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SUR LE PROCÈS DES CONSPIRATEURS DU 19 AOUT

Les liistoriens de la restauration n'ont peut-être pas suffisamment indiqué combien d'importance eut la longue procédure suivie par la Chambre des pairs, dans l'affaire de la conspiration du 19 août.

J'ignore si, en laissant aller les choses l'année précédente, on aurait vu éclater le complot et pris les coupables en flagrant délit. Après avoir entendu beaucoup de témoins, compulsé de longues enquêtes, les juges ont pu encore douter qu'il y eût eu réellement ce que la loi appelle un complot, la résolution d'agir concertée et arrêtée. Ce qui est certain, c'est qu'il y avait des sociétés secrètes, de très coupables projets, des machi. nations de plus en plus actives, beaucoup de conversations menaçantes. Toutefois, sans nul esprit de parti, sans même être trop préoccupée d'un sentiment d'humanité ; uniquement par conscience de magistrat, la grande majorité de la Chambre des pairs se refusa à envoyer aucun homme à la mort ou même à infliger une peine infamante.

Pendant plusieurs semaines l'accusation et l'œuvre de police qui lui servait de fondement furent démolies pièce à pièce, convaincues d'exagération, de passion soupçonneuse ou de crédulité. Des hommes que le gouvernement regardait comme très coupables, et qui l'étaient peut-être politiquement, mais non aux termes de la loi, ne furent même pas mis en accu-

sation. Ces discussions avaient lieu en chambre du conseil, où n'assistaient ni le procureur général ni les ministres. Le parti royaliste, tout ardent qu'il était, se trouvait gêné par le devoir de juge et par la gravité consciencieuse qu'il impose. D'ailleurs, il y a une sorte de répugnance à remplir le rôle d'accusateur, quand on n'en a pas l'office. Au total, ce fut un grand échec pour le ministère et même pour le gouvernement de la restauration. De ce moment il ne dut plus compter sur la Chambre des pairs et l'on Adt quel veto elle serait pour tenir en bride le pouvoir lorsqu'il passerait complètement aux mains du parti ultra-royaliste. M. de Serre fort ardent à la poursuite de cette affaire, avait voulu et espéré y comprendre les hommes principaux de la gauche, vainement il insista pour obtenir un supplément d'instruction spécialement dirigé contre eux : cela fut impossible.

Ce procès mit pour la première fois M. de Peyronnet en scène comme procureur général. La violence dont il témoigna sans qu'aucune conviction très vive semblât la motiver en lui, n'obtint nul succès. Aussi, lorsque l'année suivante, on le nomma ministre, ce choix fut-il estimé inconcevable. Dans cette plus haute situation, il s'est manifesté supérieur à l'idée qu'il avait donnée de lui, et lorsqu'il reparut en 1830 comme accusé devant cette Chambre où il avait été accusateur, lorsqu'il défendit sa tète, après avoir demandé celle des autres, son courage et sa contenance l'ont relevé encore davantage.

Parmi les pairs qui se firent les défenseurs des accusés et qui cherchèrent dans la procédure des éléments de justification, M. de Broglie se montra bien

remarquable de logique et de talent. Deux inculpés le colonel Fabvier et le général Martin furent arrachés à Taccusation, contre toute espérance, par sa lumineuse discussion.

DE M. DE REMUSAT

Paris, mardi soir 17 juillet 1 821.

Je vous ai promis de vous écrire des nouvelles, et j'en attendais pour tenir ma promesse. Mais, comme à force d'en attendre, j'aurais fini pas n'en pas avoir des vôtres, je me suis décidé à vous écrire, sans avoir rien à vous mander; les faits viendront après, s'ils veulent. Je dis que je n'ai rien à vous dire, car les journaux disent tout ce que je sais; on ne connaît, on ne raconte même rien de plus que ce qu'ils rapportent de la mort de Bonaparte. Jusqu'à présent, les plus déterminés à A-oir des mystères partout, n'accueillent ni ne propagent les insinuations des journaux anglais sur la cause de sa mort. On ne s'explique guère l'absence de la signature de ce médecin, à moins pourtant qu'il ne soit d'usage, comme on le dit, que les chirurgiens seuls signent ces sortes de pièces. Mais toujours est-ce une leçon de diplomatie que de soutenir que le climat n'ait rien fait sur cette santé. C'est la première fois qu'un voyage aux Tropiques aurait été indifférent à cet égard ; et quel voyage que celui-là I... On a beaucoup dit, dans les premiers jours, que cette mort ne faisait pas d'effet, et au bout de quelque temps, tout le monde l'a tant dit, que cette unanimité même était déjà un grand effet. Dans le fait, c'est plutôt dans les classes inférieures que la nouvelle

a fait impression. C'est le grand sujet de conversation des rues de Paris. Pour beaucoup de gens du peuple, le gouvernement du roi n'est légitime que de la semaine dernière. Ce que je vous dis là, c'est M. Pasquier qui me l'a dit. Au fait, cette mort n'est pas sans grandeur. Il n'a point eu de charlatanisme, il a eu, ce que je n'attendais pas, de la douceur, du calme et de la résignation. Six ans d'exil sont une grande expiation, six ans d'exil où, comme Manfred, je doute qu'il ait trouvé l'oubli. Je ne sais, mais il me semble que son compte sera plus facile à rendre dans l'autre monde que celui de M. de Metternich.

Vous Aboyez bien que la Russie va se mêler de la guerre. Le prétexte est trouvé, et le commerce de la mer Noire est venu là bien à point pour nous empêcher d'avoir l'air de soutenir l'insurrection. La Sainte- Alliance pourra être conséquente, et l'on n'aura pas le droit d'arguer des Grecs en faveur des révolutionnaires à A-enir. Ce qui fait encore quelque difficulté, c'est qu'il paraît que l'Angleterre n'entre pas dans ce projet : elle ne voit là, et surtout l'opposition, qu'une occasion d'agrandissement pour la Russie. Quelques-ans croient même qu'elle aidera les Turcs. J'imagine qu'avec les îles de l'Arcliipel et, peut-être quelque chose comme l'Egypte, on la gagnera. L'Autriche, comme vous pensez bien, ne sera pas oubliée : U se pourrait qu'elle eût pas moins que la Morée. Les monuments seraient là en de bien indignes mains. Je ne doute pas que la France ne soit trop circonspecte pour ne point garder la plus stricte neutralité, et je n'espère pas beaucoup dans les conquêtes de l'escadre de M. Halgan, composée d'une frégate et d'un brick.

A propos de marine, on en a plusieurs fois proposé

le ministère à M. de Villèle, et autant de fois il l'a refusé. Que veut-il donc? Cela inquiète ses collègues; il ne s'est point déclaré à la Chambre, il s'est tu dans plusieurs occasions importantes, il va répétant que sa mission est finie, qu'il n'avait promis son assistance que pour la session; il a donné congé de son appartement de Paris et sa famille dit qu'il part pour Toulouse. De là beaucoup de négociations, beaucoup d'entrevues où l'on ne s'explique point, et où l'on cause de toute autre chose que de ce qu'on voudrait savoir.

M. Corbière avait promis hier de désavouer à la tribune l'abbé Eliçagaray (I) et il n'en a rien fait. Go n'est pas que l'on soit aussi inquiet de lui. 11 dit tout bas à ses amis qu'il trouve la place bonne ; il serait bien fâché d'avoir assez d'ambition pour la quitter. Mais cependant on s'agite ; le côté droit se divise et s'aliène ; mille taquineries annoncent une rupture. Le Journal des Débats est en hostilité ouverte. Les uns parlent de ministère de M. de Talleyrand, MM. de Yillèle, de Castelbajac, de Bourrienne, Sébastiani, et le général Drouot. Les autres parlent de la rentrée de M. Decazes avec force centre droit, et je ne sais passile centre droit ne fait pas, dans ce sens, des vœux ardents et secrets. Voulez- vous mon pronostic ? C'est que les choses resteront comme elles sont, et le ministère tel qu'il est, au moins jusqu'aux élections. Tout ce que je vous ra-

(1) Invité à assister à une soutenance de thèse devant la faculté de médecine de Montpellier, M. l'abbé Eliçagaray avait prononcé, au début de la séance, une allocution des plus inopportunes, qui provoqua diverses manifestations bruvantes dans l'auditoire, c. b.

eonte là court les rues, et peut-être direz-vous que vous l'aviez bien lu dans les journaux.

L'ouvrage de madame de Staël {\) a paru. Il m'a bien plu. Il est plein d'esprit, d'élévation et de candeur. Mais il vient mal à propos. Les objections, que vous savez, sont bien fortifiées par la circonstance. Ce ne sont pas d'ailleurs les souvenirs impériaux, ce sont aussi les préjugés patriotiques qui auront de la peine à le tolérer. Madame de Staël est sévère, et elle a une manière de dire En France, on fait... Les Français disent, qui annonce qu'elle nous juge, et nous n'aimons pas à être jugés. Le malheur de ses ouvrages, c'est qu'il faut à la fois des idées libérales et la délicatesse de la bonne compagnie pour les bien sentir, et les gens du monde ne sont pas libéraux, et les libéraux ne sont pas geus du monde. C'est ce qui fait que même les jeunes gens, tout désintéressés qu'il soient, ne les approuvent pas ce qu'ils valent.

Adieu, je parlerais ainsi sans fin et je ne garde point de place pour vous demander de vos nouvelles.

DE LA DUCUESSE DE BROGLIE

Paris, 21 juillet 1821.

CherProsper, je vais passer bien près de vous sans TOUS voir; cela m'attriste, mais je n'ai ni le temps ni la force de m'arrèter beaucoup. Je ne me suis aperçue que trop tard que nous aurions pu nous donner rendez vous à Tours, j'y serai après-demain et vous ne recevez pas cette lettre avant. Elle n'a d'autre but que de vous avertir de ma route, car je suis au mo-

(1) Dix années d'exil, c. b.

ment de monter en voiture. Écrivez-moi à Cauterets (Hautes-Pyrénées). La démission de MM. de Villèle et Corbière est donnée sûre (du moins comme les choses sont sûres dans ce pays). M. de Chateaubriand a remis aussi la sienne.

3Iathieu (1) attendait la maison du roi et ne l'a pas, et les deux ministres s'en vont dans leur département par la malle-poste, sans autre portefeuille que leur portemanteau. M. de Richelieu est ferme comme un roc, décidé à ne jamais céder aux ultras, mais pourtant voulant faire les élections par eux. Tout cela m'a l'air de ne pas pouvoir tenir huit jours, et je crains fort un raccommodement ou peut-être point de brouillerie. Pozzo est, à ce qu'on dit, le grand mobile de cette héroïque résistance du centre. Vous en penserez ce que vous voudrez.

Les Dix années d'exil ont un immense succès ; elles arrivent à propos, car je suis fatiguée de cette générosité factice de toutle monde sur Bonaparte aujourd'hui. Ce serait trop facile aussi d'avoir tourmenté l'espèce humaine toute sa \\q et puis de mourir pour être loué par chacun; toutes les mauvaises réputations se mettraient à mourir comme cela, et leur affaire serait faite. L'impression que cette mort a produite sur le peuple est bien plus vive que je ne vous l'ai dit d'abord ; on se rassemble en foule autour des hthographies, il y a beaucoup de jeunes gens avec des crêpes au bras. Tout cela m'a pris en irritation, cela prouve à quel point le despotisme est facilement aimé ici, car je crois qu'il y a dans bien des gens plus de regret pour le despotisme encore que pour la gloire.

(1) M. le duc Mathieu de Montmorency, c. b.

JANVIER 1821-DÉCEMBRE 1821. b09

Les nouvelles des Grecs sont bien indécises; on assurait hier une grande victoire delà flotte grecque; vous avez vu toute l'affaire de la Russie. La Pro^ddence ne nous abandonne pas pourtant, et je crois que la Sainte-Alliance se démanchera plus vite que nous ne l'espérons.

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