DU COMTE GERMAIN
Benais, 17 août 1820.
On est aussi ultra que possible à Tours et dans nos châteaux. J'ai voulu y faire une visite à mon passage
(1) Le marquis de Maleteste, un des plus anciens et des plus intimes amis de M. de Barante, occupait une situation importante dans Tadministration kles contributions indirectes, o. b.
et je suis tombé dans un dîner de conseil général où j'ai produit un effet que je ne connaissais pas encore. A l'instant où mon nom a été prononcé, on se sauvait par toutes les portes, comme si le diable eût pénétré dans le salon. J'ai vu le moment où le vieil archevêque, qui n'est pas le plus modéré des pasteurs, allait envoyer quérir de l'eau bénite pour m'exorciser.
Deux ou trois personnes avec qui j'ai eu d'anciennes relations d'amitié se sont enfuies comme les autres, et me sont venues voir le lendemain de très bonne heure pour qu'on ne les vit point entrer chez moi. Tout cela m'a inspiré une fort grande gaieté, que j'ai fait partager à ces messieurs en les louant sur la force de leur conviction. Ils ont fini par m'avouer qu'ils n'étaient pas si sûrs de leur affaire qu'ils le paraissaient. Au surplus, c'est l'ancien régime qu'ils demandent et pas autre chose. Tout le reste leur paraît une méprisable abstraction.
Tu m'exhortes à ne pas me ranger dans l'armée de l'opposition ; sois tranquille, je suis plus disposé à sourire de ce que je vois qu'à m'en fâcher.
AU DUC DECAZES
Paris, 17 août 1820.
Je viens, mon cher ami, de hre la brochure de Clausel de Coussergues (1). Il me semble que vous ne pouviez désirer mieux. Il a fidèlement traduit la
(1) Projet de la proposition d'accusation contre M. le due Decazcs, à soumettre à la Chambre Je 1821. c b.
FÉVRIER 1820-JANVIER 1821. 4o7
situation, en accusant dans A-otre personne, non point vous, mais un ordre entier d'opinion, mais toute une direction de gouvernement.
C'est l'ordonnance du 5 septembre qu'il met en accusation. Il a'Ous fait le représentant du cours des choses et de la force des circonstances, et s'attaque à vous comme un enfant en colère. C'est une position à accepter. J'en ai déjà conféré en ce sens avec Villemain. Il faut vous défendre, non comme d'une insulte personnelle, mais comme d'une attaque dirigée contre ce qui nous parait la France. Je suis bien tenté d'écrire pour répondre à M. Glausel, de discuter la question fort en grand, de montrer, à la veille des élections, ce que prétendent ces messieurs, ce dont ils menacent, comme quoi ils ne reprochent à la Chambre de 1815 que de ne pas avoir été assez loin, comme quoi ils insultent le ministère et le trouvent insuffisant. Je ferais ressortir avec détail l'opprobre dont ils couvrent de Serre, et cette façon dont ils placent toujours M. Laine et M. de Richelieu en vrais Cassandres poUtiques. Je me sens en train de parler de tout cela bien posément et de manière à produire quelque effet. Cependant, comme il convient toujours à ceux qui siègent dans les Chambres de préférer la tribune à la presse, j'attendrai et ne me déciderai, que si rien de ce que l'on publiera ne me satisfait.
Poursuivrez-vous en diffamation ? Je crois que vous le devriez, mais seulement sur ce qui touche la mort de M. le duc de Berry, et à l'occasion des mots criminelle omission, et avoi?' facilité^ page 33, Tout ce qui s'est passé à la Cour des pairs milite singuUèrement en faveur de cette poursuite ; et si M. de Chabrol ne vous choisit pas des jurés avec imprudence ce sera
un procès excellent. Vous prendriez quelque avocat grave et ayant autorité, comme de Lacroix-Frainville ou Bonnet. Pensez-y ; toujours vous renfermer dans le dédain finit par produire un mauvais effet. Vous avez commis une faute cet été en ne faisant point traiter cette question aux Chambres.
La lutte électorale aura lieu bientôt, mon cher ami; chacun s'y prépare. La scène changera de toute nécessité, et ce ne sera qu'après qu'on s'occupera de grouper de nouveau les opinions centrales et modérées, les seules avec lesquelles on puisse marcher.
A MADAME DE BAUANTE.
Paris, 22 août 1820.
Je vois avec plaisir que j'ai besoin de m'occuper; faute d'avoir rien en train, je me suis mis à traduire le Prisonnier de Chillon{\), et cela me charme.
Je ne sais rien d'autre de la conspiration {'à). Jamais on n'en a vu une qui eût aussi peu de signes extérieurs. Si nous n'en apprenons pas plus des départements, il est clair que tout cela est une mystification, ce qui se dit déjà. Mais que ce soit une conspiration bonapartiste, de mauvais propos excités et recueillis par des agents ultras, ou une ruse ministérielle, le symptôme n'en est pas moins effrayant; les élections et les discussions parlementaires ne suffisent plus pour donner aux partis ce qu'ils croient nécessaire. Ils semblent vouloir le chercher ailleurs.
(1) De lord Byron. c. n.
(2) La conspiration du 19 août.
Frédéric (1) vous dira la révolution de Portugal. Il y a aussi quelque chose en Piémont; mais on ne le sait pas au juste.
DE LA DUCHESSE DE BROGLIE
Cauterets, 22 août J820.
Mon cœur est soulagé en pensant que vous n'êtes pas parti, cher Prosper. Appelez-vous ministre de Danemark tant que vous vous voudrez, mais resteznous. Puis, quand la session viendra, vous trouverez votre position si simple, les affaires si intéressantes, l'hiver si froid, notre société si douce, et Césarine sera trop belle pour ces vilains Danois qui (jugez un peu quel pays pour un doctrinaire) n'entendent pas la raison, comme dit Shakespeare. Un ministère encore plus ultra résoudra peut-être tous les doutes, et nous vous garderons. Nous passerons un hiver charmant, à donner et à recevoir force coups, et à nous en trouver à merveille. Ce Midi qu'on nous dit si ultra, jusqu'à présent ne me le paraît guère; pour les deux départements des Hautes et des Basses-Pyrénées, Us ne le sont pas du tout. Quant à Nimes, M. de Lascours (2), que nous avons vu, en espère beaucoup. Les instructions de M. de Serre au procureur général sont fulminantes : il faut tomber sur les factieux à tour de bras. Le ministre des finances menace tous les receveurs généraux de destitution s'ils n'emploient pas toutes leurs inOuences pour les élections. J'en ai
(1) Le vicomte de Houdetot. c. b.
(2) Préfet (lu Gard. c. b.
VU un ici qui était tout époulîé. M. de Serre exploitera une partie du système représentatif dans toute sa rigueur et gardera l'autre pour longtemps. Voilà ce qui arrive aux consciences égarées, on met toute sa rectitude du côté qui convient, et cette sévérité exercée sur d'autres, dispense de scrupules sur soimême. Comme disait Benjamin, il vaut mieux que le mal soit fait par des gens corrompus, au moins n'ont-ils pas cette ardeur toute fraîche et toute neuve.
Enfin, cela n'empêche pas que le pays où je suis ne soit bien beau. Je passe tous les jours cinq ou six heures deliors. C'est une nature pleine de vie et d'originalité; il y a tout l'éclat du Midi et toute l'âpreté du Nord. Pour ceux qui aiment les lieux sauvages et bizarres et monstrueux, on les mène voir Gavarnic et le Chaos, et alors on entend force lieux commun sur les désordres de la nature, sur les beautés terribles, etc. Pour moi, je trouve cela curieux et assez imposant, mais la nature ne me parait jamais plus belle que quand elle est simple, et je préfère à tout cela la vallée d'Argelés,qui est d'une fertilité et d'une douceur admirables. Il y a une surabondance de vie, un luxe de végétation, tout y croit pêle-mêle : pommiers, vignes, cerisiers, maïs, etc. On sent le Midi, on sent cette influence du soleil qui est ce que j'aime le mieux dans la nature. Le chmat est orageux et subit; on ne peut se fier au ciel une demi-heure. Chaque jour commence brillamment et finit par un ouragan. Il y a une sorte de lutte continuelle entre le bien et le mal, la dévastation et la fertilité. Cela ressemble beaucoup à une tragédie de Shakespeare. Pour moi, je suis décidée pour le côté doux, cela tient peut-être à une
nature faible, mais toute colère que je suis, je ne sais admirer les œuvres de Dieu que sous le point de vue de l'espérance, et la terreur ne me parait pas un sentiment religieux.
A propos de religion, je relis le Génie du Christianisme^ cela me semble bien l'œuvre la plus frivole, lapins légère qu'on puisse lire, c'est le produit d'une société toute factice et il n'y a rien pour une àme sérieuse. Je dirais presque que cela est anti-poétique : cette façon de montrer toujours un poète, s'en allant rechercher ses images, ses redondances à travers toutes les douleurs, toutes les craintes et toutes les espérances humaines, dégoûterait à jamais du métier. C'est un homme qui veut faire de la reUgion pour la bonne compagnie, comme on en voulait faire pour le peuple. 11 y a sans doute un admirable talent de style et il s'en va, avec beaucoup de charme et d'originalité, effleurant toutes les impressions de Tàme, d'autant mieux qu'aucune ne lui fait mal. S'il y a une preuve de Tin crédulité d'un siècle, c'est un pareil Livre en faveur d'une religion. J'aime surtout le passage où il justifie la religion chrétienne de s'opposer auxpeintures lestes en citant Armide et l'Arioste! Quelle foi que celle-là ! ils ont été pesés avec le vent et ils ont été trouvés plus léger que le vent même. Je pourrais continuer ma diatribe, car c'est un livre qui me met en fureur, surtout quand je pense qu'on ose le comparer à ma mère.
Il faut pourtant que je finisse ce bavardage; on dit par parenthèse qu'il est à Bagnères-de-Luchon, M. de Chateaubriand, mais incognito.
Adieu, mon cher Prosper, Victor vous dit mille choses et moi je vous dis toujours : restez-nous.