‹ Souvenirs;Chapitre 44 sur 49 · DE M. RO YER-COLLARD · texte numérisé non relu

DE M. RO YER-COLLARD

Cliàteauvieux (1), 8 août 1821.

J'ai peu à vous dire, mon cher collègue et ami, et cependant je ne partirai pas sans vous donner signe de vie. Il y a des choses qui sont maintenant plus manifestes qu'elles ne l'étaient il y a quelques mois. Ainsi, dans l'alliance du ministère et de la droite, la fraude s'est déclarée, elle a éclaté; elle s'est, en quelque sorte, revendiquée; l'alUance a été rompue. Cette petite révolution aura ses conséquences qui ne tarderont pas à se faire ressentir, malgré les efforts que l'on fait et que l'on fera pour les retenir. Jusqu'ici un profond mystère, ou, si vous l'aimez mieux, une profonde indécision couvre tout, mais on est de toutes parts si usé, si impuissant, qu'aucune attente ne sera remplie. Là oîi il n'y a pas un principe de force, la direction ne saurait être prévue. Il ne serait pas sage de parier contre ce qui impossible, car l'impossible pourra être tenté. En un seul mot je ne sais rien du mois, de la semaine, de demain, et personne n'est plus savant que moi, parce qu'il n'y a pas de science du chaos. Voilà mon jugement doctrinaire.

Ne nous y trompons pas ; c'est le parti qui a repris ses chefs au ministère ; ceux-ci ont subi la loi fort à contre-cœur. La séparation a été pénible, et elle a laissé des regrets.

Quelqu'un de votre connaissance (2) a dit à tout le

(1) Propriété de M. Royer-Collard dans le département de Loir-et-Cher, c. u.

(2) M. Decazes. c. b.

monde : Je suis enroule et f arriverai. Plusieurs T ont cru, mais non pas moi, quelque aguerri que je sois à tout voir. Ce qu'il y a d'étrange, de fabuleux, c'est qu'on se flattait d'arriver du gré de ses ennemis et par leur protection, pour reprendre le système de cette année et le mener à bien.

Au fait, la Grèce occupe bien davantage. Le peuple ne sait pas le nom de Villèle, mais il sait les cruautés des Turcs qui lui semblent les ultras des Grecs. Les habiles forment leurs conjectures, le passage de l'influence russe à l'influence anglaise, un changement de ministère dans ce sens, et, si quelques démonstrations s'ensuivent, un changement de système dans la politique intérieure.

L'ordonnance d'avant-hier (1) est un préjugé considérable contre la dissolution : elle a étonné par là. La dissolution a, sans doute, ses périls, mais je n'imagine pas un ministère capable de gouverner la Chambre actuelle, quel que soit le résultat des élections.

Adieu, mon très cher, je serai heureux de vous revoir et je vous embrasserai de bon cœur. Vous animez encore le monde; il me semble que, sans vous et quelques-uns, en bien petit nombre, il serait sans vie; je ne l'ai jamais vu si triste et si sot. Il y a des siècles entre ces dernières années et le temps qui court.

(1) L'ordonnance convoquant les électeurs du premier arrondissement de lAriège pour nommer un député en remplacement de M. Fornier de Clauzelles, démissionnaire. G. B

JANVIER 1821-DÉCEMBRE 1821. olO

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