‹ Souvenirs;Chapitre 40 sur 49 · DU COMTE GERMAIN · texte numérisé non relu

DU COMTE GERMAIN

Benais, le 16 septembre 1820.

J'ai reçu hier, cher ami, ta lettre du 22 août et celle du 12 septembre. S'il n'y a pas quelque oubli de ta part, il faut que j'attribue cette singularité à la haute sagesse de notre amiMézy (1) qui n'aura pas voulu que les nouvelles de la conspiration nous arrivent par une autre voie que celle du Moniteur. C'est une de nos calamités permanentes que cette croyance dans laquelle sont nos ministres qui se succèdent, qu'il y a dans le pouvoir qu'ils ont à exercer une parcelle de l'héritage de Bonaparte qu'il convient d'exploiter. C'est dans ce sens qu'ils s'imaginent avoir la faculté de nous faire croire quelque chose et de nous en faire ignorer quelqu'autre. Le Moniteur ou le Journal de Paris leur semble un instrument non seulement bon pour montrer ce qu'ils pensent, mais propre à nous imposer ce qu'il faut penser.

Pauvres gens! qui nous aurait dit, en 1814, que tel était le but de la restauration, nous aurait paru bien absurde ! Et cependant nous le voyons, ainsi qu'une foule d'autres sottises qui sont encore plus usées qu'elles ne sont sottes.

Tu as raison de dire qu'un tel état de choses doit finir par une catastrophe. Je le redoute comme toi ejt je frémis en considérant la béatitude de nos pauvres ultras de campagne qui s'imaginent que tout va à merveille. Ils en sont seulement à s'inquiéter de ce

(1) M. Dupleixde Mézy, directeur général des postes, c. i»;

FÉVRIER 1820-JANVIEH 1821. 463

que le ministère n'a pas une couleur assez forte et de ce qu'il ne frappe pas assez ferme. J'ai demandé hier à mon président de tribunal, qui est le chef du parti, ce que c'était que frapper? Le pauvre homme ne savait que dire. Il était comme un dévot qui aurait dit une grosse impiété. Du reste, ils crient que, dans trois mois, ils auront un ministère tout à fait à eux et qu'alors l'heure du salut aura sonné. Ils sourient de compassion quand on leur parle des dangers qui les menacent et de la haine dont ils sont l'objet. Jamais ils n'ont été plus tranquilles et plus espérants. D'un autre côté les jacobins, qui gagnent tous les jours en habileté, en rient dans leurs barbes et n'ont pas peur. Ils savent la France aussi bien que nous et quoique chose leur dit que ça ne prendra pas. Ils me témoignent toujours beaucoup de déférence et veulent que je choisisse leurs candidats. Nous verrons s'ils tiendront parole sur le terrain.

Toutefois, je les reçois bien et leur parle un bon langage. Je tache de leur faire admettre qu'il ne faut pas et qu'il n'y a pas lieu de confondre le roi et les ultras. Je livre ceux-ci à leur haine afin de sauver du moins le vénérable chef de notre pays qui est si bien organisé pour procurer la hberté légale.

SUR MA DÉMISSION d' AMB ASSAD E U R EN DANEMARK.

Je m'étais donné le temps de réflécliir et d'examiner. Je n'avais pas voulu céder à la camaraderie pohtique ; nia l'esprit de parti, mais chercher à tête reposée ce qui était honorable et raisonnable. Je voyais souvent M. Pasquier, U m'engageait fort à accepter la mission du Danemark, se féhcitait de m'avoir dans son dépar-

tement, nie disait appelé à obtenir du succès dans la carrière diplomatique et me montrait l'avenir prochain d'une grande ambassade, Pétcrsbourg peut-être, où Copenhague avait conduit M. de La Ferronnays. Je lui répondais que je ne me sentais pas d'éloignement à être dans les affaires avec lui, si sensé, si contraire aux passions du parti royaUste; que je croyais le ministère sincèrement résolu à ne point s'y laisser entraîner, mais (jue c'était impossible. « Je partirais pour Copenhague, sur la foi de votre modération et bientôt après je me trouverais sous l'autorité de M. de Villèle et de M. Corbière qui ne voudraient pas plus de moi que je ne voudrais d'eux : ce n'est pas la peine de me mettre en route. »

De son cûté M. Mouuier qui, tout spirituel qu'il était, subissait l'influence du duc de Richelieu, ne tenait pas le même langage que M. Pasquier sur la disgrâce des doctrinaires et manifestait plus d'espoir et d'assurance tle succès dans la hgne politique où le ministère comptait persister; il était persuadé de nous avoir fait la leçon et de nous avoir mis en pénitence, jusqu'au moment où nous aurions appris à reconnaître et le ministère pour habile et nous pour aveugles. C'était le thème que se faisait M. de Richelieu et qu'il répétait avec une certaine impertinence. J'allai le voir aussi, à un jour de réception, de façon à ne point avoir un entretien. Je ne me souviens pas des paroles qu'il m'adressa; elles étaient peu signifiantes, mais le ton me déplut.

Les élections arrivaient, une décision ne pouvait être retardée et, avant de partir pour l'Auvergne y exercer mes fonctions d'électeur, je remerciai M. Pasquier. Nous nous quittâmes en bonnes relations per-

sonnelles ; et ce fut fini entre le ministère et moi, tout aussi complètement que pour mes amis.

DE M. GLIZOT.

Mantes, 2-3 septembre 1820.

Mandez-moi, mon cher ami, à quelle époque précise vous comptez partir pour l'Auvergne ; il faut que nous nous arrangions pour nous voir d'ici là. Je suis en si bon train de travailler, qu'il me faudra une aussi bonne raison, pour me faire aller à Paris. A-t-on quelque idée sur l'époque des élections? J'ai besoin de le savoir pour hâter ou ralentir mon travail (1) qui prend malgré moi une assez grande étendue, ce dont, au reste, je ne suis pas fâché ; j'aime autant dire une fois pour toutes, sur notre situation, à peu près tout ce que j'ai sur le cœur. Mais, de manière ou d'autre, il faut que je vous montre cela. Si vous ne faisiez rien et que vous eussiez vingt-quatre heures à me donner ici, je vous proposerais de venir. On vient en quatre heures par Saint-Germain, et nous sommes fort en état, dans notre petite maison, de vous donner un bon lit et un mauvais dîner. Charles doit venir passer quelque temps après les comédies du Marais.

Certainement, j'ai lu Clausel et compte bien m'en servir. J'ignore ce qu'en pense le parti, mais, à coup sûr, il ne se fera pas de bien. C'est quelque chose d'étrangement ^àvace que la bêtise et la folie ; les hommes, les années s'épuisent à les convaincre, à

(1) Du gouvernement de la Franc: lI puh la rcalauration, et du ministère actuel, c. b.

466 SOUVENIRS DU BAHON DE BAHA.NTE.

les battre; la Providence s'en mêle; rien n'y fait. Il faut absolument extirper ce qui est incurable; et je persiste à espérer que cela se peut, sans remettre tout en question. Du reste, qu'on l'espère ou non, il n'en faut pas moins le tenter toujours. Je ne m'abuse point sur le résultat définitif; mais le temps qu'on peut gagner est pour nous et pour le pays.

Quelqu'un a-t-il des nouvelles de Decazes? j'en ai eu indirfctement.

Je ne m'étonne pas que Hoyer soit retombé dans ses doutes. La matière à douter est ample, et lui fort enclin à s'y plonger. Je ne sais comme vous ce qu'il dira et fera le lendemain, peut-être même au moment. Mais n'importe, il faut marcher avec cette difficulté et dans cette prévoyance. Vous savez que les obstacles sont toujours dans le même sac que les forces. Il on est une preuve comme Decazes.

Tout ce qui me retient des élections continue à être favorable. Il faut voir quelle sera l'influence de ce qui vient de se passer à Paris. Cela ne vous empêcherat-il pas de vous éloigner? Avez-vous eu récemment des nouvelles de Victor?

SUR LA NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX. (29 septembre 1820.)

On ne peut pas dire qu'il y eut beaucoup d'enthousiasme dans la généraUté du pays. Quant aux ultraroyalistes, leur joie était aussi grande que sincère : toutes les circonstances se réunissaient pour émouvoir leurs sentiments jusqu'à l'exaltation. Cette naissance avait réellement l'aspect miraculeux qu'on a

Fl'iVRIER 18 20-JANVIER 1821. 467

tant célébré. La Providence accordait enfin une faveur à cette famille royale depuis si longtemps poursuivie cruellement par le malheur. Puis, au point de vue politique, un tel événement n'était-il pas le gage d'une perpétuelle durée et d'une puissance considérable pour leurs opinions et leurs intérêts.

Si la. branche aînée n'avait pas eu de rejetons, la couronne passait, après quelques années, à la maison d'Orléans. Dès lors celle-ci serait devenue l'espoir de l'opinion nationale : elle aurait pris une grande importance. Le décHn du parti royahste aurait commencé du jour où U eût été sans avenir. Tout péril de révolution cessait, les mécontents attendaient patiemment l'avènement de la nouvelle dynastie, les derniers rois de la branche aînée montraient moins d'obstination à défendre le droit divin et le pouvoir absolu qu'ils n'avaient plus à transmettre à leurs enfants. Les bienfaits de la révolution de JuUlet auraient été obtenus sans les malheurs et les difficultés qu'elle devait porter avec elle. Telles étaient les pensées répandues parmi tous les hommes raisonnables, qui n'appartenaient pas au parti ultra-royaUste. Je me souviens de ce que j'en disais avec mes amis de toutes nuances, surtout avec M. Mole.

Quelques-uns même des serviteurs les plus fidèles de la famille royale ne purent se défendre de certains pressentiments. M. de Richelieu, je l'ai su depuis, avait compris et reconnu dans son intimité que la miraculeuse naissance du duc de Bordeaux était le signe probable de la ruine du trône où il semblait destiné à monter. Madame de Boignes m'a raconté que se promenant dans son jardin avec M. Pozzo, ils entendirent sonner les cloches qui annonçaient le Te Deum

468 SOUVENIRS DU BAHON DK BARANTP:.

chanté en réjouissance de la naissance du duc de

Bordeaux. « C'est le glas de la dynastie ! » lui dit M. Pozzo.

A MADAME DE BAHANTE.

B.'irante, vendredi 6 octobre 1820.

L'apathie avec laquelle la grande nouvelle a été reçue ici, passe toute croyance. Ce ne doit pas être un motif d'inquiétude, car c'est de même partout.

Les fonctionnaires ont, par les dernières épurations, achevé de perdre ce qui leur restait de relief du régime impérial. Mais le pays compose un ensemble tranquille et heureux, sans nul mouvement d'opinion sauf les haines réciproques contre les personnes. Il est triste et honteux de voir une population si dénuée de lumières, de patriotisme et d'attachement à quoi que ce soit; on peut lui changer sa dynastie et ses ministères, sans qu'elle s'en inquiète, jusqu'au moment où il adviendrait plus d'impôts et moins de prospérité.

Je voudrais vous avoir tous ici. La saison est magnifique. Cet automne est comme les étés à Paris. Je mène une vie douce et calme, mais assurément la plus oisive qui se puisse imaginer. On vient beaucoup me voir : les gens à qui j'ai rendu service, les paysans des environs, mes métayers. Tous ceux qui ont quelque brin d'affaires avec moi me dérangeraient du matin au soir, s'il y avait quelque chose à déranger dans l'emploi de ma journée. Je règle donc tant bien que mal nos intérêts. Je m'aperçois combien notre absence leur est dommageable, mais plus je

m'étudie, plus je me rends compte que je ferais mal le pénible métier de propriétaire et d'agriculteur. Je ne m'y sens nul goût. Pourtant tout irait mieux qu'à présent.

Clermont, 14 octobre 1820.

J'arrivai avant-hier, à l'heure de diner. M. de Montlosier était venu de sa montagne exprès pour me recevoir. Le soir, nous fîmes quelques ^àsites. Je sus un peu quelle était la physionomie du pays : les ultras sont- plus fols que jamais. Le pauvre préfet qu'on a envoyé là pour leur être agréable, se plaint qu'ils soient un peu difficiles à contenter.

Le lendemain, il me fallut, bon gré mal gré, aller au Randane de M. de Montlosier, qui est à trois heues dans la montagne. Heureusement, le temps était beau, la route facile et roulante, les aspects curieux et pittoresques. C'est en vérité quelque chose de fort singulier qu'un homme de plus de soixante ans qui va s'établir dans un désert, loin de toute habitation, s'y construit une cahute en paille, et passe là sa vie à faire défricher des bruyères.

Il faut voir son enthousiasme sur tout cela, ses extases sur son trèfle et ses brins d'aubépine et puis : « ceci qui sera un jardin, ceci un verger, ceci un château », et on ne distingue que des rochers, de la bruyère et des arbres assez rares et rabougris. Cette jouissance complète de l'avenir que je n'aurais pas su avoir à quinze ans, lui, il la trouve à soixante-six. C'est un grand don de Dieu. Du reste, comme spéculation et expérience d'agriculture, il est bien possible que ce ne soit pas si déraisonnable qu'on le croit. Je

regardais et tâchais de profiter; mais ce que je ne pourrai pas apprendre, c'est cette activité et cette force de volonté appliciuée à la chose dont il s'occupe. Imaginez que là-haut, dans cette soUtude, il n'a pas un Uvre et que lui qui a pris un si vif intérêt à plusieurs branches des lettres et des sciences, il sait consacrer ses journées à voir labourer et à faire travailler ses paysans.

Barante, samedi 21 octobre 1820,

Las de mon oisiveté, un peu moins troublé par les allants et venants, je me suis mis à la tâche et traduis la seule tragédie de Scliiller que j'eusse laissée en arrière. C'est un travail de paresseux et que je me reproche; mais que puis-je entreprendre ainsi en passant? J'avais bien envie d'écrire ce roman dont je vous ai lu quelques morceaux (1); mais je me moquo de moi-môme quand jt; veux me donner une telle occupation, et faire du niarivaudage sentimental. J'ai conçu ce roman-là trop nu; il y faudrait plus de faits, ou du moins un intérêt de descriptions. Je lis aussi du latin pour me rendre un peu moins indigne d'être le précepteur de Prosper {'2). Cela et quelques promenades remplissent tant bien que mal ma journée.

De loin, sans lettres, hvré aux journaux et à l'observation de ce pays-ci je ne fais plus un doute sur le succès actuel du ministère, ou, pour parler plus juste, des ultras.' Mais il me parait toujours certain que la session sera fort orageuse.

(1) Il n'a pas été trouvée trace de cet essai dans les papiers de M. de Barante. c. b.

(2) Fils aiué deM. de Barante. c. b.

FÉVRIER 1 820-JAiVVIER 1821. 471

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 25 octobre 1820.

Cher Prosper, je vous dois une lettre depuis longtemps, mais j'ai tant voyagé et je suis si bêtement soutirante depuis mon retour ici que je ne fais rien de ce que je veux faire. Je crois que je ne vous ai pas dit tout mon bonheur de ce que vous nous restez; à dire vrai, je n'avais jamais conçu la société de Paris sans vous ; cela me paraissait trop ennuyeux pour y croire. Jugez si je m'ennuie à présent! pas un de nos amis n'est ici et tout s'annonce au plus noir. La terreur prend tout le monde; on cède le champ aux ultras; on dit que les élections seront pires qu'en 1815 et chacun contribue à faire arriver ce qu'il craint. Nos libéraux ont pris peur et ont l'air de dire : « Ah! mais si c'est pour tout de bon qu'il faut résister au pouvoir, ce n'est pas ce que nous entendons I »

Ils veulent, comme dit Auguste (1), être dans l'opposition avec le ministère pour eux. Les ministres sont très effrayés de leurs amis : M. Mole, qui ne parlait pas ainsi l'année dernière, m'a dit qu'il craignait la Chambre de 1815. M. de Serre va comme un fou furieux contre les doctrinaires. L'autre jour, il a demandé à quelqu'un : « Ces doctrinaires qui sont si arrogants, combien sont-ils, je vous le demande? » Il avait oublié la règle de soustraction qui lui aurait appris que de six ôté un reste cinq. L'ouvrage de Guizot a un grand succès, mais je ne sais si toutes les

(1) M. Auguste de Staël, c. n.

difficultés du pays y sont déclarées. Il y a bien de l'esprit et de la noblesse.

Victor, qui comme vous savez n'espère jamais dans les temps heureux, ne se décourage pas dans les mauvais et ne partage pas la terreur. Pour le moment actuel il croit que, si l'on veut résister, on le peut. Revenez-nous donc, clier Prosper, on a tant besoin de vous de toute façon, que je suis heureuse que votre conduite ait été en même temps si noble pour vous et puis si profitable à vos amis qui vous gardent.

DE M. GUIZOT

Mantes, 28 octobre 1S20.

Que voulez-vous que je vous dise, mon cher ami? je ne sais rien. Cinq ou six jours après votre départ, je suis revenu à la campagne où je "sis dans la solitude et le travail, n'apprenant rien comme vous, que par les journaux ou par quelques lettres de Paris qui n'en savent pas plus que nous. On me paraît en effet y présumer assez peu des élections; l'opinion a tourné tout à coup à cet égard, d'une façon singulière. On a découvert un beau matin que l'apathie était grande et porterait probablement ses fruits; on m'a mandé cette découverte et je suis porté à croire qu'on s'exagère les craintes, comme nous nous étions exagéré les espérances. 11 me paraît toujours très difficile que, sur les cent soixante-douze députés de départements, nous n'en ayons pas soixante-dix; si nous en avons quarante sur les cinquante-quatre d'arrondissement, comme les ministres le disent encore, cela fera cent dix qui, ajoutés aux cent sept qui nous restent de

la Chambre actuelle, font deux cent dix-sept voix sur quatre cent trente, et coupent ainsi la Chambre en deux moitiés à peu près égales. La vraisemblance est là, à mon avis, et je vois que c'est aussi la prévoyance des hommes sensés. Que sortira-t-il de cette colhsion? je l'ignore; je suis peu enclin à désespérer et, dans le présent, je ne vois pas qu'il, y ait de quoi. L'apathie, qui nous ôte des forces, peut nous faire espérer du temps. Je ne demande pas autre chose. Qu'on ne procède pas promptement par secousses et violences, nous nous tirerons de ce très mauvais pas. Je vous dirai même que, si on me garantissait la durée, je ne serais pas du tout fâché de nous voir encore un an dans l'opposition; nous y puiserions du crédit et les libéraux ont besoin d'un peu d'adversité pour s'éclairer et se discipliner. Une session de plus employée à marche»- à leur tête, à parler au nom du pays et à lutter contre les ultras, serait très bonne pour l'avenir. Je ne crains donc, comme vous, que le pas de charge, que nos adversaires, prendront peut-être et ses conséquences. Il n'y a pas d'autre péril sérieux, mais celui-là est grand.

Je sais que de Serre prépare des lois sur la liberté de la presse; que seront-elles? Je n'entends pas parler d'autres grands projets législatifs. Je ne doute guère que la consohdation ne soit tentée, si elle paraît avoir quelques chances. Mais je lui en crois peu dans le centre droit. Elle n'aurait certainement pas passé à la dernière session. Le ministère contient passablement les ultras; je ne lui demande que de continuer. Du reste, attendons; il faut toujours finir par là; nous savons l'un et l'autre tout ce qu'on peut savoir avant l'événement.

On menait dit qu'en effet il ne fallait pas compter sur le Puy-de-Dôme. On se croit sûr de la Somme, sur laquelle on ne comptait pas. Nous avons repris des espérances sur le Gard, où elles étaient perdues. Que voulez-vous penser au milieu de cette fluctuation ? Je suis fermement convaincu, avec vous, que le plus pressé sera de remettre de la vie dans les départements : l'esprit ne vit pas de beau langage, pas plus que le corps; il lui faut de la soupe, et l'administration locale peut seule lui en donner. J'ai à ce sujet une vieille persuasion, mais a-t-on pu faire ce qu'on n'a pas fait ? Vous savez que non. Nous serions probablement très fâchés qu'on l'eût fait comme on l'eût fait alors.

Mon livre a en effet du succès ; la troisième édition est sous presse. J'y ai ajouté un avant-propos qui n'est pas sans importance et dont je vous ferai envoyer quelques exemplaires séparés, si l'édition paraît le 6 novembre, comme je l'espère. Les ministres s'en sont fort occupés. Je vous conterai tout ce qui m'est revenu d'eux. C'est assez plaisant.

Je n'ai pas de nouvelles de Decazes, et je vois qu'on en a fort peu. Royer a été de nouveau très souffrant, mais il est bien à présent. Camille est toujours à la campagne. Broglie n'est pas encore arrivé. J'ai reçu une lettre de Germain, qui ne compte pas plus que vous sur les élections. Il faut nous arranger pour cette chance. L'Europe se calme beaucoup. On croit que les mesures agressives sont décidément abandonnées. L'empereur Alexandre ne veut pas en entendre parler. Soyez sûr que, si l'Espagne et Naples continuent comme elles ont fait jusqu'à présent, cela exercera sur nos affaires une grande et salutaire influence. Tout va fort bien à Madrid. Je voudrais bien être

FÉVRIKH 1820-JANVIER 1821. 475

trancpîillc sur ce qui se passera en l'absence des Cortès ; une bonne assemblée est un véritable paratonnerre. Celle de Naples n'a pris encore aucune couleur. Le comte de Palmela part pour Rio de Janeiro après s'être, à ce qu'on croit, concerté avec le gouvernement provisoire de Lisbonne.

Adieu, mon cher ami, mandez-moi quand vous reviendrez et écrivez-moi à Meulan, je n'en bougerai avant la fin de novembre. Je ne crois pas que la Cour des pairs vous rappelle de sitôt. On dit que cela traînera jusqu'à l'ouverture de la session.

A MADAME DE BARANTE

Baranto, vendredi 3 novembre 1820.

Jai fini de traduire ma tragédie plus tôt que je ne me l'étais prescrit. Cette tragédie (1) a une préface de la plus pure métaphysique allemande; je me suis mis à la traduire, mais je ris tout seul en songeant à combien peu de personnes cela paraîtrait autre chose que du galimatias. Je pense à Charles, qui a pris tant de goîit pour cette espèce de langage. Je l'en régalerai.

Glermont, lundi 13 novembre 1820.

Nous allons être battus de cinquante voix, dit-on. Du reste, en ce qui me touche, tout se passe poliment et tranquillement. J'aidîné hier avec trente personnes chez le président (2), et en fort bonnes relations de société,

(1) La Fiancée de Messine, c. b.

(2) Le comte de Chabrol-Crouzol, conseiller d'État, président du collège électoral du département, c. n.

non pas seulement avec lui, ce qui va sans dire, mais avec les chefs des ultras. Je ne vais pas aux réunions des libéraux, et ils ne me l'ont même pas proposé ; mais je vote avec eux sans m'en cacher. Leurs candidats sont plus modérés et plus ministériels que ceux qui sont portés par le ministère, et il y a vraiment quelque chose d'incroyable dans une position qui force les ministres à pousser en avant leurs ennemis et à rejeter des alUés.

Clrrmont, mardi 14 novembre 1820.

Nous avons été battus hier de soixante voix pour la formation du bureau. Cela se passera à peu près de même pour la nomination des députés.

DU DUO DECAZES

Londres, 14 novembre 1820.

Je ne peux avoir d'idée sur la prochaine session avant d'avoir vu la composition définitive de la Chambre, mais je n'ai pas besoin de la connaître pour être convaincu que toute alhance systématique et habituelle avecl'extrême gauche sera mortelle pour nous. Je vois dans ce qui reste de la Chambre, et dans ce qui arrive, plus de cent députés qui, comme le roi, n'iront jamais avec les Bignon et n'uniront pas leurs couleurs aux siennes. J'aimerais mieux, pour ma part, si j'avais à fonder des calculs sur la conduite de la Chambre, avoir dans le centre gauche cinquante indépendants royalistes constitutionnels comme Courvoisier, Delessert, etc., que deux cents libéraux amal-

ganiés, dans les rangs desquels compteraient les gens à intentions et à paroles hostiles. Soyez sûr que ces gens-lîi perdront toute minorité, toute majorité même qui seraient condamnées à la responsabilité de leurs discours et seulement à celles de leurs noms. Assurément, il ne faut pas non plus rejeter leurs votes, mais il faut se défendre de leur alliance, car, avec elle, il n'y a aucune possibilité de succès. Comptez sur ce point de fdlt.

AU DUC DE GAZES

Paris, 23 novembre 1820.

L'autorité du gouvernement, employée et appuyée par l'impulsion d'un parti, a dû amener ce résultat électoral. Comme je ne fais qu'arriver et que je suis peu empressé des choses, lorsque je n'ai rien à y faire, je ne vous dirai point jusqu'à quel degré les ministres sont en peine de cette majorité qu'ils espéraient, et contre les folies de laquelle ils ne pourraient plus rien. Vous savez l'histoire de cet Anglais : « Grand saint George, vous m'avez trop aidé! » Je vois seulement qu'en général il y a une ■vive satisfaction d'amour-propre de la part du ministère et de ses alliés; que ceux-ci ont une grande prétention à la raison et à la modération. Je les suppose en effet, les uns et les autres, plus expérimentés et plus habiles qu'il y a cinq ans. Je pense que le pays et le mécanisme de notre gouvernement leur est moins ignoré. Il se présente aussi moins de questions blessantes et volcaniques. 11 ne faut donc pas compter sur de promptes crises, ni sur des changements subits de situations.

Seulement, je me figure que vingt ou trente membres de la droite ne se résoudront pas à vivre sous la discipline ministérielle, quand bien même Yilléle se ferait sincèrement et courageusement le compagnon et l'ami des ministres. Puis, le connaissant comme je crois le connaître, je doute qu'on tire de lui une improbation forte et publique de la queue de son parti. Il sera à Donadieu ce que Laffitte était à Corcelles ou à Chauvelin.

D'autre part, les ultras, même raisonnables, sont outrageants et irritants; ils se lient dans les provinces à une quantité d'hommes absurdes et détestés ; ils ont en tête deux ou trois projets impopulaires à un haut degré. Tels sont les éléments de la situation actuelle. Je ne prévois pas encore ce qu'ils vont amener pendant le cours de cette session. Ce dont je suis assuré, c'est qu'ils ne feront communier ni mes amis ni moi avec l'extrême gauche, au sujet de laquelle vous me prêchez un sermon aussi beau que superflu. Mon défaut n'est pas, comme vous savez, de sacrifier facilement mes idées et mes répugnances, et aujourd'hui que je suis tout libre, je me sens moins encore porté à des complaisances; passe encore si j'étais ministre, mais n'étant rien, c'est bien le moins que je m'accorde le plaisir d'être de mon avis. Au demeurant, jamais je n'ai été moins animé surtout ceci. Je me contente en ce moment de recueilhr le bénéfice de cette pairie que je vous dois. EUe me donne une position toute naturelle, je ne tiendrai plus guère qu'aux sessions ; mais de longs séjours à la campagne, loin de Paris ne me déplairont pas, ni aux miens.

J'ai peine à croire que malgré la grande haine qu'on a déchaînée contre vous, malgré les complaisances du

ministère pour ce mouvement hostile de l'opinion ultra et semi-ultra, l'affaire Coussergues ait de la suite. Poussée à l'extrême, elle forcerait les ministres à vous défendre, et cela convient si peu à leur situation, qu'ils feront tout pour l'é^dter. Si donc, il en est encore question, ce sera dans le but de les attaquer eux-mêmes, c'est qu'on voudra les renverser. Nous n'en sommes pas encore là; il me revient que jusqu'ici on se contente assez bien d'eux et de Yillèle.

Germain n'est pas encore de retour. Il est, dit-on, fort vif et il a tort. Ses soins pour Mirbel ont échoué. Le ministère a déployé, pour s'opposer à cette nomination, le même zèle que si le pauvre homme eût été l'héritier direct de feu Robespierre. On a renvoyé au plus vite un directeur des droits réunis que vous aviez fait placer là pour aider à l'élection de Saint- Cricq. Cela n'est-U pas jjlaisant?

Paris, 8 décembre 1820.

Si nos ministres actuels engraissent, ce sera assurément que les tracas leur sont un régime salutaire, car ils n'en manquent point. Les voilà, ce me semble, au bout de leur chapelet. Les bonnes gens qui leur avaient répondu de la sagesse et de la dociUté de la droite sont bien ébahis. Vous voyez tout cela d'ici.

J'aurais cru que vous seriez venu assister au bel embarras où se sont fourrés ceux qui avaient un tel dédain pour votre administration. Il semblait qu'ils eussent inventé la vraie façon de gouverner. J'aime assez cette humiliation des petits amours-propres.

C'est pourtant d'ici à quinze jours qu'il y aura, sans doute, un renouvellement de bail. Je doute que le

480 SOUVE.MHS DU BARON DE BARANTE.

nouveau soit long, si, comme on en parle, il s'agit de M. de Villèle et consorts. Parmi ceux qui vont probablement s'en aller, il y a des hommes regrettables par leur talent ou leur caractère. Tout leur tort était de s'être mis dans une situation déplorable et cela contre leurs propres lumières. Le rôle de spectateur est doux dans de telles occurrences. Il faut laisser s'user ce qui est déraisonnable et impossible. Moins on s'y oppose ^•ivement, plus cela marche vite à sa ruine. Si la gauche se fût tenue en silence l'an dernier, nous serions déjà hors d'affaire.

Janvier 1821-Décembre 1821 (1,

AU DUC DECAZES

Paris, 5 février 1821.

Vous aurez des détails de toute sorte sur nos affaires par Saint-Aulaire. Des dissemblances inté-

(1) Événements de janvier 1821 a décembre 1821, — Formation d'une contre-opposition d'extrême droite dans la Chambre des députés. — Explosion d'un pétard dans l'intérieur des Tuileries. — On découvi'e que ce prétendu attentat du parti jacobin n'est autre chose que le résultat d'une intrigue ultra-rojaliste. — Violents débats de la Chambre des députés. — La gauche, exaltée par l'attente des nouvelles du congrès d'Italie, prend une attitude de plus en plus factieuse. — Énergique résistance que lui oppose M. de Serre. — Les décisions du congrès deviennent l'objet de discussions très animées, tant dans la Chambre des députés que dans le Parlement britannique. — Procès delà conspiration du 19 août. — La Cour des pairs, contrairement aux conclusions du ministère public, met hors de cause tous les personnages considé- II. 31

rieures bien marquées, la force de l'opinion générale de la France et presque de l'Europe, le peu de liberté

râbles qu'il voulait impliquer dans l'accusation. — Autres procès politiques. — Plusieurs membres de la droite sont appelés à des fonctions publiques. — Clôture du cours de M. Cousin. — Destitution de M, Tissot. Retour de M. Decazes à Paris. — Inquiétude que sa présence inspire aux ultra-royalistes. — Déclin de sa faveur auprès du roi.

— Congrès de Laybach. — Le roi de Naples y désavoue les engagements qu'il a pris à Naples. — La France consent éventuellement à l'entrée des forces autrichiennes sur le territoire napolitain, après qu'on aura épuisé les moyens de conciliation. — Le roi de Naples écrit à son fils, le duc de Calabre, pour engager la nation à se soumettre sans résistance. — Le duc de Calabre et le Parlement refusent d'obéir à l'invitation du roi et aux sommations du congrès.

— Bravades des Napolitains. — Les Autrichiens marchent sur Naples. — Insurrection militaire en Piémont. — Abdication du roi. — Adoption de la constitution espagnole.

— Consternation, du congrès. — Terreur dans toute l'Allemagne. — Agitation en France. — Mouvements de Grenoble, de Lyon. — Les royalistes croient un moment que tout est perdu. — L'armée napolitaine se disperse presque sans combattre devant l'armée autrichienne qui prend possession de Naples. — L'armée piémontaise est battue à Novare, par une autre armée autrichienne réunie aux troupes restées fidèles, et Turin fait sa soumission. — Triomphe complet de M. de Metternich. — Insurrection des principautés du Danube et de la Grèce contre la Porte.

— M. de Metternich persuade à l'empereur de Russie que cette insurrection est, comme toutes les autres, l'œmTe du jacobinisme européen et une circulaire des trois cours alliées la frappe d'anathème. — Fin du congrès. — Conventions qui placent les Deux-Siciles et le Piémont sous

JANVIER 1821-DÉGEMBRE 1821. 483

que conservent encore la tribune et la presse, condamnent en ce moment l'alliance mal assortie du

l'occupation autrichienne. — Excès de la réaction absolutiste à Naples. — Répression sévère de la révolution piémontaise. — Troubles dans les Légations. — Graves désordres causés en Espagne par les nouvelles d'Italie. — Violences des libéraux exaltés. — Commencement d'insurrection absolutiste. — En France, découragement, affaiblissement du parti libéral. — Joie, exaltation des ultraroyalistes. — Discussion et vote d'une loi de circonscription des collèges électoraux d'arrondissement, — de la loi des comptes de 1819, — d'un projet de modification du règlement de la Chambre des députés, tendant à assurer le maintien de l'ordre dans les délibérations. — Présentation d'un projet de loi concernant l'organisation communale et départementale. Accueilli avec peu de faveur, il n'y est pas donné suite. — Discussion et vote d'une loi qui modifie le code d'instruction criminelle en ce qui regarde la majorité requise pour les condamnations. — Baptême du duc de Bordeaux. — Prodigalité de grâces, de faveurs de toute espèce. — Les ultra-royalistes deviennent plus exigeants à l'égard du ministère. MM. de Villèle et Corbière ne peuvent plus les contenir. — M. de Chateaubriand, bien que réintégré dans la dignité de ministre d'État, est à la tête des mécontents. — Discussion et vote d'une loi destinée à indemniser les donataires de l'empire dont les dotations ont péri par suite des revers des dernières guerres. — Extrême violence des débats. — Le ministère, pour éviter le rejet de ces deux lois, se voit réduit, après une longue résistance, à accepter des amendements qui les dénaturent dans le sens de la droite et qui portent au plus haut point l'indignation de la gauche. — Mort de Camille Jordan. — Débats publics du procès de la conspiration du 19 août. La plupart des accusés sont acquittés,

ministère et des ultras à une sorte d'impuissance. Ils ont le pouvoir. Il n'y a nul moyen de le leur ôter.

les autres condamnés seulement à des peines correctionnelles; les contumaces seuls sont condamnés à mort. — Dignité, modération qui président à ce jugement. — Mécontentement des royalistes, satisfaction des libéraux. — Discussion et vote du budget. — Progression du produit des impôts. — Dégrèvement accordé à la propriété foncière. — Vains efforts de l'extrême droite, pour faire supprimer la direction générale de la police et pour faire retrancher du budget les fonds consacrés à renseignement primaire. — Discussion d'un projet de loi qui a pour objet de proroger jusqu'à la fin de la session suivante l'existence de la censure des journaux. M. de Vaublanc, au nom d'une commission composée de membres de la droite, en propose le rejet. — Vif débat où M. Pasquier se compromet, beaucoup contre les ultra-royalistes que ménage au contraire M. de Serre. — La Chambre vote un amendement qui, tout en maintenant la censure, en limite la durée au troisième mois de la prochaine session. — A la Chambre des pairs, M. de Talleyrand fait, à l'occasion de cette loi, un manifeste libéral. — MM, de Villèle et Corbière, pour ne pas se brouiller avec leur parti, s'éloignent peu à peu du reste du ministère. Ils menacent de se retirer, si on ne donne pas à chacun d'eux un département effectif, et au duc de Bellune le ministère de la guerre, — Longues négociations à ce sujet: elles écliouent, et MM, de Villèle et Corbière sortent du cabinet, — Clôture de la session (31 juillet), — Mort de Napoléon, — Le parti bonapartiste se fond dans l'opposition libérale. — Introduction en France du carbonarisme et ses rapides progrès. — Développement, influence de la congrégation et d'autres associations sur lesiiuelles s'appuie le parti ultra-royaliste et ultra-religieux. — La position du ministère s'affaiblit

JANVIER 1821-DÉCEMBnK 1821. 483

La composition actuelle de la Chambre ne laisse de longtemps aucune espérance à cet égard. Mais ce

de plus en plus. — Prospérité matérielle du pays. — Grande amélioration du crédit public. — Négociations sur les affaires d'Orient. — L'empereur Alexandre, cédant aux conseils du comte Capo d'Istria et à l'influence de l'opinion publique en Russie, pense un moment à faire la guerre pour délivrer les populations chrétiennes opprimées par les Turcs ; il propose même à la France de s'allier à lui pour cette entreprise ; mais l'Autriche et l'Angleterre l'arrêtent encore en lui représentant le danger de déchaîner l'esprit révolutionnaire et le peu de fond qu'il y a à faire sur la France dans son état actuel. — Madame du Cayla, devenue la favorite de Louis XVIII, travaille à lo rapprocher de Monsieur, à le réconcilier avec les ultra-royalistes et à leur ouvrir l'entrée du cabinet. — Élection d'un cinquième de la Chambre des députés, qui fortifie la droite et même l'extrême droite.

— Brochure de M. Guizot : Des moyens de gouvernement et d'opposition. — Dissidences dans le parti ultra-royaliste. Les uns veulent le renouvellement complet du cabinet, les autres le maintien de MM. de Richelieu, de Serre et Roy dans un nouveau ministère où siégeraient MM. de Villèle, Corbière et le duc de Rellune. — Ouverture de la session.

— L'élection du bureau de la Chambre des députés se fait presque exclusivement dans le sens de la droite. — La majeure partie de la droite se coalise avec la gauche et le centre gauche pour voter une adresse hostile au ministère.

— M. de Villèle blâme hautement cette coalition. — L'adresse n'en est pas moins votée. — Le roi y fait une réponse sévère qui jette d'abord le trouble parmi les coalisés. — Le ministère présente à la Chambre deux projets de loi, l'un pour rendre plus efficace la répression des délits de la presse, l'autre pour prolonger pendant cinq ans le

pouvoir est incapable en ce moment d'accomplir aucun acte considérable. L'affaire des pétards a forcé le ministère à rompre un instant avec l'extrême droite. Le discours du roi a permis d'entrevoir une sorte de résistance. Cette seule petite apparence a eu le plus grand succès. Mais comme toute jonction avec un autre ordre d'opinions est impossible, la position des ministres reste au fond la même. Autant que je puis le deviner, A'illèle et Corbière aspirent surtout au renversement de Pasquier, mais sans se presser ni se compromettre. En somme je ne serais pas effrayé de ce qui est en formation; je croirais assez volontiers que l'oppression ne pourra pas être complète, ou que la sédition ne pourra pas être ouverte, n'était la réaction des affaires de l'Europe. Car si la révolution de Naples est réprimée, si les exigences des peuples sont domptées, alors le despotisme des ultras s'imposerait peut-être. Mais s'il est constaté que la Sainte-Alliance est impuissante à régler les mouvements intérieurs des nations, nous serons d'autre part sur un volcan.

régime de la censure des journaux. — Ces projets sont fort mal accueillis par la majorité qui nomme, pour examiner la loi de censure, une commission très hostile au ministère. — Attaques furieuses de MM. Delalot, de La Bourdonnaye, de Salaberry contre les ministres et surtout contre M. Pasquier. — M. de Richelieu, s'apercevant que le roi commence à être ébranlé, et n'obtenant pas de Monsieur le concours que ce prince lui avait promis, donne sa démission (12 décembre), aussi bien que tous ses collègues, à l'exception de M. de Lauriston, ministre de la maison du roi. (D'après les sommaires des chapitres lxi, Lxn, Lxin, Lxiv, lxv, lxvi, lxvh, Lxvni, de VHisloire de la Restauralion par M. Louis de Viel-Castel.)

La Chambre des pairs irrite bien les ultras et embarassera un peu le ministère par sa conduite dans le procès. Jusqu'à présent, la majorité est juste et consciencieuse.

AU COMTE DE MONTLOSIER

Paris, 2 avril 1821.

Si nous ne nous sommes pas vus, c'est uniquement la faute de cette vie de Paris où l'on n'a pas le temps de faire ce qui conviendrait le mieux. Je voudrais beaucoup m'en tirer de bonne heure et aller vivre et travailler tranquillement dans mon ermitage ; le procès me retiendra malheureusement ici assez avant dans la belle saison.

Voici les affaires d'Italie terminées à peu près comme vous l'aviez prévu. Elles avaient, au premier abord, consterné ridiculement les uns et exalté les autres à un point dangereux et risible. De tout cela, il n'est résulté qu'une chose certaine et triste : la guerre civile est en Europe. Les intérêts de l'ordre social précédent ont leurs armées, leurs alHances et n'ont mis leurs espérances que dans la violence. La lutte est engagée de telle sorte qu'il n'y a plus de transaction possible. L'idée de fusion, entre hier et aujourd'hui adoptée peut-être trop légèrement en 1814, est rejetée au loin. L'Europe comprimée par l'Autriche et surtout par la Russie, voilà la position actuelle. Cette compression durera-t-elle plus longtemps que celle de Napoléon? Elle sera moins habile, moins impartiale, elle a affaire à une force morale plus grande. D'autre part elle sera moins active et elle ne dis-

pose pas d'une puissance matérielle aussi considérable.

J'ai été fâché que vous, si impartial, ayez assumé la responsabilité de votre dernière publication (1). Vous appelez votre livre une bombe féodale; eh mon Dieu non! C'est une bombe émigrée. C'est une question d'intérêts individuels, un Vœ victis! Vous quittez la sphère des institutions pour descendre dans celle des coups de poing. En arriver là pourrait avoir pour conséquence naturelle, qu'au prochain changement de chance, les violences et les iniquités recommenceraient furieuses contre les vainqueurs d'aujourd'hui. Vous auriez déjà vu des gens fort absurdes et fort méchants dans le sens contraire si les affaires italiennes avaient tourné d'autre sorte.

Je persiste à croire, cependant, qu'on leur résisterait sans contracter alUance avec les ultras. L'accroissement de la dette publique, la division des propriétés et de l'industrie, ont rendu sages les hommes de boutique, même quand leur penchant est libéral. C'est donc une grande folie, ce me semble, que de s'être mis cette corde au col, et il en résultera une funeste issue.

Chaque jour je me félicite de n'avoir pas trempé du bout du doigt dans cette politique d'imprévoyance et d'amour-propre blessé. Je me sens léger et calme, ayant grand'pitié de mes anciens amis qui se sont chargés de tout ceci et qui se sont si humblement convertis aux hommes et aux choses qu'ils n'aiment pas.

J'imprime cette traduction de Schiller dont vous

(1) De la monarchie française au 1''^ janvier iS2l. c. b.

JANVIER 1821-DÉCEMRBE I82I. 489

avez lu quelques fragments, et où ce sermon du capucin (1) vous amusait tant.

DE M. DE CIIATEAUVIEUX.

Genève, 20 mai 1821.

Nous vous avons lu ici, ne pouvant vous entendre; nous lisons votre Schiller et cette lecture me rappelle et le traducteur et le temps où je le voyais ici plus occupé de poésie que de politique. Vous nous y avez ramenés pour un moment, à cette poésie qui disparait de notre terre; grâces vous en soient rendues.

Nous avons passé ici un hiver très actif. Les nouvelles d'Italie nous tenaient éveillés; nous faisions les plus beaux plans avec le bon Sismondi et nos rêves se sont sauvés avec les Napolitains. Nous sommes restés tout froissés des coups qu'ils n'ont pas reçus. Mais au fait, si le cœur leur en avait dit, il en serait résulté une réaction dont nous ne pouvons calculer les dimensions.

La partie était bien liée en Italie; mais elle tenait à ce que les Napolitains consentissent h tirer quelques coups de fusil et c'est à quoi on n'a jamais pu les décider; les carbonari même se sont cachés et l'armée autrichienne, se trouvant Ubre par leur fuite, a pu tout comprimer.

L'embarras est maintenant de savoir que faire de ces contre-révolutions. Le roi Victor-Emmanuel a maintenu sa démission, tant il l'a bien senti. Le bon roi Ferdinand disait Kà-dessus à Rome : i< — Mon

(1) Camp de Wallenafcin, scène vni.

cousin de Piémont a abdiqué, mais je n'en ferai pas autant. J'ai un bon caractère, moi! » Mettez l'accent. En dépit de ce grand caractère, il n'ose pas retourner à Naples et tout y va à faire pitié. Il a mis à la tête d'une junte un certain duc de Sangro qui est précisément ce qu'était le chevalier de Reille à l'Opéra. Jugez ce que c'est qu'un chevalier de Reille Napolitain. La pitié pour ce pauvre pays tempère le mépris qu'il inspire.

Tout le monde sent qu'on ne peut pas laisser à euxmêmes ces pauvres gouvernements ressuscites, car ils crèveraient le lendemain. Alexandre veut qu'on leur donne de bonnes constitutions. Le bon empereur François n'en A'eut rien, parce que les constitutions sont à présent pour lui comme des cauchemars.

Pozzo est retourné à Laybach pour tâcher d'arranger tout cela et revenir à Paris, car il a des princes d'Italie par-dessus les yeux.

DU DUC DE GAZES

Paris, 2 juin 1821.

Mon cher ami, je vous ai écrit dès les premiers moments de mon bonheur pour vous l'apprendre (1). Je ne vous parle pas de nos affaires que je sais fort mal depuis quinze jours et dont d'autres doivent vous instruire (2). Il est hors de doute que la prorogation

(1) La naissance d'un fils, le duc Louis Decazes. c. b.

(2) M. Germain était mort le 26 avril et M. de Barante avait dû quitter Paris pour se rendre, avec madame de Barante, en Touraine, au château de Benais, auprès de madame Germain, c. n.

de la censure passera. Je crois presque aussi certain que MM. de Villèle et Corbière quitteront le ministère après la session. Je pense que le centre gauche votera la censure, je ne vois aucun de ses membres qui n'en reconnaisse la nécessité; vous voyez qu'aucun aussi ne s'est fait inscrire contre. Je crois que Saint-Aulaire y a contribué, par son exemple. Vous aurez remarqué le discours de Sébastiani sur la dotation de la Chambre des pairs, c'est d'un excellent esprit et d'un homme qui ne court pas après la popularité. Il aura préparé les voies pour que le ministère présente une loi à la prochaine session. La Chambre des pairs a décidé que l'arrestation de Maziaa (1) ne suspendrait pas le jugement de l'affaire actuellement pendante. Toute la droite a voté dans un autre sens. Le chancelier Pastoret, Sémonville ont été avec la majorité. J'aurais opiné autrement et j'aurais proposé d'entendre le détenu, sans rien préjuger, et comme simple renseignement, sauf à statuer après son audition sur ce qu'il y aurait à faire. De Broglie a soutenu l'opinion qui a prévalu; Fitz-James, Jules (2) et deux ou trois autres appuyaient si fortement l'avis opposé, qu'ils ont déclaré, quand ils ont vu qu'il ne prévalait pas, qu'ils se récusaient, mais la Cour n'a pas admis leur récusation. Le ministère était pour la suspension, le procureur général était contre, à ce qu'on assure.

(1) Compromis dans la conspiration du 19 août. c. d.

(2) Le prince de Polignac. c. li.

A MADAME ANISSON DU PERRON

Benais, 23 juin 1821.

J'ai toute facilité de disposer de ma journée fort à mon gré. Je travaille beaucoup, mais comme je veux ■en finir de cette traduction et que je pousse à cette charrue environ six heures, c'est un véritable abrutissement que mon assiduité ! Elle ne me laisse le loisir de penser à rien. Il ne faudrait pas longtemps de ce régime-là, de cette occupation mécanique pour me rendre incapable de tout; quoiqu'il reste à savoir si je ferai preuve d'autant de constance quand je n'aurai plus une tâche matérielle, j'en ai encore pour plus de deux mois. J'ai en outre à remplir mon office de précepteur pour Adélaïde (1) et Camille (2), ce qui me prend deux heures, et pour vous achever le détail de ma journée, je vais faire à ces dames un cours de grammaire générale. Elles se sont mises aussi en besogne et apprennent l'anglais avec zèle, sans parler du dessin, qui va, dit-on, commencer. Voilà donc un train de vie bien occupé. Jai pourtant trouvé le moment de Ure les deux nouveaux ouvrages de M. de Maistre; le premier (3) traite d'une controverse dont les antécédents vous manquent un peu, mais il me paraît que vous liriez avec intérêt les Soii'ées de Sairit- Pétcrsbourg. Ce sont des opinions qui me connennent

(1) Fille aînée de M. de Barante. c. b.

(2) Fille de madame Germain, c. b.

(3) De C Église gallicane dans son rapport avec le Souverain Pontife, 1821. c. b.

peu, que je crois exagérées, et assez réfutables; mais cela n'empêche ni l'esprit, ni la grâce et les pensées ingénieuses. C'est un moyen de se faire réfléchir, ce qui est un grand plaisir.

Et vous, chère Sophie, que deviennent vos sérieux projets? Voulez-vous toujours lire les quatre premiers volumes du Cours d'études de Condillac, non pour adopter cette métaphysique, mais parce qu'elle est claire, facile et habitue assez vite à tout un ordre de réflexions, ainsi qu'à la langue philosophique. Si après cela vous aviez goût à cette direction de l'esprit, vou& pourriez lire autre chose qui vaudrait mieux.

Beauregard (1) est sûrement plus mondain que notre abbaye de la Tristesse, mais j'espère que vous y êtes en bon repos, et à l'abri des raouts champêtres du Marais et de Champlâtreux.

Benais, G juillet 1821.

Vous me plaignez beaucoup trop, chère Sophie. Il y a en vérité non pas de la résignation, mais du contentement à vivre au milieu de mes plus chères affections, de celles qui sont moi-même, sans nul trouble, ni dérangement, et en m'occupant beaucoup. Les affaires ne me sont point du tout indispensables pour remplir mes journées, et quant à l'espèce demouvement qu'elles impriment par leurs chances et par leur jeu, j'en ai été si secoué pendant cinq ans, que je ne suis pas encore reposé. D'ailleurs la perte douloureuse que j'ai faite a surtout contribué à me

(1) Propriété de M. Anisson du Perron, en Seine-et-Oise.

rendre ce genre d'intérêt triste pour ce moment-ci. Quant aux communications de l'esprit, où sont les conversations qui vous font éprouver des impressions si vives qu'on ne puisse s'en passer quelques mois? On gagne en se donnant le loisir de méditer, et en donnant à la parole, pour principal et doux emploi, des causeries d'intimité et d an'ection. Ainsi je vous autorise seulement, chère Sophie, à me plaindre de ne pas jouir de tout cela àBeauregard, auprès de vous, où je -slvrais fort bien, où je m'arrangerais à merveille.

DE M. GUIZOT

Nîmes, près la Grande-Horloge, 7 juillet 1821.

Je voulais vous écrire depuis longtemps, mon cher ami, mais c'est une rude chose que de revenir chez soi après sept ans d'absence. J'ai passé ma centième visite et ne compte plus. Je vous dirai d'ailleurs que j'écoute et parle beaucoup ; le bon paj^s que celui-ci : la société n'y est point coupée, comme partout, horizontalement, de telle sorte que toute la classe supérieure soit ultra et que, pour trouver les libéraux, il faille descendre d'un cran; ici, la coupure est verticale; une moitié de la classe supérieure est hbérale et accoutumée à ^Ivre avec la moitié ultra, sur le pied d'une entière égahté; aussi la constitution de notre parti y est-elle bien meilleure; il a son aristocratie avouée et n'est point gouverné par sa queue ; je trouve un assez bon nombre d'hommes de sens accoutumés à une situation indépendante et supérieure, comprenant bien

les questions et fort capables de conduite. Nous y sommes en très bon renom; et si les libéraux étaient partout constitués et disciplinés de la sorte, l'avenir m'inquiéterait beaucoup moins. Le calme est profond, le parti vainqueur est timide ; H a évidemment peur de lui-même ; le parti vaincu est tranquille, mais point abattu; on se résigne à attendre et même à attendre longtemps. Du reste, plus je vois, plus je pense comme vous; ce qui manque, ce sont des points de réunion et d'activité commune ; dans l'état actuel de l'administration et de l'ordre social, les départements sont condamnés à la politique expectante ; la moindre politique active leur est absolumentimpossible; tant qu'il en sera ainsi, il n'y a rien à fonder ni à espérer; de toute nécessité il faut sortir de cette ornière, appeler les influences au pouvoir et permettre à la vie de se manifester là où elle est; la raison nô peut venir que d'en haut, cela est sûr, mais la vie ne peut monter que d'en bas ; elle est dans les racines de la société comme dans celles de l'arbre; il est fou de prétendre expédier du pouvoir sous bande ; notre problème est la création d'un gouvernement; or, il y a partout un gouvernement tout fait : il faut l'accepter et le régler; nous avons beau broyer et faire fermenter à Paris des députés et des ministres ; il ne sort de ce laboratoire unique ni chaleur ni lumière. On se tourmente à le regarder et quand on ne s'en tourmente pas, on s'en ennuie. Je ne sais si vous éprouvez ce que j'éprouve; mais je me sens ici dans une atmosphère de désœuvrement qui lasse tous ceux qui y vivent; je suis entouré de bon sens inutile, de forces sans emploi, de conversations sans but; je m'étonne qu'il reste encore tant d'acti^^.té à des gens qui ne font rien et n'ont rien à faire; tous les hommes

dont la pensée sort un peu des intérêts domestiques mâchent à ^dde, marchent en l'air, perdent leur temps h deviner, à prophétiser; Uy quelque chose d'inconcevable ment faux et de souverainement déplaisant dans cette nulhté obligée de toutes les influences réelles, dans cette déperdition universelle des forces vives. J'irais peut-être plus loin que vous dans les conséquences pratiques que je tirerais de cet état pour l'organisation future de l'administration en France; mais faites au moins bien ressortir le fait général(l); il est, à mon avis, la cause décisive de la A-anité des efforts tentés depuis six ans pour créer quelque chose dans ce pays-ci; peu de gens s'en rendent compte nettement; mais ils sauront un gré infini à celui qui leur fera voir que, si tout va mal, c'est qu'ils ne sont rien; et je vous conseille de puiser à cette source d'une vraie popularité.

Autant que je peux voir, maintenant que je suis placé comme toute la France, U me semble que la situation se développe à Paris avec une grande régularité; voilà le ministère refoulé vers le centre; les deux tiers des ultras me paraissent décidés à l'y suivre ; combien de temps lui faudra-t-il pour user cette nouvelle matière ministérielle ? C'est ce que nous verrons. Ce qu'on me mande ne m'apprend rien de plus.

Adieu, mon cher ami, dites-moi un peu ce que vous faites et quels sont vos projets. Je n'ai pu encore m'occuper de rien, mais je vais travailler et je suis bien aise d'avoir mi ce que je vois.

(1) M. de Barante commençait son ouvrage sur les Communes et l'Aristocratie, c. b.

DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Paris, 7 juillet 1821.

Je ne vous ai pas encore e'crit, cher Prosper, car on me condamne à un repos qui m'affaiblit cruellement, et grâce au régime le plus sage, je ne reprends point de forces du tout, mais cela reviendra et il ne faut se plaindre de rien quand on a un fils(l). Je pense bien à vous, je sais combien votre séjour est triste. Madame Germain a eu des inquiétudes sur sa petite fille, cela me déchire le cœur à penser, et vous, je crains que tout cela ne s'empare bien de votre âme. J'espère que vous vous occupez de vos travaux et que vous luttez avec toute la force de vos belles facultés contre la tristesse qui ne doit pas avoir le droit de flétrir les dons qu'on a reçus de Dieu pour un noble usage. Je vois bien peu de monde pour vous dire des nouvelles; ce n'est pas moi qui vous apprendrai la mort de Bonaparte que vous verrez dans le journal ; mais n'est-ce pas inouï que l'on puisse s'écrire sans commencer par se parler de cela, et que chacun, au bout de dix minutes de conversation làdessus pense et parle de tout autre chose. Se peut-il qu'il soit si fort anéanti que le discours de M. de Castelbajac (2) soit une plus grande affaire! Et il y a des gens que cela ébranle d'imagination ; il y en a qui y voient des conséquences importantes pour l'avenir; il y a des gens qui croient que cela les rendra plus

(1) Le duc Albert de Broglie. c. b.

(2) Prononcé le 6 juillet, dans la discussion sur la censure, c. B.

il. 32

stables ; mais toutes ces réflexions n'empêchent pas que le procès, la censure, M. Pasquier, etc., n'occupent davantage tout le monde.

Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.

On ne s'accoutume point h l'idée qu'il soit mort, comme tout le monde, d'une maladie dans l'estomac, sans que rien annonce ou suive un pareil événement ! Il faut faire comme les autres et vous parler d'autre chose aussi.

On (lit le ministère très bien remonté sur sa bête; le coup monté sur la censure a tout à fait échoué : on dit qu'il n'y en aura pas vingt de la droite qui voteront contre. Les amis de MM. de Villèle et Corbière disent toujours qu'ils sont décidés à s'en aller après la session, mais j'en doute fort; il me semble que ce moment est une époque de triomphe pour le centre; mais heureusement qu'il est d'un naturel modeste même dans la prospérité I On croit, chaque jour davantage, que les Russes se mêleront de l'affaire des Grecs, et l'on prétend que la modération de Pozzo di Borgo venait de là, et qu'il a dit qu'il fallait aller doucement parce que, s'il arrivait quelque chose, la Sainte-.\lhance ne serait pas toute prête pour venir à l'aide. Le procès de la Chambre des pairs prend une très bonne tournure, à ce que l'on peut de^dner à travers la discrétion des pairs ; du reste l'humeur se trahit plus que le contentement, car les pairs ultras racontent tout ce qui se passe. C'est donc comme venant d'eux que je vous dirai que, jusqu'à présent, toutes les questions de complot ont été rejetées et que, pour Laverderie sur lequel on a prononcé : proposition de complot non

agréée, on a changé la peine du code en cinq ans de prison. Les ultras sont furieux, toutes leurs proies leur échappent, et ils ont des naïvetés de cruauté les plus charmantes du monde.

8 juillet.

Depuis que j'ai commencé ma lettre, je reçois la vôtre, tout aimable, dont je vous remercie. Vous vous divertirez à lire les discours de M. de La Bourdonnaye (1). Jamais on n'a insulté comme cela; les paisibles amis de M. Pasquiersont pourtant un peu initiés, ils osent dire que cela est brutal et dépasse un peu la modération habituelle de cet honorable membre. Cependant la loi passera, et il n'y aura rien jusqu'aux élections; le ministère restera comme cela, insulté, vihpendé, mais toujours debout pourtant. Il se nourrit d'humiliations, en véritable chrétien, et il n'en meurt pas. Le côté gauche est bien désorganisé; quelques railleurs, comme M. de Girardin, etc., s'amusent de tout ce spectacle de dissolution, mais les plus sérieux sont fort tristes et entre autres Benjamin Constant, qui parle de son parti avec un profond dégoût.

Les nouvelles qui nous viennent d'Itahe sont affreuses ; on dit que jamais la stupidité n'a été poussée au point où elle est chez les chefs. En Piémont, on prétend qu'il y a beaucoup de fermentation, mais les menaces et les promesses itahennes ne sont pas malheureusement d'un grand poids. Ce qui

(1) Prononcé le 7 juillet dans la discussion sur la censure, c. B.

vaut mieux, c'est qu'il y a en Angleterre une réaction très vive contre les principes de la Sainte-Alliance ; il y a unanimité d'indignation et les ministres ne peuvent y résister, au moins extérieurement. On dit que M. Canning passe à l'opposition, ne pouvant rentrer dans le ministère à cause de la haine du roi. Qui sait si l'Angleterre ne sera peut-être pas encore un jour l'instrument qui nous délivrera de cette oppression ténébreuse et stupide ? Cependant, ce qui me fait de la peine, c'est qu'ils ont l'air en bonne intelligence avec les Turcs. Nos libéraux commencent à se détacher des Grecs, parce qu'ils disent qu'ils n'agissent que pour la Russie; moi, je souhaite à l'empereur Alexandre tous les succès dans cette entreprise, s'il la fait.

M. de Rémusat a été malade en effet; mais, grâce à

M. Broussais, il est guéri. Il fait un prospectus très

spirituel pour notre journal (1), mais qui engagerait

bien des gens à ne pas le lire : il le raccourcira et

l'éclaircira.

Adieu, cher Prosper, je ne sais pas trop ce que j'écris, parce que mon immobihté m'ôte la moitié de ma tête; mais d"ici à quelque temps je vous écrirai plus de nouvelles, quand je serai leste. En attendant, ce qui n'est pas nouveau et plus stable que la politique, c'est ma bien ^ive amitié. Victor vous dit mille choses.

(1) Ce projet de journal ou plutôt de revue n'aboutit que beaucoup plus tard, en 1827, par la création de la Revue française, c. b.

JANVIER 1821-DÉGEMBRE 1821. bOl

Page 1