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quelque jouissance au milieu de cette aristocratie où elle avait vécu les premiers temps de sa jeunesse et reprenait une position sociale qui lui tenait fort à cœur. Elle s'était trouvée fréquemment en rapport avec le duc de Berry à Londres, avant son retour en France, et allait souvent à la cour. Un mélange de respect pour la royauté et de goût pour l'aristocratie mitigeait ainsi son libéralisme. M. Constant n'avait point de tels ménagements à garder; il était entièrement libéral et inclinait aux opinions républicaines, mais non pas révolutionnaires. Il avait pris M. de La Fayette pour guide et pour chef.
Livré à lui-même, M. Constant se serait donc facilement consolé de l'expulsion des Bourbons qui) jugeait incapables d'aider à leur propre salut. Mais ses amis, mais la société qui le recevait étaient fort animés, les conversations ardentes, tout respirait le dévouement et la volonté de résister. M. Constant, alors amoureux de madame Récamier, passait toutes ses soirées chez elle. Dans ce salon, très royaliste et très libéral, paraître tiède et résigné, n'aurait pas été un moyen de plaire à la maîtresse de la maison. M. de Forbin arriva en uniforme : il semblait devoir tout pourfendre. Madame Récamier lui faisait une mine gracieuse. « Ce fut le grand sabre de M. de Forbin qui me perdit. Je voulus aussi faire montre de dévouement. Je rentrai chez moi et j'écrivis l'article du Journal des Débats. » Voilà ce qu'il me raconta lui-même.
128 SOUVENIRS bU BAHUN DE BARANTE.
Cet article fit grand bruit, il est devenu célèbre et a décidé du sort de M. Constant.
Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre et balbutier des mots profanes pour racheter une vie honteuse.
Telles sont les paroles que personne n'oublia.
Deux jours après, Napoléon, rentra à Paris, madame de Staël se hâta de se diriger sur Coppet. M. Constant n'eut pas la pensée de faire acte de soumission au nouveau gouvernement. Il s'imagina qu'il y aurait quelque résistance en Vendée et eut l'idée de venir me trouver à Nantes voir ce qu'il y aurait à faire. Aussitôt ma démission donnée, j'étais parti. M. Constant l'apprit à Ancenis, et retourna à Paris.
Il désirait seulement ne pas émigrer et pourvoir à sa sûreté. Dans cette intention il s'adressa à Joseph Bonaparte, qu'il avait beaucoup connu vers les derniers temps du directoire et qui, malgré les grandeurs et les couronnes, conservait toujours de bonnes relations avec les gens d'esprit. Napoléon arrivait à Paris convaincu que, pour rallier à lui lopinion nationale et obtenir de la France les sacrifices et les efforts nécessaires, il devait transiger avec les libéraux et leur concéder un gouvernement représentatif. Joseph parla en ce sens à M. Constant, dont il n'ignorait pas la faiblesse et la mobilité. Puis il lui fit avoir une
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conversation avec l'empereur. M. Constant ne résista pas à cette parole spirituelle, habile et puissante. Napoléon le nomma conseiller d'Etat et lui confia la rédaction de l'Acte additionnel, car il ne voulait pas d'une charte complète. Il s'agissait seulement d'amendements aux constitutions de l'empire, qui restaient la loi fondamentale.
Je m'étais rendu directement de Nantes à Barante avec ma femme et mes enfants. M. de Montlosier continuait à m'y envoyer régulièrement des nouvelles de ce qui se passait. Il y mêlait, comme d'habitude, des appréciations ou des impressions de son esprit, quelquefois un peu bizarre et mobile, mais toujours original.
DU COMTE DE MONTLOSIER
Paris, 23 mars 181 S.
L'article 3 du décret relatif à l'assemblée extraordinaire du Champ de Mai, a fait une grande sensation. Le choix des ministres, les uns tout à fait révolutionnaires, les autres tout à fait nhbéraux, et le décret d'aujourd'hui qui remet les corps électoraux sous la férule des préfets, déconcertent un peu. Paris aujourd'hui est aussi tranquille que s'il n'y avait pas eu d'événements. Je ne sais en effet si on peut prêter ce nom à un changement si singuUer de scène. J'ai entendu pendant près de trois heures, avant-hier, en présence des troupes arrivant, les cris mêlés de « vive le roi! » et de « vive l'empereur! » A la fin, ceux-ci ont prédo- II. 9
miné. Le soir même il y a eu rixe au Palais-Uoyal entre les « vive l'empereur! » et un reste de crieurs anciens. Hier, enthousiasme général. Il a été particulier à la Porte-Saint-Martin. Je ne sais pas les autres spectacles. Adieu, mon cher ami, la révolution me paraît faite, mais on craint vivement les puissances étrangères et surtout l'Angleterre. Tous les Anglais sont partis.
Si la question intérieure n'offrait pas de difficultés trop grandes, les dispositions probables des puissances étrangères devant le retour de rennemi, qu'elles avaient cru à jamais terrassé, inspirait avec raison de terribles inquiétudes. On connaît l'échec et des négociations officielles vainement tentées par M. de Caulaincourt et des négociations secrètes de quelques agents secondaires. C'est à tort qu'on a voulu comprendre parmi ces derniers M. de Montrond, qui sembla avoir à cette époque une mission confidentielle auprès de M. de Talleyrand, pour le détacher de la cause royale et tirer utilité de sa faveur auprès des alliés. M. de Montrond fut envoyé peut-être du consentement de iS^apoléon, mais point par lui, ni pour lui; il était chargé par Fouché de sonder le terrain, et d'essayer s'il serait possible de donner pour dénouement à la situation, l'avènement au trône de M. le duc d'Orléans. Une note à ce sujet lui avait été remise. Il connaissait beaucoup le comte de Nesseirode et la lui montra. Celui-ci demanda à la garder pour la faire lire à l'empereur Alexandre. Le lendemain il revit
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M. de Moiîtrond et ne lui rendit point une réponse négative ni absolue. Depuis, les événements se pressèrent et il ne fut plus question de ce projet, dont n'était même pas informé, je pense, M. le duc d'Orléans. Lorsque, en 183o, je devins ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Montrond m'assura que je pouvais rappeler cette circonstance à M. le comte de Nesselrode. M. de Talleyrand n'a sans doule pas ignoré cette démarche, mais il ne s'y associa nullement. Il resta toujours à ce moment le défenseur aussi sincère qu'habile des intérêts de Louis XVIII, un instant en question presque même en péril, tant les souverains et leurs ministres avaient pauvre idée de la politique et de la conduite dans l'avenir des Bourbons de la branche aînée.
Les espérances de paix diminuaient de jour en jour.
DU COMTE DE MONTLOSIER
Paris, 6 avril 1815.
La ville aujourd'hui est triste, inquiète de l'avenir, mais l'armée est toute en joie. On attend avec impatience des nouvelles de xMarie-Louise. On ne sait rien.
Depuis avant-hier les alarmes augmentent. On reçoit encore les lettres d'Angleterre, mais plus les journaux. Ce qui échappe d'un autre côté de Vienne et de Francfort n'est guère plus rassurant. Tous les ministres étrangers se sont rendus à Laeken auprès de
Louis XVIII. Les derniers papiers anglais que j'ai vus sont très violents.
Paris, 11 avril 18 lo.
Vous verrez, dans leMonileur d'aujourd'hui, que la guerre civile des fusils, des canons et des baïonnettes est apaisée, que le duc d'Angoulôme a été obUgé de s'embarquer à Cette, comme la duchesse à Pauillac. Il est impossible de faire plus de contresens que tout ce monde-là n'en a fait. Ils ne sont pas plus éclairés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient il y a trois mois. Ils ne savent que crier à la perfidie, à la trahison, h la corruption. Jamais il n'y a eu moins de toutes ces choses. Il y a eu un dégoût profond qui cherchait une issue et que le débarquement à Cannes a fait éclater. "N'oici actuellement de grandes nouvelles qui, selon eux, vont transporter la nation entière. M. de Blacas est renvoyé, il est remplacé par M. le duc de Richelieu. M. de Talleyrand est nommé premier ministre, etc.. Wellington devait être à Paris le 10; ensuite par modération on a dit le 13; on commence à soupçonner que ce pourrait bien n'être que le 20. Quoiqu'il y ait encore beaucoup de chances pour la paix et que j'eusse parié pour la paix, il y a quinze jours, aujourd'hui, cependant je parierais pour la guerre. Elle sera terrible.
La guerre ci^"ile du Midi est calmée, comme je vous l'ai dit. Mais j'ai ajouté positivement celle des fusils, des canons, des baïonnettes. Elle reste entière dans les esprits; elle est même là plus forte que jamais, car on a à repousser des doctrines tout à fait nouvelles, au moins depuis douze ans, principalement celle de