibes, puis de deux régiments des garnisons d'Embrun et de Briançon, puis d'un régiment de M. de La Bédoyère, puis de deux régiments de la garnison de Grenoble soulevée. On dit le général Marchand tué dans ce mouvement. Vous verrez le reste dans le Moniteur. Les autorités et les princes se retiraient sur Clermont. Les logements étaient marqués à Lyon le mercredi matin, et Bonaparte devait y entrer le soir. On attend ici M. le comte d'Artois. On compte sur l'Ouest et sur le Midi. Le duc d'Orléans tient avec Ney et quelques troupes. Colles-ci sont très mauvaises. Celles qui ont fait tant de train à la parade avant-hier avaient auparavant crié « vive
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l'empereur ! » dans la caserne. On a été obligé de consigner un bataillon entier. Malouet m'assure qu'on donne ici publiquement des ordres pour les divers corps de troupe. Tous les Anglais partent ou sont partis.