‹ Souvenirs anecdotiques; médecine navale, saint-simonisme, chouannerieChapitre 29 sur 49 · LV. De Toulon à P:ir s · texte numérisé non relu

LV. De Toulon à P:ir s

Le nouveau gouvernement avait donné l'ordre de renvoyer dans leurs ports respectifs , les officiers des divers corps de la marine qui se trouvaient à Toulon sans emploi. On me délivra une feuille de route pour Brest; ce qui, à ma grande joie, me procurait l'occasion de voir, pour la première fois de ma vie, Paris. Et cela dans quel moment ? au milieu de l'ivresse d'une révolution victorieuse, au lendemain d*une de ces grandes besognes, d'un de ces cataclysmes que le peuple de Paris opère de temps en temps, croyant assurer chaque fois le triomphe définitif de la liberté, mais pour s'apercevoir bientôt qu'il n'a, au prix du sang versé, au prix d'une rude secousse et de cruels sacrifices, qu'il n'a, dis-je, acheté qu'une déception de plus... Liberté, garanties, pondération savante des pouvoirs, illusion hélas ! pure illusion que tout cela, tant que subsiste le morcellement insolidaire qui entraîne fatalement dans toute la manœuvre sociale la duplicité d'action, se traduisant par la lutte entre gouvernés et gouvernants, entre le pauvre et le riche, entre l'ouvrier et le patron. Pour remédier à un tel mal, il faut autre chose qu'un remaniement de constitution, qu'un changement de l'attelage du char de l'Etat ou même de la forme de ce char classique, toujours cahotant désormais, quel que soit l'automédon qui le guide....

Sur la route de Toulon à la capitale, j'eus l'occasion d'observer le contre-coup des journées de juillet, des trois glorieuses, comme on les saluait alors : certaines populations se montraient plutôt inquiètes

que joyeuses ou fières de l'événement; d'autres faisaient éclater leurs transports d'allégresse.

A Lyon, je m'arrêtai un jour et j'assistai à une représentation du grand Théâtre. On donnait la Muette. Le fameux duo : Amour sacré de la patrie^ fut applaudi avec un frénétique enthousiasme. Un anplus tard hélas! les conséquences économiques de la révolution si chaudement acclamée, amenaient la population ouvrière de Lyon, les canuts, à s'insurger et à inscrire sur leur drapeau le terrible dilemme : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! »

A Chalon-sur-Saône, les tôtes bourguignonnes me parurent fortement exaltées: disposition qui se maintint pendant tout le règne de Louis-Philippe, car nulle part, si je ne me trompe, la Société des Droits de l'homme et les affiliations républicaines ne firent plus de recrues que dans cette partie de la France.

La diligence traversa de nuit Dijon, ville dans laquelle s'était produite, à l'occasion de la présence de madame la Dauphine, la première manifestation ouvertement hostile envers le gouvernement de Charles X. A mesure que nous approchions de Paris, les effets de la secousse qui venait de renverser une dynastie, se montraient de plus en plus prononcés. En traversant la seconde moitié de la Bourgogna et la Champagne, nous rencontrions des groupes de soldats suisses en vestes d'ouvriers, en blouses de paysans, ne gardant de leur équipement militaire rien qui pût les signaler à l'animosité du peuple. Ils regagnaient leur pays, l'air morne et abattu. Personne, toutefois, n'insultait ces hommes qui venaient de donner une nouvelle preuve de leur fidélité traditionnelle à la consigne et au pouvoir envers lequel ils étaient engagés.

Leur vue reportait mon imagination vers une autre époque où leurs devanciers, plus malheureux encore dans la défense de la même cause royale, n'auraient pas ainsi cheminé impunément à travers nos populations, surexcitées jusqu'à la fureur par la passion révolutionnaire. Tout enfant j'ai, plus d'une fois, entendu raconter à mon père la journée du 10 août 1792. Il était du petit nombre de gardes suisses^ qui, après le combat, échappèrent aux massacres. Originaire d'un village de la Savoie (Creseille) et resté orphelin de père et de mère à huit ans, il avait été placé chez un oncle qui se montra fort dur envers lui. Aussi dès qu'il eut atteint dix-huit ans, passa-t-il en France où il s^engagea dans la gar4e suisse de Louis XYI, compagnie générale. C'était en ^89 : le moment était mal choisi pour entrer dans ce corps d'étrangers, attaché spécialement à la défense du souverain. Quelque temps après la catastrophe qui porta le dernier coup à la monarchie, mon père, ainsi que plusieurs de ses camarades, furent enrôlés dans la Légion germa -

nique qu'on dirigea sur la Vendée pour y combattre l'insurrection royaliste. Passé le 12 août 1793, avec le.grade de sergent dans le 22* régiment d'infanterie légère, incorporé plus tard dans la 13' demi-brigade, mon père avait été du nombre des quatre mille prisonniers républicains que les Vendéens, dans leur retraite précipitée, après la bataille de Cholet, le 17 octobre 1793, s'apprêtaient à fusiller devant Saint-Florent, lorsque Bonchamps, mortellement blessé, jeta avec son dernier soupir, le cri de grâce, grâce pour les prisonniers ! qui les sauva. Des circonstances diverses, quelques-unes fort critiques, par lesquelles mon père avait passé, il lui était resté un profond sentiment de justice envers tous les partis, applaudissant également à ce qw s'était fait de grand et de généreux dans chacun et n'ayant horreur que des assassins et des brigands, sous quelque drapeau qu'ils abritassent leurs crimes. Les impressions qu'il m'a transmises m'ont guidé plus d'une fois dans l'appréciation des hommes et des événements de la révolution.

LVl. Physionomie de Paris au lendemain de la révolution.

J'arrivai à Paris le 12 août 1830, à temps encore pour prendre une idée, pour juger de l'aspect du Paris des grands jours révolutionnaires, ce Paris, au dire du poète,

Si magnifique arec ses funérailles

Ses débris d'hommes, ses tombeau, Ses chemins dépavés et ses pans de murailles,

Troués comme de yienx drapeani.

Je vis aussi le revers de la médaille du Paris magnifique aux cliniques de Dupuytren, de Larrey, du père Boyer et de Roux. Les a débris d^hommes » sont d'un bel effet dans les vers ; mais c'est toute autre chose sur les lits de douleur et dans les amphithéâtres des hôpitaux.

Au dehors, dans les rues, sur les quais, les traces de la bataille n'avaient pas disparu, il s'en faut. Les cimetières improvisés de la place du*Louvre et du Marché des Innocents, éclairés chaque soir et jonchés de fleurs, étaient visités par la foule qui, au lieu de De profundis et de Libéra, y entonnait la strophe lugubre de la Parisienne:

Tambours du convoi de nos frères, Boulez le funèbre signal ;

quelquefois même le refrain plus déplacé de la Marseillaise :

Aux armes ! eitoyens I

Je séjournai à Paris jusqu^à la mi-septembre. J'assistai à la première grande revue de la garde nationale et de l'armée, passée au Gbamp-de-

Mars, le 29 août, par le nouveau roi, accompagné de ses fils aînés, les ducs d'Orléans et de Nemours, et suivi d'un nombreux état-major où se voyaient surtout d'anciens généraux de Napoléon. Point d'uniformes étrangers, à Texception de quelques habits rouges d'ofiSciers anglais.

Je me trouvai parmi les spectateurs en compagnie de Kérouman dont j'ai déjà beaucoup parlé, et d'un autre de nos camarades de l'école de Brest, Palmer, qui avait pour spécialité de savoir son Bichat par cœur d'un bout à l'autre. Il aurait pu assurément plus mal lester sa mémoire; mais je ne crois pas que cet ancien collègue, qui doit être mort depuis longtemps, ait tiré grand fruit de ^on commerce intime avec l'illustre créateur de l'anatomie générale. A sa ferveur anatomique il joignait un goût assez prononcé pour la purée de septembre et ses succédanés. Un cruchon de bière, sa pipe et son Bichat, voilà ce qu'il fallait à Palmer, qui n'exigeait pas même en sus, comme Duclos, la première venue.

Cétait le moment où affluaient à Paris les amateurs de places, l'es aspirants aux dépouilles des vaincus. Quoique les Bretons, en général, ne soient pas parmi les plus avides, ni surtout parmi les plus adroits exploiteuis à leur profit des révolutions, je rencontrai cependant deux ou trois de mes anciens condisciples et quelques autres compatriotes venus à Paris pour solliciter qui une perception, qui une direction des postes, qui une place de substitut ou une sous-préfecture. Plus d'un, comme de juste, en fut pour ses frais de voyage et pour ses courbettes auprès des puissants du jour, et retourna au pays, pestant contre le gouvernement nouveau, très-décidé à lui faire bonne guerre, soit au nom de la légitimité, soit au nom de la démocratie, voire de la république.

LYII. Retour en Bretagne.

Pour moi qui n'avais rien à demander, je quittai la capitale après un mois de séjour, ayant bien juste de quoi payer ma place de diligence jusqu'à Lamballe, emportant dans mon portefeuille une copie det la Curée encore inédite de Barbier, et dans ma malle les insignes du premier grade de la maçonnerie à laquelle je m'étais laissé affilier par l'influence d'un ami de collège, orateur d'une des loges de la rue de Grenelle- Saint-Honoré. Je ne donnai aucune suite à cette initiation, peut-être un peu par rancune de l'ennui qu'elle m^avait causé; on m'avait oublié pendant trois longues heures dans un des lieux d^épreuve, en face d'un squelette dont la contemplation ne pouvait, comme on pense, être bien émouvante pour un habitué des amphithéâtres de dissection.

A. mon arrivée à Lamballe, je trouvai mon vieux père qui était venu au-devant de moi de notre ferme des Salles en Saint-Alban où il s'était

retiré, cultivant un coin de jardin et trois ou quatre arpents de terre qu'il s'était réservés sur la métairie. Après une huitaine de jours de vie de campagne, tranquille et morne, parfait contraste avec le bruit et les agitations de Paris, je pris, un peu ravitaillé financièrement, la route de Brest où j'aurais dû, dans les limites de ma feuille de route, être ar« rivé depuis quelque temps déjà. Mais ce serait bien le diable si, après une bagarre qui a tout bouleversé dans l'Etat, on imputait à crime à quelques-uns de ses plus minces serviteurs d'avoir tant soit peu allongé la courroie et fait pendant une semaine ou deux l'école buissonnière. Le conseil de santé ne s'avisa pas du retard, ou du moins ne m'en fit aucun reproche. Il me donna bientôt un emploi à Pontanezen où je me retrouvais toujours avec un nouveau plaisir.

LYIII. Encore Pontauezen, et sa joviale et iusouciante vie.

L'hôpital de Pontanezen était, comme je Tai déjà dit, affecté au traitement des vénériens et des blessés atteint? de lésions peu graves ou d'affections chroniques. Comme nos logements y étaient complètement séparés des divers services, nous avions fait de Pontanezen, nous autres jeunes disciples d'Esculape, une sorte d'abbaye de Thélème. On y étudiait peu ; mais en revanche on y chantait beaucoup, on y improvisait dans tous les genres, on y dansait môme quelquefois. Les bonnes soirées (quand ce n'étaient pas des nuits) que nous passions là, avec adjonction de quelques jeunes officiers de marine ou commis de l'administration! Les années 1829, 1830 et 1831 furent, suivant mon impression, la phase brillante de Pontanezen. On n'y engendrait pas de mélancolie, je vous assure. Demandez plutôt, — à moins que les graves préoccupations de la préfecture de police en 1848, et celles de l'administration des petites voitures, depuis douze ans, ne lui aient obscurci ces lointains souvenirs de jeunesse, — demandez plutôt à notre confrère Ducoux, le boute-en-train habituel, en même temps que le plus inépuisable conteur et chanteur de la joyeuse bande.

Là chacun de nous avait son nom de guerre, son sobriquet de camaraderie. Tourrette, qui a trouvé la mort, une mort glorieuse, il y a deux ans dans l'épidémie cholérique de Toulon, où il était allé par pur dévouement pour appliquer aux malades son traitement par l'ingestion de l'eau froide (10, 12, 18 litres et plus par vingt-quatre heures), Tourrette s'appelait à Pontanezen Boutesenquoi, Ce surnom lui avait été donné par assimilation à un enseigne de vaisseau qui, ayant rapporté de Madagascar une hépatite incurable, et ne se trouvant pas dans l'un des cas réglementaires d'une pension de retraite, était, à raison de son manque absolu de fortune, maintenu indéfiniment à l'hôpital de la ma-

rine. De même Tourrette, qui n'affrontait pas volontiers les concours, restait, dans son grade d'élève entretenu, l'hôte inamovible de Pontanezen.

Qui m*a rappelé cette origine du sobriquet Boutesenquoi ? C'est tout récemment un de nos bons compagnons de ce temps là, le docteur Toussaint (deLannion), que nous nommions alors Tousbrouck, G^était, je Tai déjà dit et je me plais à le répéter, le meilleur vivant qui fût oncques, le cœur le plus ouvert et le plus loyal. Dans son logement privilégié de prévôt, Toussaint n'avaii rien à lui, ni son lit, ni ses pipes, ni son cognac. Les jours de gala, il arrivait quelques fois à Pontanezen une douzaine de fiacres, pavoises de homards et d*écrevisses. Alors on ouvrait invariablement la séance par la marche triomphale de la Muette de Porticiy sous la direction du maestro Gantin, avec accompagnement de cliquetis des couteaux sur nos verres. Notre camarade Gantin était un virtuose naturel, que ses succès d'enfant avaient un peu gâté et qu'acheva de perdre un penchant mal contenu pour les alcooliques. Au dessert Toussaint, encapuchonné de sa serviette, entonnait sa charge favorite, les Moines :

Et nous autres, FatiTres apôtres, Humbles moines, Tripaillons de moines, etc.

Ah ! le bon temps que c*étattlà! — L'heureuse insouciance ! en dépit de quelques créanciers plus ou moins incommodes que chacun de nous pouvait avoir sur les bras, mais auxquels on ne songeait guère en ces moments. Et dans les jours mêmes de calme relatif, exempts de toute bacchanale, — entre les commensaux ordinaires et réguliers de Pontanezen, quel franc essor de cette affection (ramitié) dont le ton est l'égalité, qui a seule le privilège de tout dire sans offenser jamais, et dans laquelle, a noté le maître, « la masse cniique facétieusement Tfndividu. » Ghose si naturelle, d'ailleurs, qu'elle est en usage de temps immémorial dans tout groupe d'écoliers, dans toute chambrée de soldats, à toute table d'officiers : on se blague les uns les autres, c'est admis; et le procédé est d'une efficacité merveilleuse pour former le caractère, pour corriger les exagérations de l'amour-propre, ou celles en sens contraire qui ont aussi leurs inconvénients. Le moyen de s'en faire accroire, quand la plaisanterie, une plaisanterie sans malveillance, sinon sans malice, est toujours là pr^te à faire justice d'une prétention déplacée! G'est là un des principaux ressorts de la vraie éducation, de l'éducation qui façonne à la vie sociale. —Tel était le train de vie de Pontanezen, tout à la camaraderie, un peu trop tourné à la gaie science et au plaisir ; pas assez à la science sérieuse et au travail fructueux : c'é-

tait là son seul tort. Quoi qu'il en soit, tous ceux qui ont passé par là en ontgardé autre chose que le regret d'un peu de temps perdu.

De nos gais compagnons de ce temps, combien manqueraient à l'appel aujourd'hui! Plus de la moitié à coup sûr.

L'un des premiers que la mort saisit, Vasse, fils d'un ancien pharmacien en chef de la marine, fut, comme Tourrette, jsnlevé aussi par le choléra à Toulon, mais trente ans plus tôt, dans l'épidémie de 1835. Vasse, pendant les jours d'effervescence de la révolution de juillet, venait les bras nus (c'était un Hercule) entonner de sa formidable voix de basse-taille la Marseillaise .

Un des fils de l'amiral Gourdon (le plus jeune, qui bientôt après mourut de la poitrine), Edouard Gourdon, violoniste de talent et poëte romantique de la première heure, nous apportait les prémices de Hugo, de Dumas, de Balzac et de Musset; il nous faisait part aussi de ses productions. Une d'elles, que j'ai conservée {la Pipe)^ obtint surtout du succès, grâce au trait d'humour qui la termine. J'en reproduis, comme spécimen, le commencement et la fin. C'est un aspirant, sorte de Chérubin nautique, qui parle :

Et mon coBor était plein de douce rèyerie...

Je marebais sur le qaai, songeaut à mon amie.

«c Je Taime mieox, disais~je, ah ! j'aime bien mienz Blanche, > Qne la gloire, qae tout, que mon canot qai penche « Soas le vent qui mugit, qu'un vaisseau de haut bord, « Que le vieux commandant qui me prit sur son bord * M Et m'apprit mon métier; qu'une escadre de guerre, « Que le sabre doré que m'a donné mon père I

« Chère enfant ! j'aime mieux un regard de tes yeux, « De ta bouche un seal mot me rend bien plus heureux « Qu'un chant de mon pays sur un lointain rivage, • Qu'un rayon de soleil après huit jours d'orage!... •

< — Frère, dit un marin, qui passait en fumant, << Moi, j'aime mieux ma pipe et le gaiUard d'avant. »

C'était l'époque où, petits comme grands, les esprits fermentaient sous l'action d'une sorte de levain poétique. Il semblait que chacun eût à cœur d'essayer ses forces. La colonie de Pontanezen acquit un petit renom littéraire qiji s'étendit peut-être bien jusqu'à Quimper-Corentin et à Landernau. Je cite ces deux villes à raison de leur proximité et nullement par allusion désobligeante à la réputation que leur ont. faite la Fontaine et Picard, réputation dès longtemps imméritée ou dont elles n'ont du moins aucun titre à garder le privilège. C'est, dirais-je, si le mot n'était trop ambitieux, c'est aux muses de Pontanezen qu'on venait s'adresser quand on voulait une pièce de circonstance, par exemple une ode pour un bal donné par la ville en faveur des Po

lonais, ou bien des couplets pour la remise, pendant une représentation, d'une parure offerte par les dames de Brest à une chanteuse, aimée pour son talent, estimée pour sa conduite (Madame Marcou, qui avait occupé pendant quelques années au théâtre de Brest les emplois de seconde, puis de première chanteuse).

Une certaine excitation intellectuelle fut aussi suscitée par un cours de mnémonique, de tachygraphie et d'enseignement musical d'après la méthode Galin, qu'Aimé Paris vint faire à Brest vers ce temps-là. Grâce à l'entrain du professeur, à la forme piquante de son enseignement émailié de bons mots qui jaillissaient comme d'une source intarissable, la salle du Lycée dans laquelle il faisait son cours ne désemplit pas, et ^auditoire comptait presque autant de dames que d'hommes. À la fin des séances, on dictait comme sujet d'exercice des bouts rimes à remplir pour la séance suivante. Cétait à qui, dans le moule ainsi donné, coulerait une pensée originale, bizarre ou gracieuse, pour arracher un sourire à la partie de l'assistance dont on avait le plus à cœur d'obtenir le suffrage. Quel ressort d'émulation dans ce concours des deux sexes I Mais qui oserait proposer d'en tirer parti? Quelques cerveaux fêlés d'utopistes peut-être, dans leurs rêves, à moins que ce ne fussent ces audacieux Américains qui se hasardent à l'employer, dit-on, dans leurs écoles mixtes, sans que chez eux, pour autant, les mœurs périclitent. On prétend même que l'Union tout entière ne produit pas autant de bâtards qu une seule de nos provinces. Et sous le rapport des infractions à la foi conjugale, les mêmes Américains soutiennent que nous les distançons de beaucoup. Ces Yankees! en parlant de nous, il leur arrive quelquefois de dire avec la suprêiïie impertinence qui les caractérise : « Les Français!... un tas de hâbleurs, de raffalés etdec...» J'aime à croire qu'ils prennent, les insolents, l'exception pour la règle ; mais enfin ils prétendent que l'exception est, chez eux, infiniment plus rare que chez nous*

Pour revenir à la question de l'emploi du principe de l'émulation intersexuelle dans l'enseignement, je maintiens qu'il pourrait y être éminemment fructueux, sans entraîner les inconvénients qu'on redoute pour les mœurs, et même avec profit pour la morale elle-même, en donnant l'occasion aux jeunes gens de sexe opposé de se connaître, de s'apprécier réciproquement. Les observations comparatives qu'ils pourraient faire de part et d'autre prépareraient des unions mieux assorties que celles d'à présent, qui fournissent un chifi're de séparations de corps croissant d'année en année (1).

(1) Voir le dernier rapport du ministre sur la justice civile.

Quoi qu'il en soit, avant de nous affranchir du joug d'une routine quelconque, nous ajouterons, nous autres Français, plus d'une révolution encore à celle de 1830, au lendemain de laquelle nous nous trouvions alors.

Sous l'empire des événements qui venaient de s'accomplir, la fièvre politique régnait un peu partout. Dans l'accès d'ardeur patriotique du moment, à l'intention de la Sain te- Alliance et de la Chouannerie dont on signalait les préparatifs, nous-mêmes, nous autres carabins, voués par état à panser les blessures et non pas à en faire, nous nous mîmes à apprendre la charge en douze temps et l'école de peloton dans le parc de Pontanezen, le sergent du poste nous servant d^instructeur.

Après l'animation belliqueuse excitée par la révolution de juillet, le souffle pacifiant de Saint-Simon passa sur notre petite colonie. C'est de là que nous nous rendions aux prédications des apôtres Charton et Rigaud, qui furent envoyés en mission à Brest dans Tété de 1831. Leur parole glissa sur l'esprit de la plupart de nos camarades; elle jeta dans le mien et dans celui d'un de mes collègues, A. Maingon, des germes plus vivaces! — Maingon! encore un des nôtres qui a dès longtemps quitté ce bas monde, et d'une façon triste, quasi tragique. — Atteint d'une fièvre typhoïde à forme cérébrale, Maingon dans un accès de délire se précipita par la fenêtre de sa chambre située au troisième étage et se brisa la tête sur le pavé de la rue. Il était fils du capitaine de vaisseau Maingon, officier non moins distingué par ses connaissances que par son courage, et qui fut emporté par un boulet anglais au combat de l'île d'Aix en 1809.

Mon camarade, le chirurgien Maingon, avait été intimement lié avec Emile Souvestre, pendant que celui-ci rédigeait à Brest le journal le Finistère. Ce fut lui qui, dans un voyage qu'il fit à Paris en 1842, me mit en rapport avec l'auteur des Derniers b7*etons, de l'Echelle des femmes, etc., dont j'obtins la collaboration littéraire à lai Démocratie pacifique. Esprit distingué, noble cœur, consciencieux écrivain, homme excellent à tous égards, Souvestre a inspiré une profonde estime et laissé de vifs regrets à tous ceux qui l'ont connu.

Mes souvenirs se heurtent à bien des tombes... J'ai été heureux, ces jours derniers, de serrer la main d'un survivant, resté l'un des plus chers entre mes vieux camarades; survivant, grâce à une singulière chance , car il vit de très-près la mort il y a trente-sept ans. Le lecteur va pouvoir en juger.

LVIX, Terrible coup de mer essuyé par la Bressane, Un mois environ après mon retour à Brest, on y apprenait une fâ-

cheuse nouvelle : le brick-canonnière la Bressane^ sur lequel se trouvait embarqué l'excellent camarade que je viens de revoir, Théodore Turquet, la Bressane, dis-je, avait éprouvé dans les parages de Terre- Neuve un grave accident de mer, une véritable catastrophe ayant causé la mort de plusieurs hommes de l'équipage, et blessé le chirurgien, de manière à mettre ses jours dans le plus grand danger. Je prends dans une lettre de Turquet lui-même le récit de ce dramatique épisode de la vie nautique, qui a été aussi rapporté par le capitaine de vaisseau Leconte, passager sur la Bressane (1).

...» A la révolution de juillet, on envoya des navires porter dans toutes les directions la nouvelle du changement de gouvernement. Par suite des armements de l'expédition d'Alger, le port de Brest était dans ce moment fort dépourvu de navires; ce qui explique pourquoi on envoya le brick canonnière la Bressane remplir cette mission à Terre- Neuve. C'était un de ces petits navires à fond plat construits primitivement, ainsi que la Lilloise, la Malouine, etc., pour naviguer sur les côtes ou dans les fleuves, mais incapables de tenir la haute mer, surtout dans la saison où nous allions entrer (2). Tout le monde voyait le danger, mais la nécessité fit loi. Je fus embarqué sur ce navire comme chirurgien-major. La première traversée se fit assez bien. Nous partîmes de Saint-Pierre pour nous rendre en France le 23 septembre. Le 24, nous fûmes assaillis par une violente tempête. Pendant toute la journée, nous fûmes obligés de fuir devant le temps. Une partie de l'équipage était dans l'enlre-pont; toutes les ouvertures étaient calfatées avec les prélarts cloués. Les lames étaient monstrueuses. Vers sept heures du soir, lorsque nous nous trouvions sur l'accore du grand banc de Terte- Neuve,une lame de fond vint fondre sur le navire par la hanche de bâ-

(1) Mémoires pittoresques d'un officier de marine^ par F. Leconte, capitaine de vaisseau, oflBcier de la Légion d'honneur. Brest, 1851 .

(2) A propos de ces bricks-canonnières. M: le capitaine de vaisseau Leconte explique en homme du métier le manque de solidité de la muraille, formée par des jambeltes placées entre les membrures et qui ne descendaient pas au-dessous du plat-bord de plus de 20 centimètres, a Je cite la Lilloise, ajoute M. Leconte, parce que, malgré l'exemple de ce qui nous arriva sur la Bressane, ce navire fut expédié sous le commandement de M. de Blosseville, pour faire des explorations dans l'Océan polaire; et ceux qui liront ce qui va suivre comprendront quel a dû être le destin de ce jeune et savant officier, et combien il régnait d'impéritie dans le bureau directeur des mouvements de la flotte. » Mémoires d'*un officier de marine ^ t. I, p. 555.

bord, enfonça la muraille, entraîna et brisa tout ce qui se trouvait sur son passage, enleva le gouvernail et mit le navire en perdition. Huit hommes, parmi lesquels le mattre timonier, le maître d'équipage, le voilier, le charpentier furent tués ou ne reparurent plus. Moi -même, qui étais assis à bâbord, je fus précipité par la lame contre le cabestan, et de là à tribord dans les porte-haubans où je restai accroché par le pied, couvert par les débris du grand mât dotit la chute me fractura les os de la jambe gauche. Par suite de la position du navire, j'étais d'abord submergé; quand ma tête sortit de Teau, je vis la situation, je me dépêtrai de mon mieux, me traînai en rampant sur le pont, et arrivé ainsi jusqu'au panneau de la chambre du capitaine, au moment où un des offi ciers enlevait la claire-voie pour descendre prendre des haches d'abordage afin de couper le mât de misaine , je me laissai tomber dans la chambre où je restai longtemps étendu jusqu'au moment où l'on put s'occuper de moi, car on avait bien autre chose à faire, et il fallut, de la part des officiers et de l^équipage, un sang-froid à toute épreuve et une expérience consommée pour nous tirer du péril extrême où nous étions. II serait trop long de te raconter toutes les péripéties par lesquelles a passé cette malheureuse Bressane^ désemparée, sans gouvernail, rase comme un ponton, avec des vergues pour mâts, avant d'arriver, contre tout espoir, en Europe. Les maux que j'ai soufferts, sans soins médicaux, étendu sur une couchette, recevant toutes les secousses du tangage et du roulis, cela serait impossible à décrire. Ma fracture n'a point été réduite; les fragments sortaient à travers les plaies; il y avait cent chances contre une que je succomberais aux suites de ma blessure, et pourtant je débarquai à Lisbonne le 1*' novembre pour être transbordé sur la frégate CAtaiante^ dont le chirurgien-major voulut, non sans motifs plausibles, me couper la jambe , ce à quoi je résistai avec une obstination que la suite a, contre toute vraisemblance, justifiée. Je revins sur la frégate à Lorient dans le courant de décembre, et j*y restai cloué sur mon lit jusqu'à la fin de l'été suivant, époque où s'opéra mon retour à Brest. Je fus reçu à Landerneau par de bons camarades qui étaient venus au-devant de moi et qui me ramenèrent triomphalement à l'hôpital Saint-Louis. Le reste t'est connu , ma sortie de la marine par suite de ma blessure , mon séjour à Paris où nous nous sommes retrouvés ensemble en 1832-1833, mon retour à Lannion où je suis médecin de l'hôpital, conseiller municipal depuis trente ans , et mieux que cela , heureux père de famille , aimé, je crois, de mes concitoyens. »

Je prie mon vieux camarade de me pardonner l'indiscrétion que je commets en livrant à la publicité cet extrait d*une de ses lettres, extrait qui retrace non-seulement une catastrophe de mer émouvante.

mais encore une situation pathologique dont, mieux que tous autres, les médecins peuvent apprécier la gravité.

J'emprunte quelques traits complémentaires du naufrage de la Bressane au récit de M. le capitaine de vaisseau Leconte qui se trouvait à bord de ce navire comme passager.

« À sept heures, dit M. Leconte, la nuit commençait à devenir d'autant plus sombre que le ciel était nuageux et que la pluie se mêlait aux embruns dont la mer nous couvrait.

a Aux mouvements du roulis la mer embarquait en mugissant de chaque côté du navire. J'étais assis sur une cage à poule près de l'arrière à bâbord ; le capitaine Lespert était monté dessus. A l'approche d'une lame il me toucha légèrement du genou et me dit: En voilà une qui va nous jouer un mauvais tour ! A peine ces mots élaient-ils prononcés que nous étions tous engloutis!...

a Le coup de mer en frappant la hanche de bâbord, défonça la muraille, arracha et brisa tout ce qui se trouvait sur son passage; après avoir traversé le bord il enleva et entraîna de bout en bout la muraille de tribord; quand il fut passé, quelques parties du bâtiment revinrent de suite sur l'eau.

« L'instinct de la conservation que l'homme conserve jusqu'au dernier moment, porta le malheureux équipage à s'accrocher aux corps qu'il heurtait au milieu du flot qui remportait; tous ceux qui purent prendre pied, se précipitèrent sur le gaillard d'arrière; le capitaine s'était accroché dans les grands haubans de dessous le vent, il était déjà en dehors du bord. Nous n'eûmes tous qu'une seule pensée, le même cri se fit entendre : La barre au vent ! Il n'y en avait plus de barre! elle avait été eniçvée ainsi que la roue et l'habitacle; le tableau du couronnement avait résisté au choc, la barre de rechange avait été amarrée dessus et en-dedans. On se précipita vers cette barre, on la passa dans le trou resté libre à la tête du gouvernail ; elle tourna bien: mais ô fatalité! le gouvernail n'existait plus, il avait été brisé et em- " porté par la mer.

a La Bressane était complètement engagée, en recevant ce terrible coup de mer, elle avait lancé au vent ; sa mâture élevée et sa voilure en partie déferlée en recevaient tout le poids ; elle était sur le côté de tribord, la mer atteignait jusqu'aux iloires des écoutilles: chaque lame, qui nous venait nous couvrait d'eau ; les jambettes de bâbord, en s'en allant, avaient arraché le plat-bord ; des hommes se dépouillaient pour remplir avec leurs vêtements de drap, les ouvertures faites et empocher l'eau d'envahir l'intérieur ; d'autres s'étaient portés aux pompes et travaillaient avec courage. La position était horrible : seuls sur 1 immensité de l'Océan, ayant rabîmo ouvert sous nos pieds!

tt Le naufrage sur un rivage, quelque dangereux qu'il soit, offre du moins une espérance : la pensée que la terre est là tout près, soutient le pauvre marin jusqu'au bout de sa carrière.

tt Après quelques instants je rencontrai M. Lespert ; il me dit avec sang-froid, mais avec une expression énergique : « Nous sommes f....» Nous échangeâmes quelques mots ; nous comprenions également que, s'il pouvait exister une chance de salut, c'était celle de pouvoir soulager le bâtiment, le redresser et le maintenir à la cape. Nous pensâmes que la rupture du mât de misaine entraînerait le grand mât de hune, et que la conservation du grand mât maintiendrait le navire, si toutefois il ne coulait pas.

a L'ordre fut vivement donné de procéder à l'opération. On pénétra à tout risque dans la chambre des officiers pour y prendre des haches d'armes ; les haches que par précaution on avait conservées sur le pont avaient été enlevées par la mer. Des matelots munis de ces outils et de couteaux, se précipitèrent sur les haubans de misaine du c^té du vent ; le mât ne tarda pas à se rompre ; la Bressane se redressa un peu, toutes les pièces de canon furent jetées à la mer, excepté les deux de l'arrière. Le péril n'avait pas cessé, mais il était moins grand.

a Les chambres étaient remplies d'eau ; on sortit des seaux et des gamelles, on se servit même de chapeaux ; on forma une espèce de chaîne pour puiser l'eau, pendant que l'on faisait agir les pompes.

« Au point du jour on se chercha et l'on put se compter ; huit hommes manquaient. Il est étonnant que le nombre des victimes ne fût pas plus considérable.

« Nous étions tous plus ou moins blessés et couverts de contusions; le chirurgien, M. Turquet, jeune homme rempli de mérite, eut la jambe cassée en deux endroits...

tt En examinant comment le gouvernail s^était rompu, on aperçut le malheureux maître d'équipage à moitié deshabillé, qui s'était accroché sans doute à la chaîne de sauvegarde du gouvernail, dans laquelle il avait un pied entortillé ; il avait sans doute lutté quelque temps et était resté ainsi noyé à la traîne. Peu d'heures après, la mer détacha le cadavre et l'engloutit dans ses profondeurs.

a Le capitaine s'assura par lui-même des dégâts que l'eau entrée à bord avait pu causer ; elle n'avait pu pénétrer dans les soutes à biscuit. Tout recensement fait, la nourriture de l'équipage était assurée pour soixante jours.

a Nous étions contents ; notre position cependant était effrayante ! Eloignés de moins de 100 lieues du côté de Terre Neuve, nous ne pouvions chercher à la gagner, il en était de même du continentaméricain, car les vents régnant à l'époque où nous nous trouvions venaient de

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l'ouest. Plus de 700 lieues nous séparaient d'Europe et de France ! sans mâts, sans voiles, sans gouvernail, sur un bâtiment rasé, pas plus haut sur Teau qu'une chaloupe ordinaire, par une latitude élevée qui nous plaçait hors du chemin de toute navigation, comment pouvoir lutter de nouveau contre le mauvais temps? Vraiment, il y avait de quoi effrayer la pensée; mais le chef était un homme éprouvé, il sut nous communiquer à tous son courage et sa résolution, n

Ce ne fut pas tout : arrivée à grand^peine et dans le plus piteux état en vue des côtes de la Péninsule, à la hauteur du cap Finistère, la malheureuse Bressane, par les vents régnants, ne put gagner la Corogne ni Vigo. Elle se présenta en vain devant Viana, à l'embouchure du Rio Lima (Portugal), tirant des coups de canon de détresse pour appeler un pilote, et le pavillon en berne. Une chaloupe sortit de la rivière et se rendit le long du bord; mais dès que le pilote eut aperçu le drapeau tricolore, il déclara au nom du gouverneur que les forts tireraient sur la BressanCy si elle tentait de franchir la barre.

Voilà donc ce pauvre débris forcé de reprendre le large, livré de nouveau à tous les périls auxquels croyaient avoir échappé ceux qui le m'ontaient.

Après avoir longé la côte du Portugal dans les trois quarts de son étendue, ta Bressane put gagner enfin l'embouchure du Tage et entra de nuit dans Lisbonne, sans appeler de pilote cette fois. Loin d'ailleurs d'élever aucune difficulté, le gouvernement de dom Miguel s'empressa de désavouer et de blâmer sévèrement la conduite inhumaine du commandant de Viana.

J'ai dit plus haut comment je venais de revoir un instant mon ami le docteur Turquet. Curieux, comme tout le monde, des merveilles de l'Exposition universelle, il était arrivé pour voir cette accumulation inouïe de prodiges, en compagnie d'un de ses fils, lieutenant de vaisseau, détaché à Paris pour concourir à l'exécution d'un travail d'hydrographie sur les côtes du Brésil. A peine le cher confrère avait-il touché barre à Paris, qu'une dépêche lui annonçait que le choléra venait d'éclater à Lannion. A d'autres dès lors les splendeurs du Gha mp-de Mars ! Médecin de l'hôpital de sa petite ville, Turquet, sans attendre au lendemain, reprend le chemin de fer et court à son poste.

LX. Incendie dans le port de Brest. — Les débris d^une expédition

colonisatrice.

Beuxjévénements, deux sinistres, dont je fus témoin pendant les derniers temps de ma résidence à Brest m'ont laissé une forte impression. Je veux parler d^un incendie qui éclata dans le port et du retour

ttl

des lamentables débris de Texpédition colonisatrice envoyée au Mexique par M. Laisné de Villevêque.

Au commencement de l'année 1832, lorsqu'on parlait beaucoup des préparatifs qu'étaient censés faire les partisans du gouvernement déchu pour une levée de boucliers dans le Midi et dans l'Ouest, un incendie se déclara tout à coup, le soir du 25 janvier, au centre même du porU Lorsqu'on s'aperçut du sinistre, il avait déjà pris des proportions considérâbles. Les flammes s^élançaient par plusieurs croisées des pièces occupées par le musée d'artillerie. Les secours furent organisés rapidement avec toute la puissance qu'offre un grand port de guerre en personnel et en matériel. Néanmoins l'incendie continua pendant une grande partie de la nuit. Dès que l'alarme eut été donnée, on nous convoqua tous, nous autres chirurgiens de la marine, à Thôpital principal, afin de nous distribuer sur les points où notre assistance serait réclamée. On employa une partie d'entre nous à préparer des appareils à fracture et d'autres moyens de pansement. Tout en nous livrant à ces soins, nous montions de temps en temps sur le dôme de l'hôpital, d'où Ton apercevait parfaitement le foyer de l'incendie. De là on découvrait un spectacle effrayant, grandiose et pittoresque à la fois. Il s'élevait des colonnes tourbillonnantes de flammes verdâtres et de nuances plus ou moins foncées, qui simulaient des feux de Bengale gigantesques. La coloration provenait dé la fusion et de la volatilisation des cuivres et des bronzes que renfermait le musée ou salle d'armes. Des flammèches embrasées venaient tomber jusque sur les bâtiments et dans les cours de l'hôpital.

« Les flammes, » dit le savant historien de la ville et du port de Brest, M. Levot, « les flammes s'élevaient à une telle hauteur, que la lueur de l'incendie fut aperçue de Lesneven, à sept lieues de Brest. On y battit la générale, parce qu'on crut que le feu était au Folgoat (hameau distant d'une lieue de cette dernière ville). Malgré l'intrépidité des travailleurs, le désastre ne put être conjuré. Le lendemain, la population consternée contemplait, dans la cour du magasin général, des lingots de mitraille, seuls débris des richesses que la salle d'armes contenait encore la veille. De ces fusils, de ces armes précieuses qui permettaient de suivre les progrès de Tartillerie depuis plusieurs siècles, il ne restait rien. Les pertes causées par l'incendie furent évaluées à 1 ,700,000 fr. , dans lesquels les bâtiments consumés ou endommagés entraient pour 130,000 fr. Leur vétusté et leur mauvaise disposition en avaient depuis longtemps fait arrêter le remplacement. » {Histoire de la ville et du port de Brest, par P. Levot, conservateur de la bibliothèque du port, correspondant du ministre de l'instruction publique pour les travaux historiques, Jome II, p. 335 )

Enfin I on se rendit maître du feu avant le jour et le nombre des blessés fut heureusement très-petit. Un capitaine d'artillerie de marine posté sur la toiture d'un des vaisseaux du port pour diriger le jet d'une pompe, tomba mort subitement. À Tautopsie, on trouva une rupture du cœur et un épanchement considérable de sang dans le péricarde. Cet officier était atteint de la lésion organique appelée anévrysme passif ou par dilatation des cavités.

L'opinion s'émut à propos de ce sinistre qu'on refusait d'attribuer à une cause accidentelle. Et ce fut pourtant, si je ne me trompe, la seule conclusion à laquelle aboutit Fenquéte dont cet événement fut l'objet. •

Relativement à l'autre fait dont je vais dire quelques mots, il faut se rappeler qu'un personnage assez influent sous la Restauration, M. Laisné de Yillevôque, questeur de la chambre des députés, avait formé, avec le concours de deux capitalistes, le projet d'une tentative de colonisation au Mexique. Santa-Anna, qui était alors à la tête du gouvernement de ce pays, leur avait accordé une vaste étendue de terrain dans l'isthme de Tehuantepec. Il s'agissait d'y transporter et d'y établir cinq cents familles françaises pour y tenter la culture de la vigne, de l'olivier et de la soie. De novembre 1829 à juin 1830, il partit du Havre trois navires emportant 328 émigrants. Ceux-ci s'établirent dans un lieu nommé Goazacoalcos. Par suite des contre-temps si ordinaires dans de semblables entreprises, et surtout par l'effet meurtrier du climat, dès le commencement de 1831, la colonie se trouvait en pleine dissolution. Vers la fin de cette année le petit nombre des survivants de l'émigration étaient ramenés et débarqués à Brest dans le plus déplorable état de santé. Ils étaient environ cinquante, épuisés par la dyssenterie et les fièvres, au point de ressembler à des cadavres plutôt qu'à des vivants. Placés dans les services de l'hôpital de la marine, la plupart y succombèrent : triste exemple de l'inaptitude des Européens à créer dans ces pays des exploitations agricoles sans le concours de sujets d'une autre race, mieux trempés pour résister aux influences climatériques. Et même avec ce concours, rendu désormais de plus en plus difficile et précaire du moins tant qu'on n'aura pas transformé le mode actuel d'exercice de la culture, qui en fait pour les Indiens et pour les nègres un objet de répugnance presque insurmontable; même avec ce concours, dis-je, que d'obstacles au succès des tentatives de colonisation!

LXI, Sehokingf Voiles^ AmonrB^ votre faee.

Une odieuse hérésie» qui rend justement abominable le nom seul de Sodome, passa longtemps pour être restée en usage parmi les marins. Les choses ont beaucoup changé en mieux sous ce rapport. Pendant tout mon temps de navigation , je n'ai eu connaissance que d'un seul fait de ce genre qui aurait eu lieu à bord des navires sur lesquels j^ai été embarqué. Vu contre-maître calier, chargé de certaines distributions de la soute aux vivres, se livra un jour à une tentative envers un mousse qui était allé aux provisions et qui dénonça sur-le-champ le coupable. Ce dernier fut mis aux fers pendant toute la traversée.

Or, dans le passé, ces honteuses pratiques étaient bien moins rares. Une dépêche ministérielle du 25 janvier 1690 témoigne des habitudes infâmes auxquelles s'abandonnaient les officiers eux-mêmes. Un de nos grands hommes de mer du siècle dernier poussait, dit-on, fort loin l'indulgence pour certains écarts de ses officiers, aussi loin que l'auraient pu faire Frédéric II de Prusse et Jules-César, tous deux assez mal famés à l'endroit dont il s'agit. Je n'ai dit un mot de cet ignoble sujet qu'à titre de comparaison entre nos mœurs d'à-présent et celles de l'ancien régime. La Révolution, quoi qu'on en dise, n'a pas tout gâté. Elle a déchargé, il est vrai, M. le curé de Brest de Toffice qui lui incombait, aux termes des règlements, de faire fouetter et renfermer dans la prison de Pontaniou les filles connues pour avoir commerce avec les matelots et les soldats. La débauche, à cet égard, a peut-être aujourd'hui les coudées plus franches. Mais qu'y faire , hélas ! tant que la nécessité d'un immense personnel de guerre sur mer et sur terre condamnera au célibat une multitude d'hommes de vingt à trente ans qui ne sont nullement enclins à faire vœu de chasteté?

LXn. Un mot, pour cause personnelle, sur l'asthme, quant à l'influence de la navigation et des pays chauds, et quant au rôle de Thérédité dans cette maladie.

Je suis atteint d'un asthme invétéré. — Qu'est-ce que ça peut nous faire t diront bien des lecteurs. — Je ne demande pas, pour sûr, qu'ils s'intéressent à cette condition idiosyncrasique de mon individu. Je la mentionne comme médecin, pour signaler quelques particularités de la maladie bizarre dont il s'agit Elle est assez commune, en même temps qu'assez rebelle à tous les moyens de traitement, pour qu'une de ses victimes soit excusable d'appeler l'attention sur les circonstances qui concourent à la produire, sur son étiologie, comme on dirait dans la langage ^e la science.

Donc, je connais delongoe date, disais-je, par expérience personnelle les tourments de Fasthme; j'en ai éprouvé un premier accès, à l'occasion d^uo refroidissement et d'un rhume, dès i'&ge de 12 ans. J'ai, sous Tinfluence de la même cause, ressenti d'autres atteintes de cette pénible complication nerveuse, pendant mes études au collège de Saint- Brieuc, et à Brest dans les intervalles de mes embarquements. Jamais à bord ni pendant mes séjours dans les pays chauds, séjours de courte durée à la vérité, jamais je n'ai souffert de mon asthme, diathèse que j^ai héritée doublement, du côté paternel et du côté maternel.

Mon père était sensiblement asthmatique, bien qu^il n'éprouvAt pas d'accès aussi prononcés que les miens. De plus, il subit, vers 50 ans, des attaques de rhumatisme articulaire et musculaire. Il est mort, à 74 ans, d'une péricardilef suivant le diagnostic du médecin qui le soigna dans ta dernière maladie, feu le docteur Bédel (de Lamballe), le môme qui reconnut la vocation et commença l'éducation médicale du célèbre chirurgien Jobert (1).

Je pouvais, comme on voit, tenir de mon père une prédisposition à l'asthme. La même influence diathésique se rencontrait aussi, au moins indirectement, dans la ligne maternelle. Je n'ai pas ouï dire que ma mère elle-même, décédée six mois après ma naissance, d'une maladie dont la nature n'a pas été bien précisée, eût été sujette à l'asthme; mais j'ai vu une de ses soeurs ainées en proie à de violents accès : ce qui ne l'empêcha pas de prolonger sa carrière jusqu'à 79 ans révolus. Leur père, tué par les chouans, à l'Âge de 59 ans, n'avait présenté aucun symptôme de diathèse; mais leur grand-père, ancien capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes, mort en 1773, était perclus de rhumatismes au point qu^on le traînait dans un fauteuil à roulettes.

Je me trouvais donc par une double influence héréditaire prédestiné à l'asthme, et je n'ai point échappé à mon sort.

Mes frères germains, au contraire, nés d'une mère exempte, elle et sa famille, de toute diathèse asthmatique, n'ont jamais éprouvé aucun symptôme d'asthme, quoiqu'ils aient subi d'ailleurs des affections pulmonaires assez fréquentes et assez graves.

Ainjsi, dans ma famille, quatre enfants d'un père asthmatique restent indemnes de la diathèse quand le développement de celle-ci n'est point favorisé par l'existence du même principe morbifîque chez la mère, tandis qw moi leur aîné, qui avai(^ puisé le germe du mal à la fois dans

(1) Je donnerai à la fin de cet écrit quelques détails biographiques sur ce renommé compatriotéi

les deux lignes paternelle et maternelle, je me trouve grevé dW asthme des mieux caractérisés qui s'est accusé dès l'enfance.

Exemple assez frappant de la multiplication, de l'aggravation d'une diathèse par la coexistence de son principe chez les deux parents, et de sa neutralisation par l'immunité complète de l'un d'eux, le premier restant le même dans les deux cas.

Il y a dans les faits de ce genre un enseignement qu'on ne songe guère à mettre à profit pour le choix des unions. Combien d^autres considérations passent avant celles de l'hygiène et de la prophylaxie parmi les motifs déterminants des mariages? La médecine de Tindividu se pratique seule encore jusqu'à présent; quant à celle des familles et des générations, elle ne fait que de commencer à poindre, à l'état d'utopie, dans Tesprit d'un très-petit nombre de médecins, tels que M. Pidoux et M. Marchai (de Caivi), auxquels il faut joindre, pour ce qui concerne leur spécialité seulement, quelques aliéni&tes. Cette médecine de Tavenir, qui devra s'appuyer sur une longue série d'observations poursuivies d'une génération à l'autre, est tout à fait impossible dans l'état de morcellement et d'individualisme actuel ; elle exigera une profonde transformation de la société et de la profession médicale dans le sens de l'association bien entendue. Semons Tidée, nous autres ; elle finira par lever, et les fruits mûriront pour nos neveux.

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