‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 11 sur 49 · XXV. La Martinique · texte numérisé non relu

XXV. La Martinique

Après un mois de navigation, nous aperçûmes les côtes de la Martinique et bientôt les trois Pitons qui dominent la ville de Fort-boyal, aujourd'hui Fort-de-France. La campagne nous apparaissait dans le lointain sous l'aspect de verdoyantes prairies aux herbes singulièrement hautes et touffues. C'étaient des champs de cannes à sucre.

A mesure que le navire approchait du rivage, nous distinguions, entremêlées de bouquets d'arbres, les maisons, plutôt des maisonnettes, remarquables à la couleur rouge brique de leurs toits, aux nuances vives et variées de leurs façades ; ce qui est d'un aspect plus pittoresque et plus plaisant à l'oeil que la masse uniformément grise des

constructions de nos villes d'Europe. Mais à quoi bon parler des maisons de Fort-Royal de 1828? Elles ont été remplacées deux ou trois fois depuis cette époque par suite des tremblements de terre qui ont détruit la ville, notamment en 1838, et enseveli sous les ruines une partie des habitants. Agitée d'un travail intérieur qui dénote sans doute que ses divers éléments ne sont pas encore arrivés à leur degré le plus parfait de constitution et d'arrangement respectif, notre planète joue de temps à autre d'assez mauvais tours à certains groupes de ses habitants. Ces cataclysmes qui, depuis les temps historiques, sont trèslimités, si on les compare à ceux des périodes antérieures qui ont laissé les immenses traces de bouleversements que la géologie et la paléontologie constatent et cherchent à expliquer, ces cataclysmes font présumer, à raison de leur atténuation successive, qu'une époque viendra, d'une durée plus ou moins longue, où la terre, semblable à un être organisé parvenu à sa période adulte , offrira une stabilité rassurante pour les générations futures (1).

La corvette n'eut pas plutôt jeté l'ancre sur la rade qu'elle fut accostée par une douzaine d'embarcations parties de terre. A raison de la périodicité de ses voyages, le Rhône était pour la population de Fort- Royal comme un ami au-devant duquel on va quand il revient après un temps d'absence. Bientôt le pont se trouva envahi par des femmes de couleur qui venaient demander le linge à blanchir, par des marchands d'oranges, d'ananas et d'autres fruits, que le capitaine d'armes ne tarda pas à faire déménager pour cause d'hygiène. Avant eux, étaient déjà montés à bord quelques fonctionnaires et habitants notables qui avaient hâte d'avoir des nouvelles de la métropole. De leur côté ils nous apprirent, entre autres faits locaux, que le jeune chirurgien qui m'avait précédé sur le Rhône et qui, lors du dernier voyage du bâtiment, était resté à la colonie par permutation avec un collègue, y avait succombé à une attaque de fièvre jaune. Cette nouvelle jeta une teinte sombre sur les premiers moments de notre arrivée. Le vomitOy sans être à l'état épidémique, manifestait encore sa présence par une succession de cas assez fréquents.

Le lendemain de notre arrivée, je profitai de la première occasion pour descendre à terre.

En mettant le pied sur le sol de la Martinique, je songeais, malgré

(1) Un de mes amis, M. Jules Feillet, capitaine de frégate en retraite., a proposé, pour les pays les plus exposés aux tremblements de terre, l'emploi exclusif du bois et mieux du fer, rendu inoxydable par un doublage en cuivre, dans la construction des maisons et autres édifices. (Journal l'Économiste français du 4 avril 1867.)

moi, aux histoires de serpents. J'ai eu dès mon enfance horreur de ces reptiles. En traversant la promenade de la Savane, à laquelle aboutit le débarcadère, il me semblait à chaque pas avoir sur mes talons le terrible fer -de- lance ou trigonocéphale. Il n'y avait pas huit jours que nous étions dans le pays, qu'il m'arrivait de me hasarder à travers les halliers sans plus penser, pour ainsi dire, au mortel ennemi qu'ils pouvaient receler. Pourtant j'avais vu. dans les premières habitations que j'avais visitées, pas mal d'exemples de mutilations causées par la morsure des serpents. Au sujet de plus d'un nègre estropié, spécialement par la perte de quelque partie du pied ou de la main, lorsque je demandais à un de ses camarades comment il avait été blessé : « serpent qu'a mordu /î, » répondait-on presque invariablement. Le docteur Rufz estime qu'il périt à la Martinique, par le venin des serpents, 10 personnes au moins chaque année sur 200 environ qui sont mordues. Presque toutes les victimes sont des noirs employés sur les plantations.

Je n'eus à subir aucune atteinte des crochets venimeux du redoutable botrops lancéolé ; mais je ne restai pas de même à l'abri des piqûres agaçantes et cuisantes du moustique {culex ferox). C'est une des calamités des pays chauds que ces insectes; il y faut ajouter la bête à mille pattes et le dégoûtant cancrelat, les fourmis rouges qui causent aussi de cruelles démangeaisons, enfin la chique qui, une fois logée dans vos chairs, y cause de graves désordres, si l'on ne parvient pas à l'extraire.

Voilà bien des espèces malfaisantes à la charge de la faune des Antilles, moins libéralement dotée en espèces du caractère opposé. Elle possède, à la vérité, ses brillants colibris et son gentil oiseau-mouche ; ce n'est pas assez pour faire compensation.

En revanche, ces contrées étalent les trésors d'une flore admirablement riche et variée. Là une luxuriante végétation, qui ne connaît point le repos, donne en abondance et sans interruption les arômes et les fruits. Il suffit de citer parmi les premiers la vanille, la cannelle, le girofle ; parmi les seconds l'ananas, la goyave, la mangue, la sapotille, etc. On trouve au premier abord à ces fruits exotiques une saveur des plus agréables; mais ou s'en lasse bientôt, même de l'ananas dont l'acidité a besoin d'être corrigée par le vin sucré, et l'on ne tarde pas à regretter nos fraises et nos pêches délicatement parfumées, notre délicieux chasselas, nos exquises poires cresanes et de beurré, si parfaites, mangées à point.

Page 1