U COMTE GERMAIN
Plombières, 5 juillet 1820.
Plus je rêve au passe et plus je m'applaudis de cette démission (1) qui me rend mon indépendance et
(1) Le comte Germain venait de donner sa démission de préfet du département Je Seine-et-Marne, c. b.
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mon libre arbitre tout entier. Me voilà donc affranchi des froideurs de Pasquier et des dernières révérences du duc de Richelieu. Je n'aurai plus à négocier avec ma bile, et à composer avec mes impressions. Je pourrai dire ma pensée toute crue et faire tomber mes vérités sur qui me plaira. Tout cela me dilate le cœur et me fait concevoir l'espérance de n'être pas inutile il l'opinion que je défends.
La moment approche, où il n'y aura plus aucun ménagement à garder avec certaines erreurs ou certaines prétentions. Il faut donc se préparer à leur livrer combat, et c'est la pensée qui me domine exclusivement. J'ai ôté un vêtement pour être plus agile, et toutes les fois que j'aurai le bonheur d'avoir raison, 11 n'y aura guère de convenance qui m'empêchera de dire tout ce que j'aurai sur le cœur. Toutefois, U m'en <;oûte de quitter cette bonne Brie, oîi j'étais estimé et où j'ai fait quelque bien. Je m'étais attaché à cette chentèle qu'on par^'ient à se former par une administration juste et paisible. Mais ma con^1ction est devenue trop vive pour me taire sur ce que j 'improuve. J'aurais ressemblé à ces préfets de 1815, qui vendaient le gouvernement et leurs administrés à une poignée d'ultras. Une condition pareille ne peut être la mienne, €t je deviens trop ^deux dans les affaires pour obéir à d'autres qu'à mes amis.
Ici, le maréchal Lefebvre me raconte des histoires de l'armée du Rhin que j'écoute avec une attention qui le ravit. Il me parle aussi du présent et de ce petit Decazes qu'il aime à la folie, malgré ses faux pas. Il me disait hier, à propos de Louvel, que quand Lally le sommait de nommer ses complices, il avait dû répondre : « — Ils ne peuvent être que dans cette
Chambre, car on y a tiré bon parti de ce que j'ai fait! » — Pas si bctel
DE M. DE CUATEAUVIEUX.
Genève, 12 juillet 1820.
J'ai reçu, monsieur, avec vive reconnaissance une opinion bien importante, puisqu'elle est prophétique. Je vous remercie de ce discours (1) parce que je le crois fort utile. Je vous remercie de me l'avoir envoyé, parce que j'y ai été fort sensible.
Vous arrivez, monsieur, en France atout ce que vous
(i) M. de Barante avait présenté, le 24 juin 1820, à la Chambre des pairs l'amendement suivant à la loi électorale :
« Article ^•^ Le nombre des députés est porté à quatre cent trente. — Art. II. Chaque département se divise en autant d'arrondissements électoraux qu'il a de députés à nommer. La réunion des électeurs de chacun de ces arrondissements nomme un député. » Cet amendement fut repoussé et le texte de la loi votée par la Chambre des députés, adopté.
La loi du 29 juin créait deux cent cinquante-huit députés, nommés par les collèges d'arrondissement et cent soixante-douze élus par les collèges de département. Ces derniers collèges étaient composés des plus imposés en nombre égal au quart de la totalité des électeurs à trois cents francs. Elle fut appelée la loi du double vote, parce que le plus imposé qui prenait part au vote du collège de département n'était point exclu, comme l'avait prescrit le projet du 15 février, du collège d'arrondissement où ses impositions lui donnaient aussi le droit de voter. Il pouvait donc concourir à l'élection et des députés d'arrondissement et des députés de département, c. n.
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et le petit nombre d'esprits de votre bord souhaitez. Mais vous n'y arrivez pas à priori, par la force des bonnes raisons, par la conviction universelle de ce qui est bon et raisonnable. Vous n'y arrivez pas ainsi par la raison que les affaires ne s'arrangent pas dans un grand pays par l'effet d'un consentement général : mais par une suite d'arbitrages entre les forts et les faibles.
Or, c'est précisément h\ où vous en êtes. Les partis sont alternativement forts et faibles; à chaque passage il se fait un arbitrage entre eux. Cet arbitrage donne des points accordés, sur lesquels on ne revient plus. Ces points entrent dans la législation des habitudes et forment dès lors le droit commun de la nation .
Ainsi la loi d'élection, monsieur, dont vos débats ont inopinément accouché, demeurera, ou à peu près^ parce qu'elle a été consultée par tout le monde. Ainsi l'élection directe se trouvera consacrée. Toute la loi consiste en cela : car ensuite on pourra modifier les formes du rassemblement à volonté, et suivant l'expérience. L'essentiel était de faire arrêter aux ultras le principe du direct.
Votre législation se formera ainsi lentement. Mais il est évident aujourd'hui qu'elle se formera, parce qu'elle est en mouvement et ne peut pas s'arrêter à moitié chemin, puisque les deux partis la tirent h l'envi.
Auguste de Staël vient d'arriver en son château. Je reçois un billet de lui et je vais aller le voir : nous parlerons de vous, monsieur, dans ce château où nous avons passé des jours si animés et qui attachent si fortement à tout ce qui rappelle leur souvenir.
AU COMTE DE MONTLOSIER
Paris, 15 juillet 1820.
Nous ne sommes pas aussi malades que vous dites. Le ministère suppose au roi et aux Bourbons cent fois plus d'ennemis qu'ils n'en ont réellement. Les nouvelles alliances ont produit une excitation exagérée, et alors on la juge factieuse, on la juge créée par des manœuvres. On prend des expérances, des mauvais propos et des intrigues pour des complots; on prend l'humeur et la vivacité du moment pour des sentiments profonds et irréconciliables. Les élections se ressentiront de ces dispositions.
M. de Serre part après demain pour le Mont-Dore, il a joué un rôle important dans ces derniers temps €t a montré un benu talent, mais il n'est quau commencement du combat et il fait bien d'aller chercher des forces.
SUR LA DISGRACE DES DOCTRINAIRES. (16 juillet 1820.)
Nous ne pouvions nous décider à croire que le ministère allait consommer sa jonction avec le parti royaUste et qu'une rupture éclatante était sur le point de le séparer de nous. Car il nous semblait clair que cette alliance le perdrait et que peu après il lui faudrait abandonner la place aux vrais chefs de la droite. Le gouvernement entre les mains des royaUstes exagérés était alors, pour les gens sensés, le gage certain d'une révolution, qui chasserait la dynastie,
comme en effet il est advenu plus tard et autrement que nous ne le supposions. Nous nous disions donc que des hommes sages et prévoyants comme M. Pasquier, M. Portai, M. Mounier ne voudraient pas jeter eux et le pays dans de si périlleuses chances.
M. de Serre avait encore quelques rapports de confiance et d'amitié avec plusieurs d'entre nous. Comme la session finissait, il était venu un jour déjeuner chez M. le duc de Broglie, sur le point de partir pour les Pyrénées et h qui il désirait faire ses adieux. M. de Broglie lui demanda s'il était vrai que le ministère comptait rompre avec les doctrinaires, il protesta qu'il n'en serait rien. « Nous allons avoir trop besoin d'eux contre les foUes de la droite ! » s'écria-t-il. 11 parlait à peu près de bonne foi, j'en suis convaincu et à ce moment il résistait à la résolution passionnée deM. de Richelieu et de M. Laine, ou, pour mieux dire, à la nécessité presque absolue de la situation, car, au fait, les doctrinaires ne disposaient nullement des voix de la gauche et ne pouvaient donner la majorité. Les amis et serviteurs de M. de Richelieu travaillèrent avec une grande persistance et un zèle fort actif à entraîner M. de Serre d'ailleurs déjà bien loin de son point de départ. Sa femme à qui Monsieur faisait débiter beaucoup de gracieusetés était du complot. M. de La Boulaye et M. de Wendel, un compatriote et un camarade à lui, ne le quittaient pas et le gardaient à vue pour l'empêcher de rencontrer ses anciens amis, et surtout M. Royer-Collard, susceptible de peser encore sur lui. « J'aurais couché en travers de la porte pour l'empêcher d'entrer », a dit depuis M. de Wendel.
Ces messieurs n'avaient nul besoin de prendre
tant de précautions. Nous n'avions aucune ardeur à conserver des amitiés qui se retiraient de nous, et encore moins une position à laquelle nous n'aurions pas sacrifié nos opinions. J'avais passé huit jours sans voir M. de Serre et sans m'enquérir de tout ce qui se préparait autour de lui : J'allai un matin à la chancellerie; il m'emmena de son cabinet dans le jardin et là il commença à m'avouer qu'il se disposait à porter h la signature du roi les ordonnances qui retranchaient du conseil d'État, M. Royer-Collard, M. Camille Jordan, M. Guizot et moi. Il me parla du regret qu'il éprouvait de sévir ainsi contre ses amis. Il m'expliqua quels avaient été, selon lui, les torts de leur conduite, me prit à témoin des inconvénients de leur caractère; il espérait que ce ne serait qu'une rupture momentanée, en ajoutant qu'il était sûr de les retrouver dévoués, quand il s'agirait de sauver le roi et le pays des périls qui pourraient advenir.
Il avait maintenu le titre de conseiller d'État à M. Royer-Collard et était certain qu'il conservait une position aisée par ses fonctions au conseil de 1" Université. M. (}uizot avait une pension, elle ne lui serait pas retirée. Quant à M. Camille Jordan il s'exprimait autrement : le discours sur les émeutes, la discussion soutenue en commun avec la gauche avaient laissé une rancune que M. de Serre empruntait de M. de Richelieu plus qu'il ne l'éprouvait lui-même. Pour moi, il me plaçait à part, et se louant beaucoup de mon caractère bienveillant et calme, de mon langage conciliant, de mes opinions modérées ; il n'avait pas une disgrâce à m'annoncer, le roi me nommait son ministre à Copenhague. Je devais, disait-il, me féhciter de cette honorable occasion de m'éloigner, de quitter
le théâtre où la politique était livrée à tant de chances. « — Nous entreprenons une chose difficile et que peut-être vous trouvez peu probable; nous voulons gouA''erner raisonnablement en nous appuyant sur la droite. Si nous réussissons, si nous assurons le repos du pays, il sera évident que nous aurons eu raison, vous n'aurez pas un blâme contre nous et vous redeviendrez des nôtres. Si nous échouons, cette apparence de disgrâce vous sauve de toute responsabiUté et ne trouble aucunement vos bonnes relations avec vos amis. » Tout cela fut mêlé de force compliments. J'écoutai; je ne répondis guère; je ne m'engageai à rien et j'accourus apprendre cette nouvelle à M. Royer- CoUard et aux autres disgraciés. Comme on peut croire, ils ne furent pas fort émus du chagrin de ne plus être conseillers d'Etat ; ils s'attendaient plus ou moins à ce dénouement, tout simple, s'il eût émané de M. de Richelieu. Mais la conduite de M. de Serre, cette amitié oubliée et trahie, sans précautions, sans égards, sans procédés, sans explication ; cette apostasie si complète de celui d'entre nous dont les opinions avaient été les plus vives et que souvent nous avions eu à modérer; cette détermination contraire à des assurances données la veille, était de nature à faii'e naître des sentiments amers et hautains, une tristesse mêlée de dédain, d'autant plus qu'il y avait en ce temps-là, dans les opinions pohtiques, un fond de sérieux et de pleine sincérité. M. Guizot ne possédait point de pension; M. Royer-Collard était seulement professeur à l'Université et partageait des appointements modiques avec son suppléant. M. de Serre avait eu la légèreté de n'y pas même regarder. Jamais M. de Serre n'a depuis échangé une parole
avec aucun de nous ; jamais aucun rapprochement n'a été essayé : il savait trop bien ce que nous avions dû penser. Une seule fois, l'année suivante, je le rencontrai chez M. Portai; il se leva deux minutes après que je fus entré.
Mais si notre rupture avec lui fut complète, sans cesse nous l'avons regretté et nous nous sommes rappelés le souvenir de son talent et le charme de son intimité.
DE LA DUGUESSE DE BROGLIE
Cauterets, 21 juillet 1820.
Cher Prosper, j'ai le besoin de vous répondre à l'instant même. Non, jamais de ma vie, je n'ai éprouvé une indignation pareille à ceUe que j'éprouve contre M. de Serre. Nous avons traité cette question-là deux jours avant mon départ, et il s'est exprimé comme moi. Il y a là dedans une telle médiocrité de vues que cela me révolte, et vis-à-vis de Guizot surtout! Il y a une abnégation du sort de ses amis, un sacrifice de leur existence qui me parait sans exemple . J'en souffre beaucoup et je sens qu'il me sera insupportable de le revoir.
Je n'ose guère entrer dans vos décisions intérieures et puis je suis peut-être un peu passionnée pour mes intérêts; mais si j'en avais le droit je vous conjurerais de ne pas aller à Copenhague. Puisque nous parlons sincèrement à moins que Tétat de votre fortune ne l'exige, à moins que Césarine (qui est le meilleur juge là dedans et un juge bien noble et bien élevé) ne le regarde comme nécessaire à vos enfants, c'est, ce me semble, la plus haute folie. Votre position po-
litique se présente aujourd'hui plus nettement que jamais, a-ous êtes même bien plus à votre aise pour être modéré, pour attaquer le côté gauche si l'occasion s'en présente, puisqu'on ne pourra plus attribuer votre modération à votre position ministérielle. Vous demandez où vous serez, mais où sommesnous donc? Vous serez avec Victor, avec M. Germain, je dirai encore avec plusieurs autres, tels que M. Mûlhen, etc., qui, sans être tout à fait dans notre ligne, émigrentcependantrexagération du cûté gauche. Que ferez-vous là, je vous le demande? C'est se casser le cou en politique, ce sera tour à tour disgrâce ou faveur : disgrâce du côté des ministres, et puis faveur aux yeux du vulgaire pour vous ôter toute popularité. Au contraire, aujourd'hui vous en reprenez sans faire aucun sacrifice pour cela; aujourd'hui peut se former un ministère de doctrinaires, qui n'aurait jamais pu se nationaliser assez s'ils n'eussent passé par la destitution; aujourd'hui, si l'on se réunit, si l'on se resserre, on peut former un noyau autour duquel se rangera tout ce qui aime l'ordre et la liberté. Vos paroles doubleront de poids et je regarde la %1ctoire comme plus sûre que jamais. Si des relations d'amitié vous font craindre de blesser, que de bonnes raisons n'avezvous pas à donner hors de la poUtiquel Vous séparer de vos alTections, de vos parents ! mener votre femme dans un cUmat affreux ou la laisser loin de vous! Vos quatre enfants, s'en séparer ou les traîner je ne sais où! Quand le ministère aurait fait pour vous tout ce qu'il a fait contre, il ne mériterait pas un pareil sacrifice! Je le répète, je ne sais pas assez votre position de fortune pour prévoir ce qu'elle demande; si elle exige ce sacrifice il sera honorable à vous de II. 29
le faire, car la situation de nos enfants est la première loi, mais aussi, vous bornez là votre avenir, tandis qu'en restant vous leur en ouvrez un plein d'honneur et d'espérance. Quand une fois vous serez là, rcAiendrezvous"? Les choses vont si A'ite de nos jours qu'on n'arrive jamais à temps. L'opinion vous oubliera, les changements, les révolutions se feront sans vous. Et d'ailleurs, en quittant la question personnelle, quel appui n'ûtez-vouspasàvotre cause, à ceux qui la défendent; l'opinion raisonnable que nous soutenons a besoin de tous ses défenseurs. Si vous avez encore des engagements personnels avec le ministère, rien ne sera plus noble et mieux vu que de le ménager tout comme avant votre destitution. Je finis, j'en ai assez dit; je laisse Victor, qui est bien plus raisonnable que moi, vous parler dans le môme sens ; seulement je veux me rappeler à Césarine, lui dire que j« l'aime de tout mon cœur et que je trouve indignes les gens qui ont pu se résoudre à lui faire de la peine et à troubler sa douce et belle vie.
AU DUC DEGAZES.
Paris, 22 juillet 1820.
Ce que vous aviez prévu, mon cher ami, ce que votre amitié avait voulu empêcher, vient d'arriver ou à peu près. En ce qui me touche, on y a mis une extrême bienveillance et des égards. J'ai eu à me louer de Mounier, de de Serre et de Pasquier. Leurs attentions sont venues chercher ma froideur et ma réserve. Quant à mes amis, tout s'est passé avec une gaucherie et une rudesse fort étranges. M. de Serre leur a écrit des lettres semi-ofticielles, semi-familières,
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qui sont présomptueuses et insolentes à un degré inimaginable. Le souverain le plus despotique, qui congédierait le conseiller le plus répréhensible, y apporterait plus d'égards. Pas un de ses collègues ne s'y fût pris de la sorte.
Royer a répondu avec beaucoup de convenance et de dignité, sans nulle irritation. Cette session sui\'ie de la destitution le met dans un état de béatitude orgueilleuse, qui le porte à la modération : Il refuse la pension de dix mille francs qu'on lui jette. Camille répliquera, je crois, par une lettre un peu longue et où l'on trouvera ces expressions pénétrantes que vous lui connaissez. Guizot, le plus maltraité, parce qu'il n'est pas comme les autres, soutenu par une existence personnelle un peu considérable, a refusé aussi les six mille francs de pension qu'on lui offrait. Il se retire h la campagne.
Il ne me semble pas que cette opération rapporte aux ministres ce qu'ils en attendaient. Elle inquiète et indigne sans faire peur à personne. Leurs serviteurs les plus dociles, ceux peut-être qui les ont poussés à cette mesure, la désavouent et la blâment plus ou moins bas. Dans le public, la destitution de Camille est surtout mal prise. Autour du ministère, celle de Royer est encore plus regardée comme une sottise. Quant àmoi, qui, étant plus ménagé, n'ai pas autant les honneurs de la disgrâce, il me paraît qu'on ne s'explique pas beaucoup leur but en m'éloignant. Que veulent-ils? se demande- t-on. Rien ne leur convient donc que la plus aveugle servilité. Parmi toutes les questions qui sont à juger en ce moment, celle de l'obéissance passive du parti ministériel n'est pas la plus petite. Les amours-propres des ministres se débattent
4d2 souvenirs du BARON DE BARANTE.
contre la nécessité du concert préalable et ils s'irritent de ne pas avoir cette sagacité qui consiste à faire ce qui convient aux gens, sans pourtant leur obéir.
Ce bel acte de \'igueur a été résolu dans l'idée d'un renouvellement total de la Chambre. Mais je n'y crois pas. Le danger n'a pas diminué, au contraire; ainsi Ton ne courra pas un tel risque, d'autant qu'on se fait le plaisir d'avoir une parfaite sécurité sur les nominations des collèges d'en haut. Comme je vois les gens de la gauche avoir à peu près le même espoir j'en conclus que personne n'en sait rien.
L'affaire de Naples est d"un grand effet. L'Autriche s'en mêlera. Alors la chose, qui est déjà grave en ellemême, le deviendra davantage. Vaincre la Napolitaine, doit être chose facile. Faire vivre l'Italie dans un état de compression et sous des baïonnettes allemandes, n'est pas aussi simple.
DU DUC DECAZES
Londres, 23 juillet 1820.
• Cher ami, j'apprends votre changement et votre nouvelle situation, je dirai presque avec une égale peine. J'étais parti avec assez de sécurité, et je croyais avoir contribué à éAiter une mesure que je pensais aussi fausse pour le gouvernement et plus fâcheuse pour le chose publique que pour vous-même. Copenhague me fait frémir pour votre femme et pour vos enfants; pour vous-même, à cause de la distance et de la dépense. La Ferronnays, garçon, ne s'en tirait pas; comment vous en tireriez-vous avec toutes vos charges ? Copenhague est d'un ordre un peu supé-
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rieur à Dresde et à Florence, mais ces deux résidences eussent été bien plus convenables pour la santé de votre famille. J'ignore ce que vous ferez, mais il me semble que, sans refuser, vous pourriez gagner du temps, et attendre une autre destination. On dit que M. de Bonnay quitte; que le duc de Richelieu destine M. de La Garde à Berlin. Munich vous serait mille fois préférable à Copenhague. Le duc de Narbonne demande à revenir, et quoique je compte peu sur la stabihté de ce qui vient de se faire à Naples, je vous aimerais encore mieux là que de vous voir mon voisin de Gliicksberg. Je suis bien fâché de n'être pas auprès de vous. Comment de Serre a-t-il oublié tout le secours qu'il a trouvé en vous, il y a six mois, au moment où presque tout le monde nous abandonnait?
Je m'y perds ; que devient Guizot ? n'est-il pas même honoraire ?
Le comité de l'intérieur recevra un fier secours des maîtres des requêtes extraordinaires qu'on lui a donnés! et le malheureux département que l'on livre à M. N*** de M*** I Que peut-on demander, que peut-on espérer d'an pays qu'on donne à gouverner à de tels hommes? J'ai l'esprit et le cœur bien péniblement frappés ! J'espère que vous n'aurez pas attendu de recevoir une lettre de moi pour m'écrire, mon cher ami, je suis bien impatient de vos nouvelles.
AU DUC DECAZES
Paris, 28 juillet 1820.
Je suis bien touché, cher ami, de l'amitié avec laquelle vous vous occupez de ce qui m'advient. Je
4o4 SOUVENIRS DU BARON DE BARANïE.
pense de Copenhague tout comme vous. Mais, en ceci, ce que j'ai voulu, c'est ne pas devenir l'obligé des hommes qui marchent sur une piste si opposée aux lumières de mon bon sens, et qui dérangent ma position sans rime ni raison. Ceux d'entre eux qui ont été de mes amis, m'ont montré une bienveillance assez empressée dont je leur sais gré; cependant, il n'y a certes pas là, comme ils l'ont cru peutrêtre, de quoi opérer une réconciliation. .Te rends procédés pour procédés, voilà tout. Ainsi j'ai dit que Copenhague me convenait peu et cela dit, je n'ai nullement insisté. De Serre, qui m'en avait parlé après la chose résolue, n'avait eu de moi d'autre réponse, sinon que je serais blessé que ce nouveau poste fût à la fois un exil et une diminution d'importance. Ils ont trouvé que Copenhague remplissait cette condition.
Je continue à diriger les droits réunis, comme si de rien n'était. Une administration collective recueillerat-elle ma succession ou nommera-t-on un nouveau directeur général, Chabrol ou Tournon, qui est des plus capables. J'ai pour le moment assez d'insouciance sur moi-même, et quant aux affaires publiques, j'attends et je crains.
Le roi l'autre jour a parlé avec une sorte d'ostentation du bon accueil que vous avez reçu là-bas. Comment y êtes-vous? Ne vous ruinez-vous pas?
Je passerai le mois d'août ici ou aux environs. Après j'irai en Auvergne régler un peu mes affaires. Et puis, je ne sais pas.
Adieu, cher ami, mes dernières conversations m'ont, je croîs, encore plus attaché à vous. Je connaissais votre amitié; je l'ai encore mieux vue.
Lally, qui continue à être à merveille pour vous,
a embouché sa trompette sur toutes ces épurations. Mais les ministres ne se soucient guère des scùnesquïl leur fait. Ils ignorent donc qu'il faut toujours juger les discours des gens, non pas en eux-mêmes, mais comme symptômes.
Paris, 3 août 1820.
Je ne suis plus aux droits réunis depuis hier. On y a formé p^o^•isoirement une sorte d'administration collective. Malgré leur désir d'être bien pour moi, les ministres ont été, dans cette fin, gauches et offensants pour tout ce qui me touche. Il y a une affectation marquée de ne pas établir un lien quelconque entre Tadministration qui finit et celle qui commence. Pas une convocation, pas un renseignement demandé. Je suis un pestiféré, dont on brûle tout le mobilier.
Entre autres choses, ils ont nommé quelqu'un à la place de Maleteste (1), sans qu'il eût donné sa démission, et cela au moment même où ils lui faisaient cent oracieusetés.