XXX. Nos infirmieis. — Chauvin l'hydrophobe
Le service médical nous avait donné jusque-là médiocrement d'occupation. Il en fut autrement lorsque nous eûmes à bord nos malados. Ce n^est pas qu'il y eût une médecine bien active à faire sur des hommes qui venaient de séjourner plusieurs mois dans les hôpitaux. Mais il fallait opérer leur installation, les pourvoir de tous les objets nécessaires, surveiller leur régime, entretenir la propreté, chose assez difiBcile avec des dyssentériques et des poitrinaires en proie aux diarrhées colliquatives.
Pendant le séjour à bord des malades passagers, on adjoignit au chef infirmier, outre son aide habituel, huit matelots ou novices pour concourir au service hospitalier. Il va sans dire que ce n'était pas la crème de l'équipage qu'on désignait pour cette fonction, à laquelle ces infirmiers improvisés apportaient non-seulement de l'inexpérience, mais encore assez peu de bon vouloir. La plupart regardaient comme une disgrâce, si ce n'est comme une humiliation, d'être employés aux soins des malades. Triste préjugé, par suite duquel ce qui devrait être le plu s honoré, — une corvée répugnante ayant pour objet le service de l'humanité, — est précisément ce pour quoi l'on montre le moins d'estime I
Notre chef infirmier était un homme de près de 50 ans, originaire de la Saintonge, portant le nom de Chauvin auquel il faisait honneur, car en sus de deux rations de vin qui lui étaient accordées, il trouvait moyen d'élever au triple de ce qui lui était attribué sa consommation journalière. Ces libations copieuses ne produisaient pas chez lui l'ivresse ; il portait, comme disent les marins, admirablement la voile. Un jour rinfirmier Chauvin tomba malade d'une pneumonie. Le chirurgien-major voulut substituer au vin la tisane. Ce qu'entendant maître Chauvin, « ah ! monsieur, s'exclama-t-il avec un accent piteusement pathétique et en se redressant sur son lit le visage tout bouleversé, monsieur, si
vous m*ôtez mon vin, je suis un homme perdu ! Vous aurez, je vous jure, ma mort à vous reprocher. Depuis que je me connais, je n'ai jamais bu d'eau ; ce sera pour moi un poison ! » Devant la terreur trèssérieuse du malade» on capitula ; il fut convenu quMl garderait son vin, mais qu'il le couperait avec de la tisane.
C'est la première fluxion de poitrine que j^ai vu, non pas traiter par les alcooliques (on n'en était pas là en 1828), mais marcher rapidement vers la guérison sous l'influence de l'usage du vin dans de larges proportions.
Ce que nous avions passé à Chauvin nous semblait une énorme témérité. En ce temps-là, temps du règne exclusif de Peau gûmmeuse et des émissions sanguines, une simple infusion béchique, une préparation de quinquina étaient réputées incendiaires.