III. La fleur de TËcole de Brest en ce temps-là
C'était, en première ligne^ Kérouman, l'homme universel qui a étonné les forts de l'Ecole de Paris par l'étendue et la variété prodigieuse de ses connaissances, ainsi que par la verve sans égale de son esprit caustique : Kérouman, dont un juge compétent et mûr, peu susceptible de se laisser duper par l'illusion, le spirituel et judicieux rédacteur en chef de TUnton médicale, M. Âmédée Latour, disait, il y a une cqpple d'années, dans une de ses causeries :
« Qui a connu Kérouman a connu une encyclopédie vivante. Ce jeune homme, il avait 30 ans à peine, savait tout, dissertait sur tout, et avec une abondance, une facilité, un style pittoresque et imagé qui nous tenaient tous suspendus à ses lèvres. Et quel esprit! mais mordant, caustique, emportant la pièce et laissant son contradicteur sur le carreau. Que de belles, doctes et spirituelles soirées Kérouman nous faisait passer au café Procope! On se réunissait là pour l'entendre, pour .l'exciter, pour le contredire quelquefois, et alors il devenait superbe ; son ironie prenait les proportions d'une éloquence accablant^; jamais orateur ne fut plus pénétrant et plus incisif.
« Imprudents que nous étions! cette intelligence prodigieuse se consumait dans son activité même (1). »
(i) UiNiON MÉDICALE, 31 mai 1863.
£t le docteur Simplfce ajoutait que l'infortuné Kérouman, atteint de manie quelques années plus tard, avait succombé à une paralysie générale, au milieu des fous de Bicètre,
Ce dernier point seul est Inexact. Mort à la vie intellectuelle, ou du moins à la raison depuis vingt-cinq ans et plus, Kérouman végète encore aujourd'hui dans la maison impériale de Charenton. A titre de pharmacien de 1'* classe de la marine, il a été transféré dans ce dernier établissement sur la demande du ministre qui, mû par un sentiment d'humanité et de justice, a considéré la démission de Kérouman comme non avenue^ ayant été donnée à une époque où il ne jouissait déjà plus de son libre arbitre.
En 1823, Kérouman, élève en pharmacie, ou plutôt pharmacien de troisième classe à l'hôpital de la marine de Brest, dans sa curiosité universelle de science, fréquentait presque autant l'amphithéâtre de dissection que le laboratoire de chimie, où il gouvernait, en dépit des règles hiérarchiques, par l'ascendant du savoir. Il dévorait avec non moins d'avidité et de fruit un livre de lifonge, de Biot ou de Laplace qu'un traité de chimie de Thénard ou de pharmacie de Guibourt. L'histoire et la littérature ne lui étaient pas moins familières que la science. Au physique, Kérouman n'était pas ce qu'on appelle un joli garçon, et il n*avaît aucun souci de le paraître, étant toujours resté, si je ne me trompe, assez indifférent aux choses de la galanterie. Taille courte, un peu épaisse, forte encolure, tête grosse, à prédominance sincipitale, chevelure lisse d'un noir de jais, yeux vifs surmontés de sourcils bien arqués, menton saillant à fossette, lèvres minces bien dessinées, narines mobiles, ajoutant à l'expression de la physionomie : voilà à peu près Kérouman. Par l'ensemble des formes et de» traits, il offrait avec le plus haut dignitaire du corps, en ce temps-là, une frappante ressemblance qui était commentée dans un sens peu respectueux pour l'axiome juridique : Pater est quem nuptiee demanstranl. Le père apocryphe se comporta, d'ailleurs, sur la fin de sa vie, d'une façon assez peu paternelle envers ce fils, rude d'écorce, il est vrai, et réfractaire à toute direction, mais* qui avait l'étoffe d'un homme de génie, et qu'un fatal concours de circonstances, par-dessus tout, suivant moi, le manque d'emploi de ses exubérantes facultés, conduisit déplorablement à la folie. Tel était, par son organisation cérébrale, prédestiné pour la gloire, qui faute de rencontrer et de pouvoir suivre sa voie, s'achemine vers les Petites- Maisons. Et voilà comment génie et folie se côtoient assez souvent, soit dit sans préjudice de bonnes réserves contre la thèse paradoxale de M. Moreau (de Tours).
Après Kérouman venait son rival dans les concours de pharmacie,
Langonet, esprit plus tempéré, moins robuste et moins large, qui coqcentrait ses forces sur les études professionnelles.
En médecine et en chirurgie, c'était Camescasse. pétillant de verve et d'esprit, qui, sans avoir tenu tout ce qu'il semblait promettre, s'est cependant distingué dans le poste de médecin sanitaire à Smyrne.
C'était Berdelot, auquel peut s'appliquer aussi pareille remarque, Berdelot, par qui j'ai entendu, pour la première fois, soutenir, dans nos causeries encyclopédiques, la fameuse loi de Maltbus, la progression géométrique de la population en regard de la progression simplement arilméttiique des subsistances : théorie contre laquelle mon sentiment se révoltait, et que dès lors je combattais d'instinct.
C'était Adolphe Lemaout (de Saint-Brieuc), frère putné du docteur Emma Lemaout, l'ancien préparateur du cours de botanique d*un savant et charmant professeur de la Faculté de Paris, M. Achille Richard, et professeur lui-même on ne peut plus goûté dans nos premières institutions de demoiselles, où il enseigne avec un art et un tact exquis tout ce qu'il est permis d'apprendre de l'histoire naturelle aux jeunes personnes. M.E. Lemaout a môme publié, à l'usage de ses élèves, un cours de botanique où la feuille de vigne est appliquée à la sexualité des végétaux, tant on appréhende l'effet des indiscrétions de dame Nature sur ces virginalesimaginations! Mais Adolphe Lemaout était par le caractère tout Top posé de son ainô. C'était le plus batailleur et le plus taquin des élèves de TEcole de Brest, d'une causticité redoutée des plus forts, et toujours en querelle avec ses camarades et avec l'autorité. Quel contraste entre lui et son nom, maout, en langue bretonne, mouton! Sa mauvaise tête l'envoya mourir, à 21 ans, dans je ne sais quelle colonie, chirurgien d^uii bâtiment négrier. Tous ceux qui Tont connu ont gardé de ce diabolique esprit un profond souvenir.
C'étaient encore, avec Dauvin qui rachetait par la volubilité du débit et par l'abondance des paroles ce qui pouvait lui manquer du c6té du fond, l'indolent Golias, très-piquant quelquefois avec son air de saint N'y touclle; Salva l'aîné et Sagot, deux bonnes lames à l'occasion. Esprit non moins vif que les meilleurs entre ceux qui précèdent, mais plus circonspect, et par cela même réservé à une meilleure destinée que la plupart de ses compagnons, Cbarniau, déjà cité, tenait au besoin sa partie flanfi les assauts de parole qui se livraient dans les cours, dans les amphithéâtres et autres dépendances de l'hôpital Saint-Louis et de l'hôpital Brûlé : Charruau dont Paris a pu et peut encore apprécier les qualités à la fois brillantes et solides, homme du monde parfait en même temps qu'excellent confrère, médecin recherché surtout par l'aristocratie des hauts fonctionnaires.
Il y a ausfii à signaler — Hombron (augmentatif de hombre, l'homme,
im espagnol], homme en effet ^^harmant de manières el à tous égards, qui fut le compagnon et le médecin de Tamiral Dumont-Durville dans son dernier voyage autour du monde, et qui a rédigé la partie de la relation concernant ranthropologie: mort, il y a quelques années à Brest, où je l'avais revu, en 1850, chirurgien-major du vaisseau-école le Borda; . — parmi les survivants, Toussaint (de Lannron), brave cœur et joyeux compagnon partout, toujours; — Panaget, moins expansif avec les mème^ qualités de fond : médecin des épidémies de Tarrondissement de Brest, il a fait, en i849, de judicieuses remarque^ sur certaines circonstances qui favorisaient ou qui entravaient la propagation du choléra parmi les personnes des familles rurales dans lesquelles l'épidémie s'était déclarée; — enfin les élèves Lequerré, Benoist, qui arrivaient du lycée de Rennes, en 1823, ayant fait rafle des prix de 'fin d'année : tou$ deux, exercent avec distinction la médecine, le premier à Nantes, le second a Guingamp, où il est adjoint au maire.
J'en passe et plus d'un présent encore à mon souvenir. Cependant il y aurait de ma part une sorte d'ingratitude si j'omettais dans cette revue rétrospective le beau Constantin Bobillard, comme on l'appelait, mon voisin de mansarde à mon arrivée à Brest et mon initiateur en beaucoup de choses. Mais tandis que je logeais dans un troua rats éclairé par une fenêtre à coulisse, Robillard possédait, sur le même palier que moi, une ample pièce où il se permettait quelquefois d'offrir un thé à messieurs du théâtre, au ténor, au baryton, avec lesquels il rivalisait luimême par sa voix étendue et d'un timbre admirable, au jeune premier du Vaudeville, Charles Raucourt, qui a eu plus tard une certaine vogue sur les scènes , de Paris. L'élève Robillard hantait plus volontiers les coulisses que les cours et que l'amphithéâtre de dissection. Il allait aussi dans le monde, étant neveu du maire de la ville, M. de la Marte, qui recevait toutes les. semaines; Hélas ! il a fini tristemeqt dans . une maison de santé de Picpus, sous le coup d'une affection cérébrale, cet ancien compagnon de rêveries plus encore que de folies juvéniles.
Telle était il y a quarante ans, y compris Marcellin DuvaU directeur actuel du service de santé à Brest^ dont le rang, dans la science et dans la hiérarchie, donne suffisamment la mesure (mais ils étaient, Emile Chevé et lui, les sages que rien ne pouvait distraire de l'étude, bons enfants toutefois, et à ce titre aimés de tout le monde); — telle était, dis-je, il y a quarante ans, la fleur de l'Ecole de médecine navale de Brest.
Je ne mentionne pas Eugène Sue, qui ne fit qu'une apparition dans la marine comme chirurgien auxiliaire, le temps de prendre les types de . Grain-de-Sel et de ses autres héros maritimes; ni Casimir Forget, qui appartenait au port de Rochefort, mais qui, en attendant de devenir ruminent professeur de la Faculté de Strasbourg, pendant un de ses
géjourà à Brest, tournait galamment le madrigal à la louange des belles danseuses du Lycée. Ainsi se nommait un bal par souscription qui réunissait toute la société brestoise, depuis la femme et la fille de Tamiral préfet maritime jusqu^aux daipesdubaut commerce et des modestes employés de Tadministration.
J^aurais encore à citer ici, quoique venu un peu plus tard à TEcoie de Brest, Romand qui, bien jeune encore, fut un des collaborateurs de Lamennais au journal rAvENin et Tauteur de quelques pièces de théâtre historiques dont une entre autres, le Bourgeois de Gand^ obtint un légitime succès : (inspecteur général des établissements de bienfaisance depuis plusieurs années, M. Romand vient d'être nommé membre du comité consultatif d'hygiène et du service médical des hôpitaux); Ducoux, dont le nom et les actes comme membre de la Constituante de 1848, comme préfet de police et comme directeur de la compagnie des Petites-Voitures ont acquis une notoriété qui dispense de toute autre mention sur son compte ; le docteur Louis Lebreton» de Pleyben, Tun des députés du Finistère à la môme assemblée, homme d'autant de sens que de modestie, qui, porté un moment à la vie politique par Testime de ses concitoyens, a repris sans aucun regret son utile carrière de médecin de campagne, aidé maintenant par un de ses fils reçu docteur à Paris il y a trois mois.
Mais je vais oublier, si je n'y prends garde, que j'en étais à l'an de gr$ce 1823 et à mes gais et insouciants camarades de ce temps-là.