XLI. Une larme au petit mousse
Un cruel événement, qui eut du retentissement dans tous les cœurs, vint assombrir 1» traversée.
il y avait à bord un petit moi^se de neuf ans , gentil gamin s'il en fut, pas mal espiègle, et ayant réplique à toutes les taquineries qu*on lui adressait. Dans les moments de laisser*aller, après le dîner de l'étatmajor, par exemple, il nous dansait sur le pont la sabotière (sorte de bourrée qui s'exécute en frappant bruyamment le parquet du talon de ses sabots), il dansait, dis-je, la sabotière avec un entrain dont chacun s'amusait, le capitaine tout le premier.
Ce mousse, du nom de Maillet, était fils d'un débitant de liqueurs et de tabac de la rue Fautras, à Brest. Il avait été confié au lieutenant ou second officier de la corvette, qui était lié avec sa famille.
Un jour le capitaine se trouvant dans sa bouteille (1) à bâbord, avisa le mousse Maillet qui s'amusait à passer du navire dans le canot suspendu en dehors à des barres en saillie qit'on appelle des portemanteaux ou des pistolets^ Voulant prévenir cette excursion, qui n'était pas sans danger pour l'enfant, il lui cria par la fenêtre de la bouteille : « Où vas-tu. Maillet? » A cette interpellation, le mousse surpris perd l'équilibre et tombe à la mer. Aussitôt le capitaine d'accourir sur le pont» les traits bouleversés, tenant son pantalon d'une main, criant au timonier : « La barre dessous! » — à l'officier de quart : c<Ën panne! masquez les voiles 1 Maillet vient de tomber à la mer ! »
Ordre en même temps démettre une embarcation à Teau.
Tout cela s'exécuta aussi rapidement que possible. Mais le bâtiment avait de l'aire (on filait au moins six nœuds) ; il continua donc encore sa marche pendant quelques minutes.
J'étais, au moment de l'accident, sur le pont, causant avec le commis aux revues. Nous courûmes à l'arrière, interrogeant du regard avec
(i) Pour les lecteurs étrangers à la marine, je donne ici la définition de ce mot d'après un dictionnaire technique» celui de Montferrier : « Bouteillef retranchement en bois, enferme de demi-tourelle, placé à tribord et à bâbord de la poupe d'un bâtiment et qui sert de latrines à l'état-major. » Il va sans dire que le commandant a sa bouteille à part, au niveau et à la portée de son logement.
anxiélé la surface de l'abîme. Nous aperçûmes dans le remous du sillage le petit chapeau de paille du mousse, qui surnageait seul en tournoyant et qui disparut bientôt à nos yeux. De l'enfant, nul autre vestige : il avait probablement enfoncé comme un plomb et il avait été instantanément englouti.
^embarcation se livra pendant au moins une demi-heure à des recherches, hélas ! superflues. Comme la nuit approchait et que la houle commençait à se faire sentir, on fit signal aux canotiers de rallier le bâtiment.
Je ne saurais dire l'impression pénible que produisit sur tout le monde, à bord, ce malheureux événement. Qu'un homme tombe à la mer, soit que Ton ait sur-le-champ connaissance de l'accident de manière à pouvoir tenter de lui porter secours; soit qu'on s'aperçoive seulement de son absence à l'un des appels du matin ou du soir, cela cause dans l'équipage une sensation de tristesse générale et profonde. Lorsqu'il est annoncé qu'un homme manque à bord et qu'on cherche inutilement partout sans le découvrir, on n'est pas embarrassé pour savoir ce qu'il est devenu. La désertion étant hors de cause ici, comme on pense, reste seulement le chapitre des conjectures sur la façon dont le malheureux a péri. Peut-être a-t-il nagé et crié longtemps sans être aperçu ni entendu de personne? Il a pu voir, angoisse horrible! s'éloigner ce bâtiment, naguère sa demeure hospitalière et sûre, maintenant son seul, son dernier espoir de salut qui s'éloigne et disparaît... Chacun, en se livrant à ces suppositions, fait involontairement un retour sur soi-même et se dit qu'il pourrait lui en arriver autant : je suis en mer, et, par conséquent, en butte à toutes les mauvaises chances du perfide élément.
Ici, dans les circonstances de la mort du mousse Maillet, nulle place aux conjectures. Une ou deux personnes avaient cru entendre le bruit de la chute d'un corps dans l'eau. Le gouffre s'était aussitôt refermé sur sa proie. Voilà tout le drame ! il avait duré l'espace d'une seconde à peine» mais il excitait dans nos âmes une poignante émotion. C«ux qui se trouvaient le plus frappés du coup, c'était le capitaine, cause involontaire du malheur, en cherchant à le prévenir ; c'était surtout le lieutenant qui avait pris sous sa sauvegarde le malheureux enfant et qui en répondait en quelque sorte vis-à-vis de la famille. Comment annoncer à la mère la catastrophe? Je n'ai jamais vu de visage plus bouleversé que celui du pauvre officier qui s'était mis de luimôme, en quelque sorte, dans cette mauvaise passe, dans cette cruelle position, en faisant ou en laissant embarquer l'enfant de ^ses amis. S'il y avait quelqu'un pressé d'arriver à Brest, ce n'était pas désormais le lieutenant Pilu.