DE M. BENJAMIN CONSTANT
Paris, 27 janvier 1820.
Je m'adresse à vous, mon cher Prosper, pour vous prier de faire en sorte que je sache à quoi m'en tenir
(1) La comtesse de Castellane, néeGrelTûlhe. Le comte de Castellane était alors colonel du o« hussards ; il devint maréchal de France en 18o2. c. b.
sur une afïaire dont la décision m'est indifférente, I)Ourvu qu'il y en ait une dans ce jour.
Il s'agit du Mercure : j'ai écrit il y a trois semaines à M. Decazes, à la sollicitation des collaborateurs, pour demander l'autorisation A-oulue par la loi, et la propriété pour moi, arrangement purement nominal, car ce n'était pas une spéculation que je faisais.
J'attendais une réponse sans y plus penser, quand on a notifié au directeur que le Mercure n'eût plus à paraître avant que l'autorisation fût accordée. Je n'entends rien à cet ordre, quand, l'autorisation étant demandée, c'est au ministre à l'accorder ou à la refuser. Mais ce qu'il me faut, c'est le consentement ou le refus, car l'un et l'autre me conviennent. Seulement, les gens à la tête du matériel de la chose disent que si l'autorisation n'est pas accordée avant samedi, c'est comme si le Mercure était supprimé, à cause de l'époque qui est précisément celle du renouvellement.
Rendez-moi donc ce service, mon cher Prosper, de dire à M. Decazes qu'il donne ou refuse l'autorisation, mais qu'il ait la bonté de décider. Je vais le voir et le lui dirai moi-même, si je le trouve, sinon vous le verrez sans doute, dites-le-lui. Je laisse ma demande à sa porte et une autre dans ses bureaux.
Quant à moi, je le répète, la chose m'est égale, et si ce n'était la camaraderie, après le succès qu'ont eu mes articles, une suppression me ferait assez de plaisir elle me laverait du seul reproche qu'on m'ait adressé, ce qui n'a pas laissé de me faire un peu de peine, je veux dire le reproche, bien peu mérité, d'être trop ministériel. Une petite persécution me justifierait et me conciUerait avec des amis auxquels je tiens. J'ai
d'ailleurs d'autres travaux en tête, et la régularité d'un journal et sa dépendance me fatiguent.
Ainsi donc, cher Prosper, ce n'est pas une sollicitation que je vous demande, mais un mot qui rappelle à M. Decazes que sa décision, quelle qu'elle soit, est attendue et que ce retard est un refus.
On m'a parlé d'un prête-nom pour le Mercure. Les autres n'y verront, je crois , nulle difficulté et je n'en vois point à ce que je cesse d'y concourir. La chose peut donc s'arranger delà sorte, mais sans moi.
Si vous pouvez me répondre, un mot me fera plaisir. Nous nous sommes bien peu vus, et nous nous verrons moins encore d'ici à quelque temps, car le moment où mes affaires m'obHgent à un voyage en Angleterre est presque arrivé.
DE M. DE SERRE
Nice, 3 février 1820.
J'espère toujours que deux mois me mettront en état de courir les chances de la tribune s'il y en a encore à courir. Non que je me flatte d'être le remède d'un mal qui est dans le s-ang. Si toutefois de la vérité à pleine bouche y puisse quelque chose, que j'aie de la voix seulement, la Chambre en entendra.
Au revoir, cher ami, que l'absent n'ait pas tort.
SUR LA MORT DU DUC DE BERRY. (13 février 1820.)
J'ai ouï raconter à des témoins oculaires la triste scène de la nuit du 13 au 14 février, la noble et tou-
chante agonie du duc de Berry dans ce foyer de l'Opéra, où la famille royale était réunie. Hormis la duchesse de Berry, dont la douleur était désespérée, naturelle, abandonnée, il n'y avait autour de ce lit de mort qu'une aflliction calme, contenue, résignée, pieuse. M. Diipuytren a rapporté qu'au moment même où le duc de Berry expira, le roi ne se trouvait pas auprès de son neveu. M. Dupuytren accourut aussitôt le lui annoncer. <( Eh bien, dit Louis XVIII, c'en est donc fait?... — Sire, oui, et si Votre Majesté veut rendre au prince les derniers devoirs... — Les derniers soins, » reprit le roi, en rectifiant un mot qui n'était pas dans la nuance précise de l'étiquette, et il alla fermer les yeux du duc de Berry.
Monsieur ne témoigna d'abord à M. Decazes aucune malveillance. Ce fut deux ou trois jours après, que les principaux meneurs du parti royaliste, M. de Chateaubriand surtout, voyant quel profit il y avait h tirer de la douleur publique, qui était grande et véritable, s'apercevant du trouble et de l'appréhension des libéraux, résolurent de porter l'opinion aux dernières extrémités. M. de Chateaubriand se rencontra secrètement à Saint-Cloud avec Monsieur. Il anima le prince et le prépara au rôle de mélodrame qu'il commença dès lors à jouer, en toute bonne foi, car plus qu'un autre, il était homme à s'exalter par ses paroles ; puis vint la motion de M. Clausel de Coussergues et les fureurs de salon du faubourg Saint- Germain, et la duchesse de Bellune excitant les officiers des gardes du corps à assassiner M. Decazes ; et madame Laine, la belle-sœur du ministre, s'écriant, comme me le raconta M. de Lally après l'avoir entendu : « Il s'est trouvé un scélérat pour poignarder
le duc de Berry, et on ne trouvera pas un honnête homme pour tuer M. Decazes ! »
On ne peut s'empêcher de remarquer combien passionnée fut en cette occasion la créduUté du parti ultra-royahste, crédulité volontaire de la part des uns, puérile de la part des autres. C'est une des occasions où j'ai le mieux vu l'enivrement dira pur«Jes exagérées, la déclamation engendrant la fureur, les métaphores passant au sens réel. On avait appelé « régicides » les doctrines hbérales, il fallait absolument que les libéraux fussent complices de Louvel. On avait dit que le gouvernement de M. Decazes perdrait la dynastie ; M. de Chateaubriand, dans le venin de sahaine, avait, parfigure, iiRrlé du pied qui avait glissé dans le sang et son fanatique ami, M. Clausel de Coussergues, transformait cette rhétorique en accusation, imputant l'assassinat à M. Decazes. Si le procès de ce crime n'avait pas été déféré à la cour des pairs, aucun tribunal n'aurait eu assez de force et d'autorité pour empêcher qu'il ne devint un prétexte de vaste persécution, de funestes soupçons qui n'auraient épargné rien de ce qui n'était pas ultra-royaUste.
Quant au misérable assassin, le garçon sellier Louvel, c'est une erreur de croire qu'il fût nourri d'une doctrine quelconque, qu'il appartînt à un parti déterminé. C'était un homme mélancolique, taciturne, solitaire ; son exaltation, qui peut-être remontait à l'époque de l'invasion et de la présence des étrangers en France, avait ce caractère voisin de la folie, qui se fait remarquer dans les interrogatoires des assassins célèbres ; j'ai été son juge et je me suis demandé avec scrupule si je ne devais pas le considérer comme un insensé, comme un être ne jouissant pas de sesfacul-
tés mentales. Ce qui me décida à ne pas admettre cette excuse, c'est que jamais il n'avait repoussé la pensée du crime ; jamais il ne l'avait combattue par aucun souvenir de justice, de morale ou de religion. Aucune lutte intérieure ne s'était passée en lui. Alors cette imagination criminelle s'établit successivement avec fixité dans son esprit. Il s'en laissa posséder. Peutêtre, au dernier moment, sa volonté était-elle impuissante contre cette obsession ; mais la vraie culpabilité consiste encore plus à accueillir le projet du crime, à s'y attacher, h lui permettre de s'enraciner dans l'âme, que dans l'acte lui-même. Si l'on veut bien observer l'accomplissement d'un crime, on y constate presque toujours un certain trouble, une sorte d'impulsion devenue fatale, une diminution de la raison. Est-ce à dire qu'il y a une excuse ? En ce cas, on absoudrait, sous motif de monomanie, une grande partie des criminels.
AU COMTE DECAZES
Paris, mercredi 16 février 1820.
Vous vous êtes plaint de moi à mon beau-frère, cher ami, cela m'afflige.
Je me suis aperçu que ma liaison avec vous déplaisait aux gens dont vous pensiez avoir besoin et dont vous trou^'iez utile de a'ous approcher.
Dans l'intérêt de vos projets, je devais m'éloigner, c'est ce que j'ai fait, et il m'a paru que vous compreniez et mes motifs et ma situation. Il en est arrivé que je suis devenu aussi étranger que le premier venu, à tout ce que vous vouliez proposer ou faire. Lorsque
je l'apprends avec le public, mon jugement me reste, mais il est fort individuel. Je n'ai ni ne cherche d'influence sur personne. Je ne suis ni homme de salon ni homme de parti. Je serai fort satisfait de vous voir réussir, en dépit de mes pronostics ou même de mes opinions.
Vous dites beaucoup d'injures à ce que vous appelez mes principes (1), je tâche toujours que ces principes ne soient rien de plus que la connaissance du présent et un peu de prévoyance de l'avenir. Ma doctrine n'est le plus souvent qu'un calcul pour le succès, si ce n'est précisément de celui du jour, du moins de celui du lendemain. Cette espèce d'opposition toute bienveillante, pleine d'un rehgieux dévouement au roi et d'amitié pour vous, est-elle déplacée? Voulez-vous que je donne ma démission? Gela ne me coûtera pas beaucoup; si vous y A'oyez quelque avantage, si cela vous aide en quelque chose, dites-le-moi. Je ne puis me changer ni me faire l'instrument de ce qui ne me semble pas bon, de ce que je juge devoir échouer. Prenez-moi comme je suis, si cela ne se peut pas, l'amitié restera tout entière.
Bien à part de la politique, je pense beaucoup à vous; je gémis de votre situation, du fardeau que vous avez si tristement à soutenir. Si vous y réussissez, si vous ne perdez pas ce courage éprouvé par tant de secousses, vous me trouverez toujours dès que je vous serai bon à quelque chose, et en attendant, soyons
(1) M. (le Barante, déjà opposé au projet de loi électorale, se prononçait contre la suspension de la liberté individuelle et le rétablissement de la censure des journaux. G. B.