‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 16 sur 49 · XXXI. No9 morts. — Retour à Brest. — La quarantaine · texte numérisé non relu

XXXI. No9 morts. — Retour à Brest. — La quarantaine

Nos passagers valides.

Nous perdîmes en haute mer quatre ou cinq malades, moins que nous ne nous y attendions, d*après Tétat de bon nombre d'entre eux. Il semblait que l'espoir de revoir le pays ranimait ces cadavres et retenait dans leur sein un souflle prêt à s'échapper. Chose bizarre, aux approches des côtes de France, plusieurs de ces moribonds s^éteignirent. La même particularité avait été déjà observée dans les précédents transports de malades. Cruelle dérision du sort! ils faisaient plus, en expirant, que se souvenir de la patrie bien-aimée ; ils en apercevaient déjà, de leurs yeux prêts à se fermer pour toujours, le rivage tant mais vai« nement désiré !

A notre arrivée en rade de Brest, on nous signifia une quarantaine de vingt-cinq jours. Les malades furent descendus au lazaret de l'île de Trébéron avec le chirurgien-major et le pharmacien. Je restai à bord pour soigner l'équipage et ceux des passagers qui n'étaient pas assez malades pour entrer à l'hôpital du lazaret.

Il est à noter qu'après avoir transporté des dyssentériques, nous observions toujours un certain nombre de diarrhées avec glaires sanguinolentes et ténesmes parmi les hommes de l'équipage. Aussi, en dépit de la doctrine médicale régnante, j^étais» quant à la dyssenterie, partisan dès lors de la contagion, opinion que ne mettaient point en doute les observateurs du siècle dernier, mais qui a dû, pour prévaloir de nos jours, être démontrée de nouveau à l'aide de faits irréfragables par mon compatriote, le docteur Piedvache (de Dinan), dans un mémoire couronné par l'Académie de médecine.

Pour terminer moins médicalement ce chapitre, disons un mot de nos passagers valides.

Nous ramenions en France le directeur des douanes de la Martinique avec sa famille et un riche planteur, M. de Jabrun, qui a été, pendant longtemps, délégué de cette colonie. Ces deux messieurs étaient corn-* inensaux du commandant ; mais ils causaient volontiers avec tout le monde et d'une façon intéressante.

Faut-il mentionner parmi les personnes de passage à bord une belle grosse, grande et fraîche Parisienne qui avait profité de l'occasion du Bfidnei^OMT se rapatrier. Mademoiselle B..., beauté épanouie de vingtsix à vingt-huit ans, avait poursuivi jusqu'au delà de l'Atlantique Un jeune créole auquel, pendant sa vie d'étudiant à Paris, elle avait rendu des services de plus d'un genre. Mais de retour aux colonies, il avait, Pingrat, oublié tout, obligations et promesses. Ariane avait appris, en débarquant à !a Pointe, que son prétendu était marié. Il n'y avait tïeû à tenter contre une position désormais inexpugnable. En femme d'esprit qui se sentait encore assez de jeunesse, assez de fraîcheur et d'entrain pour que, deux beaux grands yeux noirs aidant, il lui fût permis d'espérer prendre sa revanche dans le champ de bataille de l'amour et de l'hymen \strugle for love), elle revenait consolée, riant parfois elle-même de sa déconvenue, se montrant aimable, enjouée, agaçante... Ce qu'aura fait Paris de ces heureuses dispositions qu'on lui rapportait (l'eau va toujours à la rivière), je n'en ai rien su, et j'abandonne ce point à l'Imagination des tireurs d'horoscope. Toujours est-il que les femmes en sont bien souvent pour leurs frais lorsque, par bonté d'âme, dans le décevant espoir d'un mariage, elles viennent de leurs deniers en aide à un étudiant jeté dans l'embarras, parce que, lasse d'acquitter des dettes toujours renaissantes, la famille s'est enfin décidée à couper les vivres. Combien j'en ai connu de ces trop confiantes demoiselles et mamans, car les mamans donnent très-bien dans ce panneau, séduites qu'elles sont par l'idée de procurer à leurs filles un établissement qui flatte leur amour-propre maternel, combien j'en ai connu, dis-je, quiOhtainfei travaillé, non pour la reine de Prusse, mais pour une héritière quelootlque dont la dot a bientôt fait oublier au jeune légiste ou docteur en médecine les services reçus par l'étudiant! L'homme, eti général, est un monstre d'ingratitude; ne comptez point, mesdames, le relenir par le bienfait. Il est vrai qu'au point de vue de l'amour, la réciproque peut se soutenir avec non moins de raison :

Gen'bst point par effort qu'on aime, L*amoDr est jaloux de ses droits ; Tout fecennait sa loi suprdme, Lui seul ne connût pofait df lois.

La pensée est juste, si la strophe n'est pas plndarique pour être de h B. Rousseau.

XXXII* Yc^ftge dëjà mentiQimé à I4ab«m<i et ^ Ca4iz«

Après avoir purgé sa quarantaine, 1$ Rh&ne entra dans le port pour y subir quelques réparations.

Il reprit la mer vers le milieu du mois d'août 1888, pour se rendre à Lisbonne et de là à Cadix, afin de concourir, avec la frégate iaThémU^ à l'évacuation de cette place par nos troupes.

Lisbonne et Cadix, ces villes sont trop connues pour que je m'arrête à les décrire.

En descendant à Lisbonne, ce qui nous frappa d*abord, ce ne fut pas encore tant la malpropreté des rues de cette capitale, que d'y voir circuler force capucins (il n'y en avait pas alors en France) et autres religieux dans les costumes de leurs ordres respectifs. Si les pauvres compagnons de saint François allaient pédestrement , d'autres membres de la milice sacrée chevauchaient sur des mules. Nous apercevions en môme temps à bon nombre de fenêtres des demoiselles au teint olivâtre, à la taille et à la figure quasi-enfantine, qui nous faisaient des signaux d'appel prohibés dans les cités bien policées. Là on autorise et réglemente, il est vrai, le même genre de commerce qu'exerçaient fort indiscrètement les hétaïres non patentées de Lisbonne ; mais on Tautorise sous la condition d'une certaine réserve dans la forme des provocations adressées aux passants.

C'est vainement, hélas! que la morale, la religion et la philosophie s'accordent pour condamner et flétrir la prostitution. Cette odieuse profanation de l'amour, dégradante pour l'un et l'autre sexe, autant pour celui qui achète que pour celui qui vend le plaisir, cette simonie de la chair est une souillure inhérente aux sociétés civilisées et qui croit plutôt qu'elle ne diminue avec les progrès mêmes de la civilisation. Pas plus l'éducation catholique des Portugaises et des Espagnoles que l'éducation anglicane ou presbytérienne des femmes de la Grande- Bretagne, ni que toutes les influences moralisatrices analogues, ne peuvent prévaloir contre les fatalités sociales qui, dans tous les pays, poussent une foule de malheureuses à chercher des moyens d*existence ou de luxe passager dans le trafic de leur jeunesse. Contre ce mal, contre cette lèpre immonde, il n'y a qu'une prophylaxie efficace : ce serait de ménager aux femmes des occupations lucratives, au lieu de leur enlever de plus en plus celles dont elles étaient en possession ; ce serait de mettre les femmes en mesure de se procurer, par un travail approprié à leurs aptitudes et convenablement rétribué, des ressources personnelles, gage de leur indépendance et sauvegarde de leur dignité; ee serait encore de faciliter les mariages dont le célibat militaire (et aussi le oéllbat religieux) d'une forte proportion d'hommes réduit nécessai-

rement les chances pour Pantre sexe , en même temps que les charges de plus en plus lourdes d'un ménage à établir et à entretenir détournent du lien conjugal bon nombre de jeunes gens , surtout dans les villes. Voilà quelques-unes des grandes causes de la prostitution publique et secrète auxquelles il faudrait obvier par une meilleure organisation du travail et par la réduction des armées. Tant qu'on se bornera contre le vice à l'estimable, mais impuissante ressource des sermons, des lectures édifiantes, ou même de la distribution de quelques couronnes de rosières plus ou moins bien placées, on n'aura pas fait grand'chose pour le triomphe des bonnes mœurs et pour la correction des mauvaises.

A Cadix tout se passait à peu près comme à Lisbonne, sauf qu'il y régnait plus d'animation et qu'on y rencontrait moins de capuchons sur la voie publique. Pour reprendre possession de la place, les moines attendaient, je présume, la disparition des uniformes français; car ils ne sympathisaient guère avec les libérateurs que leur avait envoyés S. M. Louis XYIII, suivant l'explication soldatesque de l'expédition d^Espagne par le chansonnier :

Nous allons tirer d'peme Des moin's blancs, noirs et roux, Dont on prendra d'ia graine Pour en replanter ches nous.

La Restauration n'eut pas le temps de cultiver la graine; elle laissa ce soin à ses successeurs, qui ne s'en seraient pas trop mal acquittés, si l'on en juge par la façon dont elle a levé et prospéré dans notre pays. Mais ne nous plaignons d'aucune liberté, pourvu que de la liberté on accorde à tous également l'usage, aux libres penseurs aussi bien qu'à ceux qui ont cinquante mille chaires pour leur chanter pouille chaque jour et pour les accuser de tous les fléaux de ce bas monde.

En attendant que le jour vienne où le pour et le contre auront les mêmes facilités de se produire, où l'on pourra lutter à armes égales, en pleine lumière et au grand soleil, soit en faveur de la tradition, soit en faveur de la philosophie et du rationalisme, sans que les tribunaux interviennent sous un prétexte ou sous un autre ; en attendant, dis-je, le régime, proclamé en principe et jamais pratiqué, de la liberté intégrale de discussion, je reprends mon récit trop entrecoupé de parenthèses qui sentent le fagot.

Pendant l'occupation de Cadix par les troupes françaises, la musique d'un de nos régiments jouait trois fois par semaine sur la promenade intérieure de la ville ou place circulaire de San-Àntonio. C'est là qu'il me fut donné do voir une sorte de défilé de ces gracieuses et vives Andalouses renommées pour la beauté de leurs formes, spécialement j>our

la voluptuense cambrure de leurs reins, pour Téclat de leurs grands yeux noirs et l'agilité mutine de leurs délicieux petits pieds» Elles se rendaient en foule à la place San-Ântonio les jours de sérénade, et comme des cavales dans un cirque, elle tournaient en cercle, divisées par groupes de six ou huit qui prenaient de temps en temps la tangente pour aller, sur l'invitation d^un galant caballero^ croquer quelques bonbons dans les pastelerias du voisinage. Il y avait bien dans certains regards un peu de mélancolie et de tristesse, car après un séjour de plusieurs années, qui n'avait pas été sans développer quelques sympathies Féciproques, la garnison française était à la veille d'évacuer Cadix. Nos troupiers ne quittent pas un pays de jolies femmes sans que leur souvenir, comme dit le poète,

« Leur souTenir reste à pins d*iine. •

Aussi bien des Carmen, des Dolorès et des Pilar avaient brûlé plus d'un cierge devant l'image de leur commune patrone, Marie, pour obtenir par l'intercession de la reine des cieux que l'occupation ne finît pas encore. C'était peu patriotique, j'en conviens, mais l'amour met la patrie au second plan : c'est un sentiment essentiellement cosmopolite, et si les barrières qui s'élèvent entre les nations, entre les races humaines même, doivent tomber un jour, l'amour y sera bien pour quelque chose. C^est à son creuset que la fusion s'opérera.

Une des particularités de l'Espagne, c'est le caractère mystique qui s'affiche jusque sur les enseignes des établissements les plus profanes. Au-dessus de la porte d'un cabaret, nous lisions, par exemple : Posada de las animas (auberge des âmes). J'imagine qu'il y avait toutefois, dans l'établissement, quelque chose aussi pour la réfection des corps.

Ayant embarqué les malades de la garnison et une certaine quantité de matériel, le Rhône éiàit de retour à Brest le 7 octobre. Comme spécimen d'Andalouses, nous rapportions les femmes de deux sergents qui, avec les autorisations réglementaires indispensables, et suivant toutes les formes civiles et canoniques, avaient épousé leurs dulcinées. L'une d'elles avait même obtenu l'emploi de cantinière au régiment de son mari. Lorsqu'on les descendit à terre, à la vue des pieds de nos Bretonnes, qui n'ont pourtant rien d'excessif, elles s'écriaient dédaigneusement en faisant une moue ironique : « quelles pies! »

XXXm. Départ pour le Sénégal.— Naissance d'un Parisien par le vingtième

degré de latitude Nord.

Le 5 décejnbre 1828, le Rhàne mettspt à la voile pour le Sénégal, où

il trmupOftait cinq compagnies du 16* léger, régiment qui fôurajdd&ft alors les garnisons de plusieurs de nos colonies.

L'officier qui commandait te détachement était un Tieux capitaine de TEmpire, vrai type du troupier. Il parlait l'argot des casernes dans ce qu'il a de plus accentué avec une rondeur sans égale. Ce brave capitaine avait à son usage tout un répertoire de locutions d'un pittoresque achevé, mais d'Une crudité telle que, malgré l'invasion progressive du chic dans le langage même des gens comme il faut, elles devront faire quarantaine longtemps encore auic portes des salons et surtout de l'A-^ cadémie.

Le sexe féminin, cette fois, n'était représenté à bord que pftr la femme d'un sergent et celle d'un tambour. La seconde de ces dames était au neuvième mois d'une grossesse, et elle attendait d'un moment à Tautre sa délivrance.

Une couple de jours après que nous eûmes salué, à distance, le pic de Ténériffe laissé sur notre gauche, lorsque nous étions par le travers du cap Blanc (celui du Sahara, bien entendu, car il y a, commq on sait, trois caps de ce nom en Afrique], les douleurs de la parturition ^e déclarèrent. Le chirurgien-major, qui était M. Aze, fit Taccouchement dans un poste en toile disposé sur l'arrière de l'entrepont où couchait l'équipage. Tandis que la patiente poussait des cris à effaroucher et à priver de sommeil la bordée qui venait de quitter le premier quart de mit pour prendre un temps de repos dans ses hamacs, la femme du sergent qui nous prétait son aide et attendait le poupard pour l'habiller, l'assistante, dis-je, exprimait tout haut des réflexions peu Batteuses pour la Providence sur la rude part faite au beau sexe dans l'œuvre de la reproduction de l'espèce. Tout se passa bien d'ailleurs, et au point du jour il y avait un passager de plus à bord du Bhône, un enfant de troupe de plug au 16® léger, et, mieux que cela, un Parisien dé plus dans le monde.

L'acte de l'état civil, dressé par le commis aux revues, assigna en effet au nouveau-né pour lieu de naissance légale Paris, la capitale de 1^ France, comme cela se pratique pour les enfants français nés en mer. Q(i pi^eQtionpe seulement la latitude et la longitude du point où se trouvait le navire à l'heure de l'événement. Voilà comment [on peut nattrp Parisien sous un tout autre méridien que celui de Paris, et par un parallèle fort différent du 48^ de latitude nord,

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