SUR LES ÉMEUTES DE JUIN
(8, 9, 10 juin.)
Les émeutes de juin 1820, décidèrent la situation. Elles ne furent le résulta t ni d'un complot ni de l'action régulière d'un comité directeur. Les esprits s'animaient de plus en plus. Le ministère avait repoussé l'amendement de M, Camille Jordan (1) et il devenait évident que si l'on adoptait cet amendement M. de Richeheu se retirerait. Aussi le résultat de ce scrutin était-il impatiemment attendu. Il y avait foule aux abords du palais Bourbon. M. de ChauveUn, malade, fut apporté en chaise à porteur : les jeunes gens l'applaudirent. En cela, nulle préméditation. Le lendemain, des gardes du corps et des officiers de la garde royale, en habits ci\'ils, vinrent avec des bâtons plombés, insultèrent les jeunes gens et presque les députés. Le ministère n'était pas en état de réprimer ces manifestations royalistes. Très sincèrement, les députés de la gauche se crurent Hvrés aux \dolences,
(1) L'amendement de M. Camille Jordan consistait à former dans chaque département autant de collèges électoraux que le département nommait de députés, c. b.
aux assassinats, dont ils savaient très capables les exaltés et même quelques-uns des meneurs du parti ; ils eurent peur, une vraie peur, comme peuvent l'avoir des gens de courage, sans fuir le danger. C'est avec cette conviction qu'ils attaquèrent à la tribune la faiblesse et l'incurie du ministère; elles leur paraissaient une connivence. De son côté, le ministère, qui ne croyait pas et ne voulait pas croire aux excès possibles des officiers royalistes, ne voyait que mauvaise foi dans les vives plaintes et les accusations des orateurs de la gaucbe ; elles lui semblaient des provocations déclamatoires à la révolte.
Les doctrinaires ne s'associaient pas à la gauche, ils y remarquaient beaucoup trop d'exagération. Cependant Camille Jordan, avec sa candeur et sa gravité accoutumées, prit au grand sérieux les périls des députés et s'irrita de l'impertinente quiétude du ministère; les discussions furent belles et fortes. M. de Serre s'y montra admirable d'énergie et de courage; tout tenait h lui en ce moment, il n'y avait que son talent, que sa parole hardie et pénétrante qui pût imposer silence aux discours animés de M. Manuel, de M. Périer, de M. LafPitte,
Malgré l'agitation des esprits pendant ces quelques jours, il n'y eut pas derrière ces désordres autant d'impulsion commune, d'argent donné, de chefs secrets que l'ont dit quelques historiens. Sans doute le parti révolutionnaire voyait avec complaisance les embarras du gouvernement, les essais de sédition. Mais rien n'était préparé pour un succès, sans aucune probabilité. Les sociétés secrètes existaient, il est vrai, et déployaient h cette époque plus d'ardeur et d'activité que jamais : toutefois elles ne mettaient
encore leurs espérances que sur les soldats et l'armée. C'était là qu'elles exerçaient tout leur travail, comme on put le constater bientôt après. Le ministère avait trop peur des complots, comme les libéraux avaient trop peur des officiers de la garde royale. A aucun instant de la restauration le gouvernement ne fut si faible, si dénué d'appui, si peu soutenu par une opinion quelconque.
La répression était timide ; on ne comptait pas complètement sur la troupe et peut-être avait-on raison. D'ailleurs, c'était la première fois que le gouvernement de la restauration avait à tirer des coups de fusil, ou à ordonner des charges de cavalerie contre le peuple ; cela était grave et comportait quelque hésitation. M. deRicheUeu eut un moment l'idée d'user de la garde nationale, il en parla à M. Beugnot qui lui répondit : « Sans doute, elle réprimera l'émeute bien mieux que la troupe de Ugne et presque sans être obligée aux moyens violents; mais alors il faut céder sur la loi des élections, car la garde nationale ne peut être employée contre son opinion. »
Il y eut aussi un jour où le danger sembla si imminent que M. Laine conçut la pensée de traiter, non pas avec le centre gauche, rien au monde ne l'eût décidé à chercher là un secours, mais avec la gauche. Il avait eu de bons rapports avec M. Laffitte, il lui écri^'it et lui demanda une conférence. Cette négociation ne fut pas même commencée, les émeutes cessèrent presque par lassitude, car elles étaient sans but et sans direction, excitées plutôt par une vivacité de la jeunesse que par un mouvement d'opinion populaire.
Mais leur résultat pohtique fut une détermination
arrêtée du ministère, d'achever de contracter alliance avec la droite; là seulement il pouvait emprunter quelque force.
DE M. BENJAMIN CONSTA.NÏ.
Paris, juin 1820.
Je vous assure, mon cher Prosper, que, sans être fort inquiet, parce que je suis assez préparé à tout, je ne suis rien moins que convaincu que nous et la France échappions aux résultats de l'absurdité des ministres. Je voudrais bien contribuer à ce que la position devînt stable et bonne; mais je n'en vois pas les éléments. M. de Serre, en qui je croyais, est, sans contredit, le plus mauvais : il joint la conscience au mensonge. J'aimerais bien mieux de la corruption tout ordinaire, on sait au moins à quoi s'en tenir.
Je regrette de vous voir si peu; je crois, que dans l'élat, comme disent les gens de loi, nous devons être d'accord sur bien des points, et en tout cas, causer avec vous est toujours un plaisir.