XLIV . Embarquement sur le statiomiaire
Débarqué du Rhône en juillet 1829, je fus employé pendant les derniers mois de Tété à Pontanezen. Il s'y trouvait alors un joyeux groupe d'auxiliaires, venus de l'école de Paris, Ducoux en tête. Mais je reviendrai sur cette bonne et insouciante vie de Pontanezen, à propos du dernier séjour que j'y fis en 1831.
Au mois d'octobre, on m'embarqua comme chirurgien-major sur la gabarre la Charente^ qui faisait le service de stationnaire à l'entrée de la rade de Brest. En marine, le stationnaire est un bâtiment mouillé à poste fixe sur une rade pour surveiller les mouvements des navires qui entrent ou qui sortent, pour faire observer les règlements relatifs aux quarantaines, etc. J^allais tous les matins faire ma visite à bord et y déjeuner, quand je n'étais pas trop fatigué de l'ailloli et de la bouillabaisse ; car les officiers, tous Provençaux, n'admettaient pas d'autre cuisine que celle de leur pays.
Au bout de trois mois d'embarquement, temps réglementaire pour le poste de chirurgien du stationnaire, on m'employa dans un service de fiévreux de l'hôpital Saint-Louis.
XLV. Le concours de 1830. — M. Reynaud, le futur inspecteur général. — Incidemment Cuvier et Tinauguration de sa statue.
Un concours eut lieu au port de Brest en février 1830, pendant le cours même des préparatifs de l'expédition d'Alger. Malgré l'insuffisance numérique du corps des officiers de santé de la marine, insuffisance qu'allaient si bien faire sentir les armements nécessités par cette expédition, il n'était pourvu à son recrutement que de la façon la plus mesquine. On se bornait strictement à remplir les vides survenus dans les différents grades. C'est ainsi qu'une seule place de seconde classe était mise au concours entre vingt et quelques compétiteurs que nous étions pour la disputer. Cette place unique fut donnée, par considération d'ancienneté plutôt que pour cause de supériorité de mérite manifestée dans les épreuves, à un chirurgien de troisième classe qui comptait dix ans de grade.
Ce fut à ce concours que Tinspecleur général actuel du service de santé, M. Reynaud, fut nommé professeur, après de brillantes épreuves. Quoiqu^l appartint au port de Toulon, ce candidat eut bientôt fait de conquérir la faveur des juges, et surtout celle de la partie jeune de l'auditoire, par la façon dont il traila la première question qui lui échut. Ce n'était pas toutefois dans la solennité des séances du concours que nous admirions le plus Télocution facile, la parole imagée, attachante de M. Reynaud; c'était le soir, au café Lambert^ lorsqu'il nous entretenait des maîtres de la science qu'il avait approchés à Paris, de Guvier, par exemple, et de Geoffroy-Saint-Hilaire, ces deux glorieux émules qui se trouvaient alors dans l'ardeur de leur célèbre lutte.
M. Reynaud arrivait de Paris. A la suite d'un voyage de circumnavigation pendant lequel il avait recueilli des matériaux pour l'histoire naturelle (1), le jeune chirurgien de marine avait été admis dans le laboratoire de Cuvier comme aide et comme collaborateur ; il nous parlait de son illustre maître avec un enthousiasme qu'il n'avait pas de peine à nous faire partager. Il semble qu'à distance le prestige des grands hommes soit plus complet encore : major e longinquo rêver entia. Ceux qui vont, comme je l'ai fait pendant quelques années, suivre, chaque lundi, les séances de l'Institut, ne sauraient conserver entier, môme pour les plus justement renommés des hauts dignitaires de la science le sentiment d'admiration respectueuse et en quelque sorte idolâtre qu'éprouvent pour eux des gens qui ne les connaissent que par leurs découvertes, par leurs ouvrages et par le bruit de leur renommée.
Lorsque, suspendu aux lèvres de M. Reynaud, j'écoutais l'apothéose anticipée de Cuvier, je ne me doutais guère qu'à cinq années de là, le 23 août 1835, j'assisterais à l'inauguration de la statue du grand naturaliste sur la place de sa ville natale, Montbéliard, et que je me trouverais chargé du compte rendu quasi-officiel de la cérémonie dans la principale feuille de la province, V Impartial^ de Besançon. Nodier, au nom de TÂcadémie française; Duméril, au nom de l'Académie des sciences; Yalenciennes, au nom du Muséum; M. Victor Tourangin, préfet du Doubs, comme représentant de Tadministration et comme président annuel de l'Académie de Besançon; enfin, le maire de Montbéliard et un camarade d'enfance de Cuvier, M. Rossel, prirent successivement la parole devant la foule compacte et recueillie des compatriotes de l'illustre savant. Cette foule était composée principalement d'habitants de la montagne, paysans de bonne mine et de haute stature, belles et fraîches jeunes filles avec la petite coiffe du pays, étince-
(1) Voyage scientifique de la Ctievi^elle, 1827, 1828.
lante de paillettes et attachée par un ruban rose sur le sommet de la tête, le fus frappé de Tattitude respectueuse de cette population, qui toutefois paraissait fière et comme rayonnante de la gloire d'un enfant de la contrée.— Favorisée par un temps superbe, la solennité fut digne, à tous égards, de celui qui en était l'objet.
Mais je brouille les époques et les choses en me laissant entraîner ainsi par l'enchaînement des vieux souvenirs..
Je reviens à Brest, et au commencement de cette année 1830 qui devait être signalée par de graves événements, qui allait bientôt marquer une des étapes de la Révolution.
EIPÉOITION D^ ALGER.