‹ Souvenirs;Chapitre 6 sur 49 · DE M. BENOIST · texte numérisé non relu

DE M. BENOIST

Paris, 12 mars 1815.

Mon cher Barante, tout va très mal. Nous n'avons pas de nouvelles de Lyon depuis la lettre de Mac- Donald, datée du 9, qui faisait si bien pressentir la dépêche télégraphique du 10. Mac-Donald disait que le peuple entier qui avait paru si bon, et qui l'était en effet, en déclarant que l'on soutiendrait un siège comme en 1793, n'a pas tenu à l'idée de voir couper son pont quand Bonaparte s'est approché. Il ne semble pas, du reste, qu'il y ait eu de trouble et Mac- Donald s'est retiré paisiblement. Ce qui ferait croire que Lyon est occupé, c'est que le télégraphe n'a point donné de nouvelles.

Quelle est donc la force qu'il a avec lui? On dit, mais rien n'est confirmé, et sûrement la terreur exagère, que le générai MiolHs a passé, que le général Marchand a été blessé, et le général Mouton-Duvernet tué en voulant empêcher leurs soldats de le joindre. La défection du prince d'Essling n'est point du tout certaine, car, au contraire, il aurait retourné à son auteur la lettre que lui adressait Napoléon. Accordâton toutes ces défections, il aurait avec lui douze mille hommes. Chose incroyable : il les devance et ne se présente qu'avec ses meilleurs chevaux.

Ici il n'y a encore d'apparence que de bons mouvements. Hier soir on s'est porté en foule aux spectacles, on les a fait retentir des cris de « vive le roi ! » Les Chambres approuvent et remercient le roi de toutes les mesures qu'il a prises. On a appris que tout à coup le général Lefebvre-Desnoiiettes mar-

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citait sur Paris avec un corps d'armée; il s'était présenté devant La Fère où était un parc d'artillerie. Le général d'Aboville les a repoussés et les a menacés de tirer sur eux. Ils ont continué leur route par Compiègne et SenUs.

Le général Drouet, comte d'Erlon, qui était à Lille, parait avoir trahi il poussait en avant le général Desnoilettes qu'il suivait. Tout à coup le maréchal Mortier est arrivé dans la division ; il a reproché sa trahison à d'Erlon et fait rentrer dans l'ordre les garnisons du Nord. Desnoûettes seul, sans artillerie, à Senlis, avec sept cents chevaux, a envoyé hier très hardiment un aide de camp au roi pour prendre ses ordres. Il a dit qu'il n'avait marché que d'après les instructions du comte d'Erlon, et que, ne sachant ce que cela voulait dire, c'était du roi qu'il demandait des ordres. L'aide de camp a été introduit dans le conseil. On lui a demandé pourquoi ils avaient crié « vive l'empereur! » Il a répondu que ce n'était que quelques rebelles. Enfin il s'est excusé. Était-ce un stratagème pour savoir l'état de Paris? Le général voulait-il sortir ainsi de ce mauvais pas? Que de doutes! On a retenu l'aide de camp et envoyé, par un autre officier, porter l'ordre à ces troupes de retourner dans leur garnison. Ce messager a sans doute été croisé par trois officiers qui sont arrivés ce matin annoncer au roi que le général les avait trompés en assurant que tout était renversé à Paris et qu'il fallait y marcher pour rétablir l'ordre; qu'ils le maudissaient et qu'ils venaient, au nom du corps, protester de leur attachement et de leur fidélité. Ainsi voilà qu'on respire pour cette attaque d'aujourd'hui ou demain, laquelle ne paraît plus à craindre.

J'ai vu pendant une demi-heure le maréchal Soult Il serait trop long de vous répéter tout ce qu'il m'a dit de nohle, de grand, de dévoué. Il m'est impossible de croire que cet homme ait trahi, ou il ne faut croire à rien dans la nature. Il m'a déclaré qu'ayant remis son épée au roi, l'ayant reçue ensuite de lui, ce n'était pas l'épée qu'il avait hier, mais celle qui devait frapper partout pour le roi, qui devait tout étendre aux pieds du trône, et qu'on verrait comment un homme qui avait acquis sa gloire, savait la conserver.

Lorsque M. Benoist m'écrivait ce mot , on était loin de s'attendre à lu défection du maréchal Ney, qui se produisait au même instant.

Le maréchal Ney était venu de lui-même s'offrir pour commander l'armée qui devait être opposée à Napoléon. Il avait montré au roi une grande vivacité de dévoueuK^nt, lui baisant la main et lui. jurant de ramener Bonaparte dans une cage de fer. Le roi, toujours homme de bon goût et que n'abandonnait jamais le sentiment des convenances, avait même trouvé que le maréchal Ney allait beaucoup trop loin dans ses paroles.

— Je ne lui en demandais pas tant, dit-il après cette séance.

Voici, à propos de la trahison du maréchal, ce que m'a rapporté M. de Bourmont, vers la fin de

Ney était à Lons-le-Saunier; son corps d'armée avait deux divisions, sous les ordres des généraux:

de Bourmont et Lecourbe. Ce fut pendant la nuit que le maréchal reçut le message de l'empereur et sa proclamation. 11 fit appeler ses deux généraux de division pour se consulter avec eux. On n'avait aucune nouvelle de Paris; Bonaparte était à Lyon; il informait le maréchal que le roi quittait Paris» les soldats semblaient mal disposés pour la cause royale. Le maréchal et les deux généraux ne virent pas une possibilité de résistance et se résolurent d'un commun accord à obéir à l'empereur. On assembla les troupes. La proclamation de Napoléon leur fut lue, la cocarde tricolore prise ; on cria : « Vive l'empereur 1 » Ce fut une affaire finie. Quelques heures après, la poste arriva de Paris, M. de Bourmont apprit que le roi n'était pas parti, que la cause royale n'était pas désespérée et qu'on songeait à la défendre. Regrettant fort la détermination qu'il venait de prendre, il monta en voiture sans en souffler mot au maréchal, et se dirigea en toute hâte sur Paris. Le 18, vers six heures du matin, il descendit dans la cour même des Tuileries et demanda à voir le roi. Entrer à pareille heure chez Louis XYIII, était chose très contraire à l'étiquette et aux habitudes. Il fallait tout le désordre des circonstances, tout le péril de la situation, pour que M. de Bourmont put être admis auprès du roi, encore au lit. Il lui raconta la défection du maréchal. Le roi resta confondu. Il ne concevait pas comment un maréchal de France, que cinq jours auparavant il

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avait VU là, presque à ses genoux, lui protestant de son zèle, renouvelant ses serments, pouvait oublier tout cela et le trahir. Cela lui parut le signe assuré de sa perte. M. de Bourmont sefforça de donner courage au roi. Il lui dit que le moyen de salut ne consistait pas à réunir des troupes de ligne, qui, sans doute, se comporteraient comme à Lonsle-Saunier ; que Napoléon n'avançait pas avec une armée mais rapidement, avec une escorte peu nombreuse; que l'on devait, à la tête de quinze cents hommes bien sûrs, s'en aller en tirailleurs l'attaquer sur la route. Il s'offrit pour concerter et commander cette tentative. M. de Bourmont ne réussit guère à rendre cœur au roi, qui lui répondit : « — Parlez de cela à mon frère ; c'est chez lui que se prennent les dispositions militaires. » Puis il ajouta, avec cette minutie qui lui était particulière : « — Ayez soin de quitter votre uniforme et qu'on ne sache pas votre retour. 11 faut cacher le plus longtemps possible la trahison du maréchal Ney. »

M. de Bourmont accourut chez Monsieur et n'y trouva que désordre, confusion, épouvante ridiculement mêlée de jactance. Monsieur lui dit que son projet serait examiné, qu'on le ferait avertir afin d"en discuter et qu'en attendant il se reposât. M. de Bourmont avait assez d'esprit pour s'apercevoir que tout était perdu et qu'il n'y avait rien à faire. Il alla se coucher. On ne l'envoya point avertir; il ne fut pas question de son projet. Personne ne

soupçonnait son retour. Il n'avait guère vu que le roi et Monsieur. Il se tint enfermé chez lui, et deux jours après, Napoléon arrivé, il put se présenter à lui comme un des siens et demander du service. On avait toutefois encore des illusions le 14 mars.

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