XXVI. Nègres et mulâtres
Mais en tout pays le sujet d'observation le plus intéressant, c^est l'homme lui-même. Aux Antilles je voyais pour la première fois une population
d« nègres, population à l'état d'esclavage, il est vrai. En haine de roppression, j'étais un négropbile ardent ; l'aristocratie de la peau ne trouvait point grâce à mes yeux, non plus que les autres aristocraties fon« dées sur le hasard de la naissance. J'étais, comm» on voit, bien préparé pour l'endoctrinement saint-simonien. Cependant la vue des travailleurs noirs sur les plantations ne produisit point sur moi l'effet pénible auquel je me serais attendu. Cette population esclave ne paraissait, en général, ni trop malheureuse ni sensiblement humiliée de son sort. Lorsque moi-même, en regard de ces gens, assurés du moins de leur pitance quotidienne en échange du travail qu^on exigeait d'eux, trouvant dans l'intérêt même du maître la garantie de quelques ménagements et de quelques soins, n'ayant pas à souffrir des intempéries ni à prendre souci du lendemain, je me retraçais l'aspect de la misère de nos pays d'Europe ; lorsque j'évoquais, par exemple, ces longues processions de mendiants eu haillons et grelottants de froid, que je me souviens d'avoir vus défiler, leur chapelet à la main, les jours de distribution d'aumônes (on leur donnait un liard ou deux par tête), devant le presbytère et les maisons un peu aisées de ma petite ville de Bretagne ; — j'étais tenté de trouver que ceux qui méritaient le plus d'émouvoir la compassion, c'étaient encore nos frères et compatriotes blancs, les indigents et les dénués de la métropole. Soit dit sans que j'entende me faire à aucun titre Tavocat de l'esclavage, et toute réserve gardée en faveur de la dignité humaine qu'outrage aussi la misère ; car la misère ne se borne pas à tuer l'homme, trop souvent elle le dégrade, non pas, j'en conviens, au même point que l'esclavage : à la charge de ce dernier, et pour marquer d'un trait caractéristique la différence des deux conditions, je dois mentionner les stigmates des lanières du fouet que j'aperçus empreints sur les lombes d'une couple de noirs des habitations.
La race nègre a ses qualités ainsi que ses défauts. Un penchant affectif très-prononcé chez elle, c'est l'amour des enfants. La négresse s'attache d'une façon particulière au nourrisson blanc qui lui est confié. Par nature, les négresses seraient incapables, je crois, de ces odieux méfaits qui sont reprochés aux nourrices mercenaires de notre pays, et contre lesquels se poursuit en ce moment, devante' Académie impériale de médecine, une discussion féconde en révélations affligeantes.
Au-dessus des nègres, il y a la population de couleur. Celle-cj tient des deux facteurs qui ont concouru à la produire des qualités précieuses : du nègre une certaine vigueur organique, la puissance de résister au climat ; du blanc les aptitudes intellectuelles ; — de l'un et de l'autre, les faicuUés artistiques qui sont très-marquées chez beaucoup d'hommes de couleur; enfin une élégance de formes, une grâce et unô souplesse
de mouvements que la jeune mulâtresse possède à un plus haut degré peut-être qu^aucune autre femme au monde.
Ces métis forment, entre la race blanche et la race noire, un groupe intermédiaire dont l'absence laisserait un vide, à bien des points de vue regrettable, dans les populations. Or il est à remarquer que cette classe de gens de couleur ou d'individus de jan^ m^/e' n'aurait jamais pu provenir donnions légales que le préjugé et la législation elle-même interdisaient sévèrement autrefois. Beaucoup de blancs, à l'exemple d'un des illustres fondateurs de la démocratie américaine, Jefferson, ne se faisaient pas scrupule d'avoir commerce avec de jeunes négresses, leurs esclaves, qui n'auraient jamais consenti à contracter avec l'une d'elles un lien légal pour la durée de la vie. A propos de ces rapports irréguliers, immoraux, desquels est issue la classe des gens de couleur, il faut bien dire une fois encore : felix culpa (1).
La création de cette classe intermédiaire n*a malheureusement pas été un élément d'harmonie sociale. Une scission profonde s'établit bientôt entre les trois nuances de la population. Cétait comme un ricochet de mépris, d'envie et de haine allant de chacune de ces trois classes aux deux autres. Méprisée et repoussée par les blancs, la population de sang mêlé méprisait et repoussait à son tour les noirs qui, de leur côté, avaient pour elle encore plus de haine que pour les maîtres blancs.
Je doute que ces fâcheuses dispositions respectives aient complète^ ment cessé depuis l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Il y a cependant nécessité pour le maintien et l'extension de la culture dans ces magnifiques contrées, il y a, dis-je, nécessité que des races différentes interviennent simultanément et combinent leurs efforts. Les hommes de la race blanche sont incapables d^exécuter dans la zone
(1) Il est à remarquer que les unions entre sujets de deux races différentes, ont à peu près exclusivement lieu entre l'homme de la race supérieure et la femme de la race inférieure. Il y a de ce fait bien des raisons physiologiques et morales. A ce propos, toutefois, une réflexion quant au rôle respectif de chaque sexe pour la reproduction de l'espèce: la femme, plus scrupuleuse et plus délicate dans le choix des objets de ses affections ; la femme, qui pour donner son amour regarde souvent au-dessus de son niveau social, jamais au-dessous ; qui est attirée surtout par la distinction, par lea élégances de toute nature ; la femme n'aurait-elle pas pour mission spéciale de maintenir les supériorités acquises, tandis que Thomme, qui répugne beaucoup moins aux mésalliances, aurait, lui, pour office d'élever les types inférieurs?.,.
lorride les travaux de ciiUure du sol. De son côté la race noire, qu'on peut sous certains rapports et sans lui faire injure, appeler inférieure ou mineure (au point de vue anthropologique il existe entre les différentes races de réelles inégalités, c'est une vérité de fait incontestable) ; la race noire, dis-je, ne saurait, livrée à elle-même, constituer un état social qui la mette à même d'exploiter fructueusement les richesses naturelles de ces pays. Il lui faudrait tout au moins pour cette tdche des ingénieurs, des directeurs agricoles et industriels qu'elle est incapable de fournir présentement. Il faut donc que les deux races trouvent moyen de s'entendre à Tamiable ; il y va de Tintérêt de l'une et de Tautre. C'est, autant qu'il est permis d'en juger, conforme aussi aux vues de la providence qui n'a pu destiner de vastes territoires où la vie se déploie avec une puissance prodigieuse, à rester indéfiniment dans un état d'abandon sauvage et d'improductivité.
Serait-il donc par trop téméraire de rechercher la fonction spéciale de chaque race dans l'œuvre totale dévolue à l'humanité? Et, se plaçant à ce point de vue, n'a-t-on pas quelque sujet d'admettre que la diversité des races correspond à la diversité des conditions climatériques, et que les inégalités, les différences d'aptitudes qu'elles présentent, impliquent le besoin de leur coopération, de leur association pour l'exploitation intégrale du globe? Leur association, ai-je dit, mais non point l'asservissement d'une race humaine quelconque par une autre. La supériorité ne confère aucun droit d'oppression à l'égard des faibles.
Aujourd'hui, après la mesure de l'affranchissement, la grande difficulté qui surgit aux Antilles comme dans les Etats du sud de l'Union américaine, c'est d'amener volontairement le nègre au travail et de faire qu'il y prenne goût. Oh ! si quelque bonne Fée, d'un coup de sa baguette, transformait le travail en plaisir, comme tout irait à merveille, non-seulement dans le Nouveau-Monde, mais aussi dans TAncien!.. Ce qu'il n'est pas permis d'attendre d'une intervention miraculeuse, maintenant qu'on ne croit plus aux miracles, la science pourra le faire peut-être un jour... Partout posée désormais, la question du travail offre un nœud gordien que ne tranchera l'épée d'aucun Alexandre, mais que dénouera pacifiquement la main du travailleur lui-même, à la clarté du flambeau de la science...
Pour expliquer les réflexions qui précèdent, ai-je besoin de faire observer que nul n'a plus que le médecin sujet de se dire :
Nihil hnmani a me alienum.
De quelque façon qu'on l'envisage, l'hygiène a par tous les côtés des rapports intimes avec la question du travail.