‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 17 sur 49 · XXXIV. SainlrLouia. — Gorée. — IÇmile Chôvé · texte numérisé non relu

XXXIV. SainlrLouia. — Gorée. — IÇmile Chôvé

Le 1*' janvier 1829, nous apercevions la côte plate et aride de la partie étà oontinetit africain qui porte le nom de Sénégambie» Dans oette

immense plaine de saUe, où Y on ne découvrait paa la trace d'une habitation, notts vimea seulement quelques cavaliers arabes ou maures fermant comme une petite caravane.

Le lendemain nous jetions l'ancre par le travers de Baint-Louis, mais au large, à 5 ou 6 lieues de cette ville, les navires de la force du Btiàne el môme d*un tirant d'eau moins considérable, ne pouvant franchir la barre qui eiiste à Tembouchure du fleuve (le Sénégal) sur lequel est b&ti notre principal établissement dans ces contrées.

J'eus la curiosité de passer la barre une couple de fois dans la chaloupe du bord, lorqu'elle se rendait à terre pour faire de l'eau. Les trois grosses lames que détermine l'obstacle formé par l'accumulation des •ables, soulèvent et laissent retomber ensuite les embarcations, de manière à faire chavirer bon nombre de celles qui franchissent la barre^ eoit pour entrer dans le fleuve, soit pour en sortir. Les nègres, de beaux grands gaillards, ma foi, bien découplés et fortement musclés, avec un développement fro|ital tel que je ne l'ai jamais observé ailleurs dans la race noire ; les nègres lolofs^ qui nous apportaient de Saint* Louis la provision de viande fraîche destinée à la nourriture de l'équipage, avaient presque totyours eu leur barque ou pirogue chavirée au passage de la barre. Ils se jetaient alors à la nage, redressaient l'embarcation à laquelle étaient amarrés les quartiers de bœuf, el ils continuaient ensuite leur voyage comme si de rien n'était Pour se défendre contre les requins, chacun de ces hommes portait un poignard attaché à la ceinture : protection bien incertaine contre les terribles mûchoires de ce vorace ennemi.

Dans une eiEcursion que nous fîmes à terre, sur la rive gauche du fleuvoi l'enseigne Sardou, le commissaire et moi, nous poussâmes jusqu'à un village nègre assez important. Il coDsistait en une centaine et plus de cabanes ou cases en bambou et en paille ; quelques-unes disséminées sans ordre, les autres alignées et séparées par des ruelles d'un mètre enviro^ de largeur» A notre vue, les jeunes négresses, comme intimidéeiit rentraient dans les cases; les enfants et les hommes^ au contraire, venaient à nous. Un vieillard, sorte de marabout (oes nègres sont musulmans), était occupé à écrire de droite à gauche, suivant Tusage des Orientaux, quelques versets du Coran. C'est là que j'eus l'occasion de voir l'énorme baobab, ce roi des végétaux qui les surpasse tous par ses dimensions et par sa longévité deux ou trois fois millénaire.

Après avoir laissé à Saint-Louis la plus forte partie du détachement de troupes que nous avions à bord, nous appareillâmes pour nous rendre à Gorée, où nous mîmes à terre les deux dernières compagnies dont il se composait.

Là je rencontrai Emile Ghevé, si connu depuis comme propagateur

de la méthode d'enseignement musical créée par Galin, perfectionnée par lui, par sa femme et par son beau-frère, Aimé Paris qui en a été le second père en la sauvant de Toubli où elle était tombée après la mort de l'inventeur. Emile Chevé! Aimé Paris! esprits si actifs, coeurs si dévoués, que rassemble aujourd'hui un môme tombeau, élevé par la reconnaissance de leurs élèves et des appréciateurs de leur œuvre éminemment populaire, éminemment socialisante, dirai-je, si Ton veut me permettre ce néologisme.

Chevé, alors chirurgien de seconde classe, était chargé du service médical à Gorée. Il avait avec lui sa jeune femme qu'il avait épousée à Brest au moment môme de partir pour le Sénégal, et qui l'avait déjà rendu père d*un fils qu'elle allaitait. Ce fils, né par conséquent d*un premier lit, était Amand Chevé, continuateur aujourd'hui de la tâche paternelle, bien qu'avec des modifications appropriées à sa nature et à son génie particulier.

Emile Chevé me fit à Gorée un accueil affectueux et tout à fait cordial. Il me dit de considérer sa maison comme la mienne, et commença par me retenir à déjeuner.

En sortant de table, il m'emmena visiter son service hospitalier, et il me conduisit auprès d*un de nos pauvres camarades qui se trouvait alité dans une des chambres de l'établissement, le corps couvert d'autant de plaies hideuses qu'en ait jamais pu offrir celui de Job sur son fumier. On ne pouvait le retourner sur sa couche qu'au prix de vives douleurs. L'épuisement était extrême; le malheureux n'avait plus que le souffle. Pourtant, chose à peine croyable, son imagination lascive rêvait encore et toujours de ces voluptés qui l'avaient mis en un si horrible état. Pour s'en procurer du moins le spectale, sur ce lit où il gisait attendant lui-môme une fin prochaine, il avait recours, d'après ses propres aveux, à des expédients étranges, praticables seulement avec des nègres et des négresses, comme ceux qui le servaient et desquels il n'y a rien qu'on n^obtienne par l'appât d'une pièce de deux francs.

Rongé au dehors par le lues venerea, au dedans par le feu du satyriasis, l'infortuné semblait voué à une mort assurée et prochaine. Il eut une merveilleuse chance : grâce aux soins non moins dévoués qu'habiles de Chevé, grâce aussi à la salutaire influence que celui-ci exerça sur le moral de son malade, ce dernier put, au bout de quelques mois, être renvoyé à Brest, où il acheva sa guérison.

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