‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 10 sur 49 · XXIV. Le baptême dti Tropique · texte numérisé non relu

XXIV. Le baptême dti Tropique

tJn soir, après le souper de l'équipage, on entend du haut des airs, une voix héler le bâtiment : c'est le héraut du père Tropique. Au nom de son maître, qui vient d^apercevoir un navire s^apprêtant à franchir les frontières de ses Ëtats, il demande quel est ce navire, qui son commandant, quelle nationalité? etc. D'après tes réponses qui lui sont transmises au moyen du porte-voix, l'envoyé de S. M. Tropique annonce l'intention de son auguste maître de faire le lendemain sa visite à bord, afin de procéder, avec l'agrément du gracieux commandant du Rhdnè^ qu'il connaît de longue date, à la cérémonie du baptême des nouveaux venus dans les régions torrides.

En confirmation de cette promesse, un courrier, en costume de postillon presque aussi correct que celui du Postillon de Longjumeau de rOpéra-Comique, s'affale lestement, malgré ses grosses bottes, le long de l'étaie du mât de misaine, et vient apporter un pli émanant de la chancellerie céleste du Tropique et indiquant toutes les dispositions à prendre pour la solennité du lendemain.

Le lendemain f en effet, le vieux père Tropique, avec 8a grande perruque blanche, enveloppé de fourrures comme pour un voyage en Sibérie, apparaît tout grelottant sur le pont. Il est accompagné de son chapelain, que précèdent un bedeau et un enfant de chœur, ce dernier portant l'eau bénite et le goupillon. Une chapelle a été érigée près du grand mât ; elle présente à l'entrée un vaste baquet, tenant lieu des fonds baptigmauY. Il y a là aussi une pompe pour l'aspersion en masse de la foule des fidèles. La cérémonie débute par un prône ou sermon approprié à la circonstance, débité avec onction et semé de traits plus ou moins édifiants que l'assistance accueille avec une sympathie expressive. Les néophytes sont ensuite appelés à tour de rôle et, au besoin, amenés de gré ou autrement [coge intraré), dans la chapelle où ils reçoivent l'initiation, non sans avoir fait leur offrande ; car ici les officiants, comme en général les prêtres des divers cultes, ne se montrent pas oublieux non plus de la question du casuel. Seulement ici il n'y a point de tarif : donne qui veut et chacun ce qu'il veut. Mais il est oien entendu que, sauf certaines considérations particulières, l'arrosement et l'immersion sacramentels sont en raison inverse du chiffre de Toffrande. Il ne s*attache d'ailleurs dans l'esprit des matelots aucune pensée d'impiété ni de dérision à cette parodie d'un des rites du christianisme.

Ce sont les petites et courtes saturnales du bord que les fêtes du passage sous le tropique ou bien sous la ligne. J*apprends, non sans regret, qu'elles tombent en désuétude et que la tradition s'en perd de jour en jour à bord de nos b&timents de l'Ëtat. Ce n'était pas trop cependant que d'accorder, dans le cours d'une longue navigation, quelques heures de bon temps, de demi-émancipation et de liesse à ces pauvres esblaves de la discipline navale, dont la vie si dure est soumise à tant de privations et à tant de dangers.

Page 1