‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 13 sur 49 · XXVII. Procès des hommes de couleur de la Martinique · texte numérisé non relu

XXVII. Procès des hommes de couleur de la Martinique

 répoque de mon voyage aux Antilles, nous étions au lendemain du procès des hommes de couleur de la Martinique, MM. Fabien, Bissette et Volny, condamnés aux travaux forcés à perpétuité pour avoir fait circuler dans la colonie une brochure intitulée : De la situation des hommes de couleur libres aux Antilles, brochure si peu violente d'ailleurs qu'elle avait été adressée aux ministres et aux Chambres. Avant leur embarquement pour la métropole et nonobstant leur pourvoi contre le jugement, les condamnés avaient été marqués au fer rouge, conformément à la décision des juges coloniaux ; après quoi ils furent transportés à Brest pour y subir leur peine au bagne.

Cependant l'opinion en France s'émut de tant de rigueur et d'arbitraire. Les chefs du parti libéral à Brest, qui étaient en môme temps à la tête des premières maisons de banque et de commerce, MM. Guilhem, Ihibois, Chauchard, employèrent toute leur influence auprès de l'autorité en faveur des condamnés martiniquais. Ceux-ci, au lieu d'être mis immédiatement au bagne parmi les voleurs et les assassins, furent détenus au château de Brest jusqu^à révision de leur jugement par la Cour de cassation.

Pendant leur détention à Brest, MM. Fabien, Bissette et Volny recevaient journellement des marques d'intérêt et de sympathie auxquelles la tolérance de l'autorité ne mettait aucun obstacle. Leur défenseur près la Cour de cassation, M. Isambert, étant venu à Brest visiter ses clients, y fut l'objet d'une ovation. On sait comment, grâce au zèle infatigable du savant jurisconsulte, le jugement fut enfin cassé par la Cour suprême.

l'ai rappelé cette affaire des hommes de couleur de la Martinique parce qu'un de mes camarades, Maingon, que je rencontrai à Fort- Royal, embarqué sur la frégate montée par le contre-amiral Bergeret, commandant la division des Antilles, me conduisit un jour chez madame Fabien, femme de l'un des condamnés. C'était une personne d'assez bonnes manières, d'une complexion délicate, aux doigts singulièrement effilés et souples comme ceux des créoles en général ; elle paraissait non-seulement triste, mais souffrante. Rien chez elle, ni dans les traits ni dans le teint, n'accusait une origine africaine, rien, si ce n'est peut être une nuance un peu plus foncée des paupières que ne l'ont d'ordinaire les blanches pur sang.

Je n'avais pas eu personnellement de rapports avec son mari, mais j'étais lié avec plusieurs des jeunes Brestois qui allaient fréquemment

Toir les détenus au chftteau (1) ; je pus donc donner à madame Fabien des renseignements circonstanciés sur les témoignages de sympathie dont il était Tobjet à Brest, ainsi que ses compagnons d'infortune. Elle se montra fort touchée et reconnaissante de ce que je lui disais.

Aucun des trois condamnés martiniquais n*est survivant aujourdliui. Yolny, le plus nul des trois, retourna mourir aux Antilles. Bissette, fixé à Paris, fit diverses publications sous le règne de Louis-Philippe. Aux premiers jours de la révolution de février 1848, on le voit figurer dans Vétat^major du général Courtais; peu de temps après on le trouve aux Antilles, faisant une sorte d'opposition réactionnaire aux vues de Seliœlcher et d'Arago qui venaient d'abolir Tesclavage. Depuis longtemps déjà M. Isambert avait eu lieu, m'assure-t-on, de se refroidir à ion sujet. Fabien fut celui des trois qui justifia le mieux jusqu'au bout Tiiitérôt qu'on avait pris à leur malheur.

XXVm. Embarquement des malades. ->• La Gmidekmpe.

Après quinze jours passés sur la rade de Fort-Royal, nous embarquâmes les malades que nous devions rapatrier. Il arriva trop souvent qu'au lieu et place de convalescents pour lesquels le retour au pays natal eût été salutaire, on nous envoyait de véritables moribonds, des phthisiques, des dyssentériques parvenus au dernier degré d'^puiafment.

Sitôt installé abord le contingent fourni par Fort-Royal, nous mîmes à la voile pour Saint-Pierre, la place de commerce et la ville la plus importante de la Martinique. Ici nous ne mouillâmes pas; nous mîmes seulement en panne pour recevoir les malades. Ceux-ci étaient dans un état plus piteux encore que les premiers. C^était à ce point qu'il en mourut un dans l'embarcation même qui les amenait au bâtiment-hôpital.

Nous fîmes route immédiatement vers la Guadeloupe, et au bout de deux jours nous jetions l'ancre devant la Basse-Terre. Ici Ton peut parcourir la campagne sans la préoccupation des serpents venimeux ; il

(1) Au nombre de ces jeunes gens je citerai mon ami A. Bécot, alors commis, plus tard Tassocié de MM. Gautier-Dubois dans les affaires de cette importante maison de commerce avec l'Amérique du Sud, et particulièrement avec le Pérou. MM. Dubois et Bécot, que j'ai eu le plaiiMr de revoir à Paris dans ces derniers temps, ont bien voulu confirmer de leurs propres souvenirs et compléter sur quelques points ceux que je retrace ici, notamment en ce qui concerne Tafi'aire des hommes de couleur de la Martinique.

n'en existe aucune espèce à la Guadeloupe, immunité singulière dont la cause est attribuée vulgairement à l'existence d'une soufrière dans cette île.

Si la Guadeloupe est préservée des serpents, elle se trouve la victime privilégiée d'assez d'autres fléaux. Les ouragans et les tremblements de terre y ont maintes fois causé d'épouvantables désastres.

Comme indice de la violence d'un des derniers ouragans qu'eût essuyés la colonie, on me montra, sur la promenade du Champ d'Àrbaud, un gros arbre gardant au travers de son tronc une planche qui, soulevée et poussée par la force du vent, s'y était enfoncée et y restait fixée comme une flèche.

Les camarades de l'hôpital de la Basse-Terre me firent un cordial accueil, et je me rappelle encore avec plaisir quelques bonnes soirées de causerie passées avec eux dans les cours de cet établissement. Quant aux services de médecine et de chirurgie, je ne pua m'en faire une idée, mon propre service me retenant à bord aux heures des visites de l'bôpital.

Nous primes à la Basse-Terre le complément de nos passagers : ce qui porta à une soixantaine le nombre de nos malades, dont trente au moins ne pouvaient quitter leurs cadres. La batterie presque tout entière était affectéo à leur installation.

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