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XXXV. Les Signardes. — Leurs mariages temporaires

Le Sénégal, comme les Antilles, possède une race intermédiaire née du commerce des blancs avec les négresses. Il en est résulté une classe

de femmes connues sous le nom de signardes, qui ne manquent pas d'agrément; elles ont institué une façon de vivre et des mœurs qui sont particulières à nos établissements de la côte occidentale d'Afrique. Ces signardes ont presque toutes un peu de fortune et jouissent d*une complète indépendance ; elles ne se marient pas, mais elles contractent des liens temporaires avec les Européens, fonctionnaires et autres, qui vont résider au Sénégal. L'union subsiste aussi longtemps que le séjour de l'homme dans la colonie, et elle se dissout par le fait de son éloignement. Chacun de ces couples vit ainsi en ménage sans que l'opinion trouve à redire. Les enfants restent à la mère, pour laquelle ils ne sont pas une charge dans un pays où l'on vit d'une poignée de couscousse et où l'on n'a guère besoin de vêtements.

Grâce à ce concubinage régularisé, d^où Thypocrisie et la disssimulation se trouvent bannies, il règne moins de libertinage au Sénégal que dans nos autres colonies où se rencontrent pareillement des mélanges de races différentes. Ici, comme partout, le mulâtre dédaigne et méconnaît sa mère la négresse, en cela semblable à ces parvenus qui rougissent de leur point de départ, et mettent tous leurs soins à le faire oublier.

Gorée n'est qu'un îlot, qu'une sorte de rocher aride dont on a bientôt fait le tour. Je ne fus pas peu surpris d'y voir courir dans les rues des autruches en liberté.

Le poisson sur cette côte est excellent, et d'une abondance telle qu'un seul coup de seine (grand filet de poche) en procurait pour le repas de tout l'équipage, environ 150 hommes.

XXXYI. Un mot sur les malades à rapatrier.

Les malades que nous avions reçus de Saint-Louis, et ceux que nous primes à Gorée, étaient soit des dyssentériques, soit des hommes épuisés par les fièvres intermittentes. Le professeur Piorry aurait eu là une belle collection de rates hypertrophiées à soumettre à la mensuration. Nous embarquâmes aussi des hépatites chroniques, quelques-unes avec

ascite.

Aujourd'hui l'on doit avoir à ramener de nos possessions de la côte occidentale d'Afrique une proportion plus forte de moribonds, depuis rétablissement de nouveaux postes dans les stations si affreusement insalubres de Grand-Bassam, du Gabon, etc.; ou plutôt ces contrées sont tellement meurtrières pour les Européens qu'elles dispensent du soin de rapatrier la plupart de ceux qu'on y envoie et qui y font quelque séjour. Là on sacrifie, m'assure-t-on, dans un but d'influence problématique et d'avantages commerciaux fort minces, une centaine au moins de nos compatriotes chaque année, malgré l'emploi d'une troupe d'auxiliaires indigènes. J'apprécie l'expansion colonisatrice, mais à la

condition qu*elle s'exerce avec discernement et sous la réserve d'un peu de respect pour la vie des hommes. Est-ce que l'existence de nos marins et de nos soldats n^est pas d'un plus haut prix que la possession, en lieux pestilentiels, de quelques comptoirs pour Tenrichissement de trois ou quatre puissantes maisons de commerce?

Après avoir longé les lies du cap Vert et être ensuite remonté Jusqu'aux Âçores pour profiter des vents d'ouest qui soufflent habituellement sur cette partie de l'Atlantique, le Rhâne effectua son retour à Brest sans incident notable.

XXXYII. Voyage à Gayenne.

Après un mois de rade, le Rhâne reprenait la mer pour se rendre à Cayenne. Nous avions à bord trois cents hommes du 16' léger. Parmi les sous-officiers, jeunes gens en majeure partie instruits et de bonnes manières, se trouvaient quelques chanteurs agréables. On commença par se grouper autour d'eux le soir, sur le pont, lorsqu'ils entonnaient quelques couplets de Béranger ou de Désaugiers. Ce n^était pas encore le temps des charges grossières et malsaines qui font fureur aujourd'hui dans les cafés chantants. Bientôt, encouragés par les applaudissements sympathiques des auditeurs, officiers, matelots et soldats, ils en vinrent à jouer des vaudevilles qui n'étaient pas du tout mal rendus. Un jeune fourrier imberbe était chargé des rôles de femme, et spécialement do l'emploi d'amoureuse. Ce fut notre traversée artistique.

Nous avions comme passagers un vieux commandant de Tarmée impériale en non-activité depuis 1815, auquel le ministère Martignac venait de rendre l'emploi de son grade, et un ingénieur en chef des ponts et chaussées, M. Cousineri, hommes avenants tous les deux, mais qui eurent le mal de mer, sans désemparer, pendant toute la traversée pqur ainsi dire.

Nous portions encore à Cayenne un lieutenant de vaisseau, M. Mercier, qui allait y iprendre les fonctions de capitaine de port. Il avait avec lui sa femme, ses deux jeunes enfants, un neveu et une charmante nièce, adolescents l'un et l'autre, M. et mademoiselle de Maisonneuye. L'aînée des petites filles, âgée de quatre ans, avait la coqueluche en partant de Brest ; à l'arrivée à Cayenne , elle était loin d'en être débarrassée. Il y avait môme eu dans le cours du voyage des moments d'aggravation marquée. Certain jour, au milieu d'une quinte, Penfant éprouva une iasphyxie véritable. Déjà la figure et les mains étaient toutes bleues, la respiration se trouvait suspendue et l'insensibilité complète. En présence d'une mort imminente, je plongeai rapidement les pieds de la petite dans une casserole d'eau presque bouillante, en

même temps que je lui promenais sur la poitrine un linge imbibé de la même eau, et j'eus la satisfaction de la voir revenir à la vie. —Le changement d^air est réputé très-efficace et conseillé journellement à ce titre contre la coqueluche. Beaucoup d*observations viennent effectivement à l'appui de ce conseil. Ici la petite malade avait parcouru 1 ,800 lieuea en allant des pays froids vers les pays chauds, considérés généralement comme plus favorables dans les affections des voies respiratoires, et cependant les quintes n'avaient diminué ni de fréquence ni d'intensité. Cela dépendaitril de ce qu'un navire emporte avec lui une atmosphère propre, qui ne se renouvelle pas complètement, môme pendant une longue traversée?

Les gros bâtiments ne peuvent aborder à Cayenne, ils restent mouillés à trois lieues de terre (1). Une goélette venait prendre et transportait au débarcadère ceux d^entre nous qui avaient à se rendre à la colonie, soit pour affaire de service, soit pour motif de curiosité ou tout autre.

XXXYIIL Rencontre d'an ancien camarade de collège.

Un de mes camarades de collège qui, ses humanités terminées, avait d'abord étudié le droit à Paris, que j'avais revu ensuite à Brest clerc de notaire, puis employé de l'administration de la marine, Guillaume Habasque, s'était fixé comme avocat à Cayenne (2). Dès qu'il sut que

(1) On m'apprend qu'il en est autrement aujourd'hui par suite de travaux exécutés dans la passe depuis l'époque dont je parle.

(%) Entré bientôt après dans la magistrature coloniale, Habasque fat successivement juge au tribunal de Cayenne et conseiller à la cour de la Guadeloupe. Il occupe aujourd'hui le même emploi à la Réanion. le !*ai revu à ?aris en 1849, puis en 1865, avant qu'il partit pout sa résidence actuelle. — Un de ses frères aînés, feu M. Habasque, qui présida longtemps le tribunal de Saint-Brieuc, a publié sur le département des G6tes-du-Kord trois volumes de Notices historiques^ géographiques, etc., compilation d'érudit, précieuse par la multitude de renseignements qu^elle cpntient. — Enfin, le conseiller Habasque a pour gendre un chef de bataillon de l'infanterie de marine, M. Ligier, fils de l'acteur célèbre qui venait immédiatement après Talma comme tragédien. — Talma, puisque je l'ai nommé, avait aussi dans la manne «n fils qui portait son nom, et qui est mort, je crois, dans le grade de ca- .pitaine de vaisseau. — Quant au commandant Ligier, c'est un homme actif, entreprenant, qui exploite en grand les forêts de la Guyane peuplées d'essences offrant, soit pour la construction, soit pour l'ébéxiia*

j^étais sur le Rhône, il m'adressa une cordiale invitation et me fit de gracieuses offres d'hospitalité, dont j'usai sans façon pendant les deux ou trois seuls jours qu'il me fut permis de passer à terre. Habasque, qui était alors garçon, eut même à mon intention quelques invités. Au moment do nous mettre à table, on nous distribua, pour remplacer nos habits, de légères vestes blanches, comme c'est l'usage aux colonies, afin que les convives aient moins à souffrir de la chaleur pendant le repas. Ces vestes sont considérées comme linge de table , et chaque maison un peu aisée en possède quelques douzaines.

Nous poussâmes le lendemain une reconnaissance jusqu'à la lisière des grands bois vierges du continent, massifs touffus d'arbres immenses entrelacés de lianes, dont rien dans nos pays ne saurait donner une idée. Ce que j'ai gardé encore de mes impressions de Gayenne, c'est le souvenir de criques pittoresques, celui du parfum des orangers et des citronniers qui embaument l'air, et de myriades d'insectes aux brillantes couleurs qu'on voit voltiger ou qu'on entend bourdonner de toutes parts. Il se fait là un travail de vie prodigieux, et cependant nous étions dans le commencement de l'hivernage ou saison des pluies.

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