XLVI. Embarquement sur la Médée
Pendant les premiers mois de 1830 on déploya à Brest, comme dans nos autres arsenaux maritimes, une activité extraordinaire. Il s'agissait de l'armement de tout ce que nos ports de guerre renfermaient de bâtiments susceptibles d'être mis en état de prendre la mer. Il ne fallait pas moins que cela, en effet, indépendamment d'une multitude de bâtiments de commerce nolisés par le gouvernement, pour suffire aux besoins de la grande expédition décidée contre le dey d'Alger.
Que cette entreprise eût pour motif unique le désir de venger l'ou* trage fak à un représentant très-secondaire de la France par le chef d'un Etat barbaresque, ou bien que le cabinet réactionnaire, présidé par le prince de Polignac, cherchât dans une victoire au dehors le moyen de triompher au dedans des libertés constitutionnelles avec lesquelles il ne pouvait plus gouverner, toujours est-il que l'annonce de l'expédition qui allait être dirigée contre ce vieux nid de corsaires fut accueillie assez favorablement par Topinion.
Il s'y mêlait une satisfaction d'amour-propre national. On savait que l'Angleterre voyait d'un œil jaloux et inquiet cette tentative de la France. Au moment môme où la flotte mettait à la voile de Toulon avec le corps expéditionnaire, le bruit courait qu'elle pourrait bien rencontrer sur la côte d'Afrique une flotte anglaise pour s'opposer au débarquement. Cette perspective, loin de la refroidir, enflammait l'ardeur de nos marine.
Je me trouvais embarqué, comme second chirurgien, sur la frégate la Médéi,
Armée à Brest, la frégate^ à son arrivée à Toulon, prit à bord un bataillon du 29* de ligne, colonel Delachaud, zélé légitimiste. Démissionnaire à la révolution, cet officier fut compromis dans l'affaire du Carlo-Alberto, en 1832.
La Médée avait pour commandant un capitaine de vaisseau, M. du Plantys, vieil émigré, peu bienveillant pour les médecins, qu'il considérait tous comme enclins au matérialisme et infectés d^esprit libéral.
Le second officier du bord était un ancien lieutenant de vaisseau, M. Jullien, homme débonnaire, ne faisant point d'embarras, et qui n'en avait pas moins, en 1824, montré beaucoup de sang froid et d'énergie, comme capitaine du Bayonnais, dans une tempête qui mit ce brick en perdition pendant vingt-quatre heures.
Nous avions pour commis aux revues un élève-commissaire, grand admirateur de Walter Scott, M. le baron de Roujoux, aujourd'hui conseiller d'Etat. Parmi les officiers se trouvaient deux enseignes sortis de l'École polytechnique, MM. de Saulcy et Brun. Le troisième chirurgien, mon ami Desdeserts(l) et moi, nous avions pour camarade de poste un élève ou aspirant de seconde classe, actuellement contre-amiral et major général de la marine à Brest, M« le baron Méquet (2). (Commandant une des embarcations qui, le 14 juin, avant l'aube, portaient au rivage d'Afrique notre première brigade de débarquement, le futur amiral recevait là le baptême du feu, cérémonie qui s^est souvent renouvelée pour lui et dans de plus chaudes affaires, notamment devant Sébastopol, où il dirigeait Tune des deux batteries établies à terre par la marine.)
XL VII. — Ville encombrée.
Des faits généraux de l'expédition je ne m'occupe pas ici; ils sont du ressort de l'histoire.
Mon rôle est celui du simple chroniqueur rapportant ce qu'il a vu de son petit coin, les choses vulgaires plutôt que les grandes, les détails infimes laissés de parti pris dans l'ombre, plutôt que les faits éclatants et glorieux du drame. Nifiil humani a medico alienum.
Lorsque le personnel de la flotte et de Tarmée se trouva rassemblé à Toulon, plus une foule de curieux accourus de tous les points de la France et même de l'étranger, la ville pouvait à grand'peine suffire à
(1) Le docteur Desdeserts, esprit élevé, noble cœur, a fait, sans le chercher et d'une façon tout honorable, quelque bruit» vers 1848, dans... Landerneau, où il exerce la médecine depuis trente ans. Quand vint la réaction, en 1849, on le lui fit peu généreusement expier. — Il vient d'obtenir une médaille à Foccasion du choléra de 1865-1866.
(2) Depuis que ce passage est composé, l'amiral Méquet a été nommé au commandement de la station des Antilles.
héberger tout ce monde. Aux portes des restaurants on faisait queue pendant des heures entières pour arriver à obtenir, à quelque bout de table, une place bientôt disputée par d'autres survenants affamés. Et pourquoi ne le dirait-on pas? (comme si l'hypocrite dissimulation d'un mal sous prétexte de convenance empêchait le mal d'exister] aux portes d'autres établissements, publics aussi quoique dépourvus d'enseignes, la presse n'était guère moins grande ; on prenait, s*il en faut croire ce qui me fut dit par plusieurs officiers, on prenait des numéros d'ordre. Malgré l'appel pour la circonstance, ou la venue spontanée à Toulon d'un certain nombre de courtisanes italiennes de supplément, les prêtresses de Vénus ne pouvaient suffire au culte de l'impudique déesse. Rien là d'ailleurs de spécial à l'expédition de 1830. Il en est ainsi, à peu de chose près, dans toute localité où se trouve agglomérée momentanément une grande masse de célibataires,— disons pour tout comprendre, d'adultes masculins,— à l'occasion, par exemple, d'un rassemblement d'armée quelconque. C'est là un des côtés de la guerre, de cette horrible guerre dont, au nom même de l'orthodoxie et pour l'accomplissement de la parole de Dieu, Joseph de Maistre et M. Yeuillot proclament le règne étemel sur la terre.
Oui, Mars et Vénus se donnent la main, non pas la Vénus décente et féconde, mais la dévergondée, la vénale et l'immonde. Vous donc, messieurs les moralistes qui, comme nous, avec plus d'ostentation que nous peut-être, mais non certes avec plus d'amertume, déplorez la prostitution, cette honte et cette simonie, attaquez- vous aux causes mêmes qui la produisent et l'entretiennent, au lieu de vous borner à gémir sur un résultat qui, les causes subsistant, est un fait forcé, une nécessité fatale en quelque sorte. Ces causes de la prostitution sont essentiellement sociales : les deux principales, il ne faut pas cesser de le dire, sont la dépréciation du travail des femmes et l'existence des armées permanentes. Si les femmes avaient des moyens assurés d'existence et d'indépendance personnelle par le travail, on ne trouverait bientôt plus à recruter cette autre milice féminine, milice de l'infamie, qui a ses matricules dans les bureaux de la police à côté des dossiers de tous les genres de malfaiteurs. S'il n'y avait pas constamment, du fait de nos institutions militaires, 600,000 hommes, la fleur de la population mâle, condamnés au célibat pendant la période devigueur génésique et de meilleure aptitude à la reproduction, période comprise entre vingt et trente ans, le mariage et la vie de famille y gagneraient singulièrement sous le double rapport de la quantité et de la qualité. C'est clair comme une des quatre règles de l'arithmétique.
Tant que persisteront les deux causes que j'ai signalées, on aura beau enrôler les jeunes filles dans des congrégations pieuses sous le patro-
nage de la Vierge deux fois immaculée; on aura beau donner, ce que je suis d'ailleurs loin de trouver mauvais, des aumôniers à nos régiments et à nos équipages, on n'aura rien fait de vraiment efficace contre la prostitution. Je serais curieux de savoir, par exemple, si depuis que les aumôneties ont été rétablies dans la flotte et dans l'armée, le nombre des inscriptions au bureau des mœurs a sensiblement diminué dans nos ports et dans nos villes de garnison. Voilà un moyen en quelque sorte mathématique d'apprécier l'influence de l'institution pour moraliser la vie sexuelle dans les troupes de terre et de mer.
Il y a des raisons, d'ailleurs, pour que dans les ports les excès de la débauche aient un caractère spécial et plus accentué que dans les autres villes. A la veille du départ pour une longue compagne, nos marins se trouvent, en prévision d'un certain genre d'abstinence, comme les bons catholiques, un peu gourmands, dans les jours gras qui précèdent l'entrée en carême; et à leur retour, ces mêmes marins, avec des convoitises surexcitées par la privation, rapportent en général un pécule qui leur permet, sans aller aussi loin que les flambards de la Salamandre célébrés par Eugène Sue, de faire, comme ils le disent, tm temps de noce pour rattrapper le temps perdu.
Trêve de réflexions que plus d'un lecteur peut-être va trouver déplacées et inconvenantes : il y a tant de gens dont l'optimisme ou la pudeur farouche ne supportent pas que certaines plaies sociales soient mises à nu. En leur demandant grâce pour mon franc-parler, s'il n'a pas assez respecté leurs scrupules, j'abandonne ce sujet scabreux. -- Aussi bien voici donné Tordre et le signal du départ. *
XLVIÎI. Départ de la flotte.
Dans l'après-midi du 25 mai la flotte appareilla par un temps superbe et par une bonne brise. Ce fut un des plus beaux spectacles nautiques qu'il ait été donné de voir. Chaque vaisseau et frégate, quittant successivement son mouillage, se dirigeait, toutes voiles déployées, vers la sortie de la rade dans l'ordre prescrit par l'amiral. On eût dit une troupe de cygnes prenant leur élan l'un après l'autre et nageant sur une longue file, séparés par des intervalles égaux. — Bien supérieure pour l'usage en ce qu'elle est indépendante du caprice des vents, la marine à vapeur, avec sa m&ture réduite et ses coques nues, avec ses tratnées de fumée qui obscurcissent l'air, ne saurait, à mon avis, présenter l'aspect imposant et pittoresque d'une escadre dont les mâts gigantesques, dont l'immense voilure, enflée par le souflle de la brise, projetaient au loin leur ombre mobile sur la surface des flots.
Me voilà décidément dans mon rôle de vieux, laudator temporis
acti, regrettant les engins d^autrefois, mis au rebut par ce révolutionnaire infatigable, le Progrès.
Un vent favorable poussait la flotte vers sa destination. Le soir, afin d'éviter les abordages et de maintenir leurs positions respectives, les bâtiments allumaient des fanaux, Tun à l'avant, l'autre à l'arrière, et cette longue ligne de feux reflétés dans les eaux offrait pendant la nuit un beau coup d'œil.
Le 30 mai au matin, nous apercevions le rivage d'Afrique. Mais à ce moment un ordre de l'amiral fit virer de bord, soit à raison de quelques apparences de mauvais temps qui lui étaient signalées, soit pour attendre l'arrivée des navires de transport du commerce, en particulier de ceux désignés sous le nom de bateaux-bœufs ^ qui avaient été dispersés par un coup de vent.
Nous regagnâmes ainsi la hauteur des Baléares. Un très-petit nombre de bâtiments de la flotte eurent l'autorisation de toucher à Palme. Les autres, comme notre frégate, tiraient des bordées devant la baie de cette ville. Nous eûmes aussi en vue Cabrera, ce rocher sinistre où tant de prisonniers français expirèrent au milieu des tortures de la faim et de la soif, dans un dénûment absolu de toutes choses. Notre chef timonier, sa longue vue braquée sur l'ilot maudit, lui montrait le poing d'une façon très-expressive. Il était un des rares survivants de cette affreuse captivité de Cabrera; il en gardait aux Anglais et aux Espagnols un ressentiment implacable.