LI. Transport de blessés à Mahon
Les combats des jours suivants fournirent un certain nombre de blessés. Dans la journée du 1*' juillet, on embarqua sur notre frégate cent soixante hommes, pris parmi ceux dont les blessures étaient assez graves pour exiger un mois de traitement. Nous avions à les transporter à Mahon, où un hôpital devait être prêt pour les recevoir. Ces hommes furent placés dans la batterie sur des matelas, quelques-uns sur de la paille seulement, la brièveté du trajet et la douceur de la température ne paraissant pas exiger des moyens .de couchage plus confortables. A leur arrivée à bord, ces blessés n'avaient subi, la plupart, qu'un premier pansement remontant à trois ou quatre jours et plus pour quelques-uns.
De ce que j'eus alors sous les yeux résulta pour moi l'opinion qu^il faut réserver le débridement pour les plaies dans lesquelles se rencontrent quelques corps étrangers, quelques esquilles osseuses, ou bien qui présentent des symptômes actuels d'étranglement, mais qu'on doit, lorsquMl n'existe pas de ces complications, s'abstenir des débridements préventifs*
J'avais peine à m'expliquer pourquoi des blessures produites par une balle qui avait traversé toute l'épaisseur des chairs d'un membre ne présentaient aucune trace d'inflammation et ne causaient pas de douleur quand le bistouri n'y avait pas touché; pourquoi, au contraire, d^autres plaies de la même nature et dans les mêmes parties, mais qui avaient subi des débridements, se trouvaient enflammées et très-douloureuses. J'eus bien le soupçon que cela tenait à ce que les premières étaient protégées contre l'action de l'air par l'eschare produite sur le trajet du projectile. Je n'eus plus de doute à cet égard lorsque j'eus connaissance, en 1839, des beaux travaux de M. Jules Guérin sur les plaies sous-cutanées. Aussi, la théorie qu'il a édifiée à ce sujet et la méthode qu'il en a déduite eurent-elles, dès le principe, mon humble adhésion. Chacun sait comment, malgré les nombreuses et puissantes attaques qu'elle a eu à subir, la méthode sous-cutanée a passé parmi les conquêtes définitives de la chirurgie moderne. Elle a opéré une révolution salutaire et bienfaisante dans la pratique; elle influe sur la conduite de ceux-là mêmes qui la combattent. Entre autres preuves qu'on en pourrait citer, je mentionne les pansements par occlusion gé-
néralement usités aujourd'hui, et qui donnent de si merveiUeux résultats, dans les écrasements et les lacérations des mains et des doigts par exemple; lésions qui entraînaient presque toujours autrefois la nécessité de mutilations regrettables.
Quelques-unes des blessures que j^eus occasion de voir sur la Médée fournissaient des exemples de l'heureux hasard qui dirige parfois les balles à travers les parties du corps où se trouvent les organes les plus essentiels à la vie sans occasionner d'accidents mortels.
Un fusilier du 17* de ligne, Peteuil, avait reçu au-dessous de l'oreille gauche une balle qui était allée sortir en dehors et immédiatement audessous de l'œil du côté opposé. Quelque gène pour respirer par le nez el un peu de douleur dans les mouvements de déglutition , voilà tout ce qu'il ressentait.
Le nommé Carado, du 49*, présentait le cas assez singulier d'une balle entrée par la face dorsale de la verge, à 2 centimètres de sa racine, et sortie au-dessous de la fesse gauche, derrière la tubérosité soiatique. Nul symptôme de lésion vésicale ou intestinale.
Defay, du môme régiment, avait eu, le 25 juin, la jambe traversée d'avant en arrière, vers son tiers supérieur, par une balle ayant fracturé le tibia. Un appareil à fracture, appliqué à terre le 1*' juillet, fut levé le 5, le blessé souffrant beaucoup de la pression exercée par les attelles. Des vers fourmillaient dans les deux plaies dont la surface était vermeille et d'un bel aspect , sans trace de pus. A part la démangeaison qu'ils causaient, ces parasites ne semblaient pas préjudicier aux blessures.
Genessé, voltigeur au 4* léger, avait été atteint d'une balle en arrière du grand trochanter droit; l'ouverture de sortie se montrait vers le point correspondant du côté opposé. Il n'y avait pas de fracture osseuse; car le blessé, dont les selles étaient très-fréquentes, exécutait avec facilité les mouvements nécessaires pour aider à le mettre sur la chaise percée ; mais la sortie d'excréments par la première plaie vint nous convaincre d'une lésion intestinale à laquelle cet homme aura sans doute succombé.
Quoique plusieurs de nos blessés fussent affectés de diarrhée avec ténesme, nous eûmes la chance de n'en perdre aucun pendant leur séjour à bord, qui fut de cinq jours pleins. La Médée ayant mouillé devant Mahon le 5 juillet au soir, le lendemain nous commençâmes à descendre nos blessés à terre. Tout était censé prêt pour les recevoir; mais l'administration n'avait pas compté vraisemblablement sur une arrivée de blessés aussi prochaine : les lits n'étaient ni dressés ni garnis dans l'hôpital.
Pendant que nous étions sur la rade de Mahon, une dépêche nous ap-
prit la reddition d'Alger. La frégate reçut l'ordre d'aller à TouIod prendre des approvisionnements pour Tarmée. Là, on descendit au lazaret une vingtaine de malades que nous avions à bord, et Ton me laissa avec eux pour les soigner.
Lll. Séjour au laiaret de Tonlon.
Pendant que j'étais au lazaret de Toulon, il s'y rencontrait le général du génie Yalazé et un groupe de jeunes gens portant les plus grands noms de la noblesse française, ancienne et nouvelle. Ces messieurs s'étaient joints à l'expédition comme volontaires, et une fois Alger pris, ils se hâtaient de retourner à leur vie de plaisirs. Pour tuer le temps et pour combattre l'ennui de la quarantaine, on les voyait recourir à des distractions de toute sorte et même se livrer, dans les allées, au trivial jeu du bouchon.
Frappé des inconvénients du régime quarantenaire et des abus auxquels donnait lieu la façon dont il était pratiqué, j'employai mon loisir à rédiger là-dessus un factum que j'adressai au Constitutionnel. Il dut arriver dans les bureaux du journal à peu près en même temps qu'y tombaient les ordonnances du 24 juillet, en même temps que se produisaient dans Paris les premiers mouvements de la révolution qui allait briser le trône de Charles X.
De vagues rumeurs, sur la lutte engagée dans Paris, nous étaient apportées au lazaret par les visiteurs qui venaient au parloir conférer avec nous à distance respectueuse. Le jour môme de notre sortie de quarantaine, parvenait à Toulon la nouvelle officielle du triomphe de la révolution et l'ordre transmis, au nom du gouvernement provisoire, d'arborer les couleurs nationales.
Lm. Pièce de vers en rhonneur de la révolution de juillet.
Imbu que j'étais d'une récente lecture du Mémorial de Saint-Hélène ^ une des premières conséquences que j'entrevis des journées de juillet, ce fut l'accomplissement du vœu de Napoléon, pour le transport; de ses restes en France. Tout en allant avec quelques camarades au romérage d'Ollioules, qui tombait le premier dimanche après l'arrivée des nouvelles de Paris, j'achevai de rimer une sorte de dythyrambe en l'honneur de la victoire populaire, et je terminais ce morceau en mettant dans la bouche du grand empereur, converti à la liberté, ce souhait de reposer sur les bords de la Seine, qu'il avait exprimé plus d'une fois pendant la longue agonie de l'exil.
Un enseigne de vaisseau qui était de notre excursion aux gorges d'Ollioules (laquelle, pour le dire en passant, fut traversée par un su-
perbe orage avec pluie torrentielle); un enseigne, qui est devenu depuis amiral, et un de mes collègues, se rendirent le lendemain auprès du nouveau sous-préfet pour demander l'autorisation de faire lire, sur le théâtre, la pièce de circonstance. Le sous-préfet (c'était M. Léon Thiessé) qui venait d'être expédié à Toulon des bureaux du ConstitU'tionnel dont il était un des rédacteurs, après avoir pris connaissance du manuscrit, déclara qu'il applaudissait aux sentiments exprimés, mais qu'à raison de la division des esprits dans la ville, une pareille lecture, faite au théâtre, pourrait susciter de la part de quelques spectateurs, des manifestations en sens contraire et amener, par suite, des désordres ; que la prudence lui faisait donc un devoir de refuser provisoirement l'autorisation demandée.
Envoyé bientôt à Brest avec les mêmes fonctions, M. Thiessé, deux mois plus tard, autorisait, dans cette dernière ville, ce qu'il n'avait pas cru pouvoir permettre à Toulon. La pièce fut imprimée, et on la vendit au profit des blessés de juillet.
Je confesse donc avoir appelé de mon vœu, en 1830, une mesure que réalisa, dix ans après, le cabinet du 1"' mars 1840. Il est vrai que je n'étais pas, comme M. Thiers, ministre du roi Louis-Philippe, ni chargé, à ce titre, de préserver la dynastie d'Orléans d'une concurrence redoutable.
LIV. Le chef de timonerie, Toeil collé sur sa longue-vue : « Oh! oh! qu'est-ce? je vois à terre flotter le drapeau tricolore. » — Le commandant furieux : o Aux fers ce timonier visionnaire ! »
La révolution de juillet fut l'occasion d'un incident burlesque à bord de la Médée. Je n'en fus pas témoin, puisque j'avais été débarqué ; mais il me fut conté dans tout son piquant par mon camarade Desdeserts.
Dans les premiers jours d'août, la frégate avait quitté Alger avant que la nouvelle des événements de Paris y fût parvenue; elle était envoyée à Marseille. Quand on fut à une distance qui permettait d'entrevoir confusément cette ville, le chef de timonerie (c'était, xomme il a déjà été dit, un vieux marin de l'Empire), qui tenait sa longue-vue braquée sur les points éminents de la côte, avisa le drapeau tricolore et le signala sans dissimuler la joie que lui causait la vue des couleurs nationales.
A cette nouvelle, grand émoi comme on pense. Le commandant accourt sur le pont, pâle de colère, traite le timonier de visionnaire et de jacobin et le fait mettre aux fers à fond de cale.
Cependant les longues-vues continuaient d^interroger anxieusement le point sur lequel on avait cru voir arboré l'étendard aux trois cou-
leurs. Bientôt il n'y eut plus de doute possible : l'équipage et même la plupart des officiers laissaient éclater leurs transports d'allégresse. Le commandant, consterné, jugea prudent de lever la punition infligée au chef de timonerie. Une fois en communication avec le lazaret, on connut le changement survenu dans l'Etat; gaiement ou à contre-cœur, chacun en prit son parti. Un seul officier de la frégate, M. de Bréda, donna sa démission.
Les matelots se fabriquèrent immédiatement des cocardes tricolores et, dès le soir, tous les chapeaux en étaient ornés, tant par amour de la chose que pour le plaisir de vexer un peu le commandant.
Le même sentiment de joie éclatait, on peut le dire, dans tout le personnel de la marine, sauf chez quelques favoris de la Restauration. Et il n'y avait pas trois mois que des ovations avaient été faites au Dauphin, venu à Toulon pour inspecter la flotte et l'armée expéditionnaires. Fiez-vous après cela aux démonstrations officielles de dévouement! Tous les gouvernements en ont reçu jusqu'à leur dernière heure.