‹ Souvenirs;Chapitre 7 sur 49 · DE M. BENOIST · texte numérisé non relu

DE M. BENOIST

Paris, 14 mars 1815.

Je sens, mon cher Prosper, que c'est faire œuvre de charité que de voua donner quelques nouvelles, mais l'embarras est d'en avoir.

Voici le peu que j'ai pu ramasser:

Il est toujours h Lyon; on tient pour sûr que plusieurs hommes de sa très petite troupe l'ont déjà abandonné. C'est là le point essentiel de notre affaire. Car si les transfuges désertent sa cause, il n'aura plus personne. Le fait, au reste, a été dit hier officiellement par M. le ministre de la guerre. On ajoute que Grenoble, après son départ, a repris l'attitude d'une "sille soumise au roi.

Un bruit, répandu hier, a fait monter les effets publics; c'est que le roi changeait ses ministres et nommait M. le duc de Richelieu à l'intérieur ; M. Fouché à la pohce; M. d'z\rgenson à la chancellerie (d'autres veulent M. Mole; on ajoutait même que M. Carnot était pourvu du ministère de la guerre.

Voilà Bourrienne préfet de poUce. L'esprit de Paris est bon, mais en général porté aux idées libérales. Beaucoup de gens sont partis.

Pour tout le reste, je vous renvoie aux journaux.

DU COMTE DE MONTLOSIER

Paris, 15 mars 1815.

Nous vivons, monsieur, dans de singuliers temps; voilà Bonaparte qui s'avance et qui doit couclier ce soir à Auxerre, au moins je le présume. On lui préparait, dit-on, avant-hier, un arc de triomphe. Je ne puis vous donner une idée, même approximative de ses forces. Au château on croit qu'il n'a que huit mille hommes." Ce n'est pas une feinte, on en est réellement persuadé. Au surplus, il ne paraît pas en grand besoin de force, puisqu'il a renvoyé à Clermont le régiment qui s'y trouvait et qui avait pris la route de Lyon, où il n'est pas arrivé. Mais le colonel est rentré avec l'aigle au lieu du lis ; et Clermont se gouverne en ce moment au nom de l'empereur. Le régiment de cavalerie en garnison à Moulins en avait fait autant; mais il est revenu, dit-on, à Louis XVIII.

Nous attendons les gardes nationales de Rouen et d'Orléans qui nous arrivent. On s'attend à une bataille près Paris. Que Dieu vienne à notre secours ! On a eu sous les yeux les guerres de la Vendée et la guerre d'Espagne, il semble qu'on ne s'en souvienne même pas. M. de Vioménil a passé à Vincennes la revue d'un rassemblement de quinze cents à dix-huit cents A'olontaires, il leur a dit :

« Messieurs, le plus beau jour de ma vie est celui où mon maître m'a choisi. »

M, de La Tour Maubourg voulait donner à ce rassemblement le nom de « volontaires nationaux ». On n'a pas accédé à ce désir.

« Mon maître ! » Comment se fait-il que le roi soit plus spécialement le maître de M. de Yioménil, que de tous les autres qui étaient là ? C'est une pitié, mais en même temps, c'est une désolation.

Fouché a été manqué hier de la manière la plus singulière. L'ordre a été donné à M. Tourton-Havel, commandant de garde nationale de l'arrêter. Il s'est transporté chez lui, l'a trouvé dans son jardin, lui a montré et signifié son ordre.

« Monsieur, cela n'est pas possible; je sors en ce moment même de chez M. d'André avec qui j'ai travaillé toute la matinée. C'est une inimitié particulière de M. de Bourrienne. Je parierais que votre ordre est une supposition ou une méprise. »

Pendant ce colloque, un homme de la garde nationale, exerçant la profession de procureur, a lu l'ordre, y a aperçu une irrégularité. On a convenu que M. Fouché monterait dans sa chambre, en attendant qu'on envoyât demander de nouvelles explications. M. Tourton y est monté avec lui. Tandis qu'ils se promenaient ensemble, Fouché a fait semblant de s'appuyer sur un coin, une porte cachée s'est entr'oii verte, s'est refermée sur-le-champ. M. Tourton, déconcerté, a attendu quelque temps, croyant que c'étaient quelques besoins. Mais quand il a a'U que rien ne reparaissait, il a appelé du monde. Il a fallu près d'une heure pour enfoncer cette porte. Ils sont entrés alors dans un vaste appartement où ils n'ont aperçu aucune issue. Fouché s'est ainsi échappé et le soir il a écrit aux deux Chambres pour se plaindre.

MARS 1814-AVRIL I8I0. Hi

DE M. BEXOIST.

Paris, le lo mars 1815.

Notre position ne s'améliore pas vite. Voici à peu près ce que je peux dire des bavardages courants.

Il accourait de toutes parts, par ordre de Soult, aux en\irons de Paris, des troupes qui étaient endoctrinées de façon que Bonaparte n'avait autre chose à faire qu'à venir en poste les rejoindre.

Oudinot a fait merveille à Nancy. La garde est là en bonne posture. Tabarié (1) est revenu à son poste à la guerre, il assure que d'ici à quatre jours, nous aurons des forces suffisantes. On voit là, avec plaisir, le duc de Feltre.

Monseigneur le duc d'Orléans est arrivé ici dans la nuit de samedi à dimanche ; il va repartir. Monsieur est rentré la nuit dernière.

On parle d'un camp à Melun, d'une armée à Tarare ; de quoi ne parle-t-on pas ?

Groupes dans les rues, dans les places. Le peuple se montre. Deux crieurs de « vive l'empereur! » ont été assommés hier au Carrousel ; beaucoup d'autres bien battus.

Monseigneur le duc de Bourbon va de votre côté.

Si vous tirez quelque chose de tout ce verbiage, vous serez bien plus habile que votre dévoué ami. Les changements de ministres se mêlent à tous les autres propos. C'est le refrain.

(1) Inspecteur aux revues, clief de la 4"^ division au ministère de la suerre. c. b.

Ce projet d'établir le camp de Melun fut en effet •conçu avec l'espérance qu'on y réunirait une quantité de troupes supérieure à ces huit mille hommes que l'on supposait autour de JNapoléon. Le noyau devait en être la maison du roi, forte de cinq mille hommes profondément dévoués et de volontaires royalistes que Ion cherchait à recruter à grand fracas ; d'autres troupes porteraient sous peu à trente ou quarante mille hommes, ce rassemblement. Le duc de Berry en eut le commandement. Le maréchal Mac-Donald, qui venait de se conduire avec tant de fidélité, était major* général du prince. Je lui ai ouï raconter que, tout en le caressant beaucoup, le duc de Berry en avait une telle méfiance, quïl consultait sur toute chose le vieux marquis de Vioménil. Quelquefois, le maréchal, on entrant, les surprenait en conférence. Alors, bien vite, on cachait des papiers sous le coussin de la table. Tout se faisait ainsi à double. On ne savait à qui entendre.

Le duc de Bourbon se dirigeait également vers l'Ouest. Il n'y montra ni timidité ni grande prudence, comme quelques historiens l'ont prétendu, mais une incertitude assez excusable. Il avait été envoyé sans recevoir aucune instruction, sans que le gouvernement eût même réfléchi à la position où il allait se trouver, à la conduite difficile qu'il aurait à tenir. M. le duc de Bourbon venait-il pour réchauffer les souvenirs de la guerre civile, pour se mettre à la tète des Vendéens et des

chouans? Alors il fallait se résoudre à voir sur-lechamp les villes et les bourgs se déclarer contre le roi ; les régiments de ligne en garnison dans le pays prenaient tout aussitôt la cocarde tricolore. M. le duc de Bourbon était-il tout simplement un général chargé par le gouvernement de commander des troupes régulières, ayant affaire aux autorités légales du pays pour augmenter son armée par voie de recrutement et pour en solder les dépenses? En cette occurrence le grand zèle des chefs vendéens et chouans s'éteignait et faisait place à leur mécontentement, et à leurs murmures. En ce cas, les départements de l'Ouest n'offraient ni plus ni moins de ressources à la cause royale que toute autre région de la France. Telles furent les observations que j'exposai à M. Donatien de Sesmaisons, quand il arriva m'annoncer à Nantes que le duc de Bourbon était à Angers. Je l'engageai à repartir aussitôt et à poser la question au prince. Elle ne comportait pas deux solutions. Il n'y avait personne assez insensé pour conseiller d'abandonner une position de général d'un gouvernement encore subsistant, obéi de tous, disposant de la population, servi par une administration régulière, et cela pour se faire chef de bandes ni réunies ni formées, afin de tenter une guerre de derrière les buissons. M. le duc de Bourbon n'avait auprès de lui aucun conseiller habile ou pratique. Toutefois il n'hésita point. Je pense môme que M. Rubichon, qui pas- II. 8

sait pour le fol du parti royaliste et qu'il avait emmené avec lui, n'osa exprimer un avis contraire.

Voilà donc les préfets convoquant les conseils généraux, mesure autorisée par le gouvernement, les établissant en permanence, leur proposant des contributions extraordinaires et des dépenses, ordonnant des enrôlements et des réquisitions. Les conseils étaient dociles et presque zélés. Les régiments restaient fidèles et ne cédaient point à leur penchant tout impérial. Les généraux prévoyaient fort bien que tout cela n'irait pas loin et que Napoléon, une fois parvenu à Paris, il n'y aurait plus rien à faire. Cependant ils ne se pressaient point, promettaient leurs services au prince et savaient attendre avec une contenance fort décente. Le général Foy, en inspection à Nantes, et avec qui je commençais k me lier intimement, écrivit même à M. le duc de Bourbon pour le prier de compter sur lui.

Nous en étions là, quand survint le prince Louis de La Trémoïlle, avec une mission du roi et du ministre de la guerre. Mon premier soin était de donner à ce qui se faisait un caractère national et régulier, en tenant à l'écart les souvenirs vendéens afin de ne pas exciter la rancune, les méfiances du parti opposé et de la population de Nantes.

Je craignis avec raison que M. de La Trémoïlle ne vînt tout gâter. Déjà on prétendait dans la

ville, qu'il était envoyé pour mettre en mouvement la chouannerie. Je n'avais certes pas le moindre espoir de succès, mais je désirais maintenir le bon ordre. Aussi, à son arrivée, je lui dis qu'ayant une mission du roi, son caractère était officiel, et que le lendemain selon l'étiquette toutes les autorités civiles et militaires se présenteraient chez lui. Ce n'était pas cela qu'il voulait et il fut fort contrarié, mais timidement, de se voir gêné et contenu par une situation authentique et régulière. Il devint donc, de ma façon, une sorte de fonctionnaire public, dont j'étais bien certain de ne recevoir aucun désagrément.

Il faisait assez bonne contenance et vivait en crainte de choquer les opinions antivendéennes. Un matin, je rencontrai chez lui le général Travot. Le général Travot avait fait la guerre de la Vendée sous le général Hoche. C'était lui qui avait pris Charette. Marié dans le pays, où il possédait des biens nationaux, il était resté un homme important pour le parti révolutionnaire modéré des départements de l'Ouest. En 1814, il se trouva bientôt le chef des mécontents et des ennemis du gouvernement royal. Cependant, voyant que tous les généraux en activité, et même en retraite, allaient faire une visite au prince de La Trémoïlle, il ne crut pas pouvoir se dispenser de ce devoir. Le prince, ravi de cette politesse et persuadé d'avoir conquis le général Travot, lui prodiguait toutes ses amabilités de salon, toutes ses bonnes

façons de courtisan, que le général recevait froidement et avec une sorte de hauteur.

— Je sais qu'on a fait des fautes, disait M. de La TrémoïUe, mais pour moi je me ferais tuer pour sauver les acquéreurs de mes biens.

— C'est le dire un peu tard, répondit le général Travot.

Les Vendéens prisaient mal de tels ménagements, ne prenaient part à rien et semblaient attendre que leur moment fût venu, bien résolus, néanmoins à ne point se compromettre par des tentatives imprudentes. Aussi leur principal meneur, M. d'Autichamp, en ce moment à Angers auprès du duc de Bourbon, convaincu mieux que personne, que pas plus une résistance régulière que la guerre civile n'était possible, ne pressail-il nullement le prince d'agir.

Une fois l'empereur à Paris, M. d'Autichamp conseilla simplement à M. le duc de Bourbon de quitter la France, et fit demander un passeport au colonel de la gendarmerie, M. Noirot. Cependant le prince se rendit à Beaupréau, dans le Bocage, et je crois qu'en l'emmenant ainsi, seul, parmi la population vendéenne, quelques-uns de ses fidèles voulaient encore voir ce qu'on pourrait essayer. A peine trouva-t-on vingt paysans pour monter la garde à sa porte. Le passeport reçu, M. le duc de Bourbon partit et alla s'embarquer.

L'entourage du roi et les royalistes qui ne cherchaient dans la restauration qu'une contre-

révolution, ne se montraient pas seuls atterrés de ce retour de Napoléon. Ceux qui avaient conçu l'espérance d'un gouvernement constitutionnel n'étaient ni moins désolés ni moins effrayés. Mais si les uns comptaient, pour résister à cette invasion, sur la force militaire dont l'emploi était non pas un secours mais un danger, les autres désiraient recourir aux manifestations de la véritable opinion nationale et appeler les grands pouvoirs de l'Etat à prendre des mesures pour sauver les libertés légales, le bon ordre et la paix que le roi de la charte faisait prévoir à la France. Ce fut en cette intention que quelques libéraux distingués par leur position, leur mérite ou leur renommée eurent la pensée de présenter au gouvernement des conseils qui dans ce moment de trouble et de confusion, pourraient être utilement accueillis. M. Constant, M. de Lally-Tollendai, M. Auguste de Staël et plusieurs membres de la commission qui, l'année précédente, avait rédigé cette adresse à laquelle Napoléon répliqua par la dissolution du Corps législatif, composaient ce comité libéral. M. Laine n'y assistait pas, mais il était en communication et en confiance avec ses amis. C'est ainsi que se décidèrent la convocation des Chambres, le discours du roi et son serment à la charte dans cette séance du 16 mars dont le succès fut véritablement grand, quoique inutile. M. Laine en avait tracé le programme et madame de Staël écrit le discours de Louis XVIIL

Dans ces réunions, on agila aussi, mais ' par conversation seulement, le projet d'appeler au pouvoir, du moins comme lieutenant générai, M. le duc d'Orléans. M. de Chateaubriand était même un certain soir assez vif sur cette idée.

M. Laine racontait curieusement les trois derniers jours de la première restauration, et les hésitations du roi sur son départ. Il ne cachait pas qu'il avait conseillé au souverain de rester à Paris, toutefois sans jamais espérer d'arriver aie persuader. Cependant il lui trouva du courage et de la dignité. Rien de pareil dans Monsieur, moins encore dans le duc de Berry.

Le 20 mars, M. de Montlosier m'annonçait ainsi le dénouement :

Le départ s'est effectué dans la nuit à une heure et demie. On ne sait pas bien la direction qui a été prise. On dit que c'est du côté de Péronne et de Lille. La maison est à Beauvais. Paris est dans une grande agitation d'esprit, mais sans désordre. Les miUtaires sont au moment présent en uniforme et avec la cocarde et le lis comme à l'ordinaire.

L'empereur arrive par la barrière du Trône. Tout le faubourg Saint-Autoine est déjà en mouvement, à ce quon m'assure, pour l'aller joindre.

Je ne sais rien des ministères. J'apprends seulement que M. le comte de La Valette a repris les postes.

L'autorité impériale se rétablit à Nantes. J'envoyai ma démission et le général Foy se chargea

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d'accomplir, avec régularité et sans désordre, cette révolution locale.

Le soir, quelques ouvriers du port et des gens de la populace s'ameutèrent autour de la préfecture demandant à grands cris qu'elle fût illuminée, cassant les vitres et se proposant de me faire un mauvais parti. Le général Foy vint avec une compagnie d'infanterie au moment où la porte était forcée, et rétablit le bon ordre. Je partis dans la nuit. Entre Angers et Tours, je rencontrai le général Dupont, investi par le gouvernement du commandement d'un corps de troupes rassemblé à Orléans. Ses régiments, sur les nouvelles de Lyon, avaient pris la cocarde tricolore, et le général Dupont s'en allait au hasard dans l'Ouest, pensant que peut-être il y aurait là quelque résistance contre Napoléon. Je lui appris que tout y était fini, comme partout ailleurs. Pendant qu'il courait ainsi les champs, le maréchal Saint-Cyr se rendit à Orléans pour occuper le poste qu'il avait abandonné. Les officiers accoururent présenter leurs respects au maréchal, ne sachant guère, au milieu de ce désordre, au nom de qui il venait commander.

— Comment, messieurs, leur dit-il, vous avez quitté la cocarde blanche? Vous ne devez pas en porter une autre. Qu'on la remette tout de suite !

Là-dessus, sans autre explication et avec son inaltérable sérieux, il leur souhaita le bonsoir et se coucha. Ils quittèrent le tricolore et la troupe

120 SOUVENIRS DU BARON DE lîARANTE.

se montra disciplinée et obéissante. Le lendemain matin tout le monde attendait des nouvelles de Paris. Une voiture de poste débouche sur la place. On l'entoure pour savoir ce qui se passe. C'était M. Ferrand qui s'enfuyait en toute hâte.

— Tout est perdu! criait-il. Bonaparte est à Paris. Il n'y a rien à faire !

Lui-même avait une cocarde tricolore à son chapeau. Alors les soldats y revinrent (1) et le maréchal n'eut plus à essayer d'imposer son autorité.

Toujours courant, M. Ferrand était parvenu à Nantes comme j'y étais encore. Je ne le connaissais point et je ne le vis pas ; mais il me fit dire, par un ami commun, qu'il me conseillait de me soumettre au gouvernement impérial. Je n'ai su l'histoire d'Orléans que longtemps après. Elle me fut racontée par un témoin oculaire : le général du Coëtlosquet.

(i) M. le duc d'Orléans avait choisi pour premier aide de camp le lieutenant général Albert, un des bons officiers de l'armée. Au moment où le prince se résolut à quitter la France, il dit à M. Albert : « Et vous, mon cher général, qu'allez-vous faire? — Défendre mon pays et reprendre ma vieille cocarde, je l'ai déjà dans ma poche et quand Votre Altesse aura passé la frontière, je la mettrai à mon chapeau. — Montrez-la-moi. » M, le duc d'Orléans la prit, la regarda attentivement : « Je ne me suis jamais battu que pour celle-là », murmura-t-il en soupirant.

Mars 1813-Juillet I8I0.

Dès le soir du 20 mars, Napoléon se mit en mesure de constituer son gouvernement et reçut ou fit demander les principaux anciens dignitaires de l'empire. Il accueillit, entre autres, M. Mole avec un empressement extrême. Si les Mémoires de M. Mole sont jamais publiés, on y lira, sans doute, des détails curieux sur sa conversation avec Napoléon. Voici à peu près ce qu'il m'en rapporta, environ un mois plus tard. L'empereur croyait le trouver fort mécontent des Bourbons dont il avait été négligé et presque repoussé.

— Vous êtes justement l'homme qu'il leur fallait. Dans votre position ils devaient vous rechercher, car nul ne leur aurait été plus utile. En apprenant que vous étiez mis à l'écart, j'ai jugé là-bas, à l'île d'Elbe, que ce gouvernement était dans une fausse voie.

Malgré ces flatteries où il excellait. Napoléon

ne put exercer sur M. Mole son ancienne séduction. Il le vit froid et se tenant en arrière. Alors il ne lui dissimula rien du danger de la situation. Son prodigieux retour, circonstance peut-être la plus admirable de sa vie, ne lui faisait aucune illusion, et lui laissait peu d'espérance, [l en convint avec M. Mole et lâcha de le piquer d'honneur, en éveillant en lui un sentiment de devoir et de dévouement. Puis, s'apercevant de sa répugnance il ajouta encore :

— Je sais que n'avez jamais aimé le ministère de la justice et la simarre. Youlez-vous le ministère de l'intérieur? Vous l'aviez souhaité. Les affaires étrangères vous iraient, elles sont dans vos goûls, elles vont à votre position.

M. Mole allégua que M. de Caulaincourt était plus que personne indiqué pour ce poste.

— Caulaincourt est un homme médiocre, reprit l'empereur. Chargez-vous de cette tâche qui est belle et difficile. Je vous y aiderai. Nous nous tirerons d'affaire ensemble.

Toutes ces cajoleries furent inutiles. La prudence de M. Mole resta inébranlable. D'un ton plus sec, l'empereur termina la conversation en disant :

— Eh bien, vous retournerez à vos ponts et chaussées !

M. Mole n'osa désobéir et accepta ce poste plus modeste, comme une sauvegarde contre les persécutions et les rigueurs possibles de la part

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d'un gouvernement sans nulle assiette et prochainement désespéré.

Lorsque M. MoUien se présenta à son tour devant l'empereur, il fut bien vite arrêté dans ses manifestations d'admiration pour cette venue de File d'Elbe.

— Le temps des compliments est passé, interrompit l'empereur; ils m'ont laissé arriver comme ils ont laissé partir les autres.

Je tiens le mot de M. Mollien, à qui fut confié l'administration du Trésor.

La restauration avait fort bien traité M. Daru, Sa renommée de capacité, la grande position qu'il avait occupée, imposèrent des égards. On créa pour lui le titre, sans fonctions, d'intendant général des armées ; mais il ne compta pour rien dans l'administration, pas plus quaucun des hommes du gouvernement impérial. A ce moment, il perdit sa femme et en éprouva une grande douleur. Je n'ai pas ouï dire qu'à cette époque il ait été mêlé en rien ni aux projets des mécontents, ni aux correspondances avec l'île d'Elbe, correspondances d'ailleurs de peu de signification. La restauration devait lui déplaire profondément. Tout ce qu'elle ramenait de vanités d'ancien régime, le dérangement qu'elle apportait au bel ordre et à la discipline impériale, l'incapacité et la légèreté dans la haute administration, enfin les institutions libérales elles-mêmes, rien de tout cela ne pouvait lui convenir.

— Eh bien, lui dit l'empereur, en le revoyant.

124 SOUVENIRS DU nAHON hE BARANÏK.

VOUS avez perdu cette pauvre madame Daru ; je vous ai vivement plaint 1

Longtemps après, M. Daru ma raconté quil avait été ému jusqu'au fond du cœur de ces seules paroles.

— Sûrement, ajoutait-il, cela ne partait pas d'une sensibilité très réelle; il me le disait pour me disposer en sa faveur. Mais enfin il savait que c'était cela qu'il fallait dire pour me toucher ; il me connaissait; par calcul ou autrement il n'était étranger à rien de ce qui composait ma vie publique ou privée, tandis que je n'avais pas eu la moindre marque dïntérèt des nouveaux gouvernants, au milieu de ma plus grande douleur, ce qui était bien naturel et ce dont je ne pouvais leur faire aucun reproche. Aussi je sentais que je me retrouvais dans ma sphère, que là étaient mes souvenirs et ma sympathie. A aucune époque, je n'ai éprouvé plus d'affection, plus de dévouement pour l'empereur. Je lui tenais de cœur. Sans mes sept enfants, je crois que je l'aurais accompagné à Sainte-Hélène.

Le ministère du 21 mars formé, on s'occupa tout aussitôt du personnel administratif. On exigea le serment de tous les fonctionnaires de la restauration, y compris les démissionnaires. L'empereur se fit montrer par Carnot la liste de ceux à qui cette formalité allait être demandée. Mon nom y était inscrit,' il le raya, ce que je vis sur cette liste même. Javais remis ma démission en termes simples, mais très positifs, déclarant que le roi

MARS 181 o-JUILLET 1815. 125

Louis XVIII ne m'ayant point relevé de mon serment, je ne mériterais pas la confiance du gouvernement à qui je prêterais un serment nouveau. L'empereur pensa peut-être que je refuserais, ce qu'il me semble que j'aurais fait, et il ne voulut pas me donner l'occasion de m'engager plus avant et de rendre trop difficile mon retour vers lui plus tard et dans d'autres circonstances. En général, on ne se fit aucun scrupule de ce serment qui, ne se rattachant à aucune fonction, à aucun service, était une pure soumission au pouvoir de fait, une précaution de sûreté. Personne, que je sache, ne le déclina de front ; quelques-uns s'arrangèrent pour Tesquiver, chose assez facile en changeant de lieu.

Madame la princesse de La Trémoïlle était venue à Nantes rejoindre son mari. Ma conduite me valait la vive approbation du parti royaliste.

Cela l'impatientait et elle disait :

— Il ne risque rien. Si Bonaparte se maintient, il se rattachera tous les gens d'esprit. M. Mole lui ramènera M. de Barante.

Cependant l'exemple d'un homme d'esprit entre tous, n'était nullement à suivre.

Quand madame de Staël, pour échapper aux persécutions de plus en plus tyranniques de l'empereur, prit le parti de se réfugier en Angleterre, en passant par la Russie et la Suède, M. Constant était allé s'établir à Gœltingue pour y continuer son livre sur les Religions. Puis, après les désastres de la campagne de Russie, quand l'Europe com-

mença à s'émouvoir tout entière dans l'espoir de la délivrance, il se rendit à Stockholm. Dès longtemps, il avait eu des rapports avec le prince royal de Suède, alors que, bien loin de soupçonner les grandeurs que le sort lui destinait, le général Bernadotte était ministre du directoire. Il suivit, ainsi que je Tai raconté, son état-major lors de linvasion de la France et arriva avec lui jusqu'à la frontière. Ce fut à cette époque qu'il écrivit un pamphlet intitulé : De l'esjjrit de conquête et cl usurpation. Cette brochure, qui ne parut en France qu'après l'entrée des alliés, eut un immense succès. Je pense qu'il n'a jamais rien écrit avec un sentiment plus vrai et plus vif. A ce moment l'animait une conviction qu'aucun doute n'affaiblissait. Sa haine pour Napoléon, si longtemps comprimée et méditée, éclatait avec toute la verve de la vengeance. Cependant cette ruine d'un pouvoir que M. Constant et madame de Staël détestaient, ne leur inspirait pas une joie sans réserve. Pour leur faire désirer et applaudir le retour des Bourbons, il avait fallu qu'une pesante oppression et une puissance qui semblait inébranlable les eût amenés à oublier leur crainte d'un retour éventuel de la monarchie émigrée. Toutefois les intentions qu'exprimait le roi Louis XVIII et la charte qu'il avait donnée permettaient et même encourageaient la manifestation des opinions libérales qui n'étaient point hostiles à la restauration. Madame de Staël y apportait des ménagements; elle se revoyait avec

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