‹ Souvenirs;Chapitre 43 sur 49 · AU VICOMTE DE HOUDETOT · texte numérisé non relu

AU VICOMTE DE HOUDETOT

Benais, le 23 juillet 1821.

J'entrevois la fin prochaine de mon entreprise.

Avant peu de jours je m'occuperai de la préface. Ce

sera moins ennuyeux et moins susceptible de se

diviser en besogne réglée. Et puis, c'est aussi plus

- compromettant qu'une traduction.

Il me paraît que les affaires de la Grèce ne contribuent pas peu à la crise européenne, crise qui marche d'autant plus vite qu'il y a plus de repos et que les communications sont plus faciles. Vue de ce côté, il est clair qu'elle a été retardée par la Révolution française et par l'empereur, et que le mouvement spirituel a pris son cours dès qu'il a été délivré des excès sanglants et des guerres meurtrières. L'affranchissement de la Grèce était une des conséquences de cette marche des esprits. Il s'entamait en 1787 et en 1788, quand l'Europe est entrée en convulsions.

AU COMTE DE MONTLOSIER

Benais, 28 juillet 1821.

Ce qui se passe n'est pas tant une question de principes qu'on semble le croire. Il y a moins de ré-

pugnance à l'ordre, aux supériorités, à l'aristocratie, au pouvoir, que vous paraissez le craindre, comme aussi il n'y a pas, autant qu'on le dit, la religion de toutes ces choses dans les hommes attachés à de certains intérêts.

Il est possible que je me mette à écrire sur ce sujet dans un travail sur les administrations communales et départementales, et vous verrez (ju'en thèse abstraite nous sommes fort près l'un de l'autre. Je traiterai en tout de la nécessité d'mie aristocratie et j'essayerai de montrer que l'ancien régime n'en avait plus et ne nous en a légué aucune ; que celle qui usurpe ce nom, porte le caractère d'une corporation d'intérêts privés, et n'a ni la physionomie ni la tendance d'une institution.

En vérité, je songe à ces points de vue généraux bien plus qu'à toutes les pauvretés qui se disent, qui se font ou se tentent. On prétend que M. de Yillèle et M. Corbière s'en vont. Gela me surprend, mais me semble un fort petit changement. Ce serait le contraire de la fable intitulée les Membres et l Estomac : le ventre ferait le fier et voudrait marcher tout seul-

DE M. DE REMUSAT

Paris, 30 juillet 1821.

Depuis plus de huit jours que j'ai reçu votre lettre, j'ajourne sans cesse au lendemain ma réponse, afin de vous mander l'issue des négociations engagées dans le cœur de notre gouvernement. Comme ils l'avaient annoncé, sans qu'on le crût, sans y croire eux-mêmes, MM. de Yillèle et Corbière, ont, il y a quinze jours

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notifié leur départ. Ils ne se plaignaient de rien, ils ne demandaient rien, disaient-ils, mais ils s'en allaient. « Qu'ils s'en aillent ou qu'ils restent, disait le ministère, peu importe, ils sont nos amis, nous n'avons ni intérêt à les garder, ni danger à les perdre 1 » Mais cependant on s'efforçait de les retenir. M. Pasquier dit même à M. de Richelieu qu'il choisit; s'il voulait donner pleine satisfaction au côté droit qu'il le fit tout de suite; que, quant à lui, il aimait mieux s'en aller à présent que d'être forcé de partir aux élections ; que c'est ce qui arriverait si l'on donnait l'intérieur à M. de Villèle. M. de Villèle a protesté qu'il n'en voulait pas^ à ce prix, qu'il aimerait mieux se retirer des affaires que d'être cause de la retraite de M. Pasquier. Alors, avec le meilleur accord du monde, et les plus grandes protestations d'amitié et de loyauté de part et d'autre, on s'est expliqué : c'est le mot dont on se sert. On a offert la marine à M. de Yillèle et les cultes à son collègue, et l'on a proposé le remplacement du ministre de l'intérieur par M. Ravez. Ces messieurs ont refusé, avec chagrin, raconte-t-on, et sans en donner une bonne raison. Leurs amis, disaient-Us, ne le voulaient pas. Ils avaient soin d'ajouter qu'ils n'étaient pas de l'avis de leurs amis, et en attendant, ils faisaient ce que leurs amis voulaient. Lundi, ils ont donné positivement leur démission ; on leur a dit d'y penser encore, et ils ont remporté leur démission. Mardi, mercredi, jeudi, tout le monde croyait qu'ils acceptaient ce qu'on leur proposait. Le roi leur avait parlé, des tiers s'étaient entremis ; le côté droit ne témoignait point d'opposition. C'était le bruit de tout Paris, des salons, des ministres, du salon de M. Decazes. Jeudi soir, tout a été rompu. Yillèle est parti vendredi,

et lo lendemain Corbière a déménagé de l'Université. Tout ce que je vous dis là, je le sais par les petits appartements du ministère ; voici ce qu'on ajoute, c'est que toute l'affaire s'est passée entre eux et M. de Richelieu, qui avertissait à peine ses collègues de ce qui se passait, et que ceux-ci ont fini par le trouver singulier. On dit encore qu'une des conditions exigées par les sortants, était de mettre Victor (1) à la guerre. On assure que dans tout cela, Monsieur n'a pas été plus consulté que les autres. Quant à l'effet, il n'est pas tout ce qu'il sera. Personne ne prend encore la chose bien sérieusement. Les ministres ne croyaient pas que ces messieurs s'en iraient réellement; ceux-ci ne le croyaient pas non plus. Ils sont un peu surpris de s'être pris mutuellement au mot. Le côté droit commence bien à trouver qu'il a joué un rôle de dupe et le ministère serait bien fâché de passer pour l'avoir dupé. 11 sera, dans peu, embarrassé d'être vainqueur, €t je ne crois pas que le côté droit se plaigne longtemps d'avoir été vaincu. Pour le moment on s'efforce, de part et d'autre, d'atténuer la chose; mais les mots ne changent pas les faits, et les situations dominent les hommes. Une chose sur laquelle tout le monde «st d'accord, c'est sur l'incapacité, la puériUté et la faiblesse des deux co-ministres. M. Pasquier en parle à tout le monde.

Je n'avais pas prévu ceci, et il me semble, d'après votre lettre, que vous n'y croyiez pas non plus. Mais le pronostic est pour moi maintenant une présomption de faux. Je ne m'attendais pas, par exemple ; aux singeries bonapartistes qu'on nous fait dévorer, je ne

(1) Le duc de Bellune. c. b.

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sais s'il serait possible à présent de dire impunément la vérité sur Bonaparte. On s'arrache les odes, les dithyrambes, les apothéoses qui paraissent par centaines. Le Miroir le loue avec une impudeur et une niaiserie rares. J'avais commencé aussi, moi, par l'émotion; cette mort était frappante; en elle-même elle était simple, et, par les antécédents, romanesque. Mais cette rétroaction impériale m'a refroidi. Je ne me fais pas surtout à voir tant de jeunes gens complices de cette voltigerie d'un nouveau genre. Quoi! sans y être obligé?... Il est triste, mais il est vrai que le plus mauvais tour que nous ait joué la Pro^^dence, c'est de nous avoir créés libres. Quelle charge que la faculté de choisir ! et il apparaît de temps en temps des êtres qui nous en débarrassent en partie. Bonaparte était de ceux-là. Il avait été créé en compensation du Ubre arbitre, et voilà pourquoi il nous plaisait si fort. La restauration nous a rendus arbitres de nous-mêmes, c'est ce qui déplaît en elle à beaucoup de Français. On ne lui pardonnera pas. Il y a maintenant un vrai et un faux, un pour et un contre, un bien et un mal, et il faut se déterndner entre tout cela. En vérité, c'est insupportable, autant pour les citoyens que pour les ministres; ce qui rend la Uberté si désagréable, c'est la responsabihté qui la suit.

M. de Maistre, dont vous me parlez, ne demanderait pas mieux que de nous dispenser de l'une et de l'autre. Puisque vous vous occupez de ces messieurs, écrivez donc quelque chose sur cela. On le mettra dans la Revue. Car le projet de cette Revue existe toujours, la chose est menée comme toutes les affaires dont nous nous mêlons; personne n'a vu les libraires; j'ai fait un prospectus qu'Auguste a emporté à Coppet; M. de II. 33

Broglie est à Gauterets, M. Guizot à Nîmes, vous à Benais, moi à Paris. N'importe, M. de Broglie y tient toujours, il faut qu'il ait satisfaction et qu'il écrive sur les macliines et le commerce des grains.

Ma mère est partie, il y a quinze jours, en beaucoup meilleure situation, et le mieux se soutient depuis son voyage; il n'y a plus personne à Paris. M. Mole et tout son monde est à Ghamplâtreux, jusqu'aux deux tiers du mois d'août; on jouera ensuite la comédie. J'ai demandé un congé (1) pour cette année, et j'irai sans doute, au mois de septembre, voir ma mère. J'ai, en clTet, comme on vous l'a écrit, demandé un autre congé, et je m'en trouve très bien. Cela m'est si commode que je n'enmérite ni reproches ni louanges. C'est l'intérêt qui m'a conduit en cela, car U me semble qu'on agit par intérêt quand on agit pour son plaisir.

Adieu, je corrigerai autant d'épreuves que vous voudrez et le mieux que je pourrai, mais je ne vous promets point d'oser rien changer.

SUR l'attitude de m. DE VILLÈLE AU CONSEIL DES MINISTRES.

J'ai souvent entendu parler de la figure que faisait M. de Villèle dans ce conseU. des ministres de 1821. Il parlait peu, ne se prononçait sur rien, soit par calcul et finesse, soit plutôt parce qu'il n'était pas sur son terrain. Il semblait assez médiocre à ses collègues et il diminua dans leur esprit. M. de Yillèle, pour avoir sa valeur, que depuis il a montré grande, avait besoin

(1) M. de Rémusat a été quelque temps attaché au ministère de la marine, c. b.

de rester dans sa sphère, de sentir sa supériorité sur son entourage. Il régnait sur la portion moyenne et médiocre du parti royaliste, H était plus raisonnable et plus a^•isé qu'elle . Doué à un haut degré d'un esprit pratique d'administration, il avait la conscience de son mérite et de leur ignorance ; il savait leur imposer par une jactance gasconne qui ne les choquait point ; il les trompait facilement en disant à chacun les paroles qui lui plaisaient, mais sans tirer à conséquence. Placé entre M. Pasquier, M. Portahs, M. Mounier, gens du monde, gens instruits, à idées générales, se tenant les uns les autres, M. de Yillèle se taisait; il attendait que son moment fût venu et voyait bien qu'il n'aurait pas besoin de beaucoup de patience.

DE M. GUIZOT

Mmes, 6 août 1821.

Voilà bien du gàcliis depuis que vous m'avez écrit, mon cher ami ; les choses ont marché plus vite que nous ne le pensions; ce parti ne peut faire quelques pas sans arriver bientôt au terme de sa carrière, on finira par le déclarer légalement impossible. J'ai peine à croire qu'une union si solennellement et si positivement rompue se renoue; et si elle ne se renoue pas, peut-on demeurer stationnaire ? Je ne le crois pas, ni aucun de ceux de nos amis qui m'écrivent; leurs craintes portent sur nous-mêmes beaucoup plus que sur notre situation, et ils ont bien raison; je vois tout ceci s'en aller sans voir comment on y substituera quelque chose de passable et qui ait chance de vie. C'est plus que jamais le moment de ne pas se gai-

olG SOUVENIRS DU » A R 0 N DE BARANÏK.

vauder. Iloyer me mande que les ministres restant vont essayer de dissimuler leur victoire et de retenir le faisceau dont ils ont brisé le lien. Mais, à coup sûr, il en est d'assez avisés pour ne pas se fier à cette espérance. Je vous dirai l'efTet qu'a produit ici cette crise ; il est singulier. Un grand étonnement ; les lijjéraux avaient tant peur, qu'ils ne se doutaient pas que les ultras fussent si faibles et qu'on pût rompre avec eux pour si peu de chose. Ils se frottent les yeux pour regarder si c'est bien vrai. Quant à l'avenir, de grands projets de sagesse; il est populaire qu'on a fait beaucoup de sottises ; mais en même temps peu de confiance dans les hommes inévitables; on les subira avec crainte; on n'est rassuré que sur le péril qui venait de l'ennemi. Tout se réduit à un fait simple ; on serait très raisonnable très peu exigeant, si on avait confiance ; on n'aura confiance qu'à très bonnes enseignes. Du reste, je ne vous dis rien que vous ne sachiez comme moi; si vous avez appris quelque chose de particulier, maiidez-le-moià Nevers, à la préfecture. Je pars dans huit jours et m'arrêterai là.

Adieu. Tous nos amis croient, dans toutes les hypothèses, à la dissolution. Si j'apprends quelque chose qui en vaille la peine, je vous l'écrirai. Je ne vous donne aucun des détails qu'on m'a mandés, je suppose que vous les savez comme moi. C'est Pasquier et Mounier qui ont conduit la résistance. Je ne pense pas que rien de décisif éclate avant six semaines ou deux mois d'ici.

Adieu.

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