LE NOUVEAU MINISTÈRE ET MONSIEUR
(26 février 1820.)
Le jour de la nomination de M. Capelle, comme secrétaire général du ministùre de l'intérieur, en remplacement de M.deMirbel, je me promenai longtemps aux Tuileries avec M. Mounier. Je lui disais qu'en débutant par un choix pareil, le ministère laissait prévoir avec certitude qu'il dériverait promptementà droite. Il me répondit que ce serait le moins et le plus tard possible, mais qu'il valait mieux dériver à droite qu'à gauche.
Il me parla de la nécessité de faire cette concession à Monsieur. Il savait aussi bien que moi combien peu il y avait à compter sur l'influence de Monsieur pour modérer les royalistes. Mais c'était une expérience à faire, la seule voie qu'on pût prendre, m'ajoutait-il. « M. Decazes a voulu gouverner avec le roi, nous allons essayer de gouverner avec Monsieur. »
AU DUC DECAZES (1)
Paris, 3 mars 1820.
M. de Saint-Aulaire m'a donné de bonnes nouvelles
(1) M. Decazes venait d'être créé duc par une ordonnance du 20 février 1820. II avait été nommé, le même jour, ambassadeur en Angleterre, c. b.
de vous, mon cher ami; je pensais bien que le voyage (1), l'air et par-dessus tout le sentiment du loisir et du repos, vous calmeraient presque subitement. Vous allez revenir tout à fait mieux portant. J'ignore si ce sera pour vous rendre en Angleterre ou pour ressaisir le timon des affaires. A cet égard, je ne prévois ni ne désire rien. S'il n'y a point possibilité d arriver à un bon résultat, pourquoi souhaiterais -je de vous voir courir des chances sans espoir? S'il s'agit de reprendre cette situation précaire et incomplète, où il faut alternativement chercher son appui d'un côté puis de l'autre, je ne sais pas désirer pour mes amis, ce que je craindrais pour moi.
La séance de M. Clausel de Coussergues a été une grande circonstance. Il m"a paru que les ministres avaient commis une faute en s'efTorçant d'étouffer ce qui n'était pas étouffable, en vous abandonnant de peur de blesser les ultras ; cette conduite a nui à leur considération personnelle et a été un signe de faiblesse. Je ne sais s'ils comprennent bien le danger de se laisser couler tout doucement vers la droite. Ils vivent presque exclusivement dans cette atmosphère : ce n'est pas là ce qui leur procurera la majorité. Enfin nous verrons. Je leur souhaite du bonheur, car, d'ici à longtemps, leurs échecs nous seront dangereux; mais je n'ai pas idée de l'avenir.
Je vois quelquefois Mounier, que j'aime depuis longtemps et que je n'ai pas le projet d'aimer ni d'estimer moins. Avec les autres ministres, mes relations seront
(1) M. Decazes était parti aussitôt après sa démission pour sa terre du Gibeaud-Figeac dans la Charente Inférieure, c. B.
ce qu'elles doivent être. Il me faut beaucoup de bienveillance pour m'inspirer la moindre envie de communiquer. Je m'accommode à merveille de relations sans confiance réciproque, avec les gens qui ne sont pas mes amis.
Toute la société où nous ^'ivons a été consternée de la perte de M. Greffiilhe (1). C'était un homme sensé, bienveillant; il savait faire d'une grande fortune le centre d'une quantité de personnes, qui ne se rencontreront plus guère. Cette mort venant après la mort du duc de Berry ; celui qui a été reçu et celui qui a donné cette fête si brillante et si animée où nous étions tous, enlevés en huit jours, voilà de quoi jeter un voile sombre sur les choses.
Adieu, nous vous suivons dans votre route, en songeant que vous devez être assez content de nous avoir quittés, et que vous êtes mieux hors d'ici.
DE M. DE SERRE
Nice, 13 mars 1820.
M. Anisson m'a apporté votre lettre, mon cher Barante, je vous remercie d'avoir bien voulu me donner
(1) Le comle GrefFûlhe, était né à Amsterdam, d'une famille d'origine française, mais depuis longtemps établie dans cette ville où elle possédait une maison de banque des plus importantes. Fixé en France à la fin du siècle dernier il y avait épousé mademoiselle Luc de Vintimille. M. Greffulhe faisait le plus noble usage de sa grande fortune. Sa bienfaisance pendant la terrible disette de 1816 le signala surtout à la reconnaissance du gouvernement qui le créa pair de France en 1818. c. b.
votre version. La question est posée pour nous d'une manière bien simple et pour longtemps. C'est le combat contre les révolutionnaires. Chacun ne peut pas être maître d'y choisir et son rôle et son terrain. Mais lorsqu'on est là et qu'on a du cœur, on ne quitte pas son poste et l'on sait de quel côté diriger ses coups. Nos amis ont-ils augmenté de courage et d'efforts à mesure que le parti a fait de nouveaux progrès et est devenu plus menaçant ? Depuis la session, où se sontils montrés, qu'ont-ils dit, qu'ont-ils fait? Avant ou après, quels secours, quels conseils ont-ils offerts au gouvernement? Dans quels desseins au moins l'ont-ils appuyé, ou, plutôt, dans quels desseins ne l'ont-ils pas contrarié ? N'ont-ils pas accepté l'alliance de ceux qu'ils devaient combattre ? Et quand, par leur abandon, ils ont fait au ministère un allié nécessaire de la droite, ils lui ont fait un crime de cette alliance ! Est-ce cela, ou n'est-ce pas cela? Vous me rendrez service en me prouvant que je leur fais tort. En définitive, ils y viendront, je le sais bien. Après avoir beaucoup gâché, beaucoup embarrassé, après bien des hésitations trop peu honorables, force leur sera de monter sur la même brèche que nous et de faire tête aux mêmes ennemis.
Que toutes les opinions, que tous les partis que menace une même oppression se réunissent pour dompter, pour museler l'oppresseur commun, rien n'est plus naturel; que parmi ces partis se trouvent les ultras, cela l'est encore; mais qu'il en résulte qu'ils arrivent au pouvoir, que leur succès contre Decazes le prouve, cette conséquence me paraît pitoyable. Ce qu'ils n'ont pu obtenir avec la majorité dans lés Chambres, le 20 Mars, et deux cent mille étrangers n. 27
derrière eux, ils n'ont pas de chances naturelles pour l'arracher. Je le répète, ce n'est pas là qu'est le danger; le croire en serait un, et c'est le seul que je redoute.
Au revoir, mon cher ami, je vais mieux sans être encore très fort. Le temps et les événements sont contraires.
AU DUC DECAZES
Paris, 14 mars 1820.
Les lois d'exception vont donc passer après les orageuses discussions que vous avez lues. Le ministère n'en aura point pour cela acquis plus de force ; il sera comme auparavant une autorité provisoire destinée cl avoir l'air de gouverner, pendant qu'on fera une loi d'élection etjusqu'au moment où, de l'exécution de cette loi, sortira une Chambre nouvelle. Quant aux coups d'Etat, au gouvernement par ordonnances, plus je regarde, plus je doute que ce genre de résolutions soit prudent. Personne ne voudrait se compromettre à ser%'ir d'instrument et n y aurait désobéissance presque générale. Le pouvoir ne fait pas assez peur pour aller jusque-là? L'affaire d'Espagne a fort animé les esprits. D'ailleurs le despotisme n'est pas une arme facile à manier. Il faut être prudent, habile et surtout impartial pour régner tyranniquement ici. Quand on ôte la liberté aux uns, il faut l'ôter aux autres. La tyrannie des gens faibles est la pire et la moins durable. N'est pas Bonaparte qid veut ! Et, quoi qu'en pense M. de Vitrollcs, il ne lui a pas légué son secret.
Je vous dis là d'assez froides généralités, c'est que
FÉVRIER 1820-JAXVIER 1821. 419
je ne trouve pas les détails aussi intéressants ni aussi utiles que leur résumé. Les conséquences qu'on tire des faits me sont toujours plus curieuses.
Quand reviendrez- vous, cher ami? Pas prochainement, sans doute. Il me semble que, pour être conséquent au parti que vous avez pris, votre absence se prolongera. Vous êtes ami et ami actif de ce ministère-ci; non seulement vous lui souhaitez du bien, mais vous lui en faites autant que votre position le comporte. Vous vous êtes sacrifié vous-même pour cela. Ainsi, tout ce qui est contre ce ministère n'est pas pour vous. D'un autre côté, la plupart des gens avec lesquels il marche sont vos ennemis personnels, de sorte que votre position politique est toute d'abnégation.
A M. DE SERRE
Paris, 20 mars 1820.
Ma lettre vous trouvera encore, mon cher ami, dans le repos de ^'ice ; mais j'espère pourtant que vous tarderez peu à revenir. On me dit, d'après vous, que vous êtes bien, cela ne suffit pas encore ; pour les combats que vous aurez àUvrer, il faut être tout à fait fort.
Je vous ai sommairement raconté quelle était la situation lors de la retraite de notre ami et de la formation du nouveau ministère ; depuis il n'y a pas eu de changements notables. On pouvait craindre que les circonstances où les ministres avaient pris le pouvoir, l'impulsion folle et furibonde qui les y avait poussés, la répugnance de quelques-uns d'entre eux pour les hommes et les opinions qui s'approchent de la gauche.
les ménagements à garder envers un parti qui promettait la majorité, ne précipitassent le gouvernement vers les ultras! Il était croyable qu'on allait être en proie h leurs exigences; ils demandaient des places, ils demandaient aussi quelqu'un desleurs au ministère. De tout cela, il n'en a été rien encore. Le gouvernement appartient bien évidemment à des idées toutes différentes de celles qui, l'an dernier, vous ont appelé au ministère; il est placé sur l'autre terrain; mais c'est jusqu'ici sans s'être abandonné aux folies et aux sottises de ce cûté-là. Si cette conduite peut être en quelque sorte attribuée à la volonté des personnes, la force des choses y est pour encore plus. L'exiguïté de la majorité, la A-ivacité de la discussion ont montré aux ultras de la Chambre des députés quelle était leur chance. Ils ont compris que, dans ce moment, il leur était impossible de se mettre en nom dans le ministère ; qu'il leur était même dangereux d'entraîner trop celui-ci vers eux. L'affaire d'Espagne est venue ajouter à cette crainte sage, mais les ultras du château, des salons et même un peu de la Chambre des pairs, sont moins avisés, et ne se rendent pas si bien compte des impossibiUtés.
Voilà donc aujourd'hui la position des ministres : une majorité de dix- neuf voix formée avec un parti qui se contient à grand'peine dans des bornes raisonnables; et en face de soi une forte minorité, bien diverse aussi, mais foncièrement hostile à la direction sui^âe en ce moment. Nos amis ont essayé d'abord de s'imposer le plus de bienveillance possible pour le ministère : ils éditaient soit de le combattre ouvertement, soit de l'appuyer. 11 n'était guère possible de rester dans cette altitude prudente et perplexe : vous
savez qu'il y a dans tout cela des antipathies personnelles. On ne s'est nullement cherché, au contraire; avec les alliés qu'il avait, le ministère se serait compromis en se concertant avec le centre gauche : celui-là voulait qu'on vînt à lui, et non pas se ranger à une obédience semi-ultra. Je crains donc que la discussion de la presse n'amène quelque dissidence éclatante. Camille et peut-être Royer parleront. On est en disposition de se blesser de ce qu'ils diront, et eux ne pourront guère parler sans blesser.
J'aurais désiré que cet incident (1) ne précédât point votre arrivée; peut-être l'auriez-vous prévenu, peutêtre auriez-vouspu ramener ensemble les deux centres. Maintenant la chose sera plus difficile.
Votre retour sera un événement important. Avec votre nom, votre caractère et votre talent, vous ne devez pas laisser un ministère dont vous faites partie, flotter ainsi dans l'incertitude, et disparaître entre le choc des deux partis. Ils sont bien peu raisonnables tous deux. Nos amis ne le sont guère non plus; ils ne font rien et nuisent à qui veut faire. Pouvez-vous, avec toute la force de votre conviction et en donnant confiance à tous les effrayés de la Chambre, faire passer le renouvellement intégral, seule ancre de salut? Cela n'est sans doute pas impossible, mais que de difficultés! Royer et la commission ont un projet de loi d'élection que je trouve assez bon : il consiste à faire varier le cens par département. Dans les uns, il faudrait trois cents francs comme aujourd'hui, puis quatre cents, cinq cents et six cents pour la première classe; de plus, des dislocations de collèges. Villèle,
(I) La discussion sur la loi de sûreté, c. b.
de son côté, veut les deux degrés dans les électeurs à trois cents francs. Le projet du ministère (1) n'est pas même regardé, il est non avenu. Pourrez-vous, en arrivant, opter pour l'un des deux projets en y mettant pour condition le renouvellement intégral et l'augmentation du nombre? C'est probablement ce qu'il y aura à tenter.
Le projet de la gaucbe est bien meilleur; s'arranger avec elle serait cent fois préférable. Mais cela est peut-être beaucoup plus difficile, et comporte sur les personnes des transactions qui sont aussi très épineuses.
Vous voyez, cher ami, je vous fais un rapport de toute impartialité. Cela m'est assez facile et conforme aux habitudes de mon esprit; en outre, que conseillerai-je? Je ne sais rien de bon, rien de vraisemblable comme succès, aussi je m'abstiens soigneusement de tout et de tous, parce que rien ne me convient. Mais vous êtes ministre, mais vous êtes M. de Serre, et vous serez condamné à choisir et à agir.
(1) Le projet du ministère, déposé le 13 février par M. Siraéon, comportait deux cent cinquante-huit députés nommés par les collèges d'arrondissement, composés d'électeurs payant un minimum de trois cents francs d'impôts; cent soixante-douze députés, élus par les collèges départementaux formés de six cents électeurs au plus et de cent électeurs au moins désignés par les collèges d'arrondissement sur la liste des électeurs payant mille francs d'impôt. La moitié des cotes fixées pour être éligible ou électeur devait être payée en contribution foncière sans qu'il fût tenu compte des centimes départementaux ou communaux, c. b.
AU DUC DEGAZES.
Paris, 23 mars 1820.
Le voyage de M. de Saint-Aulaire (1) est presque un événement, mon cher ami. Ces pauvres ultras, qui ont toujours peur des personnes et leur attribuent tout ce qui provient invinciblement des circonstances générales, sont fort troublés. Leur crainte et leur animosité ont, comme cela devait être, ramené un peu les idées de la gauche vers vous. On y dit que puisqu'on a le malheur d'avoir des lois d'exception, c'est entre vos mains qu'elles effrayeraient le moins. Mais ces propos n'ont pas grande consistance ; et à supposer qu'il vous convint de négocier de ce côté, en faisant vos conditions, je doute beaucoup que cela pût s'arranger. Au reste, ce parti, malgré toute sa peur, acquiert chaque jour des forces. Les gens qui consultent le vent s'aperçoivent qu'il porte vers lui et s'arrangent tout doucement pour ne pas le combattre,
La discussion sur la liberté individuelle a été peu favorable. On a beaucoup dit dans les centres et à droite : « Pourquoi avoir exigé de nous cette complaisance inutile ? C'est se compromettre et nous compromettre en pure perte. « La seconde discussion prend une physionomie plus calme; on est déjà fatigué;
(1) L'opinion s'émut pendant quelques instants de cette visite. On attribuait à M. de Saint-Aulaire l'intention de décider M. Decazes à rentrer au pouvoir, c. b.
d'ailleurs on se réserve pour les élections. Royer est en proie à une anxiété vive et douloureuse. Sans l'avouer et peut-être sans se l'avouer, il a le sentiment d'avoir fait bien du mal. Pour qui parler? avec qui se mettre? il n'en sait rien, et, au point où nous en sommes venus, cet embarras est fort naturel ; du moins pour mon compte je le partage.
De Serre va mieux, mais ne retrouve pas ses forces, De là-bas il se méprend sur les relations du ministère avec la droite, et n'en juge pas bien les effets. Ils sont peu de chose encore, en réalité, mais ils répandent une irritation et une méfiance qui iront loin, ce me semble.
Je rabâche; vous savez tout cela aussi bien que moi, à quoi bon vous l'écrire? On dit que le ministère s'afflige de ce que les ultras ont peur de vous. Il n'a pas de reproche à vous adresser; mais votre présence en France chagrine ses nouveaux amis : les contenter, c'est chose difficile, les mécontenter c'est perdre le seul auxiliaire qu'on ait. Voilà qui est fort embarrassant. Il faudrait bien que vous fussiez à Londres, mais pour cela vous traverseriez Paris et quel émoi parmi les gens qu'on caresse!
DU DUC DECAZ ES
Le Gibeaud-Figeac, 30 mars 1820.
Ce que vous me dites de Royer ne m'étonne pas; je ne le suis pas davantage de son opinion sur les journaux, que je viens de lire, quoique je l'aie entendu,
peu de jours avant mon départ, déclarer qu'il parlerait dans un sens tout différent, et proclamer qu'il avait toujours dit, toujours pensé que la liberté des journaux était impossible. Je n'ai pas eu un mot de ces messieurs, de Guizot pas plus que des autres, et pas un n'a cru devoir élever la voix, je ne dirai pas pour moi, mais pour eux-mêmes, accusés bien plus que moi par ceux qui ne me font presque pas d'autre crime que celui de les avoir, dit-on, trop écoutés et de ne pas les avoir livrés à ces mêmes ennemis à qui ils m'abandonnent. Non, assurément, que je quête des défenseurs et que je me plaigne : j'observe et voilà tout! Je ne voudrais pourtant pas pour Guizot qu'il fût vrai qu'un article du Courrier, en date du 2 mars, fût de lui, comme on me l'a mandé, en me l'envoyant. Ce qui m'afflige, ce dont je me plains, c'est de voir tout le monde occupé à l'envi à démolir et à apporter la désorganisation dans le gouvernement et dans l'administration; car je ne crois pas le gouvernement et l'administration possibles si les fonctionnaires ne marchent pas franchement avec leurs chefs. Je vous l'écrivais peu de jours avant ma retraite, dans la seule occasion où je me sois plaint de vous, et je suis charmé d'avoir pu le dire, avant de quitter les affaires, dans l'exposé de la loi d'élections. Si j'y rentrais jamais, je croirais de mon devoir de remettre en pratique ce que j'ai dit en principe : si cette foi pohtique ne s'étabUt pas en France, il faut renoncer au gouvernement représentatif. Je vous disais que c'était la seule fois que je m'étais plaint de vous, mon ami, et c'était à vous. La circonstance était trop critique pour qu'on se divisât, et c'était une de celles où je crois que l'on doit le sacrifice de son.
426 SOUVENIRS nu BARON DE BARANTE.
opinion personnelle à ceux avec lesquels on a marché jusque-là, et dont on croit l'administration nécessaire. Je vous l'ai dit dans le temps, et certes il ne m'en est pas resté de souvenir pénible, vous le voyez bien. Je n'ai pas ordinairement beaucoup de rancune contre mes ennemis, comment en aurais-je contre mes
arms
Je vous parlais tout h l'heure du cas où je rentrerais dans les affaires ; je n'ai pas besoin de vous dire que je parlais d'un avenir fort éloigné. Il n'y a pas de pouvoir humain qui pût m'y faire rentrer dans ce moment, ou qui pût me faire succéder à M. de Richelieu. Cet oracle est plus sûr que celui de tous les Calchas modernes qui prédisent notre avenir.
AU DUC DECAZES
Paris, 4 avril 1820.
Maintenant que les lois d'exception ont passé, nous A'oici à la loi des élections. La fera-t-on de concert avec la droite, ou la fera-t-on telle que le centre gauche ne la combatte point? Telle est sûrement la question qui occupe les ministres. Le succès de la première combinaison est, en effet, très douteux. On assure que beaucoup de députés, dociles du reste, répugnent aux diverses classes d'électeurs. Si l'on se tire de là, cette nouvelle loi électorale ne portera-t-elle pas des fruits tout autres que ceux qu'on attend ? Tant que ces deux problèmes successifs ne seront pas résolus le gouvernement est provisoire, et sans considération, il n'exercera pas d'influence et ne fera peur à personne.
Une nouvelle Chambre donnera sans doute un élément de force, mais où tendra cette force? Y aurat-il des gens assez habiles et assez décidés pour s'arranger franchement avec elle et servir d'instruments réguliers à son action? Cela serait même impossible sans le renouvellement intégral. Et aujourd'hui on ne peut l'espérer que de cette nouvelle Chambre.
Il y aurait fort à dire sur votre théorie de l'obéissance passive des fonctionnaires publics : vous n'avez point d'aristocratie, ce sont eux qui en jouent imparfaitement le rôle et vous voulez les déshonorer; vous n'en auriez pas un pour député et alors oii en seriez-vous? Vous parlez de gouvernement représentatif, mais en avez-vous un? Non, ni rien qui y ressemble. Le talent ministériel, qui devrait consister à se concerter avec la majorité, à deviner sa tendance, à en faire partie, vit hors des Chambres et s'exerce à obtenir leur obéissance. Il ne l'aura jamais. Une seule session a été un peu bien conduite, c'est celle de 1816. Depuis, le ministère s'est mis en amour-propre avec ses compagnons et a entendu en faire ses serviteurs. Quand on voit mon opinion, il est bien juste qu'on sache me persuader que la chose proposée est bonne en soi, est utile dans les circonstances, ou possible à faire passer.
Vous a-t-on mandé en quelle confusion j'avais fait tomber M. de Fitz-James à propos d'une absurde indignité qu'U avait dite à votre sujet? L'affaire fut bien conduite et arriva tout comme je l'avais voulu (1).
(1) Voir séance de la Chambre des pairs, 2b mars 1820, Archives parlementaires, t. XXVI, 2« série, p. 691. c. b.
DE M. DE SERRE
Nice, avril 1820.
Je A'eux en deux mots, cher ami, vous remercier des récits que vous m'envoyez. Je lis, j'observe et j'attends que j'aie des forces. C'est tout ce que je puis faire. Toutefois je ne suis point ébranlé dans mes premières vues, vous les connaissez, elles m'étaient communes avec de Broglie, et nous y étions arrivés, chacun de notre côté, avant de vous les communiquer.
Il est des points fondamentaux que n'altère pas la violence de la situation; celui sur lequel je n'ai jamais compris votre dissentiment, car vous ne devriez avoir aucun des préjugés qui le repoussent, la nécessité de l'influence de la propriété assez considérable pour être éclairée ou indépendante est de jour en jour plus évidente à mes yeux. Je ne l'accepte pas, mais je prends pour alliés tous ceux qui la proposent.
Certes, au milieu de ce développement de démocratie, ce n'est pas trop que de demander des sources moins démocratiques que celles de la Chambre des représentants et de la Chambre qui a fait la loi actuelle des élections. Cette fausse égalité, qui n'est au fond que l'inégalité la plus odieuse et la plus tyrannique était abandonnée depuis vingt ans pour les détestables fruits qu'elle avait produits, etc., etc. Mais je ne veux pas discuter. Je finis en vous assurant de l'amitié de votre dévoué.
P.-S. — Je veux vous dire encore que je n'admets pas que M. de Serre doive opter et M. de Barante pas.
Y a-t-il des temps où un homme public puisse être neutre, et y a-t-il deux lignes tellement mauvaises qu'il n'y ait pas de choix?
A M. DE SERRE
Paris, 18 avril 1820.
Le Moniteur d'aujourd'hui vous apprendra, mon cher ami, ce qu'est devenue votre loi d'élection (1), et dans quelle petite politique nous sommes tombés. De tels remèdes d'un côté, et les détestables fureurs de la gauche de l'autre, n'est-ce pas une situation déplorable? Le pouvoir, la force, la volonté, Imfluence s'évanouissent chaque jour davantage ; le gouvernement vit au milieu des camouflets ; toutes ses tentatives pour montrer quelque "vigueur sont décousues, n'indiquent aucun plan et n'effrayent personne. L'ordre public et le matériel de la force subsistent encore sans nul échec, grâce à Dieu, et sont même
(1) Le ministère venait de substituer, le 19 avril, au projet déposé le 15 février, une nouvelle proposition. Un collège de département, formé par les plus imposés en nombre égal au cinquième de la totalité des électeurs à trois cents francs, choisissait des députés sur une liste de candidats nommés par les collèges d'arrondissements : chacun de ces collèges devait présenter autant de candidats qu'il y avait de députés à élire dans le département. Si le même candidat était désigné par plusieurs arrondissements son élection était comptée à celui de ces collèges où il avait obtenu le plus de voix et on le remplaçait pour chacun des autres par l'éligible qui avait réuni le plus de suffrages après le dernier nommé, c. is.
assez précieux à la masse nationale ; mais le jour oli une blessure atteindrait ce corps sans vie, la gangrène ferait un chemin rapide.
Cette loi est évidemment insuffisante et ne remédiera à rien. Le projet avoué, l'espérance qu'on y attache, c'est que le collège d'en haut pourra faire des exclusions parmi les candidats présentés par les collèges d'en bas, dont on se méfie, et qu'alors on aura des jacobins médiocres. On a fait une loi pour obtenir M. *** de préférence à M. Constant : c'est comme cela que la chose se dit. Il est possible que cette loi passe; il est possible aussi que dans un mois elle se trouve si décriée que la discussion n'en commence même pas. En tout cas, elle serait violente et scandaleuse ; elle exalterait encore les esprits, et accumulerait les mauvaises chances pour les élections.
Nos amis sont bien effrayés, et, au fond, ils sont comme ils auraient dû être il y a cinq mois. Mais malgré tout ce que Royer a murmuré et crié contre vous, c'est encore h\ qu'est A'otre fraternité politique.
Il est superflu de vous assurer que j'ai autant que vous la persuasion que la liberté et l'ordre ne s'assoiront que sur une base aristocratique, mais je crois que toute classification des électeurs est un moyen de briser cette base, de la diviser en deux parts ennemies , dont l' une fera entrer dans le gouvernement l'influence des classes inférieures : c'est accorder une représentation aux radicaux, tandis qu'une corporation unique, étrangère aux souvenirs de l'aristocratie ancienne, peut être, sans inconvénient, très restreinte et conférer une grande force au gouvernement qui sera alors sa chose et son organe. La loi actuelle
FÉVRIER t820-JANVIER 1821. 431
a donné quatre-vingt mille membres à cette corporation, est-ce trop? Réduisez-les à cinquante mille, à trente, si vous voulez. Il y en aura bien assez pour que l'administration du royaume soit contrainte, sous le joug de la publicité, d'être régulière, juste et égale, et par conséquent satisfaisante pour la masse.
Quant à opter, mon cher ami, j'opterai dans mon vote, j'opterais avant, si j'avais à le faire; mais pour le ministère actuel, je suis un homme tout étranger aux affaires; je n'ai point d'avis à donner, car on se soucie encore moins de l'entendre que je ne me soucie de le dii'e.
AU DUC DECAZES
Paris, 8 mai 1820.
Il faudra pourtant bien que vous reveniez quelque jour, et alors ce sera un grand plaisir pour moi de vous revoir et de causer avec vous. Aujourd'hui que vous dirais-je sur les affaires? Sauf la disposition apathique et égoïste qui se dissimule sous les discours les plus aigres et les plus animés, nous serions au plus mal. Chaque jour, à la Chambre et dans la nation, disparaissent ces opinions moyennes et raisonnables que jusqu'ici les ministères ont plus ou moins représentées. Le besoin d'ime solution entière se propage. Je ne sais quand ni comment elle arrivera; mais je suis convaincu qu'elle est indispensable. Le pouvoir se placerait ou à la droite ou à la gauche; et comme l'une et l'autre se seraient recrutées de gens sensés et honorables, elles fourniraient un ministère présentable, qui, grâce au renouvellement intégral, ne serait
pas mené par la queue du parti. Ce ministère, en «'installant, établirait nettement qu'il ne peut avoir aucun ménagement pour le parti opposé. Si c'est un ministère de droite, il devrait procéder à une <5puration vaste et complète. Vous savez du reste que je n'admets point cette hypothèse comme durable, les tendances de toutes ces opinions-là étant à mon avis absurdes et inapplicables. Quant au ministère de gauche, il lui serait indispensable de changer du tout au tout le palais et de faire vivre le roi et les princes dans un entourage analogue au gouvernement et à la France. Userait nécessaire qu'il prit, pour sa seconde ligne, beaucoup d'hommes dont les noms inspirent d.e la répugnance et ne sont pas revêtus de ce qui nous semble la considération pubhque. Une fois le pouvoir placé là, et tout en l'y plaçant on obtiendrait de ces gens qu'ils le rendissent fort, durable, inaccessible aux assauts de la populacerie, ils fortifieraient une possession devenue la leur.
Il y a dans cette combinaison d'assez beaux, rôles à jouer; mais non sans risques, cependant on peut réussir. Maintenant sommes-nous à ce moment?
Quant à la loi des élections son sort roule sur di.\ voix, pour lesquelles le ministère a beaucoup plus de chances que l'opposition. Si l'idée se reprend, que la loi amènera beaucoup d'ultras, elle ne passera point comme elle est. Rejetée, il faudrait se hâter pour le salut du trône d'essayer la combinaison que j'indique; adoptée sans changements, le ministère serait livré aux ultras, ou du moins traîné à leur suite. Toutefois le vote d'amendements graves est possible, ce qui différerait la solution jusqu'aux élections. Or que ceUes-ci soient une victoire de la gauche, jamais le
danger n'aura été plus grand, car il serait trop tard pour composer alors avec elle.
Il a été très question de vous depuis deux ou trois semaines. Vous êtes fort appelé, même par ceux qui sont loin de vous être conformes. Car il y a dans ce pays un si grand fond d'amour du repos, qu'il aime mieux avoir ce qu'il désire, un peu moins complètement et un peu moins tôt, que d'y arriver par le hasard des agitations. Chacun voit donc en vous le point de jonction entre le roi et la France nouvelle; c'est par vous qu'ils ont pu entrer en rapport ; vous partis ils se sont isolés l'un de l'autre.
Sans se rendre compte de votre position, on s'est donc familiarisé avec la pensée de votre retour. L'idée de l'extirpation complète du gouvernement occulte venait s'y rattacher. Mais on n'examinait pas jusqu'à quel point vous pourriez porter le fer et le feu dans cette plaie poUtique. On ne songeait pas à la composition indiquée de ce cabinet nouveau, au scandale de quelques alhances devenues nécessaires. Pour moi, qui vous connais, tout cela ne s'arrangeait pas dans ma tête. On ignore tout à fait l'opinion de Serre; il doit être fort en peine et bien embarrassé.
nu DUC DECAZES.
Le Gibeaud-Figeac, 10 mai 1820.
Je sais que j'ai des remerciements à vous faire pour l'histoire d'une circulaire de moi, mais je n'en sais que ce que vous m'avez dit et j'attendais toujours des détails que personne ne m'a donnés, et qu'il paraît que le procès-verbal de la Chambre n'a pas contenus, li; 28
J'ignore si ces messieurs se lasseront : je leur en ai laissé le temps; il faut pourtant que tout finisse, et il y a des moments où je suis tenté de relever un peu sévèrement la première sottise de ce genre qu'ils me feront. Je me persuade qu'il ne me sera pas difficile de les dégoûter d'y revenir.
Votre position m'occupe beaucoup, mon cher ami; une lettre de Guizot m'inspire beaucoup d'inquiétudes, je voudrais bien vous tenir ici vingl-quatre heures, pour causer à fond sur vous et votre avenir. Je ne rentrerai pas dans la discussion du point que nous traitions dans nos dernières lettres, je craindrais de trop vous prouver que j'ai raison et de vous convaincre. Vous devez songer à vos enfants (i) et à l'ingratitude des hommes et de l'opinion poUtique qui ne tient compte de rien et à laquelle on ne doit rien sacrifier, car ce que l'honneur commande, je ne l'appelle pas un sacrilice.
Je ne sais plus où est de Serre. Guizot se trompe complètement à mon égard. 11 a grand tort aussi de croire que je puisse consentir à m'embarquer avec un équipage dont chaque marin manœuvre à part et pour son compte personnel, et une flotte dont pas un bâtiment ne veut aller de conserve. L'événement a justifié tous mes pressentiments et réalisé mes prédictions ; si on avait accepté mon projet mitigé et faisant une juste part à tout le monde, on n'aurait pas les deux degrés. Maintenant les deux personnes qui s'en désespèrent ne trouvent rien de plus simple que de dire
(1) Un traitement de cent mille francs était attribué, à cette époque, au directeur général des contributions indirectes, c. B.
FÉVRIER 1820-JANVIER 1821. 43d
que si on n'avait pas eu un projet moyen, on n'aurait pas été amené à celui-ci, au lieu de reconnaître que celui-ci eût été amené trois mois plus tôt. Si, du mois de janvier 1819, on avait reconnu, avec moi, la nécessité de faire quelque chose, peu aurait suffi ; je n'aurais demandé qu'une dislocation des collèges pour avoir un résultat satisfaisant et suffisant. Si après la proposition Barthélémy, on avait voulu encore s'y ralher au lieu de se hâter, comme Royer, de combattre d'avance mon plan à la tribune, il eût été temps encore ; si à l'ouverture de la session, on avait voulu sincèrement et fortement le renouvellement intégral, les arrondissements et la division des centimes, on n'aurait pas eu ma loi ; si on avait voulu ma loi, on n'aurait pas les deux degrés. 11 ne faut qu'un peu de mémoire et de la bonne foi pour constater tout cela avec moi. J'ai fait mon devoir jusqu'au bout, je le fais encore, en levant les mains au ciel pour mon malheureux pays et pour mon roi.
AU DUC DECAZES
Paris, 16 mai 1820.
Je croyais votre sœur (1) avec vous, mon cher ami^ et je lui avais écrit sur-le-champ que ma femme était accouchée heureusement d'une fille le 11 au matin. Cet enfant-là, par-dessus trois autres, me compose un bien gros bagage, surtout pour un temps si variable et si chanceux. Je vous remercie d'y songer avec amitié. Je ne suis point une tête exaltée et les
(1) Madame Princeteau. c. b.
436 SOUVENIKS DU BARON DE BARA.NTE.
résolutions que je prends sont, d'ordinaire, assez judicieusement calculées sur la connaissance que j'ai de l'état des choses et de mon propre caractère. Ainsi le jour où je quitterais ma position, c'est la veille du jour où elle me serait insupportable. Je devancerais de peu ce qui arriverait quelques semaines plus tard, indépendamment de ma volonté.
Peut-être touchons-nous à une position de ce genre. 11 me semble que ce pauvre ministère est de toute nécessité dans une attitude qui sera bientôt pire que la vôtre pendant la Chambre de 1815. Encore n'aviezvous aucune obligation aux ultras, n'aviez- vous pas à vous humilier devant eux, au lieu qu'ici il faut subir à la fois et le pardon et le joug. Il paraît que de Serre revient aujourd'hui tout courageux. Il trouvera le terrain fort changé. Il croira produire de l'effet en disant tout et en traitant les questions à fond. C'est précisément ce dont personne n'a plus peur et ce qui se ferait même sans lui. Au pomt où l'on en est, il ne peut guère ni donner ni ôter des voix à ce projet. Le ministère est, dit-on, plus inquiet qu'il y a quelques jours.
En définitive, ou tout ù l'heure ou d'ici à six mois, il sera statué définitivement sur le parti ultra. II sera déblayé de partout, ou il dominera le pays par une autorité violente et inquiète. Cette espèce de citadelle appelée la cour lui sera soustraite , ou bien il aura aussi le gouvernement.
Nous sommes dans la triste affaire Louvel. Bastard y montre beaucoup de discernement et de caractère. Il enlève courageusement aux ultras tout prétexte à tirer de là de quoi satisfaire leur ardeur soupçonneuse et leurs penchants inquisitoriaux. Jamais rien ne fut
plus clair que le merveilleux isolement de cet homme. Je sais gré à Bastard du soin avec lequel il dégage toutes les infamies, qu'à votre sujet, on avait voulu mettre dans cette affaire. Il fait ressortir avec une convenance parfaite ces manœuvres de la haine en délire. La tournure de ce procès est encore une sorte d'échec pour ces messieurs.